
Le chapitre déploie un récit de dévotion et d’ascèse centré sur Dhruva. Parvenu à un bosquet sacré au bord d’une rivière, il le reconnaît comme un lieu divin d’une pureté suprême. Il y accomplit japa et méditation sur Vāsudeva, contemplant Hari/Viṣṇu présent dans toutes les directions, dans les rayons de lumière, dans les animaux et les formes aquatiques : l’Unique aux multiples manifestations, qui pénètre tous les mondes. S’y affirme le thème de la réorientation des sens : parole, regard, ouïe, odorat, toucher et mental se tournent exclusivement vers les noms de Viṣṇu, ses pieds et ses qualités, signe d’un retrait discipliné de tout autre objet. Le tapas de Dhruva rayonne à l’échelle cosmique et trouble les dieux, inquiets pour leurs fonctions; ils consultent Brahmā, qui les rassure : un bhakta authentique n’est pas hostile, et Viṣṇu stabilisera chaque rang légitime. Indra tente alors de le détourner en envoyant des êtres terrifiants et des apparitions trompeuses, jusqu’à une figure semblable à la mère de Dhruva le suppliant d’arrêter. Dhruva demeure inébranlable, protégé par Sudarśana. Enfin Nārāyaṇa se manifeste, l’invite à choisir une grâce et à cesser l’austérité excessive; Dhruva contemple la forme lumineuse du Seigneur et le loue, accomplissant une bhakti ferme éprouvée par l’épreuve.
Verse 1
गणावूचतुः । औत्तानपादिर्निर्गत्य ततः काननतो द्विज । रम्यं मधुवनं प्राप यमुनायास्तटे महत
Les serviteurs dirent : « Ô brāhmane, le fils d’Uttānapāda (Dhruva), quittant cette forêt, parvint au charmant Madhuvana, grand et renommé, sur la rive de la Yamunā. »
Verse 2
आद्यं भगवतः स्थानं तत्पुण्यं हरिमेधसः । पापोपि जंतुस्तत्प्राप्य निष्पापो जायते ध्रुवम्
C’est là la demeure primordiale du Seigneur, sainte et sanctifiante, liée au sage Harimedhas ; même un être pécheur, en y parvenant, devient assurément sans péché.
Verse 3
जपन्स वासुदेवाख्यं परंब्रह्म निरामयम् । अपश्यत्तन्मयं विश्वं ध्यानस्तिमितलोचनः
Récitant le nom de Vāsudeva — le Brahman suprême, pur et sans tache — il vit l’univers entier comme pénétré de Lui, les yeux immobiles dans la méditation.
Verse 4
हरिर्हरित्सु सर्वासु हरिर्हरिमरीचिषु । शिवामृगमृगेंद्रादि रूपः काननगो हरिः
Hari était dans tous les arbres verdoyants ; Hari était dans les rayons du soleil. Hari, parcourant la forêt, se manifestait en formes telles que le cerf de bon augure et le seigneur des bêtes, et bien d’autres encore.
Verse 5
जले शालूरकूर्मादि रूपेण भगवान्हरिः । हरिरश्वादिरूपेण मंदुरास्वपि भूभुजाम्
Dans les eaux, Bhagavān Hari était présent sous des formes telles que le poisson et la tortue ; et Hari était aussi présent comme chevaux et autres créatures, jusque dans les écuries des rois.
Verse 6
अनंतरूपः पाताले गगनेऽनंतसंज्ञकः । एकोप्यनंततां यातो रूपभेदैरनंतकैः
Dans les mondes souterrains, Il est aux formes sans fin, et dans les cieux Il est connu sous le nom d’« Ananta ». Bien qu’Il soit l’Unique, par d’innombrables modes de manifestation on Le dit infini.
Verse 7
देवेषु यो वसेन्नित्यं देवानां वसतिर्हि यः । स वासुदेवः सर्वत्र दीव्येद्यद्वासनावशात्
Celui qui demeure à jamais parmi les dieux —et qui est en vérité la demeure même des dieux—, c’est Vāsudeva. Par la puissance de sa présence intérieure, Il resplendit et se déploie partout.
Verse 8
विष्लृव्याप्तावयंधातुर्यत्रसार्थकतां गतः । ते विष्णुनाम स्वरूपे हि सर्वव्यापनशीलिनि
Là où cette racine verbale (viṣlṛ) atteint son plein accomplissement dans le sens de « pénétrer tout », là s’établit la nature même du Nom « Viṣṇu » : Celui dont l’essence est de tout pénétrer.
Verse 9
सर्वेषां च हृषीकाणामीशनात्परमेश्वरः । हृषीकेश इति ख्यातो यः स सर्वत्रसंस्थितः
Parce que le Seigneur Suprême règne sur tous les sens, Il est célébré comme Hṛṣīkeśa. Celui qui porte ce Nom demeure partout.
