Adhyaya 15
Brahma KhandaBrahmottara KhandaAdhyaya 15

Adhyaya 15

Sūta donne un nouvel exemple de la puissance d’un śiva‑yogin et annonce un exposé concis du māhātmya du bhasma (vibhūti), la cendre sacrée. Le chapitre présente l’ascète Vāmadeva : détaché, paisible, sans possessions, marqué de cendre, aux cheveux emmêlés, vêtu d’écorce/de peau, menant une vie de mendiant saint. Entrant dans l’effrayante forêt de Kraunca, il est attaqué par un brahmarākṣasa affamé. Le yogin demeure inébranlable ; mais au simple contact de son corps couvert de cendre, les péchés du brahmarākṣasa sont aussitôt anéantis, la mémoire des naissances antérieures revient, et naît un profond nirveda — un retournement intérieur fait de dégoût du mal et de repentir. L’être tourmenté raconte alors une longue histoire karmique : jadis souverain puissant mais immoral (connu pour des violences sexuelles), il souffrit en enfer puis renaquit maintes fois en formes non humaines jusqu’à devenir brahmarākṣasa. Il demande si cette force vient du tapas, d’un tīrtha, d’un mantra ou d’une énergie divine. Vāmadeva répond que l’effet provient précisément de la grandeur du bhasma, dont la pleine mesure n’est connue que de Mahādeva ; il cite un précédent où un cadavre marqué de cendre est revendiqué par les messagers de Śiva, même contre les serviteurs de Yama. Le chapitre s’achève sur la requête du brahmarākṣasa : apprendre comment porter le bhasma, quel mantra employer, quel rite propice accomplir, et le temps et le lieu convenables, ouvrant la suite de l’enseignement.

Shlokas

Verse 1

। सूत उवाच । ऋषभस्यानुभावोयं वर्णितः शिवयोगिनः । अथान्यस्यापि वक्ष्यामि प्रभावं शिवयोगिनः

Sūta dit : «Ainsi a été décrite la puissance spirituelle du śiva-yogin Ṛṣabha. Maintenant, je vais aussi raconter la grandeur d’un autre śiva-yogin.»

Verse 2

भस्मनश्चापि माहात्म्यं वर्णयामि समासतः । कृतकृत्या भविष्यंति यच्छुत्वा पापिनो जनाः

Je décrirai aussi, brièvement, la grandeur de la cendre sacrée (bhasma). En l’entendant, même les êtres chargés de péchés deviennent accomplis, comme ayant réalisé ce qui devait l’être.

Verse 3

अस्त्येको वामदेवाख्यः शिवयोगी महा तपाः । निर्द्वंद्वो निर्गुणः शांतो निःसंगः समदर्शनः

Il y avait un yogin de Śiva nommé Vāmadeva, grand ascète. Libre des dualités, au-delà des guṇa, paisible, sans attache et d’un regard égal envers tous.

Verse 4

आत्मारामो जितक्रोधो गृहदारविवर्जितः । अतर्कितगतिर्मौनी संतुष्टो निष्प रिग्रहः

Se réjouissant dans le Soi (Ātman), ayant vaincu la colère, sans maison ni épouse; d’une marche introuvable, il observait le silence, content et sans biens : tel était-il.

Verse 5

भस्मोद्धूलितसर्वांगो जटामंडलमंडितः । वल्कलाजिनसंवीतो भिक्षामात्रपरिग्रहः

Tout son corps était poudré de cendre sacrée; il était orné d’un cercle de mèches emmêlées; vêtu d’écorce et d’une peau de daim; et ne recevait pour soutien que l’aumône.

Verse 6

स एकदा चरंल्लोके सर्वानुग्रहतत्परः । क्रौंचारण्यं महाघोरं प्रविवेश यदृच्छया

Un jour, errant dans le monde, tout entier voué à accorder sa grâce à tous, il entra—par hasard—dans l’effroyable forêt de Krauñca.

