Adhyaya 10
Brahma KhandaBrahmottara KhandaAdhyaya 10

Adhyaya 10

Sūta raconte un épisode « merveilleux » centré sur Śiva, montrant que la dévotion et la révérence envers un yogin accompli peuvent infléchir la trajectoire du karma. À Avanti, un brāhmaṇa nommé Mandara, habitué aux plaisirs des sens et négligeant les rites quotidiens, vit avec la courtisane Piṅgalā. Lorsque le Śiva-yogin Ṛṣabha arrive, tous deux l’accueillent selon l’hospitalité rituelle—lavement des pieds, offrande d’arghya, nourriture et service—accomplissant ainsi un mérite décisif au milieu d’une conduite déchue. Après leur mort, les effets karmiques se déploient en renaissances et souffrances : le brāhmaṇa renaît dans un contexte royal à Daśārṇa, mais une affliction liée au poison tourmente mère et enfant, conduisant à l’abandon et aux épreuves de la forêt. Ils sont finalement recueillis par le riche marchand Padmākara, pourtant l’enfant meurt. Ṛṣabha reparaît comme guérisseur du chagrin et maître, enseignant longuement l’impermanence, les guṇa, le karma, le kāla et l’inéluctabilité de la mort ; il conclut par la śaraṇāgati auprès de Śiva—Mṛtyuñjaya, Umāpati—et par la pratique de la méditation sur Śiva comme remède à la douleur et à la renaissance. Puis, grâce à la bhasma consacrée par le mantra de Śiva, il ranime l’enfant et guérit la mère et le fils, leur accordant un corps divinisé et une destinée favorable. L’enfant est nommé Bhadrāyu, et il est prédit qu’il obtiendra renommée et royauté.

Shlokas

Verse 1

सूत उवाच । विचित्रं शिवनिर्माणं विचित्र शिवचेष्टितम् । विचित्रं शिवमाहात्म्यं विचित्रं शिवभाषितम्

Sūta dit : «Merveilleuse est la création de Śiva, merveilleuses sont les actions de Śiva ; merveilleuse est la grandeur de Śiva, et merveilleuses sont les paroles de Śiva».

Verse 2

विचित्रं शिवभक्तानां चरितं पापनाशनम् । स्वर्गापवर्गयोः सत्यं साधनं तद्ब्रवीम्यहम्

«Merveilleuse est la conduite des dévots de Śiva, car elle détruit le péché. C’est un moyen véritable vers le ciel et vers la délivrance : telle est ma déclaration».

Verse 3

अवंतीविषये कश्चिद्ब्राह्मणो मंदराह्वयः । बभूव विषयारामः स्त्रीजितो धनसंग्रही

Dans la contrée d’Avanti vivait un brāhmaṇa nommé Mandara. Il se complut dans les plaisirs des sens, vaincu par les femmes et avide d’amasser des richesses.

Verse 4

संध्यास्नापरित्यक्तो गंधमाल्यांबरप्रियः । कुस्त्रीसक्तः कुमार्गस्थो यथा पूर्वमजामिलः

Il délaissa les prières du crépuscule et le bain rituel ; il s’éprit de parfums, de guirlandes et de beaux vêtements. Attaché à une femme de mauvaise conduite, il se tint sur la voie erronée, tel Ajāmila jadis.

Verse 5

स वेश्यां पिंगलां नाम रममाणो दिवानिशम् । तस्या एव गृहे नित्यमासीदविजितेंद्रियः

Jour et nuit, il se livrait aux jeux avec une courtisane nommée Piṅgalā. Il demeurait sans cesse dans sa propre maison, les sens indomptés.

Verse 6

कदाचित्सदने तस्यास्तस्मिन्निवसति द्विजे । ऋषभो नाम धर्मात्मा शिवयोगी समाययौ

Un jour, tandis que ce deux-fois-né demeurait dans sa maison, arriva là un yogin de Śiva, au cœur juste, nommé Ṛṣabha.

Verse 7

तमागतमभिप्रेक्ष्य मत्वा स्वं पुण्यमूर्जितम् । सा वेश्या स च विप्रश्च पर्यपूजयतामुभौ

Le voyant arriver, croyant que leur propre mérite s’était accru, la courtisane et le brāhmaṇa l’honorèrent tous deux avec vénération.

