Adhyaya 1
Mahesvara KhandaKaumarika KhandaAdhyaya 1

Adhyaya 1

Le chapitre s’ouvre lorsque les sages demandent le récit des cinq tīrtha sacrés situés sur la rive méridionale de l’océan, ainsi que le fruit spirituel total attribué à leur pèlerinage. Ugraśravas introduit une narration sainte centrée sur Kumāra (Skanda/Kārttikeya) et présente ces lieux comme d’une puissance exceptionnelle. Le héros royal Arjuna/Phālguna s’approche des cinq sites et apprend des ascètes qu’ils sont évités, car des « grāha » saisissent ceux qui s’y baignent ; mais il affirme que la quête du dharma ne doit pas être entravée par la peur. Il entre dans l’eau — notamment au tīrtha Saubhadra —, est saisi, puis arrache de force le grāha hors des flots. Celui-ci se métamorphose en une femme divine parée d’ornements (une apsaras) et raconte que, avec ses compagnes, elle avait tenté de troubler le tapas d’un ascète brāhmane ; celui-ci les maudit alors de devenir des grāha aquatiques pour une durée déterminée, leur délivrance étant conditionnée au fait d’être tirées de l’eau par un grand homme. Le brāhmane prononce ensuite un enseignement éthique sur la maîtrise du désir, l’ordre du foyer, et la discipline de la parole et des actes, opposant conduite élevée et conduite basse par des images morales saisissantes. Nārada apparaît comme guide et oriente les êtres maudits vers les pañca-tīrtha du Sud, où les bains successifs d’Arjuna opèrent leur restauration. L’épisode se clôt sur les questions méditatives d’Arjuna : pourquoi de tels obstacles furent-ils permis, et comment des protecteurs puissants ne les empêchèrent-ils pas, ouvrant sur une explication à venir.

Shlokas

Verse 1

श्रीमुनय ऊचुः । दक्षिणार्णवतीरेषु यानि तीर्थानि पंच च । तानि ब्रूहि विशालाक्ष वर्णयंत्यति तानि च

Les vénérables sages dirent : «Sur les rives du Dakṣiṇārṇava se trouvent cinq tīrthas, lieux sacrés de bain. Ô toi aux grands yeux, dis-nous lesquels ils sont et décris-les tels qu’ils sont célébrés».

Verse 2

सर्वतीर्थफलं येषु नारदाद्य वदंति च । तेषां चरितमाहात्म्यं श्रोतुमिच्छामहे वयम्

Ces tīrthas, disent Nārada et d’autres sages, donnent le fruit de tous les lieux de pèlerinage. Nous désirons entendre leur récit sacré et leur grandeur.

Verse 3

उग्रश्रवा उवाच । श्रृणुध्वचत्यद्भुतपुण्यसत्कथं कुमारनाथस्य महाप्रभावम् । द्वैपायनो यन्मम चाह पूर्वं हर्षाबुरोमोद्गमचर्चितांगः

Ugraśravā (Sūta) dit : «Écoutez ce récit merveilleux, saint et noble, sur la grande puissance de Kumāranātha. Jadis Dvaipāyana (Vyāsa) me l’a rapporté, tandis que mon corps était marqué par le frisson de la joie».

Verse 4

कुमारगीता गाथात्र श्रूयतां मुनिसत्तमाः । या सर्वदेवैर्मुनिभिः पितृभिश्च प्रपूजिता

Ô sages éminents, écoutez ici la « Kumāra-gītā », hymne-récit sacré, honoré et vénéré par tous les dieux, par les munis et par les Pitṛ (ancêtres).

Verse 5

मध्वाचारस्तं भतीर्थं यो निषेवेत मानवः । नियतं तस्य वासः स्याद्ब्रह्मलोके यथा मम

Celui qui, avec une conduite disciplinée, se rend à ce tīrtha sacré et le sert, obtiendra assurément demeure en Brahmaloka—tout comme moi (le narrateur).

