
Skanda raconte un épisode centré sur Kāśī : le sage Durvāsas, après de longues errances, arrive et contemple l’Ānandakānana de Śiva, décrit avec abondance à travers les ermitages, les paysages de retraite et les communautés d’ascètes. Voyant la joie singulière attribuée aux êtres à Kāśī, Durvāsas loue la puissance spirituelle exceptionnelle de la cité, la jugeant supérieure même aux royaumes célestes. Survient pourtant un renversement : malgré ses austérités, Durvāsas s’emporte et semble se préparer à maudire Kāśī. Śiva éclate de rire, et un liṅga associé au « rire divin » se manifeste/se trouve reconnu sous le nom de Prahasiteśvara. Les gaṇas de Śiva s’ébranlent face à la colère du sage, tandis que Śiva intervient afin qu’aucune malédiction ne puisse entraver le statut libérateur de Kāśī. Durvāsas se repent, proclame Kāśī Mère universelle et refuge de tous les êtres, et affirme que toute tentative de maudire Kāśī se retourne contre le maudisseur. Śiva exalte la Kāśī-stuti comme une dévotion suprême et accorde des bienfaits : l’installation et la dénomination d’un liṅga exauçant les vœux, Kāmeśvara (aussi appelé Durvāseśvara), ainsi que la consécration d’un bassin nommé Kāmakūṇḍa. Des observances sont précisées : se baigner à Kāmakūṇḍa et avoir le darśana du liṅga au pradoṣa lors d’une conjonction calendérique particulière apaise les fautes liées au désir et efface les démérites accumulés ; réciter ou entendre ce récit est dit purificateur.
Verse 1
स्कंद उवाच । जगज्जनन्याः पार्वत्याः पुरोगस्ते पुरारिणा । यथाख्यायि कथा पुण्या तथा ते कथयाम्यहम्
Skanda dit : Le récit méritoire qu’autrefois l’Ennemi des Trois Cités (Śiva) conta à Agastya, en présence de Pārvatī, Mère du monde, de même je te le rapporterai.
Verse 2
पुरा महीमिमां सर्वां ससमुद्राद्रिकाननाम् । ससरित्कां सार्णवां च सग्रामपुरपत्तनाम्
Autrefois, un sage parcourut toute cette terre, avec ses mers, ses montagnes et ses forêts; avec ses rivières et ses eaux; avec ses villages, ses cités et ses bourgs.
Verse 3
परिभ्रम्य महातेजा महामर्षो महातपाः । दुर्वासाः संपरिप्राप्तः शंभोरानंदकाननम्
Après avoir erré çà et là, le grand sage rayonnant, Durvāsā, d’une austérité puissante, parvint à l’Ānandakānana de Śambhu, la Forêt de la Béatitude (Kāśī).
Verse 5
विलोक्याक्रीडमखिलं बहुप्रासादमंडितम् । बहुकुंडतडागं च शंभोस्तोषमुपागमत् । पदेपदे मुनीनां च जितकाल महाभियाम् । दृष्टोटजानि रम्याणि दुर्वासा विस्मितोभवत्
Voyant tout le bosquet enchanteur, orné de nombreux palais et rempli de maints bassins et étangs, Durvāsā fut saisi de joie envers Śambhu. À chaque pas il apercevait les charmants ermitages des munis, grandes âmes ayant vaincu le temps, et Durvāsā en demeura émerveillé.
Verse 6
सर्वर्तुकुसुमान्वृक्षान्सुच्छायस्निग्धपल्लवान् । सफलान्सुलताश्लिष्टान्दृष्ट्वा प्रीतिमगान्मुनिः
Voyant des arbres fleuris en toute saison, à l’ombre douce, aux jeunes pousses luisantes, chargés de fruits et enlacés de fines lianes, le sage fut rempli de joie.
Verse 7
दुर्वासाश्चातिहृष्टोभू्द्दृष्ट्वा पाशुपतोत्तमान् । भूतिभूषितसर्वांगाञ्जटाजटितमौलिकान्
Durvāsā fut transporté de joie en voyant les plus éminents Pāśupatas, dont tout le corps était orné de cendre sacrée et dont la tête était couronnée de mèches jaṭā emmêlées.