Verse 7

तस्मिन्निर्मनुजेऽरण्ये तिष्ठत्येकोऽतिभीषणः । क्षुत्तृषाकुलितो नित्यं यः कश्चिद्ब्रह्मराक्षसः

Dans cette forêt sans hommes demeurait un être solitaire, des plus terrifiants : un brahma-rākṣasa, sans cesse tourmenté par la faim et la soif.

Verse 8

तं प्रविष्टं शिवात्मानं स दृष्ट्वा ब्रह्मराक्षसः । अभिदुद्राव वेगेन जग्धंु क्षुत्परिपीडितः

Voyant celui qui était entré dans l’état d’union avec Śiva, le farouche Brahmarākṣasa—tourmenté par la faim—se rua sur lui avec vitesse, résolu à le dévorer.

Verse 9

व्यात्ताननं महाकायं भीमदंष्ट्रं भयानकम् । तमायांतमभिप्रेक्ष्य योगीशो न चचाल सः

La gueule béante, le corps gigantesque, les défenses terribles et effrayantes—le voyant fondre sur lui, le seigneur des yogins ne bougea pas d’un pas.

Verse 10

अथाभिद्रुत्य तरसा स घोरो वनगोचरः । दोर्भ्यां निष्पीड्य जग्राह निष्कंपं शिवयोगिनम्

Alors ce terrible rôdeur des forêts se précipita avec violence; saisissant le yogin de Śiva, immobile, il le broya étroitement de ses deux bras.

Verse 11

तदंगस्पर्शनादेव सद्यो विध्वस्तकिल्बिषः । स ब्रह्मराक्षसो घोरो विषण्णः स्मृतिमाययौ

Par le seul contact de son corps, les fautes de ce terrible Brahmarākṣasa furent aussitôt anéanties; apaisé et accablé de tristesse, il retrouva la mémoire.

Verse 12

यथा चिंतामणिं स्पृष्ट्वा लोहं कांचनतां व्रजेत् । यथा जंबूनदीं प्राप्य मृत्तिका स्वर्णतां व्रजेत्

De même que le fer, au contact de la cintāmaṇi, la gemme qui exauce les vœux, devient or; et de même que l’argile, parvenue au fleuve Jāmbū, accède à l’état d’or—

Verse 13

यथा मानसमभ्येत्य वायसा यांति हंसताम् । यथामृतं सकृत्पीत्वा नरो देवत्वमाप्नुयात्

De même que les corbeaux, parvenus au Mānasarovar, deviennent semblables aux hamsa; et de même qu’un homme, ayant bu ne fût-ce qu’une fois l’amṛta, obtient la divinité—

Verse 14

तथैव हि महात्मानो दर्शनस्पर्शनादिभिः । सद्यः पुनंत्यघोपेतान्सत्संगो दुर्लभो ह्यतः

Ainsi encore les grandes âmes, par la seule vue, le simple toucher et autres, purifient aussitôt ceux que le péché accable. C’est pourquoi le satsanga, la compagnie des saints, est vraiment rare et précieuse.

Verse 15

यः पूर्वं क्षुत्पिपासार्तो घोरात्मा विपिने चरः । स सद्यस्तृप्तिमायातः पूर्णानंदो बभूव ह

Celui qui auparavant, tourmenté par la faim et la soif, d’âme farouche, errait dans la forêt, fut aussitôt rassasié et devint comblé d’une félicité parfaite.

Verse 16

तद्गात्रलग्नसितभस्मकणानुविद्धः सद्यो विधूतघनपापतमःस्वभावः । संप्राप्तपूर्वभव संस्मृतिरुग्रकार्यस्तत्पादपद्मयुगले प्रणतो बभाषे

Aspergé des blanches particules de cendre sacrée attachées aux membres de ce yogin, sa nature, obscurcie par l’épaisse ténèbre du péché, fut aussitôt ébranlée et dissipée. Retrouvant la mémoire de ses existences passées et de ses actes terribles, il se prosterna aux deux pieds de lotus et parla.