Verse 6

ब्रह्मलोकाद्विष्णुलोकस्तस्मादपि शिवस्य च । पुत्राप्रियत्वात्तस्यापि गुहलोको महत्तमः

Au-dessus de Brahmaloka se trouve Viṣṇuloka, et plus haut encore, le royaume même de Śiva. Pourtant, en raison de l’affection particulière de Śiva pour son fils, Guhaloka (le monde de Guha/Skanda) est proclamé souverainement grand.

Verse 7

अत्राश्चर्यकथा या च फाल्गुनस्य पुरेरिता । नारदेन मुनिश्रेष्ठास्तां वो वक्ष्यामि विस्तरात्

Ô sages éminents, je vais maintenant vous raconter en détail cette merveilleuse histoire de Phālguna, jadis rapportée par Nārada.

Verse 8

पुरा निमित्ते कस्मिंश्चित्करीटी मणिकूटतः । समुद्रे दक्षिणेऽभ्यागात्स्नातुं तीर्थानि पंच च

Autrefois, en une certaine occasion, le héros portant le diadème partit de Maṇikūṭa et parvint à l’océan du sud, avec l’intention de se baigner en cinq tīrthas sacrés.

Verse 9

वर्जयंति सदा यानि भयात्तीर्थानि तापसाः । कुमारेशस्य पूर्वं च तीर्थमस्ति मुनेः प्रियम्

Voici les tīrtha que les ascètes évitent sans cesse par crainte : à l’est de Kumāreśa se trouve un tīrtha cher aux munis (sages).

Verse 10

स्तंभेशस्य द्वितीयं च सौभद्रस्य मुनेः प्रियम् । बर्करेश्वरमन्यच्च पौलोमीप्रियमुत्तमम्

Le second tīrtha est celui de Stambheśa, cher au sage Saubhadra. Il en est un autre, Barkareśvara, tīrtha excellent, aimé de Paulomī.

Verse 11

चतुर्थं च महाकालं करंधम नृपप्रिययम् । भरद्वाजस्य तीर्थं च सिद्धेशाख्यं हि पंचमम्

Le quatrième est Mahākāla, ainsi que Karaṃdhama, cher aux rois. Et le cinquième est le tīrtha de Bharadvāja, nommé Siddheśa.

Verse 12

एतानि पंच तीर्थानि ददर्श कुरुपुंगवः । तपस्विभिर्वर्जितानि महापुण्यानि तानि च

Le taureau parmi les Kurus contempla ces cinq tīrtha : des lieux de grand mérite, bien que délaissés par les ascètes.

Verse 13

दृष्ट्वा पार्श्वे नारदीयानपृच्छत महामुनीन् । तीर्थानीमानि रम्याणि प्रभावाद्भुतवंति च

Voyant tout près les grands sages semblables à Nārada, il les interrogea : «Ces tīrtha sont ravissants, et leur puissance est vraiment merveilleuse !»

Verse 14

किमर्थं ब्रूत वर्ज्यंते सदैव ब्रह्मवादिभिः । तापसा ऊचुः । ग्राहः पंच वसंत्येषु हरंति च तपोधनान्

«Pour quelle raison, dites-moi, sont-ils toujours évités par les docteurs du Brahman ?» Les ascètes répondirent : «Cinq crocodiles y demeurent, et ils emportent ceux qui sont riches en austérités».

Verse 15

अत एतानि वर्ज्यंते तीर्थानि कुरुनंदन । इति श्रुत्वा महाबाहुर्गमनाय मनो दधे

«C’est pourquoi ces tīrtha sont évités, ô joie des Kuru.» À ces mots, l’homme aux bras puissants prit en son cœur la résolution de s’y rendre.

Verse 16

ततस्तं तापसाः प्रोचुथंतुं नार्हसि फाल्गुन । बहवो भक्षिता ग्राहै राजानो मुनयस्तथा

Alors les ascètes lui dirent : «Tu ne dois pas y aller, ô Phālguna. Bien des rois, et des sages aussi, ont été dévorés par les crocodiles.»

Verse 17

तत्त्व द्वारशवर्षाणि तीर्थानामर्बुदेष्वपि । स्नातः किमेतैस्तीर्थैस्ते मा पतंगव्रतो भव

«Pendant douze ans —même parmi d’innombrables tīrtha— tu t’es déjà baigné. Quel besoin as-tu de ces tīrtha ? Ne deviens pas tel celui qui, par vœu de papillon de nuit, se précipite dans le péril.»