Verse 8
कौपीनमात्र वसनान्स्मरारि ध्यान तत्परान् । कक्षीकृतमहालाबून्हुडुत्कारजितांबुदान्
Il vit à Kāśī des ascètes vêtus seulement d’un kaupin, tout entiers voués à la méditation de Smarāri (Śiva, l’ennemi de Kāma), portant de grandes gourdes pendues au flanc, et dont les cris simples semblaient surpasser le grondement des nuées.
Verse 9
करंडदंडपानीय पात्रमात्रपरिग्रहान् । क्वचित्त्रिदंडिनो दृष्ट्वा निःसंगा निष्परिग्रहान्
En certains endroits, il vit des ascètes tridaṇḍin, sans attachement ni possession, dont les seuls biens étaient un bâton, une corbeille et un vase à eau.
Verse 10
कालादपि निरातंकान्विश्वेशशरणं गतान् । क्वचिद्वेदरहस्यज्ञानाबाल्यब्रह्मचारिणः
Il vit certains qui ne craignaient pas même Kāla, le Temps, ayant pris refuge en Viśveśa, Seigneur de l’Univers; et d’autres qui connaissaient le sens secret des Veda et observaient le brahmacarya depuis l’enfance.
Verse 11
विलोक्य काश्यां दुर्वासा ब्राह्मणान्मुमुदेतराम्
En voyant les brāhmaṇas à Kāśī, Durvāsā se réjouit au plus haut point.
Verse 12
पशुष्वपि च या तुष्टिर्मृगेष्वपि च या द्युतिः । तिर्यक्ष्वपि च या हृष्टिः काश्यां नान्यत्र सा स्फुटम्
La quiétude que l’on trouve même parmi le bétail, l’éclat que l’on voit même chez les bêtes sauvages, et la joie présente même chez les êtres de naissance inférieure—tout cela se manifeste clairement à Kāśī, et nulle part ailleurs.
Verse 13
इदं सुश्रेयसो व्युष्टिः क्वामरेषु त्रिविष्टपे । यत्रत्येष्वपि तिर्यक्षु परमानंदवर्धिनी
Voici l’aurore du bien suprême—où la trouverait-on parmi les dieux du ciel ?—car ici, même chez les animaux qui demeurent en ce lieu, la béatitude suprême s’accroît.
Verse 14
वरमेतेपि पशव आनंदवनचारिणः । सदानंदाः पुनर्देवाननंदनवनाश्रिताः
Mieux encore sont ces animaux qui errent dans Ānandavana (Kāśī), car ils demeurent sans cesse dans l’ānanda; tandis que les dieux, bien qu’habitant le bosquet de Nandana, ne font que se ‘réjouir’ à nouveau—leur joie n’est pas du même rang.
Verse 15
वरं काशीपुरीवासी म्लेच्छोपि हि शुभायतिः । नान्यत्रत्यो दीक्षितोपि स हि मुक्तेरभाजनम्
Mieux vaut même un « mleccha » qui demeure dans la cité de Kāśī, car il devient de bon augure; mais celui qui a reçu la dīkṣā ailleurs, fût-il consacré, n’est pas vraiment un vase apte à la délivrance (en comparaison).
Verse 16
वैश्वेश्वरी पुरी चैषा यथा मे चित्तहारिणी । सर्वापि न तथा क्षोणी न स्वर्गो नैव नागभूः
Cette cité de Vaiśveśvarī (Kāśī de Viśveśvara) ravit mon cœur comme nul autre lieu : ni la terre entière, ni le ciel, ni même le monde des Nāgas ne lui est comparable.
Verse 17
स्थैर्यं बबंध न क्वापि भ्रमतो मे मनोगतिः । सर्वस्मिन्नपि भूभागे यथा स्थैर्यमगादिह
Mon esprit errant ne trouva nulle part de stabilité durant ses pérégrinations ; mais ici, à Kāśī, il atteignit la fermeté qu’il n’avait acquise en aucune autre contrée de la terre.