Verse 17

राक्षस उवाच । प्रसीद मे महायोगिन्प्रसीद करुणानिधे । प्रसीद भवतप्तानामानंदामृवारिधे

Le Rākṣasa dit : «Sois-moi favorable, ô grand yogin ; sois favorable, ô trésor de compassion. Sois favorable, ô océan de béatitude semblable à l’amṛta pour ceux que brûle la souffrance du monde».

Verse 18

क्वाहं पापमतिर्घोरः सर्वप्राणिभयंकरः । क्व ते महानुभावस्य दर्शनं करुणात्मनः

Que suis-je donc—à l’esprit pécheur, terrible, effroi de tous les êtres vivants ? Et qu’est-ce que cette vision de toi—si grand d’âme, compatissant par nature ? Comment un être tel que moi pourrait-il te contempler ?

Verse 19

उद्धरोद्धर मां घोरे पतितं दुःखसागरे । तव सन्निधिमात्रेण महानंदोऽभिवर्धते

Délivre-moi—délivre-moi—tombé dans ce terrible océan de souffrance. Par ta seule présence, une grande béatitude grandit en moi.

Verse 20

वामदेव उवाच । कस्त्वं वनेचरो घोरो राक्षसोऽत्र किमास्थितः । कथमेतां महाघोरां कष्टां गतिमवाप्तवान्

Vāmadeva dit : Qui es-tu, terrible rôdeur des forêts ? Pourquoi, en tant que rākṣasa, demeures-tu ici ? Et comment as-tu atteint cet état si effroyable et douloureux ?

Verse 21

राक्षस उवाच । राक्षसोऽहमितः पूर्वं पंचविंशतिमे भवे । गोप्ता यवनराष्ट्रस्य दुर्जयो नाम वीर्यवान्

Le rākṣasa dit : Jadis, avant cela—dans ma vingt-cinquième existence—j’étais un rākṣasa, gardien du royaume des Yavana, un puissant nommé Durjaya.

Verse 22

सोऽहं दुरात्मा पापीयान्स्वैरचारी मदोत्कटः । दंडधारी दुराचारः प्रचंडो निर्घृणः खलः

J’étais mauvais, extrêmement pécheur—agissant à ma guise, enflé d’ivresse ; oppresseur brandissant le bâton, de conduite corrompue, féroce, sans pitié et vil.

Verse 23

युवा बहुकलत्रोऽपि कामासक्तोऽजितेंद्रियः । इमां पापीयसीं चेष्टां पुनरेकां गतोऽस्म्यहम्

Bien que j’eusse été jeune et pourvu de nombreuses épouses, j’étais asservi au désir, les sens sans maîtrise ; de nouveau je suivis cette voie très pécheresse.

Verse 24

प्रत्यहं नूतनामन्या नारीं भोक्तुमनाः सदा । आहृताः सर्वदेशेभ्यो नार्यो भृत्यैर्मदाज्ञया

Chaque jour, je désirais sans cesse jouir d’une femme différente et nouvelle ; sur mon ordre, mes serviteurs amenaient des femmes de tous les pays.

Verse 25

भुक्त्वाभुक्त्वा परित्यक्तामेकामेकां दिनेदिने । अन्तर्गृहेषु संस्थाप्य पुनरन्याः स्त्रियो धृताः

Après en avoir joui maintes fois, je les abandonnais, l’une après l’autre, jour après jour ; les plaçant dans les appartements intérieurs, je prenais encore d’autres femmes.

Verse 26

एवं स्वराष्ट्रात्परराष्ट्रतश्च देशाकरग्रामपुरव्रजेभ्यः । आहृत्य नार्यो रमिता दिनेदिने भुक्वा पुनः कापि न भुज्यते मया

Ainsi, de mon royaume comme des royaumes d’autrui—des contrées, des mines, des villages, des villes et des hameaux—on amenait des femmes que je goûtais jour après jour ; après les avoir goûtées, aucune ne fut plus jamais goûtée par moi.