Verse 18

अर्जुन उवाच । यदुक्तं करुणासारैः सारं किं तदिहोच्यताम् । धर्मार्थी मनुजो यश्च न स वार्यो महात्मभिः

Arjuna dit : «Ce que vous avez énoncé —vous dont l’essence est compassion—, dites-m’en ici la véritable quintessence. Et l’homme qui recherche le Dharma ne doit pas être retenu par les âmes magnanimes.»

Verse 19

धर्मकामं हि मनुजं यो वारयति मंदधीः । तदाश्रितस्य जगतो निःश्वासैर्भस्मसाद्भवेत्

En vérité, l’esprit obtus qui entrave un homme voué au Dharma—que, par son propre souffle, réduise en cendres le monde qui s’appuie sur lui.

Verse 20

यज्जीवितं चाचिरांशुसमानक्षणभंगुरम् । तच्चेद्धर्मकृते याति यातु दोषोऽस्ति को ननु

La vie est fugitive comme un rayon de soleil, fragile en un instant ; si elle est dépensée pour le Dharma, qu’il en soit ainsi. Quel tort y aurait-il ?

Verse 21

जीवितं च धनं दाराः पुत्राः क्षेत्रगृहाणि च । यान्ति येषआं धर्मकृते त एव भुवि मानवाः

Seuls ceux-là sont vraiment humains sur la terre : ceux qui, lorsque le Dharma l’exige, abandonnent vie, richesse, épouse, fils, champs et demeure.

Verse 22

तापसा ऊचुः । एवं ते ब्रुवतः पार्थ दीर्घमायुः प्रवर्धताम् । सदा धर्मे रतिर्भूयाद्याहि स्वं कुरु वांछितम्

Les ascètes dirent : « Ô Pārtha, puisque tu parles ainsi, que ta longue vie s’accroisse. Que ta joie demeure toujours dans le Dharma. Va maintenant : accomplis ton désir légitime. »

Verse 23

एवमुक्तः प्रणम्यैतानाशीर्भिरभिसंस्तुतः । जगाम तानि तीर्थानि द्रष्टुं भरतसत्तमः

Ainsi interpellé, le meilleur des Bhārata se prosterna devant eux ; loué par des bénédictions, il partit contempler ces tīrtha sacrés.

Verse 24

ततः सौभद्रमासाद्य महर्षेस्तीर्थुमुत्तमम् । विगाह्य तरसा वीरः स्नानं चक्रे परंतपः

Alors Arjuna, le héros qui consume ses ennemis, parvint à Saubhadra, le tīrtha suprême du grand ṛṣi ; il s’y plongea promptement et accomplit le bain rituel.

Verse 25

अथ तं पुरुषव्याघ्रमंतर्जलचरो महान् । निजग्राह जले ग्राहः कुंतीपुत्रं धनंजयम्

Alors un crocodile puissant, glissant sous les eaux, saisit dans le fleuve ce tigre parmi les hommes : Dhanañjaya, fils de Kuntī.

Verse 26

तमादायैव कौतेयो विस्फुरंतं जलेचरम् । उदतिष्ठन्महाबाहुर्बलेन बलिनां वरः

Soulevant cette créature des eaux qui se débattait, le fils de Kuntī—aux bras puissants, le premier des forts—se redressa par la seule force.

Verse 27

उद्धृतश्चैव तु ग्राहः सोऽर्जुनेन यशस्विना । बभूव नारी कल्याणी सर्वाभरणभूषिता

Et ce crocodile, tiré hors de l’eau par l’illustre Arjuna, devint une femme bénie, parée de tous les ornements.

Verse 28

दीप्यमानशिखा विप्रा दिव्यरूपा मनोरमा । तदद्भुतं महद्दृष्ट्वा कुंतीपुत्रो धनंजयः

Cette femme, dont la chevelure flamboyait comme une flamme, d’une forme divine et ravissante, était un prodige grandiose. À cette vision, Dhanañjaya, fils de Kuntī, demeura saisi d’émerveillement.