Verse 18
रम्या पुरी भवेदेषा ब्रह्मांडादखिलादपि । परिष्टुत्येति दुर्वासाश्चेतोवृत्तिमवाप ह
«Cette cité est souverainement délicieuse, plus encore que l’univers tout entier.» L’ayant ainsi célébrée, le sage Durvāsā obtint une disposition nouvelle de l’esprit.
Verse 19
तप्यमानोपि हि तपः सुचिरं स महातपाः । यदा नाप फलं किंचिच्चुकोप च तदा भृशम्
Bien qu’il eût pratiqué l’ascèse durant très longtemps, ce grand ascète—ne recueillant aucun fruit—s’enflamma alors d’une colère violente.
Verse 20
धिक्च मां तापसं दुष्टं धिक्च मे दुश्चरं तपः । धिक्च क्षेत्रमिदं शंभोः सर्वेषां च प्रतारकम्
«Honte à moi, ascète pervers ! Honte à mon austérité si difficile ! Honte à ce champ sacré de Śambhu, qui semble tromper tous les êtres !»
Verse 21
यथा न मुक्तिरत्र स्यात्कस्यापि करवै तथा । इति शप्तुं यदोद्युक्तः संजहास तदा शिवः
«Qu’ici nul n’obtienne la délivrance !»—alors qu’il s’apprêtait à proférer une telle malédiction, Śiva éclata de rire.
Verse 22
तत्र लिंगमभूदेकं ख्यातं प्रहसितेश्वरम् । तल्लिंगदर्शनात्पुंसामानंदः स्यात्पदेपदे
Là, un unique liṅga apparut, renommé Prahāsiteśvara. À la seule vue de ce liṅga, les êtres éprouvent la joie à chaque pas.
Verse 23
उवाच विस्मयाविष्टो मनस्येव महेशिता । ईदृशेभ्यस्तपस्विभ्यो नमोस्त्विति पुनःपुनः
Saisi d’émerveillement, il parla—méditant en son for intérieur la souveraineté de Maheśvara—: «Hommage, encore et encore, à de tels ascètes !»
Verse 24
यत्रैव हि तपस्यंति यत्रैव विहिताश्रमाः । लब्धप्रतिष्ठा यत्रैव तत्रैवामर्षिणो द्विजाः
Partout où ils accomplissent l’austérité, partout où leurs āśramas sont établis, et partout où ils obtiennent la renommée—là même ces brāhmaṇas, les dvija, deviennent prompts à s’offenser.
Verse 25
मनाक्चिंतितमात्रं तु चेल्लभंते न तापसाः । क्रुधा तदैव जीयंते हारिण्या तपसां श्रियः
Si les ascètes n’obtiennent pas même ce qu’ils ont à peine pensé, alors, par la colère, l’éclat né de leurs austérités s’amoindrit aussitôt et s’en trouve emporté.
Verse 26
तथापि तापसा मान्याः स्वश्रेयोवृद्धिकांक्षिभिः । अक्रोधनाः क्रोधना वा का चिंता हि तपस्विनाम्
Malgré tout, les ascètes doivent être honorés par ceux qui désirent accroître leur propre bien. Qu’ils soient sans colère ou prompts à la colère, qu’importe au chercheur lorsqu’il s’adresse à des tapasvins ?
Verse 27
इति यावन्महेशानो मनस्येव विचिंतयेत् । तावत्तत्क्रोधजो वह्निर्व्यानशे व्योममंडलम्
Tandis que Maheśa méditait ainsi en son cœur, durant ce même instant le feu né de cette colère se répandit et pénétra tout, envahissant l’enceinte entière du firmament.
Verse 28
तत्कोधानलधूमोघैर्व्यापितं यन्नभोंगणम् । तद्दधाति नभोद्यापि नीलिमानं महत्तरम्
La voûte du ciel, envahie par des nappes de fumée issues de ce feu de colère, revêt encore aujourd’hui une bleuïté plus profonde et plus immense.
Verse 29
ततो गणाः परिक्षुब्धाः प्रलयार्णव नीरवत् । आः किमेतत्किमेतद्वै भाषमाणाः परस्परम्
Alors les gaṇas furent bouleversés, tels les flots de l’océan au temps de la dissolution, s’écriant : «Ah ! Qu’est-ce donc—qu’est-ce donc vraiment ?», tout en se parlant entre eux.