Verse 27

अथान्यैश्च न भुज्यंते मया भुक्तास्तथा स्त्रियः । अन्तर्गृहेषु निहिताः शोचंते च दिवानिशम्

Ensuite, ces femmes, ainsi goûtées par moi, n’étaient goûtées par nul autre ; tenues enfermées dans les appartements intérieurs, elles se lamentaient jour et nuit.

Verse 28

ब्रह्मविट्क्षत्रशूद्राणां यदा नार्यो मया हृताः । मम राज्ये स्थिता विप्राः सह दारैः प्रदुद्रुवुः

Lorsque j'enlevai les femmes des brāhmaṇas, des kṣatriyas, des vaiśyas et des śūdras, les brāhmaṇas résidant dans mon royaume s'enfuirent avec leurs épouses.

Verse 29

सभर्तृकाश्च कन्याश्च विधवाश्च रजस्वलाः । आहृत्य नार्यो रमिता मया कामहतात्मना

Femmes mariées, jeunes filles, veuves et même celles en période de menstrues ; les ayant saisies, je les ai souillées, car mon esprit était anéanti par la luxure.

Verse 30

त्रिशतं द्विजनारीणां राजस्त्रीणां चतुःशतम् । षट्शतं वैश्यनारीणां सहस्रं शूद्रयोषिताम्

Trois cents femmes des deux-fois-nés, quatre cents femmes de rang royal, six cents femmes vaiśyas et mille femmes śūdras ; voilà celles que j'ai violées dans ma frénésie.

Verse 31

शतं चांडालनद्गीर्णा पुलिंदीनां सहस्रकम् । शैलूषीणां पंचशतं रजकीनां चतुःशतम्

Cent femmes des communautés Cāṇḍāla, mille femmes Pulindī, cinq cents femmes d'artistes et quatre cents lavandières ; je les comptai aussi parmi celles que j'ai lésées.

Verse 32

असंख्या वारमुख्याश्च मया भुक्ता दुरात्मना । तथापि मयि कामस्य न तृप्तिः समजायत

D'innombrables courtisanes furent aussi mes jouets, moi cet homme à l'âme perverse ; pourtant, même alors, aucune satisfaction du désir ne naquit en moi.

Verse 33

एवं दुर्विषयासक्तं मत्तं पानरतं सदा । यौवनेपि महारोगा विविशुर्यक्ष्मकादयः

Ainsi, attaché aux vils plaisirs, ivre et toujours adonné à la boisson, de grandes maladies m'ont envahi dès ma jeunesse, à commencer par la phtisie.

Verse 34

रोगार्दितोऽनपत्यश्च शत्रुभिश्चापि पीडितः । त्यक्तोमात्यैश्च भृत्यैश्च मृतोऽहं स्वेन कर्मणा

Affligé par la maladie, sans progéniture, opprimé par des ennemis et abandonné par mes ministres et serviteurs, je suis mort par mon propre karma.

Verse 35

आयुर्विनश्यत्ययशो विवर्धते भाग्यं क्षयं यात्यतिदुर्गतिं व्रजेत् । स्वर्गाच्च्यवंते पितरः पुरातना धर्मव्यपेतस्य नरस्य निश्चितम्

Pour l'homme qui s'écarte du dharma, c'est certain : sa vie périt, le déshonneur grandit, la fortune s'épuise, il sombre dans la misère et ses ancêtres mêmes tombent du ciel.

Verse 36

अथाहं किंकरैर्याम्यैर्नीतो वैवस्वतालयम् । ततोऽहं नरके घोरे तत्कुण्डे विनिपातितः

Alors, je fus emmené par les serviteurs de Yama vers la demeure de Vaivasvata ; ensuite, je fus jeté dans un enfer effroyable, dans cette fosse.

Verse 37

तत्राहं नरके घोरे वर्षाणामयुतत्रयम् । रेतः पिबन्पीड्यमानो न्यवसं यमकिंकरैः

Là, dans cet enfer effroyable, je suis resté trente mille ans, forcé de boire de la semence et torturé par les serviteurs de Yama.

