Adhyaya 14
Mahesvara KhandaKaumarika KhandaAdhyaya 14

Adhyaya 14

Le chapitre 14 s’ouvre sur une interrogation méthodique d’Arjuna, qui demande un exposé plus ample et exact du māhātmya (gloire et puissance purificatrice) de Kumāranātha/Kumāreśvara, ainsi que l’origine des personnages qui s’y rattachent. Nārada répond d’abord en affirmant l’efficacité purificatrice de l’approche de Kumāreśvara par le darśana (vision/présence), le śravaṇa (écoute), le dhyāna (méditation), la pūjā (culte) et la vénération de style védique, faisant de ce chapitre à la fois un enseignement théologique et un guide rituel et éthique. Le récit s’élargit ensuite au registre généalogique et cosmologique : les filles de Dakṣa, leur attribution à Dharma, Kaśyapa, Soma et d’autres, et les lignées divines ou semi-divines qui en procèdent. Cette cosmologie devient l’armature de la lignée asurique : Diti perd ses fils, entreprend des austérités (tapas), Indra intervient et fait naître les Maruts, puis Diti renouvelle sa demande d’un fils redoutable. Kaśyapa accorde la grâce, et Vajrāṅga naît, doté d’un corps « semblable au vajra », indestructible. Le conflit entre Vajrāṅga et Indra aboutit à une éthique de retenue : le conseil de Brahmā redéfinit l’héroïsme comme le fait de relâcher l’ennemi suppliant, et détourne Vajrāṅga de la souveraineté vers le tapas. Brahmā lui donne aussi une épouse, Varāṅgī ; le chapitre décrit la longue pratique ascétique et l’endurance de Varāṅgī face aux tentatives d’Indra de briser son vœu, mettant en avant kṣamā (patience et pardon), constance, et la légitimité du tapas comme la plus haute « richesse ». Enfin, Vajrāṅga console son épouse accablée, affirmant l’éthique du foyer aux côtés de l’idéal ascétique, tout en maintenant la trajectoire vers les fruits liés à Kumāreśvara annoncés par les questions initiales d’Arjuna.

Shlokas

Verse 1

अर्जुन उवाच । कुमारनाथमाहात्म्यं यत्त्वयोक्तं कथांतरे । तदहं श्रोतुमिच्छामि विस्तरेण महामुने

Arjuna dit : « La grandeur de Kumāranātha que tu as évoquée au fil d’un autre récit, je souhaite l’entendre en détail, ô grand sage. »

Verse 2

नारद उवाच । तारकं विनिहत्यैव वज्रांगतनयं प्रभुः । गुहः संस्थापयामास लिंगमेतच्च फाल्गुन

Nārada dit : « Après avoir terrassé Tāraka, fils de Vajrāṅga, le Seigneur Guha établit ce liṅga même, ô Phālalguna. »

Verse 3

दर्शनाच्छ्रवणाद्ध्यानात्पूजया श्रुतिवंदनैः । सर्वपापापहः पार्थ कुमारेशो न संशयः

Ô Pārtha, rien qu’en le contemplant, en entendant sa gloire, en méditant, en l’adorant et en lui offrant des louanges védiques, Kumāreśa efface tous les péchés — sans aucun doute.

Verse 4

अर्जुन उवाच । अत्याश्चर्यमयी रम्या कथेयं पापनाशिनी । विस्तरेण च मे ब्रूहि याथातथ्येन नारद

Arjuna dit : Ce récit est d’une merveille extrême, charmant et destructeur des péchés. Dis-le-moi en détail, ô Nārada, exactement tel qu’il s’est produit.

Verse 5

वज्रांगः कोप्यसौ दैत्यः किंप्रभावश्च तारकः । कथं स निहतश्चैव जातश्चैव कथं गुहः

Qui donc était ce démon Vajrāṅga ? Et quelle puissance possédait Tāraka ? Comment fut-il mis à mort, et comment naquit aussi Guha (Kumāra) ?

Verse 6

कथं संस्थापितं लिंगं कुमारेश्वरसंज्ञितम् । किं फलं चास्य लिंगस्य ब्रूहि तद्विस्तरान्मम

Comment le liṅga nommé Kumāreśvara fut-il établi ? Et quel est le fruit du culte rendu à ce liṅga ? Dis-le-moi en détail.

Verse 7

नारद उवाच । प्रणिपत्य कुमाराय सेनान्ये चेश्वराय च । श्रृणु चैकमनाः पार्थ कुमारचरितं महत्

Nārada dit : Après m’être prosterné devant Kumāra — le Commandant divin — et devant Īśvara également, écoute d’un esprit recueilli, ô Pārtha, les hauts faits de Kumāra.