Verse 30
गर्जंतस्तर्जयंतश्च प्रोद्यता युधपाणयः । प्रमथाः परितस्थुस्ते परितो धाम शांभवम्
Rugissant et proférant des menaces, les armes levées dans leurs mains, les pramathas se tinrent de toutes parts, encerclant la demeure sacrée de Śaṃbhu.
Verse 31
को यमः कोथवा कालः को मृत्युः कस्तथांतकः । को वा विधाता के लेखाः कुद्धेष्वस्मासु कः परः
«Qui est Yama ? Qui donc est Kāla, le Temps ? Qui est la Mort, et qui est l’Exterminateur ? Qui est l’Ordonnateur, et quels sont les décrets du destin—lorsque nous sommes courroucés, qui pourrait se tenir au-dessus de nous ?»
Verse 32
अग्निं पिबामो जलवच्चूर्णीकुर्मोखिलान्गिरीन् । सप्तापि चार्णवांस्तूर्णं करवाम मरुस्थलीम्
«Nous pouvons boire le feu comme s’il était de l’eau; réduire en poussière toutes les montagnes; et, promptement, changer même les sept océans en terre de désert.»
Verse 33
पातालं चानयामोर्ध्वमधो दध्मोथवा दिवम् । एकमेव हि वा ग्रासं गगनं करवामहे
«Nous pouvons hisser Pātāla vers le haut, ou bien repousser le ciel vers le bas; oui, nous pourrions faire du firmament une seule bouchée à avaler.»
Verse 34
ब्रह्मांडभांडमथवा स्फोटयामः क्षणेन हि । आस्फालयामो वान्योन्यं कालं मृत्युं च तालवत्
«Ou bien, en un instant, nous pouvons briser le vase de l’univers; et frapper même le Temps et la Mort, les chassant d’un claquement comme un éventail de feuille de palmier.»
Verse 35
ग्रसामो वाथ भुवनं मुक्त्वा वाराणसीं पुरीम् । यत्र मुक्ता भवंत्येव मृतमात्रेण जंतवः
«Nous pourrions aussi engloutir les mondes; pourtant nous épargnerions la cité de Vārāṇasī, car là les êtres obtiennent vraiment la délivrance par la seule mort.»
Verse 36
कुतोऽयं धूमसंभारो ज्वालावल्यः कुतस्त्वमूः । को वा मृत्युंजयं रुद्रं नो विद्यान्मदमोहितः
«D’où vient cet amas de fumée, et d’où viennent ces guirlandes de flammes ? Qui, enivré d’orgueil et d’illusion, ne reconnaîtrait Rudra, le Vainqueur de la Mort ?»
Verse 37
इति पारिषदाः शंभोर्महाभय भयप्रदाः जल्पंतः कल्पयामासुः प्राकारं गगनस्पृशम्
Ainsi parlèrent les serviteurs de Śaṃbhu, terrifiants dans leur grande frayeur ; et, devisant entre eux, ils conçurent un rempart qui s’élevait jusqu’à toucher le ciel.
Verse 38
शकलीकृत्य बहुशः शिलावत्प्रलयानलम् । नंदी च नंदिषेणश्च सोमनंदी महोदरः
À maintes reprises, ils mirent en pièces le feu de la dissolution, comme s’il n’était que pierre. S’y trouvaient aussi Nandī, Nandiṣeṇa, Somanandī et Mahodara, puissants chefs parmi les gaṇas de Śiva.
Verse 39
महाहनुर्महाग्रीवो महाकालो जितांतकः । मृत्युप्रकंपनो भीमो घंटाकर्णो महाबलः
Mahāhanu, Mahāgrīva, Mahākāla et Jitāntaka ; Mṛtyuprakampana, Bhīma, Ghaṇṭākarṇa et Mahābala : tels étaient ces gaṇas redoutables, dressés comme les terribles gardiens de Śiva.