Verse 38

ततः पापावशेषेण पिशाचो निर्जने वने । सहस्रशिश्नः संजातो नित्यं क्षुत्तृषयाकुलः

Puis, par le reste du péché demeuré, je devins un piśāca dans une forêt déserte, me manifestant comme « celui aux mille membres », sans cesse tourmenté par la faim et la soif.

Verse 39

पैशाचीं गतिमाश्रित्य नीतं दिव्यं शरच्छतम् । द्वितीयेहं भवे जातो व्याघ्रः प्राणिभयंकरः

Étant tombé dans l’état de piśāca, je traversai un divin cent d’automnes ; puis, en cette seconde naissance ici, je naquis tigre, effrayant pour les êtres vivants.

Verse 40

तृतीयेऽजगरो घोरश्चतुर्थेऽहं भवे वृकः । पंचमे विड्वराहश्च षष्ठेऽहं कृकलासकः

À la troisième naissance, je devins un ajagara redoutable (grand python) ; à la quatrième, un loup. À la cinquième, un sanglier ; et à la sixième, un lézard.

Verse 41

सप्तमेऽहं सारमेयः सृगालश्चाष्टमे भवे । नवमे गवयो भीमो मृगोऽहं दशमे भवे

À la septième naissance, je devins chien ; à la huitième, chacal. À la neuvième, un redoutable gavaya (bœuf sauvage) ; et à la dixième, un cerf.

Verse 42

एकादशे मर्कटश्च गृध्रोऽहं द्वादशे भवे । त्रयोदशेऽहं नकुलो वायसश्च चतु र्दशे

À la onzième naissance, je devins singe ; à la douzième, vautour. À la treizième, une mangouste (nakula) ; et à la quatorzième, un corbeau.

Verse 43

अच्छभल्लः पंचदशे षोडशे वनकुक्कुटः । गर्दभोऽहं सप्तदशे मार्जारोष्टादशे भवे

À la quinzième naissance, je devins un acchabhalla ; à la seizième, un oiseau sauvage. À la dix-septième, un âne ; et à la dix-huitième, un chat.

Verse 44

एकोनविंशे मण्डूकः कूर्मो विंशतिमे भवे । एकविंशे भवे मत्स्यो द्वाविंशे मूषकोऽभवम्

À la dix-neuvième naissance, je devins une grenouille ; à la vingtième, une tortue. À la vingt-et-unième, un poisson ; et à la vingt-deuxième, une souris.

Verse 45

उलूकोहं त्रयोविंशे चतुर्विशे वनद्विपः । पंचविंशे भवे चास्मिञ्जातोहं ब्रह्मराक्षसः

À la vingt-troisième naissance, je devins un hibou ; à la vingt-quatrième, un éléphant sauvage de la forêt. Et à la vingt-cinquième, ici même, je naquis en tant que brahmarākṣasa.

Verse 46

क्षुत्परीतो निराहारो वसाम्यत्र महावने । इदानीमागतं दृष्ट्वा भवंतं जग्धुमुत्सुकः । त्वद्देहस्पर्शमात्रेण जाता पूर्वभवस्मृतिः

Tourmenté par la faim et privé de nourriture, je demeure ici, dans cette grande forêt. Te voyant arriver à l’instant, je brûlai de te dévorer ; mais au seul contact de ton corps, le souvenir de mes existences passées s’est éveillé.

Verse 47

गतजन्म सहस्राणि स्मराम्यद्य त्वदंतिके । निर्वेदश्च परो जातः प्रसन्नं हृदयं च मे

Ici, en ta présence, je me souviens aujourd’hui de milliers de naissances passées. Un profond détachement est né en moi, et mon cœur aussi est devenu limpide et paisible.

Verse 48

ईदृशोऽयं प्रभावस्ते कथं लब्धो महामते । तपसा वापि तीव्रेण किमु तीर्थनिषेवणात्

Ô grand d’âme, comment as-tu obtenu une telle puissance spirituelle, si extraordinaire ? Est-ce par de rudes austérités (tapas), ou par le service dévot des tīrthas, lieux saints de pèlerinage ?