Verse 8

तमारोप्य महापीठे कंबलांबरसंभृते । प्रक्षाल्य चरणौ भक्त्या तज्जलं दधतुः शिरः

L’ayant fait asseoir sur un grand siège garni de couverture et d’étoffe, ils lui lavèrent les pieds avec dévotion et posèrent cette eau sur leurs têtes.

Verse 9

स्वागतार्घ्यनमस्कारैर्गंधपुष्पाक्षतादिभिः । उपचारैः समभ्यर्च्य भोजयामासतुर्मुदा

Par l’accueil, l’arghya et les salutations—avec parfums, fleurs, grains intacts et autres services—ils l’honorèrent selon le rite, puis le nourrirent avec joie.

Verse 10

तं भुक्तवंतमाचांतं पर्यंके सुखसंस्तरे । उपवेश्य मुदा युक्तौ तांबूलं प्रत्ययच्छताम्

Après qu’il eut mangé et accompli l’ācāmana, ils le firent asseoir sur une couche au lit moelleux, et, dans la joie, lui offrirent le tāmbūla (bétel).

Verse 11

पादसंवाहनं भक्त्या कुर्वंतौ दैवचो दितौ । कल्पयित्वा तु शुश्रूषां प्रीणयामासतुश्चिरम्

Comme poussés par une injonction divine, tous deux lui massèrent les pieds avec dévotion; ayant ordonné un service empressé, ils le réjouirent longtemps.

Verse 12

एवं समर्चितस्ताभ्यां शिवयोगी महाद्युतिः । अतिवाह्य निशामेकां ययौ प्रातस्तदादृतः

Ainsi honoré comme il se doit par eux, le Śiva-yogin au grand éclat y passa cette nuit; puis, à l’aube, il s’en alla, comblé de grand respect.

Verse 13

एवं काले गतप्राये स विप्रो निधनं गतः । सा च वेश्या मृता काले ययौ कर्मार्जितां गतिम्

Ainsi, lorsque son temps assigné touchait à sa fin, ce brāhmane rendit son dernier souffle. Et, en son heure, la courtisane mourut aussi ; chacun atteignit la destinée acquise par ses propres actes.

Verse 14

स विप्रः कर्मणा नीतो दशार्णधरणीपतेः । वज्रबाहुकुटुंबिन्याः सुमत्या गर्भमास्थितः

Poussé par sa karma, ce brāhmane fut mené au pays des Daśārṇas et entra dans le sein de Sumatī, reine aînée de la maison du roi Vajrabāhu.

Verse 15

तां ज्येष्ठपत्नीं नृपतेर्गर्भसंपदमाश्रिताम् । अवेक्ष्य तस्यै गरलं सपत्न्यश्छद्मना ददुः

Voyant l’épouse aînée du roi s’épanouir dans sa grossesse, les coépouses, par jalousie, lui donnèrent du poison en secret et par ruse.

Verse 16

सा भुक्त्वा गरलं घोरं न मृता दैवयोगतः । क्लेशमेव परं प्राप मरणादतिदुःसहम्

Bien qu’elle eût avalé le poison terrible, par un concours du destin elle ne mourut pas ; au contraire, elle tomba dans une douleur extrême, plus insupportable encore que la mort.

Verse 17

अथ काले समायाते पुत्रमे कमजीजनत् । क्लेशेन महता साध्वी पीडिता वरवर्णिनी

Puis, lorsque l’heure fut venue, la femme vertueuse — au beau teint, bien que tourmentée par une grande douleur — enfanta un fils unique.

Verse 18

स निर्दशो राजपुत्रः स्पृष्टपूर्वो गरेण यत् । तेनावाप महाक्लेशं क्रंदमानो दिवानिशम्

Parce que le prince fut atteint par le poison alors qu’il était encore dans le sein maternel, il tomba dans une grande détresse, pleurant jour et nuit sans répit.

Verse 19

तस्य बालस्य माता च सर्वांगव्रणपीडिता । बभूवतुरतिक्लिष्टौ गरयोगप्रभावतः

La mère de cet enfant fut elle aussi tourmentée par des plaies sur tout le corps ; sous l’effet du poison, mère et fils furent cruellement éprouvés.

Verse 20

तौ राज्ञा च समानीतौ वैद्यैश्च कृतभेषजौ । न स्वास्थ्यमापतुर्यत्नैरनेकैर्योजितैरपि

Le roi les fit amener, et les médecins leur administrèrent des remèdes ; pourtant, malgré maints soins et efforts, ils ne retrouvèrent pas la santé.