Verse 40
क्षोभणो द्रावणो जृंभी पचास्यः पंचलोचनः । द्विशिरास्त्रिशिराः सोमः पंचहस्तो दशाननः
Il y avait Kṣobhaṇa, Drāvaṇa et Jṛmbhī ; Pacāsya et Pañcalocana ; Dviśiras et Triśiras ; Soma ; Pañcahasta et Daśānana — des gaṇas aux formes merveilleuses, capables d’émerveiller tous les mondes.
Verse 41
चंडो भृंगिरिटिस्तुंडी प्रचंडस्तांडवप्रियः । पिचिंडिलः स्थूलशिराः स्थूलकेशो गभस्तिमान्
Il y avait Caṇḍa, Bhṛṅgiriṭi, Tuṇḍī et Pracaṇḍa, épris du Tāṇḍava ; ainsi que Piciṃḍila, Sthūlaśiras, Sthūlakeśa et Gabhastimān — des gaṇas flamboyant d’une énergie farouche.
Verse 42
क्षेमकः क्षेमधन्वा च वीरभद्रो रणप्रियः । चंडपाणिः शूलपाणिः पाशपाणिः करोदरः
Kṣemaka et Kṣemadhanvā; Vīrabhadra, qui se plaît au fracas des batailles; Caṇḍapāṇi, Śūlapāṇi, Pāśapāṇi et Karodara—gaṇas armés, serviteurs de la volonté de Śiva.
Verse 43
दीर्घग्रीवोथ पिंगाक्षः पिंगलः पिंगमूर्धजः । बहुनेत्रो लंबकर्णः खर्वः पर्वतविग्रहः
Puis vinrent Dīrghagrīva, Piṅgākṣa, Piṅgala et Piṅgamūrdhaja; Bahunetra, Laṃbakarṇa, Kharva et Parvatavigraha—gaṇas aux traits saisissants et à la présence immense.
Verse 44
गोकर्णो गजकर्णश्च कोकिलाख्यो गजाननः । अहं वै नैगमेयश्च विकटास्योट्टहासकः
Gokarṇa et Gajakarṇa, Kokilākhya et Gajānana; et moi-même—Naigameya—avec Vikaṭāsya et Oṭṭahāsaka: tels furent les noms des gaṇas.
Verse 45
सीरपाणिः शिवारावो वैणिको वेणुवादनः । दुराधर्षो दुःसहश्च गर्जनो रिपुतर्जनः
Sīrapāṇi, Śivārāva, Vaiṇika et Veṇuvādana; Durādharṣa et Duḥsaha; Garjana et Riputarjana—gaṇas dont la voix et la force étaient invincibles.
Verse 46
इत्यादयो गणेशानाः शतकोटि दुरासदाः । काश्यां निवारयामासुरपि प्राभंजनीं गतिम्
Ainsi, et bien d’autres encore, étaient les seigneurs des gaṇas—des centaines de crores, inabordables. À Kāśī, ils retinrent même l’assaut rapide comme la tempête, en arrêtant sa course.
Verse 47
क्षुब्धेषु तेषु वीरेषु चकंपे भुवनत्रयम् । दुर्वाससश्च कोपाग्नि ज्वालाभिर्व्याकुलीकृतम्
Quand ces héros s’enflammèrent de colère, les trois mondes tremblèrent. Et le feu de l’ire de Durvāsas, aux langues de flammes, jeta tout dans le trouble.
Verse 48
तदा विविशतुः काश्यां सूर्याचंद्रमसावपि । न गणैरकृतानुज्ञौ तत्तेजः शमितप्रभौ
Alors même le Soleil et la Lune entrèrent à Kāśī ; mais, n’ayant pas reçu l’agrément des gaṇas de Śiva, leur éclat fut contenu et leur splendeur apaisée.
Verse 49
निवार्य प्रमथानीकमतिक्षुब्धमुमाधवः । मदंश एव हि मुनीरानसूये य एष वै
Réfrénant l’armée des pramathas, violemment agitée, le Seigneur d’Umā déclara : «Ô toi sans faute, ce sage est véritablement une part de ma propre puissance».