Verse 10
न च्यवंतेपि यद्भक्ता महति प्रलये सति । अतोऽच्युतोऽखिले लोके स एकः सर्वगोऽव्ययः
Même lorsque survient la grande dissolution, Ses dévots ne déchoient pas. C’est pourquoi, dans tous les mondes, on Le nomme Acyuta : l’Unique, l’Omniprésent, le Seigneur impérissable.
Verse 11
इदं चराचरं विश्वं यो बभार स्वलीलया । भृत्यास्वरूपसंपत्त्या सोऽत्र विश्वंभरोऽखिलम्
Celui qui, par Son propre jeu divin, porte cet univers du mobile et de l’immobile, le soutenant avec la plénitude d’un soin humble comme celui d’un serviteur, est ici loué comme Viśvambhara, le Soutien de tout.
Verse 12
तस्येक्षणे समीक्षेते नान्यद्विप्णुपदादृते । निरीक्ष्यः पुंडरीकाक्षो नान्यो नियमतो ह्यतः
Dans l’acte de voir, rien ne doit être recherché en dehors de la demeure de Viṣṇu. Ainsi, selon la règle sacrée, seul Puṇḍarīkākṣa, le Seigneur aux yeux de lotus, est l’objet légitime de la contemplation, et nul autre.
Verse 13
नान्य शब्दग्रहौ तस्य जातौ शब्दग्रहावपि । विना मुकुंद गोविंद दामोदर चतुर्भुज
Aucune autre parole ne doit être saisie par sa voix, aucune du tout, sinon : Mukunda, Govinda, Dāmodara et Caturbhuja.
Verse 14
गोविंदचरणार्थार्चां तत्प्रियंकर्मवै विना । शंखचक्रांकितौ तस्य नान्यकर्मकरौकरौ
En dehors du culte offert pour les pieds de Govinda, et des actes qui Lui sont chers, ses mains—marquées de la conque et du disque—n’accomplissent aucune autre œuvre.
Verse 15
निर्द्वंद्वचरणद्वंद्वं तन्मनो मनुते हरेः । हित्वान्यन्मननं सर्वं निश्चलत्वमवाप ह
Son esprit contemple la paire de pieds de Hari, au-delà de toute dualité ; renonçant à toute autre pensée, il obtient une stabilité inébranlable.
Verse 16
चरणौ विष्णुशरणौ हित्वा नारायणांगणम् । तस्य नो चरतोन्यत्र चरतो विपुलं तपः
Ayant quitté les pieds protecteurs de Viṣṇu et la cour même de Nārāyaṇa, ses pas ne se portaient nulle part ailleurs : si vaste et si ferme était l’ascèse qu’il accomplissait.
Verse 17
वाणीप्रमाणी क्रियते गोविंदगुणवर्णने । जोषं समासता तेन महासारं तपस्यता
Sa parole ne trouva sa juste mesure qu’en célébrant les vertus de Govinda ; par cette absorption silencieuse, son ascèse devint d’une substance et d’une essence suprêmes.
Verse 18
नितांतकमलाकांत नामधेयसुधारसम् । रसयंती न रसना तस्यान्यरसस्पृहा
Sa langue, goûtant sans mesure l’essence de nectar du Nom de Kamalākānta, ne désira plus aucune autre saveur.
Verse 19
श्रीमुकुंद पदद्वंद्व पद्मामोदप्रमोदितम् । गंधांतरं न तद्घ्राणं परिजिघ्रत्यशीघ्रगम्
Son odorat, réjoui par la joie du parfum de lotus émanant de la paire de pieds de Śrī Mukunda, ne courait plus après aucune autre senteur.
Verse 20
त्वगिंद्रियं मधुरिपोः परिस्पृश्य पदद्वयम् । सर्वस्पर्शसुखं प्राप तस्य भूजानिजन्मनः
En touchant les deux pieds de Madhuripu, son sens du toucher obtint la béatitude de tout contact; pour cet être né de la terre, toute douceur tactile s’y trouva accomplie.
Verse 21
शब्दादिविषयाधारं सारं दामोदरं परम् । ध्रुवेंद्रियाणि संप्राप्य कृतार्थान्यभवंस्तदा
Parvenu au suprême Dāmodara—Réalité essentielle et support du son et des autres objets des sens—ses sens devinrent stables, et alors ils furent vraiment comblés.
Verse 22
लुप्तानि सर्वतेजांसि तत्तपस्तपनोदये । चंद्रसूर्यानलर्क्षाणां प्रदीपित जगत्त्रये
À l’aurore du soleil flamboyant de son ascèse, toutes les autres splendeurs s’éclipsèrent; les trois mondes furent illuminés comme si la lune, le soleil, le feu et les étoiles brillaient ensemble.
