Adhyaya 14
Brahma KhandaBrahmottara KhandaAdhyaya 14

Adhyaya 14

Sūta raconte que le roi Bhadrāyu, goûtant au printemps dans une forêt décrite avec magnificence aux côtés de la reine Kīrtimālinī, rencontre un couple de brahmanes fuyant un tigre. Bien que le roi décoche ses flèches, elles demeurent sans effet; le tigre saisit l’épouse, révélant une crise de l’efficacité royale. Le brahmane, accablé, se lamente et blâme le roi pour sa défaillance en rājadharma : protéger l’affligé est un devoir supérieur à la vie, aux richesses et au pouvoir. Saisi de honte et craignant la ruine morale, le roi propose une compensation; mais le brahmane exige la reine elle-même, portant l’épreuve éthique au conflit entre devoir de protection, normes sociales et péché. Estimant que ne pas protéger entraîne un lourd démérite, le roi cède la reine et se prépare à s’immoler pour sauver l’honneur et expier sa faute. Au moment d’entrer dans le feu, Śiva se manifeste en éclatante lumière avec Umā, entouré d’êtres célestes, et reçoit l’hymne théologique du roi, qui loue Śiva comme la cause transcendante au-delà de l’esprit et de la parole. Śiva révèle que le tigre et le brahmane n’étaient que des formes de māyā destinées à éprouver la constance et la dévotion du roi; la femme enlevée est reconnue comme une figure divine (Girīndrajā). Des grâces sont accordées : le roi demande la proximité éternelle de Śiva pour lui-même, la reine et des parents nommés; la reine demande la même faveur pour ses parents. Le récit s’achève par une phalaśruti promettant prospérité et, finalement, l’atteinte de Śiva à ceux qui récitent ou font entendre cette histoire.

Shlokas

Verse 1

सूत उवाच । प्राप्तसिंहासनो वीरो भद्रायुः स महीपतिः । प्रविवेश वनं रम्यं कदाचिद्भार्यया सह

Sūta dit : Ayant pris place sur le trône, le vaillant Bhadrāyu, seigneur de la terre, entra un jour dans une forêt charmante avec son épouse.

Verse 2

तस्मिन्विकसिताशोकप्रसूननवपल्लवे । प्रोत्फुल्लमल्लिकाखंडकूजद्भ्रमरसंकुले

Là, où s’épanouissaient les jeunes pousses et les fleurs d’aśoka, et où des grappes de jasmin, pleinement ouvertes, vibraient du bourdonnement des abeilles—

Verse 3

नवकेसरसौरभ्यबद्धरागिजनोत्सवे । सद्यः कोरकिताशोकतमालगहनांतरे

—où le parfum tout neuf du pollen, semblable au safran, éveillait la joie des cœurs épris ; et où, au sein d’épais bosquets de tamāla, les aśokas venaient à peine de former leurs boutons—

Verse 4

प्रसूनप्रकरानम्र माधवीवनमंडपे । प्रवालकुसुमोद्द्योतचूतशाखिभिरञ्चिते

Dans un pavillon au cœur d’un bosquet de lianes Mādhavī—dont les rameaux, courbés sous les grappes de fleurs, étaient ornés de branches de manguier luisant de corolles rouge corail—le lieu rayonnait, plein d’allégresse.

Verse 5

पुन्नागवनविभ्रांतपुंस्कोकिलविराविणि । वसन्तसमये रम्ये विजहार स्त्रिया सह

En la douce saison du printemps, dans un bois de punnāga retentissant des cris des coucous mâles voletant çà et là, le roi s’y divertit en compagnie de son épouse.

Verse 6

अथाविदूरे क्रोशंतौ धावंतौ द्विजदंपती । अन्वीयमानौ व्याघ्रेण ददर्श नृपसत्तमः

Alors, non loin de là, le meilleur des rois aperçut un couple de brāhmaṇas courant et criant, poursuivi par un tigre.