Verse 29

तां स्त्रियं परमप्रीत इदं वचनमब्रवीत् । का वै त्वमसि कल्याणि कुतो वा जलचारिणी

Transporté de joie, il adressa ces paroles à cette femme : «Qui es-tu donc, ô bienheureuse ? Et d’où viens-tu, toi qui chemines à travers les eaux ?»

Verse 30

किमर्थं च महात्पापमिदं कृतवती ह्यसि । नार्युवाच । अप्सरा ह्यस्मि कौतेय देवारण्यनिवासिनी

«Et pour quelle raison as-tu commis ce grand péché ?» La femme répondit : «Ô fils de Kuntī, je suis en vérité une apsaras, demeurant dans la forêt divine.»

Verse 31

इष्टा धनपतेर्नित्यं वर्चानाम महाबल । मम सख्यश्चतस्रोऽन्याः सर्वाः कामगमाः शुभाः

«Ô puissant héros, je suis à jamais chère à Dhanapati (Kubera) ; mon nom est Varcā. J’ai encore quatre compagnes, toutes de bon augure, et chacune peut aller où bon lui semble.»

Verse 32

ताभिः सार्धं प्रयातास्मि देवराजनिवेशनात् । ततः पश्यामहे सर्वा ब्राह्मणं चानिकेतनम्

«Avec elles, je partis de la demeure du roi des dieux. Alors nous vîmes toutes un brāhmane, un homme sans demeure stable.»

Verse 33

रूपवंतमधीयानमेकमेकांतचारिणम् । तस्य वै तपसा वीर तद्वनं तेजसावृतम्

«Il était beau, absorbé dans l’étude sacrée, solitaire et retiré. Ô héros, par son austérité, cette forêt était enveloppée de splendeur.»

Verse 34

आदित्य इव तं देशं कृत्स्नमेवान्व भासयत् । तस्य दृष्ट्वा तपस्तादृग्रूपं चाद्भुतदर्शनम्

Tel le soleil, il illumina entièrement cette contrée. Voyant une telle austérité et une forme si merveilleuse, admirable à contempler—

Verse 35

अवतीर्णास्ति तं देशं तपोविघ्नचिकीर्षया । अहं च सौरभेयी च सामेयी बुद्बुदालता

Nous descendîmes en ce lieu, dans l’intention de troubler ses austérités. Moi—ainsi que Saurabheyī, Sāmeyī et Budbudālatā—

Verse 36

यौगपद्येन तं विप्रमभ्यगच्छाम भारत । गायंत्यो ललमानाश्च लोभयंत्यश्च तं द्विजम्

D’un même élan nous nous approchâmes de ce brāhmane, ô Bhārata—chantant, badinant et cherchant à séduire ce deux-fois-né.

Verse 37

स च नास्मासु कृतवान्मनोवीरः कथंचन । नाकंपत महातेजाः स्थितस्तपसि निर्मले

Mais ce héros à l’esprit vaillant ne nous prêta aucune attention. Le resplendissant, plein de grande splendeur, ne vacilla pas, demeurant établi dans l’austérité pure.

Verse 38

सोऽशपत्कुपितोऽस्मासु ब्राह्मणः क्षत्रियर्षभ । ग्राहभूता जले यूयं भविष्यथ शतं समाः

Ô taureau parmi les kṣatriya, ce brāhmane, irrité contre nous, lança une malédiction : «Dans les eaux, vous deviendrez des esprits de crocodile, et vous le resterez durant cent ans.»

Verse 39

ततो वयं प्रव्यथिताः सर्वा भरतसत्तम । आयाताः शरणं विप्रं तपोधनमकल्मषम्

Alors, nous tous—profondément bouleversés—ô le meilleur de la lignée de Bharata, vînmes chercher refuge auprès de ce brāhmane, trésor d’austérité et sans tache de péché.

Verse 40

रूपेण वयसा चैव कंदर्पेण च दर्पिताः । अयुक्तं कृतवत्यः स्म क्षंतुमर्हसि नो द्विज

Enivrées de beauté, de jeunesse et de l’orgueil du désir, nous avons agi de façon indigne. Ô deux-fois-né, daigne nous pardonner.