Verse 8

मानसो ब्रह्मणः पुत्रो दक्षो नाम प्रजापतिः । षष्टिं सोऽजनयत्कन्या वीरिण्यां नाम फाल्गुन

Ô Phālguna, Dakṣa, fils né de l’esprit de Brahmā et Prajāpati, engendra soixante filles en Vīriṇī.

Verse 9

ददो स दश धर्माय कश्यपाय त्रयोदश । सप्तविंशतिं सोमाय चतस्रोरिष्टनेमिने

Il donna dix (filles) à Dharma, treize à Kaśyapa, vingt-sept à Soma, et quatre à Ariṣṭanemi.

Verse 10

भूतांगिरः कृशाश्वेभ्यो द्वेद्वे चैव ददौ प्रभुः । नामधेयान्यमूषां च सपत्नीनां च मे श्रृणु

Ce Seigneur donna aussi deux à chacun : à Bhūta, à Aṅgiras et à Kṛśāśva. Écoute maintenant de ma bouche les noms de ces épouses et de leurs coépouses.

Verse 11

यासां प्रसूतिप्रभवा लोका आपूरितास्त्रयः । भानुर्लम्बा ककुद्भूमिर्विश्वा साध्या मरुत्वती

De leur descendance les trois mondes furent comblés : Bhānu, Lambā, Kakudbhūmi, Viśvā, Sādhyā et Marutvatī.

Verse 12

वसुर्सुहूर्ता संकल्पा धर्मपत्न्यः सुताञ्छृणु । भानोस्तु देवऋषभ सुतोऽभवत्

Vasu, Suhūrtā et Saṃkalpā sont les épouses de Dharma—écoute au sujet de leurs fils. De Bhānu naquit Devaṛṣabha, le « taureau » parmi les dieux.

Verse 13

विद्योत आसील्लंबायां ततश्च स्तनयित्नवः । ककुदः शकटः पुत्रः कीकटस्तनयो यतः

De Lambā naquit Vidyota ; puis vinrent les Stanayitnavas. Kakuda et Śakaṭa naquirent aussi, et de lui naquit un fils nommé Kīkaṭa.

Verse 14

भुवो दुर्गस्तथा स्वर्गो नंदश्चैव ततोऽभवत् । विश्वेदेवाश्च विश्वाया अप्रजांस्तान्प्रचक्षते

De Bhū naquirent Durgā et aussi Svarga, et d’elle naquit également Nanda. De Viśvā naquirent les Viśvedevas, que l’on déclare dépourvus de postérité.

Verse 15

साध्या द्वादश साध्याया अर्थसिद्धिस्तु तत्सुतः । मरुत्वान्सुजयंतश्च मरुत्वत्या बभूवतुः

De Sādhyā naquirent les douze Sādhyas, et son fils fut Arthasiddhi. De Marutvatī naquirent Marutvān et Sujayanta.

Verse 16

नरनारायणौ प्राहुर्यौ तौ ज्ञानविदो जनाः । वसोश्च वसवश्चाष्टौ मुहूर्तायां मुहूर्तकाः

Ceux qui connaissent la vérité appellent ces deux êtres Nara et Nārāyaṇa. De Vasu naquirent les huit Vasus; de Muhūrtā naquirent les Muhūrtakas.

Verse 17

ये वै फलं प्रयच्छंति भूतानां स्वं स्वकालजम् । संकल्पायाश्च संकल्पः कामः संकल्पजः सुतः

Ceux qui accordent aux êtres les fruits qui mûrissent en leur temps propre : de Saṅkalpā naquit Saṅkalpa, et Kāma fut le fils né de Saṅkalpa.

Verse 18

सुरूपासूत तनयान्रुद्रानेकादशैव तु । कपाली पिंगलो भीमो विरुपाक्षो विलोहितः

Surūpā enfanta des fils : en vérité, les onze Rudras—Kapālī, Piṅgala, Bhīma, Virūpākṣa et Vilohita, parmi eux.

Verse 19

अजकः शासनः शास्ता शंभुश्चांत्यो भवस्तथा । रुद्रस्य पार्षदाश्चान्ये विरूपायाः सुताः स्मृताः

Ajaka, Śāsana, Śāstā, Śambhu, Antya, et aussi Bhava : ceux-ci, ainsi que d’autres compagnons de Rudra, sont rappelés comme les fils de Virūpā.

Verse 20

प्रजापतेरंगिरसः स्वधा पत्नी पितॄनथ । जज्ञे सनी तथा पुत्रमथर्वागिरसं प्रभुम्

Svadhā, l’épouse de Prajāpati Aṅgiras, liée aux Pitṛ (Pères ancestraux), enfanta Sanī, et aussi un fils : le seigneur Atharvāṅgiras.