Verse 7

पाहि पाहि महाराज हा राजन्करुणानिधे । एष धावति शार्दूलो जग्धुमावां महारयः

«Protège-nous, protège-nous, ô grand roi—ô souverain, trésor de compassion ! Ce tigre accourt pour nous dévorer, avec une vitesse effroyable !»

Verse 8

एष पर्वतसंकाशः सर्वप्राणिभयंकरः । यावन्न खादति प्राप्य तावन्नौ रक्ष भूपते

«Il est grand comme une montagne, effrayant pour tous les êtres vivants. Avant qu’il n’atteigne et ne nous dévore—protège-nous, ô roi !»

Verse 9

इत्थमाक्रंदितं श्रुत्वा स राजा धनुराददे । तावदागत्य शार्दूलो मध्ये जग्राह तां वधूम्

Entendant ainsi leurs cris, le roi saisit son arc. Mais aussitôt le tigre accourut et, au milieu d’eux, s’empara de l’épouse.

Verse 10

हा नाथ नाथ हा कांत हा शंभो जगतः पते । इति रोरूयमाणां तां यावज्जग्राह भीषणः

Criant : «Ô Seigneur, Seigneur ! Ô bien-aimé ! Ô Śambhu, Maître du monde !», tandis qu’elle gémissait ainsi, la bête effroyable la saisit.

Verse 11

तावत्स राजा निशितैर्भल्लैर्व्याघ्रमताडयत् । न च तैर्विव्यथे किंचिद्गिरींद्र इव वृष्टिभिः

Alors le roi frappa le tigre de flèches acérées ; pourtant il n’en souffrit nullement, tel un sommet de montagne que la pluie ne fait pas vaciller.

Verse 12

स शार्दूलो महासत्त्वो राज्ञोस्त्रैरकृतव्यथः । बलादाकृष्य तां नारीमपाक्रामत सत्वरः

Ce tigre puissant, indemne des armes du roi, tira la femme de force et s’enfuit en hâte.

Verse 13

व्याघ्रेणापहृतां पत्नीं वीक्ष्य विप्रोऽतिदुःखितः । रुरोद हा प्रिये बाले हा कांते हा पतिव्रते

Voyant son épouse enlevée par le tigre, le brāhmane, accablé de douleur, pleura à haute voix : «Hélas, ma bien-aimée ! Ô douce enfant ! Ô chère ! Ô épouse fidèle !»

Verse 14

एकं मामिह संत्यज्य कथं लोकांतरं गता । प्राणेभ्योपि प्रियां त्यक्त्वा कथं जीवितुमुत्सहे

M’ayant laissé ici tout seul, comment es-tu parti vers un autre monde ? Ayant abandonné celui qui m’était plus cher que mon propre souffle, comment pourrais-je encore trouver la force de vivre ?

Verse 15

राजन्क्व ते महास्त्राणि क्व ते श्लाघ्यं महद्धनुः । क्व ते द्वादशसाहस्रमहानागातिगं बलम्

Ô Roi, où sont maintenant tes armes puissantes ? Où est ton grand arc si renommé ? Où est cette force dont on dit qu’elle dépasse même douze mille grands éléphants ?

Verse 16

किं ते शंखेन खङ्गेन किं ते मंत्रास्त्रविद्यया । किं च तेन प्रयत्नेन किं प्रभावेण भूयसा

À quoi te servent la conque et l’épée ? À quoi sert ta connaissance des mantras et de la science des armes ? À quoi sert tout cet effort—et même une grande « puissance »—s’il fait défaut au moment du besoin ?

Verse 17

तत्सर्वं विफलं जातं यच्चान्यत्त्वयि तिष्ठति । यस्त्वं वनौकसं जंतुं निवारयितुमक्षमः

Tout cela est devenu vain—et tout ce qui demeure encore en toi—puisque tu es impuissant à retenir une créature des forêts, un agresseur sauvage.

Verse 18

क्षात्त्रस्यायं परो धर्मः क्षताद्यत्परिरक्षणम् । तस्मात्कुलोचिते धर्मे नष्टे त्वज्जीवितेन किम्

Tel est le dharma suprême d’un kṣatriya : protéger les blessés et les affligés. Dès lors, si le devoir propre à ta lignée est perdu, quelle valeur a ta vie ?