Verse 50
अथो दुर्वाससे लिंगादाविरासीत्कृपानिधिः । महातेजोमयः शंभुर्मुनिशापात्पुरीमवन्
Alors, pour Durvāsas, l’océan de compassion apparut depuis le liṅga. Śambhu, tout de lumière immense, préserva la cité de la malédiction du sage.
Verse 51
माभूच्छापो मुनेः काश्यां निर्वाणप्रतिबंधकः । इत्यनुक्रोशतो देवस्तस्य प्रत्यक्षतां गतः
«Que la malédiction du sage ne devienne pas, à Kāśī, un obstacle au nirvāṇa.» Par compassion, le Seigneur se manifesta ainsi en personne devant lui.
Verse 52
उवाच च प्रसन्नोस्मि महाक्रोधन तापस । वरयस्व वरः कस्ते मया देयो विशंकितः
Et le Seigneur dit : « Je suis satisfait, ô ascète à la grande colère. Choisis une grâce : quel don dois-je t’accorder ? N’hésite point. »
Verse 53
ततो विलज्जितोगस्त्य शापोद्यतकरो मुनिः । अपराद्धं बहु मया क्रोधांधेनेति दुर्धिया
Alors le sage—la main levée pour proférer une malédiction—eut honte, ô Agastya, et confessa : « Aveuglé par la colère et par un jugement insensé, j’ai gravement offensé ».
Verse 54
उवाच चेति बहुशो धिङ्मां क्रोधवशंगतम् । त्रैलोक्याभयदां काशीं शप्तुमुद्यतचेतसम्
Et il dit maintes fois : « Honte à moi, soumis à la colère ! Mon esprit s’est même levé pour maudire Kāśī, celle qui donne l’intrépidité aux trois mondes ».
Verse 55
दुःखार्णव निमग्नानां यातायातेति खेदिनाम् । कर्मपाशितकंठानां काश्येका मुक्तिसाधनम्
Pour ceux qui sombrent dans l’océan de la souffrance, las du va-et-vient sans fin, et dont la gorge est serrée par le lien du karma, Kāśī seule est le moyen de délivrance.
Verse 56
सर्वेषां जंतुजातानां जनन्येकैक्काशिका । महामृतस्तन्यदात्री नेत्री च परमं पदम्
Pour toutes les espèces d’êtres vivants, Kāśikā seule est l’unique Mère : elle donne le lait du grand amṛta et guide vers l’état suprême.
Verse 57
जनन्या सह नो काशी लभेदुपमितिं क्वचित् । धारयेज्जननी गर्भे काशी गर्भाद्विमोचयेत्
Kāśī ne peut être comparée à rien, pas même à sa propre mère. La mère porte l’enfant dans son sein, mais Kāśī délivre l’être du sein des renaissances.
Verse 58
एवंभूतां तु यः काशीमन्योपि हि शपिष्यति । तस्यैव शापो भविता न तु काश्याः कथंचन
Quand bien même quelqu’un maudirait une telle Kāśī, la malédiction retomberait sur le maudisseur seul; en aucune manière Kāśī ne peut être atteinte.
Verse 59
इति दुर्वाससो वाक्यं श्रुत्वा देवस्त्रिलोचनः । अतीव तुषितो जातः काशीस्तवन लब्धमुत्
Entendant ces paroles de Durvāsas, le Seigneur aux trois yeux fut comblé de joie, ayant प्राप्त le chant d’éloge de Kāśī.
Verse 60
यः काशीं स्तौति मेधावी यः काशीं हृदि धारयेत् । तेन तप्तं तपस्तीव्रं तेनेष्टं क्रतुकोटिभिः
Le sage qui loue Kāśī et qui porte Kāśī dans son cœur: par cet acte même, c’est comme s’il avait accompli une austérité ardente et offert des sacrifices par myriades.
Verse 61
जिह्वाग्रे वर्तते यस्य काशीत्यक्षरयुग्मकम् । न तस्य गर्भवासः स्यात्क्वचिदेव सुमेधसः
Pour l’homme vraiment clairvoyant, sur le bout de la langue duquel demeure le mot disyllabique « Kāśī », il n’y aura plus jamais séjour dans le sein, en aucun temps.