Verse 21

कृशाश्वस्य च द्वे भार्ये अर्चिश्च दिषणा तथा । अस्त्रगामो ययोः पुत्रः ससंहारः प्रकीर्तितः

Kṛśāśva eut deux épouses — Arcis et Diṣaṇā. Leur fils fut Astragāma, renommé sous le nom de Sasaṃhāra.

Verse 22

पतंगी यामिनी ताम्रा तिमिश्चारिष्टनेमिनः । पतंग्यसूत पतगान्यामिनी शलभानथ

Pataṃgī, Yāminī, Tāmrā et Timi furent les épouses d’Ariṣṭanemi. Pataṃgī enfanta les oiseaux, puis Yāminī enfanta les sauterelles (śalabha).

Verse 23

ताम्रायाः श्येनगृध्राद्यास्तिमेर्यादोगणास्तथा । अथ कश्यपपत्नीनां यत्प्रसूदमिदं जगत्

De Tāmrā naquirent les faucons, les vautours et d’autres oiseaux semblables ; de Timi surgirent aussi des multitudes d’êtres aquatiques, tels les Timiryas et des groupes apparentés. Ainsi ce monde est proclamé comme la descendance issue des épouses de Kaśyapa.

Verse 24

श्रृणु नामानि लोकानां मातॄणां शंकराणि च । अदितिर्दितिर्दनुः सिंही दनायुः सुरभिस्तथा

Écoute à présent les noms des Mères des mondes, ainsi que les lignées de bon augure liées à Śaṅkara : Aditi, Diti, Danu, Siṃhī, Danāyu, et aussi Surabhi.

Verse 25

अरिष्टा विनता ग्रावा दया क्रोधवशा इरा । कद्रुर्मुनिश्च ते चोभे मातरस्ताः प्रकीर्तिताः

Ariṣṭā, Vinatā, Grāvā, Dayā, Krodhavaśā et Irā ; et encore Kadru et Muni—ces deux-là aussi—sont proclamées comme des mères.

Verse 26

आदित्याश्चादितेः पुत्रा दितेर्दैत्याः प्रकीर्तिताः । दनोश्च दानवाः प्रोक्ता राहुः सिंहीसुतो ग्रहः

On dit que les Āditya sont les fils d’Aditi ; et l’on proclame que les Daitya sont les fils de Diti. De Danu sont issus les Dānava ; et Rāhu, l’astre-planète, est le fils de Siṃhī.

Verse 27

दनायुषस्तथा जातो दनायुश्च गणो बली । गावश्च सुरभेर्जातारिष्टापुत्रा युगंधराः

De Danāyu naquit aussi Danāyuṣ, une troupe (gaṇa) puissante. Les vaches naquirent de Surabhi ; et les Yugaṃdhara sont dits fils d’Ariṣṭā.

Verse 28

विनतासूत अरुणं गरुडं च महाबलम् । ग्रावायाः श्वापदाः पुत्रा गणः क्रोधवशस्तथा

Vinatā enfanta Aruṇa et Garuḍa, d’une grande puissance. De Grāvā naquirent les bêtes de proie ; et de Krodhavaśā surgit pareillement une troupe (gaṇa).

Verse 29

जातः क्रोधवशायाश्च इराया भूरुहाः स्मृताः । कद्रूसुताः स्मृता नागा मुनेरप्सरसां गणाः

De Krodhavaśā naquirent certains êtres; d’Irā l’on se souvient des plantes et des arbres. Les Nāga sont tenus pour les fils de Kadru; et de Muni vinrent des cohortes d’Apsarās.

Verse 30

तत्र द्वौ तनयौ यौ च दितेस्तौ विष्णुना हतौ । हिरण्यकशिपुर्वीरो हिरण्याक्षस्तथाऽपरः

Là, les deux fils de Diti furent mis à mort par Viṣṇu : le vaillant Hiraṇyakaśipu, et l’autre, Hiraṇyākṣa.

Verse 31

ततो निहतपुत्रा सा दितिराराध्य कश्यपम् । अयाचत वरं देवी पुत्रमन्यं महाबलम्

Alors Diti, dont les fils avaient été tués, apaisa Kaśyapa par sa dévotion. La déesse demanda une grâce : un autre fils, d’une grande force.

Verse 32

समरे शक्रहंतारं स तस्या अददात्प्रभुः । नियमे चापि वर्तस्व वर्षाणां च सहस्रकम्

Le Seigneur lui accorda (la grâce d’)un être qui tuerait Śakra au combat. Et il dit : «Demeure aussi dans une observance rigoureuse durant mille ans».

Verse 33

इत्युक्ता सा तथा चक्रे पुष्करस्था समाहिता । वर्तंत्या नियमे तस्याः सहस्राक्षः समाहितः

Ainsi instruite, elle fit exactement cela — demeurant à Puṣkara, l’esprit stable et recueilli. Tandis qu’elle poursuivait son vœu et sa discipline, Sahasrākṣa (Indra) demeurait lui aussi sur ses gardes, attentif et concentré.