Verse 19

आर्तानां शरणार्तानां त्राणं कुर्वंति पार्थिवाः । प्राणैरर्थैश्च धर्मज्ञास्तद्विहीना मृतोपमाः

Les rois, connaissant le dharma, protègent les affligés et ceux qui cherchent refuge, fût-ce au prix de la vie et des biens ; privés de cet esprit, ils sont semblables à des morts.

Verse 20

धनिनां दानहीनानां गार्हस्थ्याद्भिक्षुता वरा । आर्तत्राणविहीनानां जीवितान्मरणं वरम्

Pour les riches dépourvus de générosité, la mendicité vaut mieux que la vie de maître de maison ; pour qui ne secourt pas l’affligé, la mort vaut mieux que la vie.

Verse 21

वरं विषादनं राज्ञो वरमग्नौ प्रवेशनम् । अनाथानां प्रपन्नानां कृपणानामरक्षणात्

Mieux vaut pour un roi le désespoir—mieux encore entrer dans le feu—que de ne pas protéger les sans-appui, les suppliants réfugiés et les pauvres.

Verse 22

इत्थं विलपितं तस्य स्ववीर्यस्य च गर्हणम् । निशम्य नृपतिः शोकादात्मन्येवमचिंतयत्

Entendant ces lamentations et le blâme de sa propre vaillance, le roi, accablé de chagrin, réfléchit en lui-même de la sorte.

Verse 23

अहो मे पौरुषं नष्टमद्य दैवविपर्ययात् । अद्य कीर्तिश्च मे नष्टा पातकं प्राप्तमुत्क टम्

Hélas ! Ma vaillance s’est perdue aujourd’hui par le renversement du destin ; aujourd’hui ma renommée aussi est détruite : un lourd péché m’a atteint.

Verse 24

धर्मः कालोचितो नष्टो मन्दभाग्यस्य दुर्मतेः । नूनं मे संपदो राज्यमायुष्यं क्षयमेष्यति

Pour l’infortuné à l’esprit égaré, le dharma accompli au temps juste se perd. Certes, ma prospérité, mon royaume et même la durée de ma vie vont maintenant vers le déclin.

Verse 25

अपुंसां संपदो भोगाः पुत्रदारधनानि च । दैवेन क्षणमुद्यंति क्षणादस्तं व्रजंति च

Pour les indécis, prospérité et jouissances — fils, épouse et richesses — s’élèvent par le destin pour un instant, et l’instant d’après se couchent et s’évanouissent.

Verse 26

अत एनं द्विजन्मानं हतदारं शुचार्दितम् । गतशोकं करिष्यामि दत्त्वा प्राणानपि प्रियान्

C’est pourquoi je délivrerai de la peine cet homme deux fois né, privé d’épouse et tourmenté par le chagrin, fût-ce au prix de mes souffles de vie bien-aimés.

Verse 27

इति निश्चित्य मनसा भद्रायुर्नृपसत्तमः । पतित्वा पादयोस्त्वस्य बभाषे परिसांत्वयन्

Ayant ainsi résolu en son cœur, Bhadrāyu, le plus excellent des rois, se prosterna à ses pieds et parla en le réconfortant.

Verse 28

कृपां कुरु मयि ब्रह्मन्क्षत्रबंधौ हतौजसि । शोकं त्यज महाबुद्धे दास्याम्यर्थं तवेप्सितम्

Aie pitié de moi, ô brāhmane, kṣatriya de nom seulement, privé de force. Renonce au chagrin, ô grand d’esprit ; je te donnerai ce que tu désires.

Verse 29

इदं राज्यमियं राज्ञी ममेदं च कलेवरम् । त्वधीनमिदं सर्वं किं तेऽभिलषितं वद

Ce royaume, cette reine, et même ce corps qui est le mien : tout ici dépend de toi. Dis-moi, que désires-tu ?