Verse 23
इंद्र चंद्राग्नि वरुण समीरण धनाधिपाः । यम नैरृतमुख्याश्च जाताः स्वपदशंकिताः
Indra, Candra, Agni, Varuṇa, Vāyu, Kubera, Yama, et les gardiens menés par Nairṛta furent saisis d’inquiétude, craignant pour leurs propres charges.
Verse 24
वैमानिकास्तथाऽन्येपि वसुमुख्या दिवौकसः । ततो धुवात्समुत्त्रेसुः स्वाधिकारैधिताधयः
Les célestes des vimānas et les autres habitants du ciel—à commencer par les Vasus—se levèrent alors et se hâtèrent depuis Dhruva, l’esprit embrasé par le souci de leurs prérogatives.
Verse 25
यत्र यत्र ध्रुवः पादं मिनोति पृथिवीतले । धरा तस्य भराक्रांता विनमेत्तत्र तत्र वै
Partout où Dhruva posait le pied sur la surface de la terre, le sol, pressé par le poids de la puissance née de son tapas, s’inclinait véritablement.
Verse 26
अहो तदंगसंगीनि त्यक्त्वा जाड्यं जलान्यपि । रसवंति पदस्थानि स्फुरंत्यन्यत्र तद्भयात्
Ah ! Même les eaux, alourdies d’avoir adhéré à ses membres, rejetèrent leur torpeur ; les lieux où ses pieds se tenaient devinrent pleins de sève et de vitalité, et, par crainte de sa puissance ascétique, les courants frémirent et se détournèrent ailleurs.
Verse 27
यावंति विष्वक्तेजांसि सिद्धरूपगुणानि च । नेत्रातिथीनि तावंति तत्तपस्तेजसाऽभवन्
Autant il existe, en toutes directions, de perfections rayonnantes, de formes accomplies et de qualités réalisées, autant devinrent des « hôtes des yeux », rendus manifestes par l’éclat de ce tapas.
Verse 28
अहो निजगुणस्पर्शः सततं मातरिश्वना । दूरदेशांतरस्थोपि तत्त्वचो विषयीकृतः
Ah ! Par le contact incessant de sa propre qualité, même le Vent (Mātariśvan), bien qu’il parcoure des contrées lointaines, fut soumis—rendu objet de maîtrise—par celui qui demeure établi dans la vérité.
Verse 29
व्योम्नापि शब्दगुणिना ध्रुवाराधनबुद्धिना । शब्दजातस्त्वशेषोपि तत्कर्ण शरणीकृतः
Même le Ciel, dont la qualité même est le son, l’esprit voué à l’adoration de Dhruva, fit que l’ensemble des sons, sans reste, prît refuge en son oreille et s’y soumît.
Verse 30
आराधितोऽनुदिवसं सभूतैरपि पंचभिः । तप एव परं मेने गोविंदार्पित मानसः
Vénéré jour après jour —même par les cinq éléments—, pourtant, l’esprit offert à Govinda, il tint l’austérité (tapas) seule pour la voie suprême.
Verse 31
कौस्तुभोद्भासितहृदः पीतकौशेयवाससः । ध्यानात्तेजोमयं विश्वं तेनैक्षि नृपसूनुना
La poitrine irradiée par le joyau Kaustubha, vêtu de soies jaunes, par la méditation le fils du roi vit l’univers tout entier comme fait de pure lumière.
Verse 32
मरुत्वतातिमहती चिंताऽप्ता तत्तपोभयात् । मत्पदं चेदकांक्षिष्यदहरिष्यद्ध्रुवं धुवः
La grande troupe des Maruts fut saisie d’angoisse, par crainte de cette austérité : «Si Dhruva convoite ma place, il me l’enlèvera à coup sûr».
Verse 33
समर्थस्त्वप्सरोवर्गो नियंतुं यमिनां यमान् । स तु यूनि प्रभवति नात्र बाले करोमि किम्
«La troupe des Apsaras peut briser les observances des ascètes; mais elle n’agit que sur les jeunes. Que puis-je faire ici, si l’enfant demeure inébranlé ?»
Verse 34
तपस्विनां तपो हंतुं द्वौ मत्साहाय्यकारिणौ । कामक्रौधौ न तावस्मिन्प्रभवेतां शिशौ ध्रुवे
«Pour anéantir l’austérité des ascètes, deux alliés me servent : le Désir et la Colère. Mais tous deux ne peuvent triompher de l’enfant Dhruva».
Verse 35
एक एव किलोपायो बाले मे प्रभविष्यति । भूतालिं भीषणाकारां प्रहिणोमीह तद्भिये
«Un seul moyen me réussira contre cet enfant : j’enverrai ici une troupe de bhūtas aux formes terrifiantes, afin de l’épouvanter.»