Verse 34

उपासामाचरद्भक्त्या सा चैनमन्वमन्यत । दशवत्सरशेषस्य सहस्रस्य तदा दितिः

Elle pratiqua l’adoration avec bhakti et ne cessait de l’honorer en son cœur. Alors, pour Diti, des mille années d’observance, il ne restait plus que dix ans.

Verse 35

उवाच शक्रं सुप्रीता भक्त्या शक्रस्य तोषिता । दितिरुवाच । अत्रोत्तीर्णव्रतप्रायां विद्धि देवसत्तम

Comblée de joie, ayant contenté Śakra (Indra) par sa dévotion, elle lui adressa la parole. Diti dit : «Ô le meilleur des dieux, sache qu’ici mon vœu est presque accompli».

Verse 36

भविष्यति तव भ्राता तेन सार्धमिमां श्रियम् । भोक्ष्यसे त्वं यथानयायं त्रैलोक्यं हतकंटकम्

«Ton frère viendra à être; et avec lui tu jouiras de cette souveraineté et de cette splendeur, afin que les trois mondes soient gouvernés selon la juste loi, leurs épines et tourments ôtés».

Verse 37

इत्युक्त्वा निद्रयाविष्टा चरणाक्रांतमूर्धजा । दिवा सुप्ता दितिर्देवी भाव्यर्थबलनोदिता

Ayant ainsi parlé, la déesse Diti fut saisie par le sommeil ; sa chevelure fut pressée sur sa tête par un pied. Elle dormit en plein jour, poussée par la force de ce qui devait advenir.

Verse 38

तत्तु रंध्रमवेक्ष्यैव योगमूर्तिस्तदाविशत् । जठरस्थं दितेर्गर्भं चक्रे वज्रेण सप्तधा

Apercevant aussitôt cette ouverture, Indra, prenant une forme yogique, y pénétra alors. De son vajra, il fendit en sept parts l’embryon demeurant dans le ventre de Diti.

Verse 39

एकैकं च पुनः खण्डं चकार मघवा ततः । सप्तधा सप्तधा कोपादुद्बुध्य च ततो दितिः

Alors Maghavā divisa encore chaque morceau, de nouveau en sept, et encore en sept. Sur ce, Diti s'éveilla en colère.

Verse 40

न हंतव्यो न हंतव्य इति सा शक्रमब्रवीत् । वज्रेण कृत्त्यमानानां बुद्धा सा रोदनेन च

Elle dit à Śakra : « Ne tue pas, ne tue pas ! » Réalisant qu'ils étaient coupés par le vajra, elle le comprit aussi à leurs pleurs.

Verse 41

ततः शक्रश्च मा रोदीरिति तांस्तान्यथाऽवदत् । निर्गत्य जठरात्तस्मात्ततः प्रांजलिरग्रतः

Alors Śakra s'adressa à eux ainsi : « Ne pleurez pas. » Sortis de ce ventre, ils se tinrent devant lui, les mains jointes.

Verse 42

उवाच वाक्यं चात्रस्तो मातरं रिषपूरिताम् । दिवास्वापं कृथा मातः पादाक्रांतशिरोरुहा

Alors, effrayé, il dit ces mots à sa mère remplie de détresse : « Mère, ne dors pas le jour, toi dont les cheveux sont foulés par un pied. »

Verse 43

सुप्ताथ सुचिरं वाते धिन्नो गर्भो मया तव । कृता एकोनपंचाशद्भागा वज्रेण ते सुताः

« Alors que tu dormais longtemps, ô Diti, ton ventre a été coupé par moi dans le vent ; et par ma foudre tes fils ont été divisés en quarante-neuf parties. »

Verse 44

सत्यं भवतु ते वाक्यं सार्धं भोक्ष्यामि तैः श्रियम् । दास्यामि तेषां स्थानानि दिवि यावदहं दिते

Que tes paroles s’accomplissent en vérité. Avec eux je jouirai de la prospérité; et je leur accorderai des demeures au ciel tant que je demeurerai, ô Diti.

Verse 45

मा रोदीरिति मे प्रोक्ताः ख्याताश्च मरुतस्त्विति । इत्युक्ता सा च सव्रीडा दितिर्जाता निरुत्तरा

«Ne pleurez pas»—ainsi leur parlai-je; c’est pourquoi ils devinrent célèbres sous le nom de Maruts. À ces mots, Diti, saisie de honte, demeura sans voix et sans réponse.