Verse 30

ब्राह्मण उवाच । किमादर्शेन चांधस्य किं गृहैर्भैक्ष्यजीविनः । किं पुस्तकेन मूर्खस्य ह्यस्त्रीकस्य धनेन किम्

Le brāhmaṇa dit : À quoi sert un miroir à l’aveugle ? À quoi servent des maisons à celui qui vit d’aumônes ? À quoi sert un livre à l’insensé ? Et à quoi sert la richesse à celui qui n’a pas d’épouse ?

Verse 31

अतोऽहं गतपत्नीको भुक्तभोगो न कर्हिचित् । इमां तवाग्रमहिषीं कामार्थं दीयतां मम

Ainsi, moi—privé d’épouse et n’ayant jamais goûté aux plaisirs—je demande que cette reine principale, la tienne, me soit donnée pour l’accomplissement du désir.

Verse 32

राजोवाच । ब्रह्मन्किमेष धर्मस्ते किमेतद्गुरुशासनम् । अस्वर्ग्यमयशस्यं च परदाराभिमर्शनम्

Le roi dit : Ô brāhmaṇa, quel est donc ce « dharma » que tu invoques, et quel enseignement de guru est-ce là ? Toucher l’épouse d’autrui ne mène pas au ciel : c’est infamant.

Verse 33

दातारः संति वित्तस्य राज्यस्य गजवाजिनाम् । आत्मदेहस्य वा क्वापि न कलत्रस्य कर्हिचित्

Il est des donateurs de richesses, de royaumes, d’éléphants et de chevaux ; et quelque part, certains offrent même leur propre corps. Mais jamais, à aucun moment, ne donne-t-on son épouse.

Verse 34

परदारोपभोगेन यत्पापं समुपार्जितम् । न तत्क्षालयितुं शक्यं प्रायश्चित्तशतैरपि

Le péché amassé en jouissant de l’épouse d’autrui ne peut être lavé, fût-ce par des centaines d’actes d’expiation.

Verse 35

ब्राह्मण उवाच । अपि ब्रह्मवधं घोरमपि मद्यनिषेवणम् । तपसा नाशयिष्यामि कि पुनः पारदारिकम् । तस्मात्प्रयच्छ मे भार्यामिमां त्वं ध्रुवमन्यथा

Le brāhmaṇa dit : «Même l’effroyable péché de tuer un brāhmaṇa, même le fait de boire des liqueurs, je les anéantirai par l’austérité (tapas) ; à plus forte raison cette affaire d’épouse d’autrui. Donne-moi donc cette épouse qui est tienne ; sinon, la destruction est certaine.»

Verse 36

अरक्षणाद्भयार्तानां गंतासि निरयं ध्रुवम् । इति विप्रगिरा भीतश्चिंतयामास पार्थिवः । अरक्षणान्महत्पापं पत्नीदानं ततो वरम्

«Si tu manques de protéger ceux que la peur accable, tu iras sûrement en enfer.» Effrayé par les paroles du brāhmaṇa, le roi réfléchit : «Négliger la protection est un grand péché ; dès lors, donner mon épouse est un moindre mal.»

Verse 37

अतः पत्नीं द्विजाग्र्याय दत्त्वा निर्मुक्तकिल्विषः । सद्यो वह्निं प्रवेक्ष्यामि कीर्तिश्च निहिता भवेत्

«Ainsi donc, après avoir donné mon épouse au plus éminent des brāhmaṇas et m’être délivré de toute faute, j’entrerai aussitôt dans le feu ; et ma renommée en sera établie.»

Verse 38

इति निश्चित्य मनसा समुज्ज्वाल्य हुताशनम् । तं ब्राह्मणं समाहूय ददौ पत्नीं सहोदकाम्

Ayant ainsi résolu en son esprit et attisé le feu sacré, il fit venir ce brāhmaṇa et lui donna son épouse, avec l’offrande d’eau rituelle en signe de confirmation.