Verse 49

योगेन देवशक्त्या वा मंत्रैर्वानंतशक्तिभिः । तत्त्वतो ब्रूहि भगवंस्त्वामहं शरणं गतः

Est-ce par le yoga, par la puissance des devas, ou par des mantras doués d’une force sans limite ? Ô vénérable, dis-moi la vérité tout entière, car je suis venu à toi en quête de refuge.

Verse 50

वामदेव उवाच । एष मद्गात्रलग्नस्य प्रभावो भस्मनो महान् । यत्संपर्कात्तमोवृत्तेस्तवेयं मतिरुत्तमा

Vāmadeva dit : «Telle est la grande puissance du bhasma sacré, la cendre sainte attachée à mon corps. Par son seul contact, ton esprit, jadis porté vers les ténèbres, s’est tourné à présent vers la compréhension suprême».

Verse 51

को वेद भस्मसामर्थ्यं महादेवा दृते परः । दुर्विभाव्यं यथा शंभोर्माहात्म्यं भस्मनस्तथा

Qui, hormis Mahādeva, peut vraiment connaître la puissance du bhasma ? De même que la grandeur de Śambhu est difficile à concevoir pleinement, ainsi l’est aussi la grandeur de la cendre sacrée.

Verse 52

पुरा भवादृशः कश्चिद्ब्राह्मणो धर्मवर्जितः । द्राविडेषु स्थितो मूढः कर्मणा शूद्रतां गतः

Autrefois, il y eut un brāhmaṇa semblable à toi, mais dépourvu de dharma. Établi parmi les Drāviḍas, cet homme égaré, par ses actes, tomba dans la condition d’un śūdra.

Verse 53

चौर्यवृत्तिर्नैष्कृतिको वृषलीरतिलालसः । कदाचिज्जारतां प्राप्तः शूद्रेण निहतो निशि

Il vivait de vol, commettait des actes iniques et brûlait de désir pour la compagnie d’une femme de basse condition. Un jour, devenu adultère, il fut tué la nuit par un śūdra.

Verse 54

तच्छवस्य बहिर्ग्रामा त्क्षिप्तस्य प्रेतकर्मणः । चचार सारमेयोंऽगे भस्मपादो यदृच्छया

Quand son cadavre fut jeté hors du village, sans les rites funéraires dus aux morts, un chien, par hasard, erra sur son corps, les pattes enduites de cendre sacrée.

Verse 55

अथ तं नरके घोरे पतितं शिवकिंकराः । निन्युर्विमानमारोप्य प्रसह्य यमकिंकरान्

Alors, lorsqu’il fut tombé dans un enfer effroyable, les serviteurs de Śiva le hissèrent sur un char céleste et l’emmenèrent, terrassant de force les serviteurs de Yama.

Verse 56

शिवदूतान्समभ्येत्य यमोपि परिपृष्टवान् । महापातककर्त्तारं कथमेनं निनीषथ

S’approchant des messagers de Śiva, Yama lui-même demanda : «Comment comptez-vous emmener celui-ci, auteur de grands péchés ?»

Verse 57

अथोचुः शिवदूतास्ते पश्यास्य शवविग्रहम् । वक्षोललाटदोर्मूलान्यंकितानि सुभस्मना

Alors les messagers de Śiva répondirent : «Vois son corps-cadavre : sur la poitrine, le front et à la racine des bras sont imprimées des marques de la cendre sacrée, auspicious (bhasma).»

Verse 58

अत एनं समानेतुमागताः शिवशासनात् । नास्मान्निषेद्धुं शक्तोसि मास्त्वत्र तव संशयः

C’est pourquoi nous sommes venus, sur l’ordre de Śiva, pour le ramener. Tu n’as pas le pouvoir de nous arrêter ; n’en doute point.

Verse 59

इत्याभाष्य यमं शंभोर्दूतास्तं ब्राह्मणं ततः । पश्यतां सर्वलोकानां निन्युर्लोकमनामयम्

Après avoir ainsi parlé à Yama, les messagers de Śambhu emmenèrent ce brāhmane —sous les yeux de tous les êtres— vers un monde sans chagrin ni souffrance.