Verse 46

सार्धं तैर्गतवानिंद्रो दिगंते वायवः स्मृताः । ततः पुनश्च भर्तारं दितिः प्रोवाच दुःखिता

Indra s’en alla avec eux; et on se souvient d’eux comme des vents qui se meuvent aux confins des directions. Puis Diti, accablée de douleur, parla de nouveau à son époux.

Verse 47

पुत्रं मे भगवन्देहि शक्रहंतारमूर्जितम् । यो नास्त्रशस्त्रैर्वध्यत्वं गच्छेत्त्रिदिववासिनाम्

Ô Seigneur Bienheureux, accorde-moi un fils—puissant, meurtrier de Śakra (Indra)—que les habitants du ciel ne puissent tuer ni par armes ni par traits.

Verse 48

न ददास्युत्तरं विद्धि मृतामेव प्रजापते । इत्युक्तः स तदोवाच तां पत्नीमतिदुःखिताम्

«Sache que je ne donnerai pas de réponse : (elle) est comme morte, ô Prajāpati.» Ainsi interpellé, il parla alors à cette épouse accablée d’une immense détresse.

Verse 49

दशवर्षसहस्राणि तपोनिष्ठा तु तप्स्यसे । वज्रसारमयैरंगैरच्छेद्यैरायसैर्दृढैः

Établie dans l’austérité, tu accompliras le tapas durant dix mille ans; puis tu obtiendras un fils dont les membres seront faits de l’essence même du vajra, incoupables, durs comme le fer et inébranlables.

Verse 50

वज्रांगोनाम पुत्रस्ते भविता धर्मवत्सलः । सा तु लब्धवरा देवी जगाम तपसे वनम्

Ton fils portera le nom de Vajrāṅga, dévoué au dharma. Ayant obtenu cette grâce, la Déesse s’en alla dans la forêt pour accomplir l’austérité.

Verse 51

दशवर्षसहस्राणि तपो घोरं समाचरत् । तपसोंऽते भगवती जनयामास दुर्जयम्

Durant dix mille ans, elle pratiqua une austérité redoutable. Au terme de ce tapas, la Déesse vénérable enfanta un être difficile à vaincre.

Verse 52

पुत्रमप्रतिकर्माणमजेयं वज्रदुश्छिदम् । स जातामात्र एवाभूत्सर्वशा स्त्रार्थपारगः

(Elle enfanta) un fils sans contre-mesure possible, invincible, difficile à trancher comme le vajra. Dès l’instant de sa naissance, il était déjà pleinement accompli dans le sens et la maîtrise de toutes les armes.

Verse 53

उवाच मातरं भक्त्या मातः किं करवाण्यहम् । तमुवाच ततो हृष्टा दितिर्दैत्याधिपं सुतम्

Avec dévotion, il dit à sa mère : «Mère, que dois-je faire ?» Alors Diti, réjouie, parla à son fils, seigneur des Daityas.

Verse 54

बहवो मे हताः पुत्राः सहस्राक्षेण पुत्रक । तेषआमपचितिं कर्तुमिच्छे शक्रवधादहम्

«Mon enfant, beaucoup de mes fils ont été tués par Sahasrākṣa (Indra). Je veux obtenir réparation pour eux en mettant Śakra à mort.»

Verse 55

बाढमित्येव सं प्रोच्य जगाम त्रिदिवं बली । ससैन्यं समरे शक्रं स च बाह्वायुधोऽजयत्

Disant : «Qu’il en soit ainsi», le puissant Bali se rendit au Tridiva (le ciel). Au combat, il vainquit Śakra avec ses armées ; et ce Bāhvāyudha remporta la victoire.

Verse 56

पादेनाकृष्य देवेंद्रं सिंहः क्षुद्रमृगं यथा । मातुरंतिकमागच्छद्याचमानं भयातुरम्

Traînant du pied le seigneur des dieux comme un lion traîne une bête chétive, il s’approcha de sa mère ; et Indra, saisi de peur, implorait la grâce.

Verse 57

एतस्मिन्नंतरे ब्रह्मा कश्यपश्च महातपाः । आगता तत्र संत्रस्तावथो ब्रह्मा जगाद तम्

Cependant, Brahmā et le grand ascète Kaśyapa arrivèrent là, saisis d’effroi ; puis Brahmā s’adressa à lui.

Verse 58

मुंचामुं पुत्र याचंतं किमनेन प्रयोजनम् । अवमानो वधः प्रोक्तो वीरसंभावितस्य च

«Relâche-le, mon fils : il implore. À quoi bon cela ? Pour celui qu’on tient pour un héros, l’humiliation est dite équivalente à la mort.»

Verse 59

अस्मद्वाक्येन यो मुक्तो जीवन्नपि मृतो हि सः । शत्रुं ये घ्नंति समरे न ते वीराः प्रकीर्तिताः

Celui que notre parole a relâché, bien qu’il vive, est en vérité comme mort quant à l’honneur. Ceux qui, au combat, tuent un ennemi ainsi épargné ne sont point célébrés comme des héros.