Verse 36
बालत्वाद्भीषितो भूतैस्तपस्त्यक्ष्यत्यसौ ध्रुवम् । इति निश्चित्य भूतालिं प्रेषयामास वासवः
«Parce qu’il n’est qu’un enfant, assurément—terrifié par ces bhūtas—il délaissera ses austérités (tapas).» Ayant ainsi tranché, Vāsava (Indra) dépêcha contre lui une armée de bhūtas.
Verse 37
भल्लूकाकारसर्वांग उष्ट्रलंबशिरोधरः । कश्चिद्दुर्दर्शदशनस्त्वभ्यधावत्तमर्भकम्
L’un (des esprits) avait tout le corps semblable à un ours, et une tête longue et pendante comme celle d’un chameau ; avec des crocs affreux, insoutenables à regarder, il se rua sur l’enfant.
Verse 38
तं व्याघ्रवदनः कश्चिद्व्यादाय विकटाननम् । द्विपोच्च देहसंस्थानो मुहुर्गर्जन्समभ्यगात्
Un autre, au visage de tigre, ouvrit sa gueule monstrueuse ; d’une carrure d’éléphant, il rugissait sans cesse et s’avançait vers lui.
Verse 39
रयात्तु मांसकं भुंजन्कश्चिद्विकटदंष्ट्रकः । रोषात्तमभिदुद्राव दृष्ट्वा संतर्जयन्निव
Un autre, aux défenses grotesques, dévorait de la chair à la hâte ; puis, dans sa fureur, l’ayant aperçu, il se rua sur lui comme pour le menacer et l’abattre par la peur.
Verse 40
अतितीक्ष्णैर्विषाणाग्रैस्तटानुच्चान्विदारयन् । खुराग्रैर्दलयन्भूमिं महोक्षोऽभिजगर्जतम्
Un grand taureau, déchirant les hautes berges du fleuve de la pointe acérée de ses cornes et martelant la terre de ses sabots, poussa un rugissement en s’élançant.
Verse 41
कश्चिद्धि पन्नगी भूय फटाटोपभयानकः । अतिलोलद्विरसनः पुस्फूर्जनिकषाचितम्
Et de nouveau parut une femme-serpent, effrayante par le sifflement éclatant de son capuchon; avec deux langues d’une agitation extrême, elle se tordait et frémissait, menaçante.
Verse 42
कश्चिच्च महिषाकारः क्षिपञ्शृंगाग्रतो गिरोन् । लांगूलताडितधरः श्वसन्वेगात्तमाप्तवान्
Un autre, sous la forme d’un buffle, lançait des montagnes du bout de ses cornes; frappant le sol de sa queue et fonçant avec la violence de son souffle, il l’atteignit.
Verse 43
कश्चिद्दावानलालीढ खर्जूरद्रुमसन्निभम् । बिभ्रदूरुद्वयंभूतो व्यात्तास्यस्तमभीषयत्
Un autre ressemblait à un palmier-dattier léché par l’incendie de la forêt; devenu un bhūta aux deux cuisses énormes et à la gueule béante, il voulut l’épouvanter.
Verse 44
मौलिजैरभ्रसंघर्षं कुर्वन्दीर्घकृशोदरः । निमग्नपिंगनयनः कश्चिद्भीषयति स्म तम्
Un autre—grand, au ventre long et décharné—faisait frotter ses ornements de tête contre les nuées; les yeux enfoncés, fauves, il ne cessait de vouloir l’effrayer.
Verse 45
कृपाणपाणिर्भग्नास्यो वामहस्तकपालधृत् । प्रचंडं क्ष्वेडयन्कश्चिदभ्यधावत्तमर्भकम्
Un autre, l'épée à la main, la bouche brisée, tenant un crâne dans sa main gauche, poussa un hurlement féroce et se précipita sur l'enfant.
Verse 46
विशाल सालमादाय कुर्वन्किल किलारवम् । कश्चित्तमभितो याति कालो दंडधरो यथा
Saisissant un immense arbre śāla et poussant un cri rauque et cliquetant, quelqu'un rôdait tout autour de lui, tel le Temps (la Mort) lui-même portant un bâton.
Verse 47
तमः संकेतसदनं व्याघ्रं वै वदनं महत् । कृतांतकं दराकारं बिभ्रत्कश्चित्तमभ्यगात्
Un autre vint vers lui, arborant une forme effroyable : les ténèbres pour demeure, un grand visage de tigre et une apparence semblable à Kṛtānta (le Seigneur de la Mort).
Verse 48
उलूकाकारतां धृत्वा फूत्कारैरतिदारुणैः । हृदयाकंपनैः कश्चिद्भीषयामास तं ध्रुवम्
Prenant une forme de hibou, et avec des sifflements extrêmement effroyables qui faisaient trembler le cœur, quelqu'un essayait de le terrifier encore et encore.