Verse 41

एष एव वधोऽस्माकं स पर्याप्तस्तपोधन । यद्वयं शंसितात्मानं प्रलोब्धुं त्वामुपागताः

Ceci même est pour nous un châtiment suffisant, ô trésor d’austérité : que nous soyons venues vers toi, âme irréprochable, pour te séduire.

Verse 42

अवध्याश्च स्त्रियः सृष्टा मन्यंते धर्मचिंतकाः । तस्माद्धर्मेण धर्मज्ञ एष वादो मनीषिणाम्

Ceux qui réfléchissent au dharma tiennent que les femmes furent créées pour ne pas être mises à mort. Ainsi, ô connaisseur du dharma, telle est la position raisonnée des sages : que le dharma soit suivi par le dharma.

Verse 43

शरणं च प्रपन्नानां शिष्टाः कुर्वंति पालनम् । शरण्यं त्वां प्रपन्नाः स्मस्तस्मात्त्वं क्षंतुमर्हसि

Les hommes de bonne conduite protègent ceux qui se réfugient auprès d’eux. Nous nous sommes réfugiées en toi, dispensateur de refuge ; aussi daigne nous pardonner.

Verse 44

एवमुक्तस्तु धर्मात्मा ब्राह्मणः शुभकर्मकृत् । प्रसादं कृतवाञ्छूररविसोमसमप्रभः

Ainsi interpellé, ce brāhmane vertueux, artisan d’actes de bon augure, accorda sa grâce; il rayonnait tel le soleil et la lune, revêtu d’une splendeur héroïque.

Verse 45

ब्राह्मण उवाच । भवतीनां चरित्रेण परिमुह्यामि चेतसि । अहो धार्ष्ट्यमहो मोहो यत्पापाय प्रवर्तनम्

Le brāhmane dit : «Votre conduite trouble mon esprit. Hélas, quelle audace ! Hélas, quelle illusion ! Car elle pousse l’être vers le péché».

Verse 46

मस्त कस्थायिनं मृत्युं यदि पश्येदयं जनः । आहारोऽपि न रोचेत किमुताकार्यकारिता

Si quelqu’un voyait la mort se tenir au-dessus de sa tête, même la nourriture ne lui plairait plus ; à plus forte raison ne se livrerait-il pas à des actes iniques.

Verse 47

आहो मानुष्यकं जन्म सर्वजन्मसु दुर्लभम् । तृणवत्क्रियते कैश्चिद्योषिन्मूढैर्दुराधरैः

Hélas, la naissance humaine est rare entre toutes les naissances ; et pourtant certains—des femmes insensées, difficiles à contenir—la traitent comme un simple brin d’herbe.

Verse 48

तान्वयं समपृच्छामो जनिर्वः किंनिमित्ततः । को वा लाभो विचार्यैतन्मनासा सह प्रोच्यताम्

Nous vous le demandons clairement : pour quelle raison cette opinion s’est-elle levée en vous ? Réfléchissez-y avec soin en votre cœur, puis dites-nous : quel en est le bénéfice ?

Verse 49

न चैताः परिनिन्दामो जनिर्यार्भ्यः प्रवर्तते । केवलं तान्विनिंदामो ये च तासु निरर्गलाः

Nous ne blâmons pas ces femmes, car leur conduite procède de leur nature et de leur éducation. Nous ne réprouvons que ceux qui, envers elles, se comportent sans retenue.

Verse 50

यतः पद्मभुवा सृष्टं मिथुनं विश्ववृद्धये । तत्तथा परिपाल्यं वै नात्र दोषोऽस्ति कश्चन

Puisque le Né du Lotus (Brahmā) a créé le couple pour l’accroissement du monde, il convient de le préserver selon cet ordre; en cela, il n’y a aucune faute.

Verse 51

या बांधवैः प्रदत्ता स्याद्वह्निद्विजसमागमे । गार्हस्थ्यपालनं धन्यं तया साकं हि सर्वदम्

Celle que les proches donnent en présence du feu sacré et des deux-fois-nés : préserver avec elle la vie du foyer est vraiment béni, car avec une telle épouse le foyer devient dispensateur de toute prospérité.