Verse 39

स्वयं स्नातः शुचिर्भूत्वा प्रणम्य विबुधेश्वरान् । तमग्निं द्विः परिक्रम्य शिवं दध्यौ समाहितः

Lui-même se baigna et, devenu pur, se prosterna devant les seigneurs des dieux. Puis il fit deux fois la circumambulation autour de ce feu sacré et, l’esprit recueilli, médita sur Śiva.

Verse 40

तमथाग्नौ पतिष्यंतं स्वपदासक्तचेतसम् । प्रत्यदृश्यत विश्वेशः प्रादुर्भूतो जगत्पतिः

Alors, comme il allait se jeter dans le feu, l’esprit attaché à Ses pieds, le Seigneur de l’univers, Maître des mondes, apparut devant lui.

Verse 41

तमीश्वरं पंचवक्त्रं त्रिनेत्रं पिनाकिनं चन्द्रकलावतंसम् । आलंबितापिंगजटाकलापं मध्यंगतं भास्करकोटितेजसम्

Il contempla ce Seigneur : aux cinq visages, aux trois yeux, portant l’arc Pināka ; orné du croissant de lune ; la masse de ses jata fauves retombant—rayonnant de l’éclat de dix millions de soleils.

Verse 42

मृणालगौरं गजचर्मवाससं गंगातरंगो क्षितमौलिदेशम् । नागेंद्रहारावलिकंकणोर्मिकाकिरीटकोट्यंगदकुंडलोज्ज्वलम्

Pâle comme la fibre du lotus, vêtu d’une peau d’éléphant ; portant sur sa tête les flots de la rivière Gaṅgā. Il resplendissait d’un collier du roi des serpents, de rangées de bracelets et d’armilles, et de couronnes et boucles d’oreilles étincelantes.

Verse 43

त्रिशूलखट्वांगकुठारचर्ममृगाभयेष्टार्थपिनाकहस्तम् । वृषोपरिस्थं शितिकंठमीशं प्रोद्भूतमग्रे नृपतिर्ददर्श

Le roi vit le Seigneur se manifester devant lui—à la gorge bleue, assis sur le taureau—dont les mains portaient le trident, le khatvāṅga, la hache, la peau, le cerf, le geste d’intrépidité, le don des vœux et l’arc Pināka.

Verse 44

अथांबराद्द्रुतं पेतुर्दिव्याः कुसुमवृष्टयः । प्रणेदुर्देवतूर्याणि देवाश्च ननृतुर्जगुः

Alors, du ciel, tombèrent soudain des pluies de fleurs divines. Les instruments célestes retentirent, et les dieux dansèrent et chantèrent en fête.

Verse 45

तत्राजग्मुर्नारदाद्याः सनकाद्या सुरर्षयः । इन्द्रादयश्च लोकेशास्तथाब्रह्मर्षयोऽमलाः

Là arrivèrent Nārada et d’autres, les sages divins menés par Sanaka; ainsi qu’Indra et les autres seigneurs gardiens des mondes, avec les brahmarṣis sans tache.

Verse 46

तेषां मध्ये समासीनो महादेवः सहोमया । ववर्ष करुणासारं भक्तिनम्रे महीपतौ

Assis au milieu d’eux, Mahādeva, avec Umā, répandit l’essence même de la compassion sur le roi incliné dans la dévotion.

Verse 47

तद्दर्शनानंदविजृंभिताशयः प्रवृद्धबाष्पांबुपरिप्लुतांगः । प्रहृष्टरोमा गलगद्गदाक्षरं तुष्टाव गीर्भिर्मुकुलीकृतांजलिः

Le cœur épanoui par la joie de cette vision divine, le corps inondé de larmes, les poils hérissés et la voix étranglée, il loua le Seigneur par des hymnes, les mains jointes en vénération.

Verse 48

राजोवाच । नतोस्म्यहं देवमनाथमव्ययं प्रधानमव्यक्तगुणं महांतम् । अकारणं कारणकारणं परं शिवं चिदानंदमयं प्रशांतम्

Le Roi dit : Je me prosterne devant le Dieu, sans appui et pourtant refuge de tous, impérissable; le Pradhāna primordial, immense, dont les qualités sont non manifestées; l’Incausé, cause de toutes les causes; le Śiva suprême, fait de conscience et de béatitude, parfaitement paisible.