Verse 62
यो मंत्रं जपति प्रातः काशी वर्णद्वयात्मकम् । स तु लोकद्वयं जित्वा लोकातीतं व्रजेत्पदम्
Quiconque, à l’aube, récite le mantra « Kāśī », composé de deux lettres, triomphe des deux mondes et atteint l’état au-delà des mondes.
Verse 63
आनुसूयेय ते ज्ञानं काशीस्तवन पुण्यतः । यथेदानीं समुत्पन्नं तथा न तपसः पुरा
Ô fils d’Anasūyā, c’est par le mérite de la louange de Kāśī qu’une telle connaissance s’est levée en toi, telle qu’elle apparaît maintenant ; jamais auparavant elle n’était née de la seule austérité.
Verse 64
मुने न मे प्रियस्तद्वद्दीक्षितो मम पूजकः । यादृक्प्रियतरः सत्यं काशीस्तवन लालसः
Ô sage, ni l’initié ni celui qui m’adore ne m’est aussi cher que—vraiment—celui qui brûle de louer Kāśī.
Verse 65
तादृक्तुष्टिर्न मे दानैस्तादृक्तुष्टिर्न मे मखैः । न तुष्टिस्तपसा तादृग्यादृशी काशिसंस्तवैः
Ni les dons ne me réjouissent ainsi, ni les sacrifices ; ni même l’austérité ne me satisfait autant que la joie que je reçois des hymnes en louange de Kāśī.
Verse 66
आनंदकाननं येन स्तुतमेतत्सुचेतसा । तेनाहं संस्तुतः सम्यक्सर्वैः सूक्तैः श्रुतीरितैः
Par celui dont l’esprit est pur et qui a loué cet Ānandakānana, moi-même j’ai été justement loué par tous les hymnes bien chantés proclamés dans les Vedas.
Verse 67
तव कामाः समृद्धाः स्युरानुसूयेय तापस । ज्ञानं ते परमं भावि महामोहविनाशनम्
Ô ascète, fils d’Anasūyā : que tes désirs soient pleinement comblés. Et que s’éveille en toi la connaissance suprême, celle qui détruit la grande illusion.
Verse 68
अपरं च वरं ब्रूहि किं दातव्यं तवानघ । त्वादृशा एव मुनयः श्लाघनीया यतः सताम्
«Dis encore une autre grâce : que faut-il t’accorder, ô irréprochable ? Car seuls des sages tels que toi sont dignes d’éloge parmi les justes.»
Verse 69
यस्यास्त्वेव हि सामर्थ्यं तपसः क्रुद्ध्यतीहसः । कुपितोप्यसमर्थस्तु किं कर्ता क्षीणवृत्तिवत्
«Car chez celui dont l’austérité possède une vraie puissance, même la colère peut agir. Mais si, fût-il courroucé, il manque de cette force, que pourra-t-il accomplir, tel un gagne-pain qui s’est tari ?»
Verse 70
इति श्रुत्वा परिष्टुत्य दुर्वासाः कृत्तिवाससम् । वरं च प्रार्थयामास परिहृष्ट तनूरुहः
Ayant entendu cela, Durvāsā loua de toutes parts Kṛttivāsa (Śiva) ; et, le poil du corps frémissant de joie, il sollicita une grâce.
Verse 71
दुर्वासा उवाच । देवदेव जगन्नाथ करुणाकर शंकर । महापराधविध्वंसिन्नंधकारे स्मरांतक
Durvāsā dit : «Ô Dieu des dieux, Seigneur du monde, Śaṅkara plein de compassion ; destructeur des grandes fautes ; vainqueur d’Andhakāra ; toi qui mets fin à Smara (Kāma) !»
Verse 72
मृत्युंजयोग्रभूतेश मृडानीश त्रिलोचन । यदि प्रसन्नो मे नाथ यदि देयो वरो मम
Ô Vainqueur de la mort, ô puissant Seigneur des êtres, Seigneur de Mṛḍānī, Toi aux trois yeux—si Tu es satisfait de moi, ô Maître, si une grâce doit m’être accordée…
Verse 73
तदिदं कामदं नाम लिगमस्त्विह धूर्जटे । इदं च पल्वलं मेत्र कामकुंडाख्यमस्तु वै
Ainsi, ô Dhūrjaṭi, que ce liṅga ici soit nommé «Kāmada», le Donateur des désirs. Et que cet étang, ô Ami, soit véritablement appelé «Kāmakūṇḍa».