Verse 21

न रात्रौ लभते निद्रां सा राज्ञी विपुलव्यथा । स्वपुत्रस्य च दुःखेन दुःखिता नितरां कृशा

La nuit, la reine ne trouvait point le sommeil, accablée d’une douleur intense ; et, peinée du malheur de son fils, elle s’amaigrissait à l’extrême.

Verse 22

नीत्वैवं कतिचिन्मासान्स राजा मातृपुत्रकौ । जीवंतौ च मृतप्रायौ विलोक्यात्मन्यचिंतयत्

Ainsi, après que quelques mois se furent écoulés, le roi, voyant la mère et le fils encore vivants mais comme proches de la mort, réfléchit avec angoisse en son for intérieur.

Verse 23

एतौ मे गृहिणीपुत्रौ निरयादागताविह । अश्रांतरोगौ क्रंदंतौ निद्राभंगविधायिनौ

«Ces deux fils de mon épouse sont venus ici depuis l’enfer. Tourmentés par une maladie sans répit, ils gémissent et troublent sans cesse mon sommeil.»

Verse 24

अत्रोपायं करिष्यामि पापयोर्ध्रुवमेतयोः । मर्तुं वा जीवितुं वापि न क्षमौ पापभोगिनौ

«Ici même, je trouverai à coup sûr un remède au sujet de ces deux pécheurs. Ils ne sont dignes ni de mourir ni de vivre, car ils subissent le fruit du péché.»

Verse 25

इत्थं विनिश्चित्य च भूमिपालः सक्तः सपत्नीषु तदात्मजेषु । आहूय सूतं निजदारपुत्रौ निर्वापयामास रथेन दूरम्

Ainsi résolu, le roi—attaché à ses coépouses et à leurs enfants—fit venir le cocher et fit emmener au loin, sur un char, sa propre épouse et son fils, puis les abandonna.

Verse 26

तौ सूतेन परित्यक्तौ कुत्रचिद्विजने वने । अवापतुः परां पीडां क्षुत्तृड्भ्यां भृशविह्वलौ

Abandonnés par le cocher dans quelque forêt déserte, tous deux endurèrent une souffrance extrême, accablés par la faim et la soif.

Verse 27

सोद्वहंती निजं बालं निपतंती पदे पदे । निःश्वसंती निजं कर्म निंदंती चकिता भृशम्

Portant son propre enfant, elle tombait à chaque pas—soupirant, blâmant son propre karma, et tremblant vivement de peur.

Verse 28

क्वचित्कंटकभिन्नांगी मुक्तकेशी भयातुरा । क्वचिद्व्याघ्रस्वनैर्भीता क्वचिद्व्यालैरनुद्रुता

Par moments, ses membres étaient déchirés par les épines et, de frayeur, sa chevelure se dénouait; par moments, elle tremblait aux rugissements des tigres, et par moments elle était pourchassée par des serpents et des bêtes sauvages.

Verse 29

भर्त्स्यमाना पिशाचैश्च वेतालैर्ब्रह्मराक्षसैः । महागुल्मेषु धावंती भिन्नपादा क्षुराश्मभिः

Tourmentée par les piśācas, les vetālas et les brahma-rākṣasas, elle courait à travers d’épais fourrés; ses pieds se fendaient et se blessaient sur des pierres tranchantes comme des rasoirs.

Verse 30

सैवं घोरे महारण्ये भ्रमंती नृपगे हिनी । दैवात्प्राप्ता वणिङ्मार्गं गोवाजिनरसेवितम्

Ainsi, errant dans cette terrible grande forêt, l’épouse du roi, par le décret du destin, parvint à une route de marchands, fréquentée par des vaches, des chevaux et des gens.

Verse 31

गच्छंती तेन मार्गेण सुदूरमतियत्नतः । ददर्श वैश्यनगरं वहुस्त्रीनरसेवितम्

Poursuivant cette route, très loin et au prix d’un grand effort, elle aperçut une cité de marchands, pleine d’une multitude de femmes et d’hommes.

Verse 32

तस्य गोप्ता महावैश्यो नगरस्य महाजनः । अस्ति पद्माकरो नाम राजराज इवापरः

Le gardien de cette cité était un grand vaiśya, notable éminent de la ville; il se nommait Padmākara, tel un autre roi des rois.

Verse 33

तस्य वैश्यपतेः काचिद्गृहदासी नृपांगनाम् । आयांती दूरतो दृष्ट्वा तदंतिकमुपाययौ

Une servante de maison de ce seigneur marchand, voyant de loin s’avancer l’épouse du roi, se hâta d’aller à sa rencontre et de la conduire tout près.