Verse 49

त्वं विश्वसाक्षी जगतोऽस्यकर्त्ता विरूढधामा हृदि सन्निविष्टः । अतो विचिन्वंति विधौ विपश्चितो योगैरनेकैः कृतचित्तरोधैः

Tu es le Témoin de l’univers, l’Auteur de ce monde ; ta splendeur est solidement établie, et tu demeures au cœur. C’est pourquoi les sages te recherchent par des disciplines, par de nombreux yogas, l’esprit maîtrisé.

Verse 50

एकात्मतां भावयतां त्वमेको नानाधियां यस्त्वमनेकरूपः । अतींद्रियं साक्ष्युदयास्तविभ्रमं मनःपथात्संह्रियते पदं ते

Pour ceux qui méditent l’unité, tu es l’Unique ; pour les esprits aux tendances diverses, tu apparais en formes multiples. Ta réalité dépasse les sens ; lorsque s’élève la conscience-témoin, ton véritable séjour se retire des voies du mental et devient indicible.

Verse 51

तं त्वां दुरापं वचसो धियाश्च व्यपेतमोहं परमात्मरूपम् । गुणैकनिष्ठाः प्रकृतौ विलीनाः कथं वपुः स्तोतुमलंगिरो मे

Toi, difficile à atteindre par la parole et même par la pensée, exempt d’illusion, ayant la forme du Soi suprême. Mais mes mots, dissous dans la nature et fixés aux guṇas, comment pourraient-ils suffire à louer ta forme ?

Verse 52

तथापि भक्त्याश्रयतामुपेयुस्तवांघ्रिपद्मं प्रणतार्तिभंजनम् । सुघोरसंसारदवाग्निपीडितो भजामि नित्यं भवभीतिशांतये

Pourtant, ceux qui prennent refuge dans la dévotion atteignent tes pieds de lotus, briseurs de la souffrance des prosternés. Tourmenté par l’effroyable feu de forêt du saṃsāra, je t’adore sans cesse afin d’apaiser la peur du devenir mondain.

Verse 53

नमस्ते देव देवाय महादेवाय शंभवे । नमस्त्रिमूर्तिरूपाय सर्गस्थित्यंतकारिणे

Hommage à toi, Dieu des dieux, Mahādeva, Śambhu. Hommage à toi dont la forme est la Trimūrti, auteur de la création, du maintien et de la dissolution.

Verse 54

नमो विश्वादिरूपाय विश्वप्रथमसाक्षिणे । नमः सन्मात्रतत्त्वाय बोधानंदघनाय च

Hommage à Toi dont la forme est l’origine même de l’univers, le Témoin primordial du cosmos. Hommage à Toi, pur Être seul, masse dense de Conscience et de Béatitude.

Verse 55

सर्वक्षेत्रनिवासाय क्षेत्रभिन्नात्मशक्तये । अशक्ताय नमस्तुभ्यं शक्ताभासाय भूयसे

Hommage à Toi qui demeures en tout champ sacré et en tout corps, dont la puissance apparaît comme les multiples soi, distincts en chaque champ. Bien que Tu sois au-delà de toute limite et dépendance, je me prosterne devant Toi, Toi qui te manifestes partout comme l’éclat même de la Puissance.

Verse 56

निराभासाय नित्याय सत्यज्ञानांतरात्मने । विशुद्धाय विदूराय विमुक्ताशेषकर्मणे

Hommage à l’Éternel, sans aucune apparence illusoire, dont l’essence intime est vérité et connaissance. Hommage au Pur, au Transcendant, délivré de tout karma demeurant.

Verse 57

नमो वेदांतवेद्याय वेदमूलनिवासिने । नमो विविक्तचेष्टाय निवृत्तगुण वृत्तये

Hommage à Toi que le Vedānta fait connaître, Toi qui demeures à la racine même des Veda. Hommage à Toi dont l’agir est parfaitement détaché, dont la voie est libre des mouvements des guṇa.