Verse 60

तस्मादशेषपापानां सद्यः संशोधनं परम् । शंभोर्विभूषणं भस्म सततं ध्रियते मया

Ainsi, pour la purification complète de tous les péchés —immédiate et souveraine— je porte sans cesse la bhasma, la cendre sacrée, parure de Śambhu.

Verse 61

इत्थं निशम्य माहात्म्यं भस्मनो ब्रह्मराक्षसः । विस्तरेण पुनः श्रोतु मौत्कंठ्यादित्यभाषत

Entendant ainsi la grandeur de la bhasma, le brahmarākṣasa, brûlant d’impatience, parla de nouveau : «Je souhaite l’entendre plus en détail».

Verse 62

साधुसाधु महायोगिन्धन्योस्मि तव दर्शनात् । मां विमोचय धर्मात्मन्घोरादस्मात्कुजन्मनः

«Bien, bien, ô grand yogin ! Je suis béni par ta vision. Ô âme droite, délivre-moi de cette naissance terrible et mauvaise.»

Verse 63

किंचिदस्तीह मे भाति मया पुण्यं पुराकृतम् । अतोहं त्वत्प्रसादेन मुक्तोस्म्यद्य द्विजोत्तम

Il me semble qu’il y a ici quelque mérite accompli jadis par moi ; par ta grâce, ô meilleur des deux-fois-nés, je suis délivré aujourd’hui.

Verse 65

यमेनापि तदैवोक्तं पंचविंशतिमे भवे । कस्यचिद्योगिनः संगान्मोक्ष्यसे संसृतेरिति

Même Yama me dit alors, en cet instant même : «À ta vingt-cinquième naissance, par la fréquentation d’un certain yogin, tu seras délivré du saṃsāra».

Verse 66

तदद्य फलितं पुण्यं यत्किंचित्प्राग्भवार्जितम् । अतो निर्मनुजारण्ये संप्राप्तस्तव संगमः

Ainsi, aujourd’hui a porté fruit ce mérite, quel qu’il fût, acquis dans des existences antérieures. C’est pourquoi, dans cette forêt sans hommes, j’ai obtenu ta compagnie.

Verse 67

अतो मां घोरपाप्मानं संसरंतं कुजन्मनि । समुद्धर कृपासिन्धो दत्त्वा भस्म समंत्रकम्

Ainsi, moi, chargé de péchés terribles et errant dans une naissance misérable, relève-moi, ô océan de compassion, en me donnant le bhasma avec son mantra.

Verse 68

कथं धार्यमिदं भस्म को मंत्रः को विधिः शुभः । कः कालः कश्च वा देशः सर्वं कथय मे गुरो

Comment doit-on porter ce bhasma ? Quel est le mantra, et quel est le rite propice ? Quel temps et quel lieu sont prescrits ? Dis-moi tout, ô guru.

Verse 69

भवादृशा महात्मानः सदा लोकहिते रताः । नात्मनो हितमिच्छंति कल्पवृक्षसधर्मिणः

Les grandes âmes telles que vous sont toujours vouées au bien du monde. Pareilles aux arbres qui exaucent les vœux, vous ne recherchez pas l’avantage pour vous seuls.

Verse 70

सूत उवाच । इत्युक्तस्तेन योगीशो घोरेण वनचारिणा । भूयोपि भस्ममाहात्म्यं वर्णयामास तत्त्ववित्

Sūta dit : Ainsi sollicité par ce redoutable ascète habitant la forêt, le seigneur des yogins, connaisseur de la vérité, exposa de nouveau la grandeur de la cendre sacrée.

Verse 99

एकस्मै शिवभक्ताय तस्मिन्पार्थिवजन्मनि । भूमिर्वृत्तिकरी दत्ता सस्यारामान्विता मया

À un dévot de Śiva, en cette existence terrestre, j’ai accordé une terre pour assurer sa subsistance, pourvue de champs de céréales et de jardins.