Verse 49
यक्षिणी काचिदानीय रुदंतं कस्यचिच्छिशुम् । अपिबद्रुधिरं कोष्ठाच्चखादास्थि मृणालवत्
Une certaine yakṣiṇī apporta un nourrisson en pleurs appartenant à quelqu'un ; elle but son sang depuis le ventre et rongea ses os comme s'il s'agissait de tiges de lotus.
Verse 50
पिपासिताद्य रुधिरं तेपि पास्याम्यहं धुव । यथास्य बालस्य तथा चर्वित्वास्थीनि वादिनी
J'ai soif aujourd'hui ; je boirai sûrement ton sang aussi. Tout comme pour cet enfant, je broierai tes os ! — ainsi parla-t-elle.
Verse 51
अनीय तृणदारूणि परिस्तीर्य समंततः । दावाग्निं ज्वालयामास काचिद्वात्याविवर्धितम्
Apportant des herbes et des morceaux de bois et les dispersant tout autour, une autre alluma un feu de forêt, attisé par un vent tourbillonnant.
Verse 52
वेताली रूपमास्थाय भंक्त्वा काचित्तरून्गिरीन् । रुरोध गगनाध्वानं कंपयंती च तं भृशम्
Prenant la forme d'une Vetālī, une autre brisa des arbres et même des collines ; elle bloqua le chemin du ciel et le fit trembler violemment.
Verse 53
अन्या सुनीतिरूपेण तमभिप्रेक्ष्य दूरतः । रुरोदातीवदुःखार्ता वक्षोघातं मुहुर्मुहुः
Une autre encore, prenant l'apparence de Sunīti, le regarda de loin et pleura comme écrasée par le chagrin, se frappant la poitrine à maintes reprises.
Verse 54
उवाच च वचश्चाटु बहुमाया विनिर्मितम् । कारुण्यपूर्ण वात्सल्यमतीवातन्वती सती
Et elle prononça des paroles douces et cajoleuses — créées par de multiples illusions — répandant un air de compassion débordante et de tendre affection.
Verse 55
त्वदेकशरणां वत्स बत मृत्युर्जिघांसति । रक्षरक्ष गतासुं मां शरणागतवत्सल
Ô mon enfant, je n’ai d’autre refuge que toi—hélas, la Mort veut me frapper. Protège-moi, protège-moi ; je suis comme sans souffle. Ô toi qui chéris ceux qui cherchent refuge !
Verse 56
प्रतिग्रामं प्रतिपुरं प्रत्यध्वं प्रतिकाननम् । प्रत्याश्रमं प्रतिगिरिं श्रांता त्वद्वीक्षणातुरा
De village en village, de cité en cité—par toute route et à travers toute forêt ; d’ermitage en ermitage, de montagne en montagne—j’ai erré, épuisée, tourmentée seulement par le désir de te voir.
Verse 57
यदा प्रभृति रे बाल निरगात्तपसे भवान् । तदेव दिनमारभ्य निर्गताऽहं त्वदीक्षणे
Ô enfant, dès le jour même où tu partis pour accomplir les austérités, dès ce jour-là moi aussi je suis sortie—uniquement pour te contempler.
Verse 58
तैस्तैः सपत्नीदुर्वाक्यैर्दुनोपि त्वं यथार्भक । तथाऽहमपि दूनास्मि नितरां तद्वचोऽग्निना
De même que toi, tel un tout petit enfant, tu fus meurtri par les paroles cruelles des coépouses rivales, de même moi aussi je suis plus encore consumée—brûlée par ce feu de la parole.
Verse 59
न निद्रामि न जागर्मि नाश्नामि न पिबाम्यहम् । ध्यायामि केवलं त्वाऽहं योगिनीव वियोगिनी
Je ne dors ni ne veille vraiment ; je ne mange ni ne bois. Je ne fais que méditer sur toi—telle une yoginī, mais tourmentée par la séparation.
Verse 60
निद्रादरिद्रनयना स्वप्नेपि न तवाननम् । आनंदि सर्वथा यन्मे मंदभाग्या विलोकये
Mes yeux sont démunis de sommeil ; même en songe je ne vois pas ton visage. Pourtant, chaque fois que je l’aperçois, d’une manière ou d’une autre, je suis comblée de joie, bien que mon sort soit chétif.
Verse 61
त्वदाननप्रतिनिधिर्विधुर्विधुरया मया । उदित्वरोपिनालोकि तापं वै त्यक्तुकामया
Moi, délaissée et privée de toi, j’ai regardé la lune—véritable substitut de ton visage—lorsqu’elle se levait, désirant vraiment rejeter mon chagrin brûlant.
Verse 62
त्वदालापसमालापं कलयन्किलकाकलीम् । कोकिलोपि मयाकर्णि नालकाकीर्णकर्णया
Même le doux chant du coucou, qui semble répondre à tes paroles, je ne pus l’entendre vraiment ; mes oreilles n’étaient remplies que de plainte.