Verse 60

कृत्वा मानपरिग्लनिं ये मुंचंति वरा हि ते । यतामान्यतमं मत्वा त्वया मातुर्वचः कृतम्

Vraiment, les meilleurs sont ceux qui, même l’honneur blessé, relâchent encore (l’ennemi). Toi, tu as accompli la parole de ta mère, la tenant pour la plus digne de respect.

Verse 61

तथा पितुर्वचः कार्यं मुंचामुं पुत्र वासवम् । एतच्छ्रुत्वा तु वज्रांगः प्रणतो वाक्यमब्रवीत्

Ainsi, mon fils, la parole de ton père doit aussi être accomplie : relâche Vāsava (Indra). À ces mots, Vajrāṅga s’inclina et prit la parole.

Verse 62

न मे कृत्यमनेनास्ति मातुराज्ञा कृता मया । त्वं सुरासुरनाथो वै मम च प्रपितामहः

Vajrāṅga dit : «Je n’ai plus rien à faire avec lui ; j’ai accompli l’ordre de ma mère. Et Toi, Tu es vraiment le seigneur des dieux et des asuras, et aussi mon arrière-grand-père.»

Verse 63

करिष्ये त्वद्वचो देव एष मुक्तः शतक्रतुः । न च कांक्षे शक्रभुक्तामिमां त्रैलोक्यराजताम्

Ô Dieu, j’agirai selon Ton ordre ; ainsi Śatakratu (Indra) est relâché. Je ne désire pas la royauté des trois mondes, déjà goûtée par Śakra.

Verse 64

परभुक्ता यथा नारी परभुक्तामिवस्रजम् । यच्च त्रिभुवनेष्वस्ति सारं तन्मम कथ्यताम्

Comme une femme dont un autre a joui doit être évitée, et comme une guirlande déjà portée par un autre—telle est aussi cette souveraineté. Dis-moi quelle est l’essence véritable qui demeure dans les trois mondes.

Verse 65

ब्रह्मोवाच । तपसो न परं किंचित्तपो हि महतां धनम् । तपसा प्राप्यते सर्वं तपोयोग्योऽसि पुत्रक

Brahmā dit : Rien n’est plus élevé que le tapas (austérité) ; le tapas est la richesse des grands. Par le tapas, tout s’obtient. Ô fils bien-aimé, tu es digne du tapas.

Verse 66

वज्रांग उवाच । तपसे मे रतिर्देव न विघ्नं तत्र मे भवेत् । त्वत्प्रसादेन भगवन्नित्युक्त्वा विरराम सः

Vajrāṅga dit : Ô Dieu, ma joie est dans le tapas ; qu’aucun obstacle ne s’élève pour moi en cela. Ô Bienheureux, par Ta grâce—ayant ainsi parlé, il se tut et se voua au vœu.

Verse 67

ब्रह्मोवाच । क्रूरभावं परित्यज्य यदीच्छसि तपः सुत । अनया चित्तबुद्ध्या तत्त्वयाप्तं जन्मनः फलम्

Brahmā dit : Si tu désires le tapas, ô fils, renonce à la cruauté du caractère. Avec cette limpidité vraie du cœur et de l’intelligence, le fruit de ta naissance est atteint.

Verse 68

इत्युक्त्वा पद्मजः कन्यां ससर्ज्जयतलोचनाम् । तामस्मै प्रददौ देवः पत्न्यर्थं पद्मसंभवः

Après avoir ainsi parlé, le Né du Lotus (Brahmā) créa une jeune fille aux yeux baissés. Ce dieu issu du lotus la lui donna pour épouse.

Verse 69

वरांगीति च नामास्याः कृतवांश्च पितामहः । जगाम च ततो ब्रह्मा कश्यपेन समं दिवम्

Le Grand-Père (Brahmā) lui donna aussi le nom de « Varāṅgī ». Puis Brahmā gagna le ciel en compagnie de Kaśyapa.

Verse 70

वज्रांगोऽपि तया सार्धं जगाम तपसे वनम् । ऊर्द्धूबाहुः स दैत्येंद्रोऽतिष्ठदब्दसहस्रकम्

Vajrāṅga, lui aussi, partit avec elle dans la forêt pour l’ascèse. Ce seigneur des Dānavas demeura debout, les bras levés, durant mille ans.

Verse 71

कालं कमलपत्राक्षः शुद्धबुद्धिर्महातपाः । तावानधोमुखः कालं तावत्पंचाग्निसाधकः

Pendant un temps, le grand ascète—aux yeux pareils aux pétales de lotus et à l’intelligence purifiée—demeura le visage tourné vers le bas ; et durant ce même laps, il observa la discipline des « cinq feux ».