Verse 58

नमः कल्याणवीर्याय कल्याणफलदायिने । नमोऽनंताय महते शांताय शिवरूपिणे

Hommage à Toi, de vaillance bénie, dispensateur de fruits propices. Hommage à l’Infini, au Grand—Paix elle-même—dont la forme est Śiva, le Bien de bon augure.

Verse 59

अघोराय सुघोराय घोराघौघ विदारिणे । भर्गाय भवबीजानां भंजनाय गरीयसे । नमो विध्वस्तमोहाय विशदात्मगुणाय च

Hommage à l’Inoffensif et au Très redoutable, qui met en pièces les cohortes de la terreur. Hommage à Bharga, le Destructeur rayonnant, qui brise les semences du devenir mondain, le Très vénérable. Hommage à Toi qui as anéanti l’illusion, dont les qualités innées sont parfaitement limpides et sans tache.

Verse 60

पाहि मां जगतां नाथ पाहि शंकर शाश्वत । पाहि रुद्र विरूपाक्ष पाहि मृत्युंजयाव्यय

Protège‑moi, ô Seigneur des mondes ; protège‑moi, ô Śaṅkara, l’Éternel. Protège‑moi, ô Rudra, ô Seigneur aux trois yeux ; protège‑moi, ô Mṛtyuñjaya, l’Imperissable, vainqueur de la mort.

Verse 61

शम्भो शशांककृतशेखर शांतमूर्ते गौरीश गोपतिनिशापहुताशनेत्र । गंगाधरांधकविदारण पुण्यकीर्ते भूतेश भूधरनिवास सदा नमस्ते

Ô Śambhu—dont le front est couronné par la lune, dont la forme est paix ; ô Seigneur de Gaurī, dont les yeux sont le Soleil, la Lune et le Feu. Ô Porteur de la Gaṅgā, pourfendeur d’Andhaka, à la renommée sainte ; ô Maître des êtres, demeurant sur les montagnes : à Toi, sans cesse, mes salutations.

Verse 62

सूत उवाच । एवं स्तुतः स भगवान्राज्ञा देवो महेश्वरः । प्रसन्नः सह पार्वत्या प्रत्युवाच दयानिधिः

Sūta dit : Ainsi loué par le roi, le Seigneur bienheureux Maheśvara fut satisfait ; et, avec Pārvatī, océan de compassion, il répondit.

Verse 63

ईश्वर उवाच । राजंस्ते परितुष्टोऽस्मि भक्त्या पुण्यस्तवेन च । अनन्यचेता यो नित्यं सदा मां पर्यपूजयः

Īśvara dit : Ô roi, je suis pleinement satisfait de toi, par ta dévotion et par cet hymne sacré de louange. D’un esprit sans partage, tu m’as adoré sans cesse, toujours.

Verse 64

तव भावपरीक्षार्थं द्विजो भूत्वाहमागतः । व्याघ्रेण या परिग्रस्ता सैषा दैवी गिरींद्रजा

Afin d’éprouver la sincérité de ton intention intime, je suis venu ici en prenant la forme d’un brāhmane. Et la « princesse, fille du Seigneur des montagnes », qui semblait saisie par un tigre, était en vérité une manifestation divine.

Verse 65

व्याघ्रो मायामयो यस्ते शरैरक्षतविग्रहः । धीरतां द्रष्टुकामस्ते पत्नीं याचितवानहम्

Ce tigre—dont le corps ne fut pas atteint même par tes flèches—n’était qu’une forme façonnée par la māyā. Désireux de voir ta constance courageuse, je t’ai demandé ton épouse.

Verse 66

अस्याश्च कीर्तिमालिन्यास्तव भक्त्या च मानद । तुष्टोऽहं संप्रयच्छामि वरं वरय दुर्लभम्

Ô dispensateur d’honneur, satisfait par ta dévotion et par celle de cette Kīrtimālinī, je t’accorde une grâce. Choisis un vœu, fût-il difficile à obtenir.