Verse 74
देवदेव उवाच । एवमस्तु महातेजो मुने परमकोपन । यत्त्वया स्थापितं लिंगं दुर्वासेश्वरसंज्ञितम्
Le Seigneur des dieux dit : «Qu’il en soit ainsi, ô sage au grand éclat, ô redoutable dans ta colère. Le liṅga que tu as établi sera connu sous le nom de Durvāseśvara».
Verse 75
तदेव कामकृन्नृणां कामेश्वरमिहास्त्विति । यः प्रदोषे त्रयोदश्यां शनिवासरसंयुजि
«Que ce même (liṅga) demeure ici comme “Kāmeśvara”, l’Accomplisseur des désirs des hommes. Et quiconque—au pradoṣa, le treizième jour lunaire, lorsqu’il coïncide avec un samedi—»
Verse 76
संस्नास्यति नरो धीमान्कामकुंडे त्वदास्पदे । त्वत्स्थापितं च कामेशं लिंगं द्रक्ष्यति मानवः
«Cet homme avisé qui se baignera dans Kāmakūṇḍa—ton propre séjour sacré—et qui contemplera le liṅga de Kāmeśa établi par toi…»
Verse 77
स वै कामकृताद्दोषाद्यामीं नाप्स्यति यातनाम् । बहवोपि हि पाप्मानो बहुभिर्जन्मभिः कृताः
En vérité, à cause des fautes nées du désir, il n’atteindra pas les tourments de Yama. Même si de nombreux péchés ont été commis au fil de nombreuses naissances…
Verse 78
कामतीर्थांबु संस्नानाद्यास्यंति विलयं क्षणात् । कामाः समृद्धिमाप्स्यंति कामेश्वर निषेवणात्
En se baignant dans les eaux de Kāmatīrtha, les afflictions se dissolvent en un instant. Et par le service dévot rendu au Seigneur Kāmeśvara, les buts et désirs chéris atteignent une prospérité parfaite.
Verse 79
इति दत्त्वा वराञ्शंभुस्तल्लिंगे लयमाययौ । स्कंद उवाच । तल्लिंगाराधनात्कामाः प्राप्ता दुर्वाससा भृशम्
Ainsi, après avoir accordé les grâces, Śambhu (Śiva) se fondit dans ce même liṅga. Skanda déclara : «Par l’adoration de ce liṅga, Durvāsas obtint largement ce qu’il désirait».
Verse 80
तस्मात्सर्वप्रयत्नेन काश्यां कामेश्वरः सदा । पूजनीयः प्रयत्नेन महाकामाभिलाषुकैः
C’est pourquoi, avec tous les efforts, Kāmeśvara à Kāśī doit être toujours adoré—avec ferveur—par ceux qui aspirent à de grands accomplissements.
Verse 81
कामकुंडकृतस्नानैर्महापातकशांतये । इदं कामेश्वराख्यानं यः पठिष्यति पुण्यवान् । यः श्रोष्यति च मेधावी तौ निष्पापौ भविष्यतः
Par le bain dans le Kāma-kuṇḍa, les grands péchés s’apaisent. Quiconque, riche de mérite, récitera ce récit de Kāmeśvara, et quiconque, doué de sagesse, l’écoutera—tous deux deviendront sans péché.
Verse 85
इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां सहितायां चतुर्थे काशीखंड उत्तरार्धे दुर्वाससो वरप्रदानं नाम पंचाशीतितमोऽध्यायः
Ainsi s’achève le quatre-vingt-cinquième chapitre, intitulé « L’octroi d’une grâce à Durvāsas », dans l’Uttarārdha du Kāśī Khaṇḍa, au sein de la quatrième section du Śrī Skanda Mahāpurāṇa, dans la Saṃhitā de quatre-vingt-un mille (vers).