Verse 63
त्वदंगसंगमधुरो ध्रुवधूपितयामया । नानिलोपि मयालिंगि क्वचिद्विश्रांतया भृशम्
Même le vent—doux comme le toucher de l’union avec tes membres—ne m’a pas enlacée, bien que je me sois étendue quelque part pour me reposer, accablée d’épuisement.
Verse 64
के देशाः काश्च सरितः के शैलास्त्वत्कृते ध्रुव । मया चरणचारिण्या राजपत्न्या न लंघिताः
Quels pays, quelles rivières, quelles montagnes n’ai-je pas franchis pour toi, ô Dhruva ? Bien que je sois reine, j’ai marché à pied.
Verse 65
अध्रुवं सर्वमेवैतत्पश्यंत्यंधीकृतास्म्यहम् । धात्रीं त्रायस्व मां पुत्र प्राप्य त्वंमेंऽधयष्टिताम्
Voyant que tout ceci est incertain et instable, je suis devenue comme aveuglée. Ô mon fils, protège-moi—ta mère—maintenant que tu es venu et m’as trouvée accablée et sans secours.
Verse 66
मृदुलानि तवांगानि क्वेमानि क्व तपस्त्विदम् । परुषं पुरुषैः साध्यं परुषांगैर्नरर्षभ
Tes membres sont tendres : quel rapport ont-ils avec cette austérité si rude ? Le tapas sévère s’accomplit par des hommes endurcis, aux corps endurcis, ô taureau parmi les hommes.
Verse 67
अनेन तपसा वत्स त्वयाऽप्यं किमनेनसा । धराधीशतनूजत्वादधिकं तद्वदाधुना
Par cette austérité, cher enfant, que gagneras-tu donc ? Puisque tu es le fils du seigneur de la terre, dis-moi maintenant : que cherches-tu de plus que la fortune royale ?
Verse 68
अनेन वयसा बाल खेलनीयं त्वयाऽनिशम् । बालक्रीडनकैरन्यैः सवयः शिशुभिः समम्
À cet âge, enfant, tu devrais jouer sans cesse—jouer avec d’autres enfants, aux jeux et aux jouets, parmi les petits de ton âge.
Verse 69
ततः कौमारमासाद्य वयोऽभिध्यानशीलिना । भवता सर्वविद्यानां भाव्यं वै पारदृश्वना
Puis, parvenu à la jeunesse, tu dois te vouer à l’étude et à la contemplation ; en vérité, tu dois devenir connaisseur de toutes les branches du savoir, ô toi qui vois au loin.
Verse 70
वयोथ चतुरं प्राप्य योषास्रक्चंदनादिकान् । निर्वेक्ष्यसि बहून्भोगानिंद्रियार्थान्कृतार्थयन्
Puis, parvenu à la fleur de l’âge, tu goûteras maints plaisirs—femmes, guirlandes, santal et autres—accomplissant les objets des sens.
Verse 71
उत्पाद्याथ बहून्पुत्रान्गुणिनो धर्मवत्सलान् । परिसंक्रामितश्रीकस्तेष्वथो त्वं तपश्चर
Ensuite, après avoir engendré de nombreux fils—vertueux et dévoués au dharma—et après leur avoir transmis ta prospérité, alors tu pourras pratiquer l’austérité.
Verse 72
इदानीमेव तपसि बाल्ये वयसि कः श्रमः । पादांगुष्ठकरीषाग्निः कदा मौलिमवाप्स्यति
Si tu fais l’austérité dès maintenant, dans l’enfance, quelle peine y a-t-il ? Quand donc le « feu de bouse au gros orteil » atteindra-t-il jamais le sommet de la tête ?
Verse 73
विपक्षपरिभूतेन हृतमानेन केनचित् । परिभ्रष्टश्रिया वापि तप्तव्यं तेषु को भवान्
Si l’on est humilié par des ennemis, ou si quelqu’un lui ravit l’honneur, ou même s’il déchoit de la prospérité, alors l’austérité doit être entreprise. Mais qui es-tu parmi de tels hommes ?
Verse 74
हृतमानेन तप्तव्यं निशम्येति वचो ध्रुवः । दीर्घमुष्णं हि निःश्वस्य पुनर्दध्यौ हरिं हृदि
Entendant ces mots : « Quand l’honneur est ravi, il faut pratiquer l’austérité », Dhruva poussa un long soupir brûlant, puis, de nouveau, médita sur Hari au fond de son cœur.
Verse 75
जनयित्रीमनाभाष्य भूतभीतिं विहाय च । ध्रुवोऽच्युतध्यानपरः पुनरेव बभूव ह
Sans adresser une parole à sa mère, et rejetant la crainte des êtres, Dhruva redevint tout entier voué à la méditation d’Acyuta, l’Immuable.