Verse 72

निराहारो घोरतपास्तपोराशिरजायत । ततः सोंऽतर्जले चक्रे कालं वर्षसहस्रकम्

Jeûnant et pratiquant d’effroyables austérités, il devint comme une montagne de tapas. Puis il demeura mille ans au sein des eaux.

Verse 73

जलांतरप्रविष्टस्य तस्य पत्नी महाव्रता । तस्यैव तीरे सरसस्तत्परा मौनमाश्रिता

Lorsque son époux fut entré dans les eaux, son épouse—ferme dans le grand vœu—demeura sur la rive même de ce lac, tout entière tournée vers lui, observant le vœu de silence.

Verse 74

निराहारं पतिं मत्वा तपस्तेपे पतिव्रता । तस्यास्तपसि वर्तंत्या इंद्रश्चक्रे विभीषिकाम्

Pensant que son époux observait le jeûne, l’épouse fidèle (pativratā) accomplit des austérités. Tandis qu’elle demeurait ferme dans ce tapas, Indra suscita une terreur pour la troubler.

Verse 75

भूत्वा तु मर्कटाकारस्तस्याअभ्याशमागतः । अपविध्य दृशं तस्या मूत्रविष्ठे चकार सः

Puis, prenant la forme d’un singe, il s’approcha d’elle ; détournant son regard, il urina et déféqua là, voulant souiller et rompre sa discipline.

Verse 76

तथा विलोलवसनां विलोलवदनां तथा । विलोलकेशां तां चक्रे विधित्सुस्तपसः क्षतिम्

Et il mit ses vêtements en désordre, troubla son visage et ébouriffa ses cheveux, résolu à porter atteinte à son tapas.

Verse 77

ततश्च मेषरूपेण क्लेशं तस्याश्चकार सः । ततो भुजंगरूपेण बद्धा चरणयोर्द्वयोः

Ensuite, sous la forme d’un bélier, il lui infligea des tourments ; puis, sous la forme d’un serpent, il s’enroula en liant ses deux pieds.

Verse 78

अपाकर्षत दूरं स तस्माद्देवभृतस्तथा । तपोबालाच्च सा तस्य न वध्यत्वं जगाम ह

Indra, soutien des dieux, la traîna loin de ce lieu ; pourtant, par la puissance de son tapas, elle ne devint pas vulnérable : il ne put la dominer.

Verse 79

क्षमया च महाभागा क्रोधमण्वपि नाकरोत् । ततो गोमायुरूपेण तमदूषयदाश्रमम्

Pourtant, cette noble dame, par la patience, ne laissa naître pas même une trace de colère. Alors lui, prenant la forme d’un chacal, souilla cet āśrama.

Verse 80

अग्निरूपेण तस्याश्च स ददाह महाश्रमम् । चकर्ष वायुरूपेण महोग्रेण च तां शुभाम् । एवं सिहवृकाद्याभिर्भीषिकाभिः पुनःपुनः

Sous la forme du feu, il brûla son grand āśrama ; et sous la forme d’un vent farouche et violent, il traîna cette femme de bon augure. Ainsi, maintes et maintes fois, par des apparitions terrifiantes—lions, loups et autres—il voulut ébranler sa résolution.

Verse 81

विरराम यदा नैव वज्रांगमहिषी तदा । शैलस्य दुष्टतां मत्वा शापं दातुं व्यवस्यत

Lorsque l’épouse de Vajrāṅga ne cessa point son observance, jugeant la conduite de Śaila perverse, elle résolut de proférer une malédiction.

Verse 82

तां शापाभिमुखीं दृष्ट्वा शैलः पुरुषाविग्रहः । उवाच तां वरारोहां त्वरयाथ सुलोचनाम्

La voyant prête à proférer la malédiction, Śaila, revêtant une forme humaine, parla à cette femme aux hanches gracieuses et aux beaux yeux, l’exhortant à agir vite (ou à se retenir promptement).

Verse 83

शैल उवाच । नाहं महाव्रते दुष्टः सेव्योऽहं सर्वदेहिनाम् । अतिखेदं करोत्येष ततः क्रुद्धस्तु वृत्रहा

Śaila dit : «Dans ce grand vœu, je ne suis point mauvais ; je suis digne d’être servi par tous les êtres incarnés. Mais celui-ci cause une peine excessive ; c’est pourquoi Vṛtrahā (Indra), irrité, agit».

Verse 84

एतस्मिन्नंतरे जातः कालो वर्षसहस्रिकः । तस्मिन्याते स भगवान्काले कमलसंभवः

Cependant s’écoula une période de mille ans. Lorsque ce temps fut accompli, le Bienheureux—Kamala-saṃbhava (Brahmā, né du lotus)—se manifesta / entra en action.