Verse 52

यथाप्रकृति पुंयोमो यत्नेनापि परस्परम् । साध्यामानो गुणाय स्यादगुणायाप्यसाधितः

Selon leur nature propre, l’homme et la femme—même en s’efforçant l’un pour l’autre—lorsqu’ils sont façonnés et guidés comme il convient, peuvent devenir cause de vertu; mais sans juste conduite, ils peuvent aussi devenir cause de défaut.

Verse 53

एवं यत्नात्साध्यमानं स्वकं गार्हस्थ्यमुत्तमम् । गुणाय महते भूयादगुणायाप्यसाधितम्

Ainsi, la vie domestique excellente qui est la nôtre, lorsqu’elle est soigneusement cultivée par l’effort, devient une grande source de vertu; mais laissée sans culture, elle devient aussi source de vice.

Verse 54

पुरे पंचमुखे द्वाःस्थ एकादशभटैर्युतः । साकं नार्या बह्वपत्यः स कथं स्यादचेतनः

Dans la cité de Pañcamukha, un gardien de porte entouré de onze gardes, avec son épouse et de nombreux enfants—comment un tel homme pourrait-il être dépourvu de sens ou de responsabilité ?

Verse 55

यश्चस्त्रिया समायोगः पंचयज्ञादिकर्मभिः । विश्वोपकृतये सृष्टा मूढैर्हा साध्यतेऽन्यथा

L’union avec l’épouse—avec les devoirs qui commencent par les cinq grands sacrifices—fut instituée pour le bien du monde ; hélas, les égarés la poursuivent d’une manière dévoyée.

Verse 56

अहो श्रृणुध्वं नो चेद्वः शुश्रूषा जायते शुभा । तथापि बाहुमुद्धृत्य रोरूयामः श्रृणोति कः

Ah—écoutez ! Si en vous ne naît pas le bon désir d’entendre nos paroles, malgré tout nous lèverons les bras et crierons à pleine voix ; mais qui donc, en vérité, écoutera ?

Verse 57

षड्धातुसारं तद्वीर्यं समानं परिहाय च । विनिक्षेपे कुयोनौ तु तस्येदं प्रोक्तवान्यमः

Cette semence, essence des six constituants, est égale en puissance ; mais lorsqu’elle est déposée dans un sein indigne, Yama a prononcé ceci au sujet de celui qui agit ainsi.

Verse 58

प्रथमं चौषधीद्रोग्धा आत्मद्रोग्धा ततः पुनः । पितृद्रोग्धा विश्वद्रोग्धा यात्यंधं शाश्वतीः समाः

D’abord vient le traître aux herbes de guérison ; puis le traître à son propre être ; ensuite le traître aux ancêtres ; et enfin le traître au monde entier. Un tel homme tombe dans une obscurité aveuglante pour des années sans fin.

Verse 59

मनुष्यं पितरो देवा मुनयो मानवास्तथा । भृतानि चोपजीवंति तदर्थं नियतो भवेत्

Soutenus par un homme vivent les Ancêtres, les dieux, les sages, les autres humains et tous les dépendants ; c’est pourquoi l’on doit vivre avec discipline et intention, pour leur bien.

Verse 60

वचसा मनसा चैव जिह्वया करश्रोत्रकैः । दांतमाहुर्हि सत्तीर्थं काकतीर्थमतः परम्

Par la parole, par le mental, par la langue, et par les mains et les oreilles : la maîtrise de soi est proclamée comme le véritable gué sacré (sat-tīrtha). Au-delà, il n’est que le « tīrtha du corbeau », recours moindre et impur.

Verse 61

काकप्राये नरे यस्मिन्रमंते तामसा जनाः । हंसोऽयमिति देवानां कोऽर्थस्तेन विचिंत्यताम्

Quand des gens tamasiques se complaisent en un homme « semblable au corbeau », quel sens les dieux auraient-ils à le considérer comme un « cygne » ? Qu’on y réfléchisse.

Verse 62

एवंविधं हि विश्वस्य निर्माणं स्मरतोहृदि । अपि कृते त्रिलोक्याश्च कथं पापे रमेन्मनः

Pour celui qui se souvient au cœur de cette merveilleuse ordonnance de l’univers—jusqu’aux trois mondes—comment l’esprit pourrait-il se complaire dans le péché ?