Verse 76
सापि भूतावली भीतिंबहुभीषणभूषणा । दर्शयंती तमभितोऽद्राक्षीच्चक्रं सुदर्शनम्
Cette troupe d’esprits aussi—parée de maints ornements terrifiants—tandis qu’elle cherchait à répandre la peur tout autour de lui, aperçut le disque Sudarśana l’encerclant.
Verse 77
परितः परिवेषाभं सूर्यस्योच्चैः स्फुरत्प्रभम् । रक्षणाय च रक्षोभ्यस्तस्याधोक्षज निर्मितम्
De toutes parts il brillait tel l’auréole éclatante du soleil, flamboyant d’une splendeur sublime—créé par Adhokṣaja lui-même pour le garder des rākṣasas.
Verse 78
भूतावली तमालोक्य स्फुरच्चक्रसुदर्शनम् । ज्वालामालाकुलं तीव्रं रक्षंतं परितो ध्रुवम्
Voyant ce Sudarśana étincelant—farouche, ceint de guirlandes de flammes—protéger Dhruva de toutes parts, la troupe d’esprits fut saisie d’effroi.
Verse 79
अतीव निष्कंपहृदं गोविदार्पितचेतसम् । तपोंकुरमिवोद्भिद्य मेदिनीं समुदित्वरम्
Le cœur parfaitement inébranlable et l’esprit offert à Govinda, il se dressa comme s’il fendait la terre—tel un germe d’ascèse perçant le sol en s’élevant.
Verse 80
सापि प्रत्युतभीतातं ध्रुवं ध्रुवविनिश्चयम् । नमस्कृत्य यथायातं याताव्यर्थमनोरथा
Elle aussi, saisie d’effroi, se prosterna devant Dhruva, dont la résolution était inébranlable, puis s’en retourna par le chemin d’où elle était venue, ses espérances réduites à néant.
Verse 81
गर्जत्कादंबिनीजालं व्योम्नि वै व्याकुलं यथा । वृथा भवति संप्राप्य मनागनिललोलताम्
De même qu’un amas mugissant de nuées d’orage dans le ciel se disperse et s’évanouit au moindre frémissement du vent, ainsi leur trouble se révéla vain.
Verse 82
अथ जंभारिणा सार्धं भीताः सर्वे दिवौकसः । संमंत्र्य त्वरिता जग्मुर्ब्रह्माणं शरणं द्विज
Alors, avec Jambhāri (Indra), tous les dieux, saisis de peur, tinrent conseil et se hâtèrent d’aller chercher refuge auprès de Brahmā, ô deux-fois-né.
Verse 83
नत्वा विज्ञापयामासुः परिष्टुत्या पितामहम् । वच्रोऽवसरमालोक्य पृष्टागमनकारणाः
S’étant inclinés, ils exposèrent leur requête au Grand-Père Brahmā par des hymnes de louange; puis, guettant l’instant propice pour parler, on leur demanda la raison de leur venue.
Verse 84
देवा ऊचुः । धातरुत्तानपादस्य तनयेन सुवर्चसा । तपता तापिताः सर्वे त्रिलोकी तलवासिनः
Les dieux dirent : «Ô Dhātṛ, par l’austérité flamboyante du fils resplendissant d’Uttānapāda, tous les êtres qui demeurent dans les plans des trois mondes sont brûlés».
Verse 85
सम्यक्संविद्महे तात धुवस्य न मनीषितम् । पदं परिजिहीर्षुः स कस्यास्मासु महातपाः
«Nous ne comprenons pas clairement, vénérable seigneur, l’intention de Dhruva. Ce grand ascète semble résolu à enlever un “pada”, un rang; à lequel d’entre nous veut-il le ravir ?»
Verse 86
इति विज्ञापितो देवैर्विहस्य चतुराननः । प्रत्युवाचाथ तान्सर्वान्ध्रुवतो भीतमानसान्
Ainsi sollicité par les dieux, Brahmā aux quatre visages sourit, puis répondit à tous, dont l’esprit était ébranlé de crainte à cause de Dhruva.
Verse 87
ब्रह्मोवाच । न भेतव्यं सुरास्तस्माद्ध्रुवाद्ध्रुवपदैषिणः । व्रजंतु विज्वराः सर्वे न स वः पदमिच्छति
Brahmā dit : «Ne craignez pas ce Dhruva, ô dieux qui aspirez au rang de Dhruva. Allez tous, sans tourment : il ne convoite pas vos positions.»
Verse 88
न तस्माद्भगवद्भक्ताद्भेतव्यं केनचित्क्वचित् । निश्चितं विष्णुभक्ता ये न ते स्युः परतापिनः
On ne doit jamais craindre un dévot du Seigneur, nulle part et par personne. C’est certain : ceux qui sont dévots de Viṣṇu ne tourmentent pas autrui.