Verse 67

राजोवाच । एष एव वरो देव यद्भवान्परमेश्वरः । भवतापपरीतस्य मम प्रत्यक्षतां गतः

Le roi dit : «Voici mon unique grâce, ô Dieu : que Toi, le Seigneur suprême, sois venu à ma vue directe, bien que je sois accablé par l’ardeur de la souffrance du monde».

Verse 68

नान्यं वरं वृणे देव भवतो वरदर्षभात् । अहं च सेयं सा राज्ञी मम माता च मत्पिता

Je ne choisis aucune autre grâce, ô Dieu, de Toi, taureau parmi les dispensateurs de dons. Que moi, cette reine, ainsi que ma mère et mon père, recevions Ta faveur.

Verse 69

वैश्यः पद्माकरो नाम तत्पुत्रः सुनयाभिधः । सर्वानेतान्महादेव सदा त्वत्पार्श्वगान्कुरु

Il est un vaiśya nommé Padmākara, et son fils se nomme Sunaya. Ô Mahādeva, fais que tous demeurent à jamais comme serviteurs auprès de toi.

Verse 70

सूत उवाच । अथ राज्ञी महाभागा प्रणता कीर्तिमालिनी । भक्त्या प्रसाद्य गिरिशं ययाचे वरमुत्तमम्

Sūta dit : Alors la reine fortunée Kīrtimālinī, prosternée, apaisa Giriśa par sa dévotion et demanda une grâce suprême.

Verse 71

राज्ञ्युवाच । चंद्रांगदो मम पिता माता सीमंतिनी च मे । तयोर्याचे महादेव त्वत्पार्श्वे सन्निधिं सदा

La reine dit : « Mon père est Candrāṃgada, et ma mère est Sīmaṃtinī. Pour eux, ô Mahādeva, je demande la demeure éternelle auprès de toi. »

Verse 72

एवमस्त्विति गौरीशः प्रसन्नो भक्तवत्सलः । तयोः कामवरं दत्त्वा क्षणादंतर्हितोऽभवत्

« Qu’il en soit ainsi », dit Gaurīśa, satisfait et plein de tendresse pour ses dévots. Leur accordant la grâce désirée, il disparut en un instant.

Verse 73

सोपि राजा सुरैः सार्धं प्रसादं प्राप्य शूलिनः । सहितः कीर्तिमालिन्या बुभुजे विषयान्प्रियान्

Ce roi aussi, avec les dieux, reçut la grâce de Śūlin. Accompagné de Kīrtimālinī, il jouit alors des plaisirs aimables de la vie en ce monde.

Verse 74

कृत्वा वर्षायुतं राज्यमव्याहतबलोन्नतिः । राज्यं पुत्रेषु विन्यस्य भेजे शंभोः परं पदम्

Après avoir régné sur le royaume durant dix mille ans, avec une force intacte et une prospérité toujours croissante, il remit la souveraineté à ses fils et atteignit la demeure suprême de Śambhu (Śiva).

Verse 75

चंद्रांगदोपि राजेंद्रो राज्ञी सीमंतिनी च सा । भक्त्या संपूज्य गिरिशं जग्मतुः शांभवं पदम्

Le roi Caṃdrāṃgada, ainsi que la reine Sīmaṃtinī, après avoir vénéré avec dévotion Giriśa (le Seigneur Śiva), gagnèrent l’état Śāṃbhava, la demeure de Śambhu.

Verse 76

एतत्पवित्रमघनाशकरं विचित्रं शम्भोर्गुणानुकथनं परमं रहस्यम् । यः श्रावयेद्बुधजनान्प्रयतः पठेद्वा संप्राप्य भोगविभवं शिव मेति सोंते

Ce récit merveilleux et très secret des vertus de Śambhu est purifiant et détruit le péché. Quiconque, avec discipline, le récite ou le fait entendre aux sages, après avoir obtenu jouissances et prospérité en ce monde, parvient finalement à Śiva.