Verse 63

तदिदं चान्यमर्त्यानां शास्त्रदृष्टमहो स्त्रियः । यमलोके मया दृष्टं मुह्ये प्रत्यक्षतः कथम्

Ceci, en vérité, les autres mortels ne le connaissent que par les śāstra—ô mesdames ! Mais moi, je l’ai vu dans le royaume de Yama ; comment pourrais-je être troublé quand cela se tient devant moi, en pleine évidence ?

Verse 64

भवतीषु च कः कोपो ये यदर्थे हि निर्मिताः । ते तमर्थं प्रकुर्वंति सत्यमस्तुभमेव च

Quelle colère pourrait-on nourrir contre vous, puisque les êtres agissent selon la fin même pour laquelle ils furent façonnés ? Ils accomplissent cette fin—que cela soit reçu comme vérité, en effet.

Verse 65

शतं सहस्रं विश्वं च सर्वमक्षय वाचकम् । परिमाणं शतं त्वेव नैतदक्षय्यवाचकम्

«Cent», «mille» et «l’univers tout entier»—de telles expressions peuvent signifier l’inépuisable. Mais «cent», énoncé comme une quantité mesurée, n’est pas un terme de l’inépuisable.

Verse 66

यदा च वो ग्राहभूता गृह्णतीः पुरुषाञ्जले । उत्कर्षति जलात्कश्चित्स्थले पुरुषसत्तमः

Et lorsque quelque homme d’excellence, se tenant sur la terre ferme, tirera hors de l’eau les hommes que vous—telles des crocodiles qui agrippent—saisissez là…

Verse 67

तदा यूयं पुनः सर्वाः स्वं रूपं प्रतिपत्स्यथ । अनृतं नोक्तपूर्वं मे हसतापि कदाचन । कल्याणस्य सुपृक्तस्य शुद्धिस्तद्वद्वरा हि वः

Alors vous toutes retrouverez de nouveau votre forme véritable. Jamais je n’ai proféré de mensonge—pas même en plaisantant, à aucun moment. Car de ce qui est auspice, bien mêlé, naît une pureté conforme ; ainsi, en vérité, est votre issue excellente.

Verse 68

नार्युवाच । ततोभिवाद्य तं विप्रं कृत्वा चैव प्रदक्षिणम्

La femme dit : «Alors, après avoir salué avec respect ce brāhmane et l’avoir aussi contourné en pradakṣiṇā,»

Verse 69

अचिंतयामापसृत्य तस्माद्देशात्सुदुःखिताः । क्व नु नाम वयं सर्वाः कालेनाल्पेन तं नरम्

Nous nous retirâmes de ce lieu, accablées d’une profonde affliction, et nous nous mîmes à réfléchir : «Où donc, en peu de temps, retrouverons-nous toutes cet homme ?»

Verse 70

समागच्छेम यो नः स्वं रूपमापादयेत्पुनः । ता वयं चिंतयित्वेह मुहूर्तादिव भारत

«—afin que nous puissions le rencontrer, lui qui pourrait nous rendre à nouveau notre propre forme.» Ainsi demeurâmes-nous à réfléchir, comme pour un simple instant, ô Bhārata.

Verse 71

दृष्टवत्यो महाभागं देवर्षिमथ नारदम् । सर्वा दृष्टाः स्म तं दृष्ट्वा देवर्षिममितद्युतिम्

Alors nous vîmes le très fortuné sage divin Nārada. À la vue de ce voyant céleste à l’éclat sans mesure, nous posâmes toutes nos regards sur lui.

Verse 72

अभिवाद्य च तं पार्थ स्थिताः स्मो व्यथिताननाः । स नोऽपृच्छद्दृःखमूलमुक्तवत्यो वयं च तम्

Après l’avoir salué avec révérence, ô Pārtha, nous demeurâmes là, le visage tourmenté. Il nous demanda la cause première de notre chagrin, et nous la lui dîmes.

Verse 73

श्रुत्वा तच्च यथातत्त्वमिदं वचनमब्रवीत् । दक्षिणे सागरेऽनूपे पंच तीर्थानि संतिवै

L’ayant entendu tel qu’il était en vérité, il prononça ces paroles : «Sur le rivage de la mer du Sud, en une agréable contrée côtière, se trouvent assurément cinq tīrthas, lieux saints.»