Verse 89
आराध्य विष्णुं देवेशं लब्ध्वा तस्मात्स्वकांक्षितम् । भवतामपि सर्वेषां पदानि स्थिरयिष्यति
Ayant adoré Viṣṇu, Seigneur des dieux, et reçu de Lui ce qu’il désirait, Dhruva affermira aussi les rangs de vous tous.
Verse 90
निशम्येति च गीर्वाणाः प्रणीतं ब्रह्मणो वचः । प्रणिपत्य स्वधिष्ण्यानि प्रहृष्टाः परिवव्रजुः
Ayant entendu les paroles bien formulées de Brahmā, les dieux se prosternèrent et, dans la joie, regagnèrent leurs propres demeures.
Verse 91
अथ नारायणो देवस्तं दृष्ट्वा दृढमानसम् । अनन्यशरणं बालं गत्वा तार्क्ष्यरथोऽब्रवीत्
Alors le Seigneur Nārāyaṇa, voyant l’enfant au cœur ferme et n’ayant d’autre refuge que Lui, s’approcha—monté sur Garuḍa—et parla.
Verse 92
श्रीविष्णुरुवाच । प्रसन्नोस्मि महाभाग वरं वरय सुव्रत । तपसोऽस्मान्निवर्तस्व चिरं खिन्नोसि बालक
Śrī Viṣṇu dit : «Je suis satisfait, ô bienheureux. Choisis une grâce, ô toi qui tiens ton vœu. Renonce maintenant à cette austérité : depuis longtemps tu es épuisé, cher enfant.»
Verse 93
वचोऽमृतं समाकर्ण्य पर्युन्मील्य विलोचने । इंद्रनीलमणिज्योतिः पटलीं पर्यलोकयत्
Entendant ces paroles semblables au nectar, il entrouvrit les yeux et vit une vaste clarté rayonnante, brillante comme l’éclat du saphir bleu (indranīla).
Verse 94
प्रत्यग्रविकसन्नीलोत्पलानां निकुरंबकैः । प्रोत्फुल्लितां समंताच्च रोदसी सरसीमिव
C’était comme si le ciel et la terre étaient devenus un lac, de toutes parts épanoui en bouquets de lotus bleus fraîchement ouverts.
Verse 95
लक्ष्मीदेवीकटाक्षोघैः कटाक्षितमिवाखिलम् । धुवस्तदानिरैक्षिष्ट द्यावाभूम्योर्यदंतरम्
Alors Dhruva contempla tout ce qui s’étend entre le ciel et la terre, comme si l’ensemble avait été touché par la pluie de regards gracieux de la Déesse Lakṣmī.
Verse 96
प्रोद्यत्कादंबिनीमध्य विद्युद्दामसमानरुक् । पुरः पीतांबरः कृष्णस्तेन नेत्रातिथीकृतः
Alors, devant lui apparut Kṛṣṇa, vêtu de jaune, éclatant tel un éclair au cœur d’un amas montant de nuées de pluie, devenant un hôte béni pour les yeux de Dhruva.
Verse 97
नभो निकष पाषाणो मेरुकांचन रेखितः । यथातथा ध्रुवेणैक्षि तदा गरुडवाहनः
Tel le ciel lui-même—tel une pierre de touche marquée des lignes d’or du Meru—ainsi Dhruva vit alors le Seigneur qui monte Garuḍa.
Verse 98
सुनीलगगनं यद्वद्भूषितं तु कलावता । पीतेन वाससा युक्तं स ददर्श हरिं तदा
De même que le ciel d’un bleu profond est paré par la lune, ainsi vit-il alors Hari—vêtu de jaune—rayonnant et embellissant le monde par Sa présence.
Verse 99
दंडवत्प्रणिपत्याथ परितः परिलुठ्य च । रुरोद दृष्ट्वेव चिरं पितरं दुःखितः शिशुः
Il se prosterna de tout son long, se roula de tous côtés et pleura, tel un enfant accablé qui, après longtemps, voit soudain son père.
Verse 100
नारदेन सनंदेन सनकेन सुसंस्तुतः । अन्यैः सनत्कुमाराद्यैर्योगिभिर्योगिनां वरः
Ce suprême parmi les yogin fut hautement loué par Nārada, Sanandana, Sanaka, ainsi que par d’autres sages tels Sanatkumāra et les grands yogin.
Verse 103
स्पर्शनाद्देवदेवस्य सुसंस्कृतमयी शुभा । वाणी प्रवृत्ता तस्यास्यात्तुष्टावाथ ध्रुवो हरिम्
Par le toucher du Dieu des dieux, une parole auspicious et parfaitement raffinée jaillit de sa bouche ; alors Dhruva se mit à chanter la louange de Hari.