Verse 85

तुष्टः प्रोवाच वज्रांगं तमागम्य जलाशये

Satisfait, il s’approcha de Vajrāṅga au bord des eaux et lui adressa la parole.

Verse 86

ब्रह्मोवाच । ददामि सर्वकामांस्ते उत्तिष्ठ दितिनन्दन । एवमुक्तस्तदोत्थाय दैत्येंद्रस्तपसो निधिः । उवाच प्रांजलिर्वाक्यं सर्वलोकपितामहम्

Brahmā dit : «Je t’accorde tous les dons que tu désires ; lève-toi, ô fils de Diti.» Ainsi interpellé, le seigneur des Daityas—trésor d’ascèse—se releva et, les mains jointes, adressa des paroles au Pitāmaha, Aïeul de tous les mondes.

Verse 87

वज्रांग उवाच । आसुरो मेऽस्तु मा भावः शक्रराज्ये च मा रतिः । तपोधर्मरतिश्चास्तु वृणोम्येतत्पितामह

Vajrāṅga dit : «Qu’il n’y ait point en moi de disposition asurique, ni de joie dans la souveraineté d’Indra. Que mon délice soit l’ascèse et le dharma : tel est mon choix, ô Pitāmaha.»

Verse 88

एवमस्त्विति तं ब्रह्मा प्राह विस्मितमानसः । उपेक्षते च शक्रं स भाव्यर्थं कोऽतिवर्तते

Brahmā, le cœur saisi d’étonnement, lui dit : «Qu’il en soit ainsi.» Et il délaissa Śakra (Indra), car qui peut outrepasser ce qui doit advenir selon la destinée ?

Verse 89

ऋषयो मनुजा देवाः शिवब्रह्ममुखा अपि । भाव्यर्थं नाति वर्तंते वेलामिव महोदधिः

Les sages, les hommes et les dieux—même Śiva et Brahmā—ne franchissent pas ce qui est décrété; ainsi le grand océan ne dépasse pas son rivage.

Verse 90

इति चिंत्य विरिंचोऽपि तत्रैवांतरधीयत । वज्रांगोऽपि समाप्ते तु तपसि स्थिरसंयमः

Ayant ainsi réfléchi, Viriñca (Brahmā) disparut sur-le-champ. Et lorsque l’austérité de Vajrāṅga fut achevée, il demeura ferme dans la maîtrise de soi.

Verse 91

आहारमिच्छन्स्वां भार्यां न ददर्शाश्रमे स्वके । भार्याहीनोऽफलश्चेति स संचिंत्य इतस्ततः

Cherchant de la nourriture, il ne vit pas son épouse dans son propre āśrama. Il pensa : «Sans épouse, je suis sans fruit (sans descendance ni accomplissement)», et il y réfléchit sans cesse.

Verse 92

विलोकयन्स्वकां भार्यां विधित्सुः कर्म नैत्यकम् । विलोकयन्ददर्शाथ इहामुत्र सहयिनीम्

Cherchant son épouse, désireux d’accomplir les rites quotidiens, il regarda de tous côtés; puis il la vit, sa compagne ici-bas et dans l’au-delà.

Verse 93

रुदन्तीं स्वां प्रियां दीनां तरुप्रच्छादिताननाम् । तां विलोक्य ततो दैत्यः प्रोवाच परिसांत्वयन्

Voyant sa bien-aimée, misérable et en pleurs, le visage caché sous l’abri des arbres, le Daitya la regarda puis parla pour la réconforter.

Verse 94

वज्रांग उवाच । केन तेऽपकृतं भीरु वर्तंत्यास्तपसि स्वके । कथं रोदिषि वा बाले मयि जीवति भर्तरि । कं वा कामं प्रयच्छामि शीघ्रं प्रब्रूहि भामिनि

Vajrāṅga dit : « Qui t'a fait du tort, ô craintive, alors que tu te livres à tes austérités ? Pourquoi pleures-tu, mon enfant, alors que moi, ton époux, je suis encore en vie ? Dis-moi vite, ô passionnée : quel désir dois-je t'accorder ? »

Verse 95

गृहेश्वरीं सद्गुणभूषितां शुभां पंग्वंधयोगेन पतिं समेताम् । न लालयेत्पूरयेन्नैव कामं स किं पुमान्न पुमान्मे मतोस्ति

Si un homme ne chérit pas la maîtresse de sa maison — de bon augure, parée de vertus — qui a obtenu un mari même par le simple hasard de la rencontre entre le boiteux et l'aveugle, et s'il ne comble pas son désir, alors quel « homme » est-il ? À mon avis, ce n'est pas un homme du tout.