Verse 74

पुण्यानि रमणीयानि तानि गच्छत मा चिरम् । तत्रस्थाः पुरुषव्याघ्रः पांडवो वो धनंजयः

Ces lieux sont saints et ravissants—allez-y sans tarder. Là demeure votre Pāṇḍava, Dhanaṃjaya, le tigre parmi les hommes.

Verse 75

मोक्षयिष्यति शुद्धात्मा दुःखा दस्मान्न संशयः । तस्य सर्वा वयं वीर श्रुत्वा वाक्यमिहागताः

Cet être à l’âme pure nous délivrera de la souffrance—il n’y a là aucun doute. Ayant entendu ses paroles, ô héros, nous sommes tous venus ici vers lui.

Verse 76

त्वमिदं सत्यवचनं कर्तुमर्हसि पांडव । त्वद्विधानां हि साधूनां जन्म दीनोपकारकम्

Ô Pāṇḍava, il te convient de rendre vraie cette parole de vérité. Car la naissance des hommes vertueux tels que toi est destinée à relever et secourir les démunis.

Verse 77

श्रुत्वेति वचनं तस्याः सस्नौ तीर्थेष्वनुक्रमात् । ग्राहभूताश्चोज्जहार यथापूर्वाः स पांडवः

Ayant entendu ses paroles, ce Pāṇḍava se baigna dans les tīrtha l’un après l’autre, selon l’ordre prescrit ; puis il délivra ceux que l’esprit ‘grāha’ avait saisis, les rétablissant en leur état d’autrefois.

Verse 78

ततः प्रणम्य ता वीरं प्रोच्यमाना जयाशिषः । गंतुं कृताभिलाषाश्च प्राह पार्थो धनंजयः

Alors, s’étant incliné devant ces héros et ayant reçu leurs bénédictions de victoire, Pārtha Dhanaṃjaya—désormais résolu à partir—prit la parole.

Verse 79

एष मे हृदि संदेहः सुदृढः परिवर्तते । कस्माद्वोनारदमुनिरनुजज्ञे प्रवासितुम्

Ce doute, ferme et tenace, tourne en mon cœur : pourquoi le sage Nārada t’a-t-il accordé la permission de partir et d’errer ?

Verse 80

सर्वः कोऽप्यतिहीनोऽपि स्वपूज्यस्यार्थसाधकः । स्वपूज्यतीर्थेष्वावासं प्रोक्तवान्नारदः कथम्

Quiconque—même grandement dépourvu de force—devient capable d’accomplir le dessein de la divinité qu’il vénère. Comment donc Nārada t’a-t-il dit de demeurer dans les tīrtha mêmes, sacrés pour ta propre divinité d’adoration ?

Verse 81

तथैव नवदुर्गासु सतीष्वतिबलासु च । सिद्धेशे सिद्धगणपे चापि वोऽत्र स्थितिः कथम्

De même, parmi les Neuf Durgā et les Satī d’une puissance suprême—et même en présence de Siddheśa et de Siddhagaṇapa—comment peux-tu demeurer ici ?

Verse 82

एकैक एषां शक्तो हि अपि देवान्निवारितुम् । तीर्थसंरोधकारिण्यः सर्वा नावारयत्कथम्

Car chacune d’elles est capable de retenir même les dieux. Puisque toutes peuvent barrer l’accès au tīrtha, comment ne t’ont-elles pas arrêté ?

Verse 83

इति चिंतयते मह्यं भृशं दोलायते मनः । महन्मे कौतुकं जातं सत्यं वा वक्तुमर्हथ

En méditant ainsi, mon esprit chancelle fortement. Une grande curiosité s’est levée en moi : je t’en prie, dis la vérité.

Verse 84

अप्सरस ऊचुः । योग्यं पृच्छसि कौन्तेय पुनः पश्योत्तरां दिशम्

Les Apsaras dirent : «Ô fils de Kuntī, tu demandes ce qui convient. Regarde de nouveau vers la direction du nord.»