Verse 34

सा दासी नृपतेः कांतां सपुत्रां भृशपीडिताम् । स्वयं विदितवृत्तांता स्वामिने प्रत्यदर्शयत्

Cette servante, connaissant elle-même toute l’affaire, présenta à son maître la reine bien-aimée du roi, cruellement éprouvée, avec son fils.

Verse 35

स तां दृष्ट्वा विशां नाथो रुजार्त्तां क्लिष्टपुत्रकाम् । नीत्वा रहसि सुव्यक्तं तद्वृत्तांतमपृच्छत

En la voyant, le chef des vaiśyas la trouva souffrante et accablée d’inquiétude pour son enfant. La conduisant à l’écart, il lui demanda nettement de raconter toute l’histoire.

Verse 36

तया निवेदिताशेषवृत्तांतः स वणिक्पतिः । अहोकष्टमिति ज्ञात्वा निशश्वास मुहुर्मुहुः

Lorsqu’elle lui eut rapporté toute l’affaire, le seigneur marchand, l’ayant comprise, s’écria : «Hélas, quelle épreuve douloureuse !», et soupira maintes fois.

Verse 37

तामंतिके स्वगेहस्य संनिवेश्य रहोगृहे । वासोन्नपानशयनैर्मातृसाम्यमपूजयत्

L’installant près de sa propre demeure, dans une chambre retirée, il l’honora comme une mère, lui offrant vêtements, nourriture, boisson et couche pour le repos.

Verse 38

तस्मिन्गृहे नृपवधूर्निवसंती सुरक्षिता । व्रणयक्ष्मादिरोगाणां न शांतिं प्रत्यपद्यत

Bien qu’elle demeurât en sûreté dans cette maison, l’épouse du roi ne trouva nul apaisement : plaies, phtisie (yakṣmā) et autres maladies ne s’éteignirent point.

Verse 39

ततो दिनैः कतिपयैः स बालो व्रणपीडितः । विलंघितभिषक्सत्त्वो ममार च विधेर्वशात्

Après quelques jours, l’enfant, tourmenté par sa plaie, mourut, soumis au décret du destin, malgré les soins et les moyens des médecins.

Verse 40

मृते स्वतनये राज्ञी शोकेन महतावृता । मूर्च्छिता चापतद्भूमौ गजभग्नेव वल्लरी

Quand son propre fils fut mort, la reine, enveloppée d’un chagrin immense, s’évanouit et tomba à terre telle une liane brisée par un éléphant.

Verse 41

दैवात्संज्ञामवाप्याथ वाष्पक्लिन्नपयोधरा । सांत्विताऽपि वणिक्स्त्रीभिर्विललाप सुदुःखिता

Par décret du destin elle reprit connaissance ; sa poitrine était trempée de larmes. Bien que les femmes du marchand la réconfortassent, elle se lamentait, transpercée d’une douleur profonde.

Verse 42

हा ताततात हा पुत्र हा मम प्राणरक्षक । हा राजकुलपूर्णेन्दो हा ममानंदवर्धन

«Hélas, cher enfant—hélas, mon fils ! Hélas, toi qui gardais ma propre vie ! Hélas, pleine lune de notre lignée royale ! Hélas, toi qui faisais croître ma joie !»

Verse 43

इमामनाथां कृपणां त्वत्प्राणां त्यक्तवबांधवाम् । मातरं ते परित्यज्य क्व यातोऽसि नृपात्मज

Ayant laissé ta mère—sans appui, misérable et privée des siens, toi qui étais sa vie—où es-tu allé, ô fils de roi ?

Verse 44

इत्येभिरुदितैर्वाक्यैः शोकचिंताविवर्धकैः । विलपंतीं मृतापत्यां को नु सांत्वयितुं क्षमः

Par de telles paroles—qui faisaient croître le chagrin et l’angoisse—elle se lamentait pour son enfant défunt. Qui donc pourrait la consoler ?

Verse 45

एतस्मिन्समये तस्या दुःखशोकचिकित्सकः । ऋषभः पूर्वमाख्यातः शिवयोगी समाययौ

En cet instant même arriva Ṛṣabha—le yogin de Śiva mentionné auparavant—médecin expert pour sa douleur et son deuil.

Verse 46

स योगी वैश्यनाथेन सार्घहस्तेन पूजितः । तस्याः सकाशमगमच्छोचन्त्या इदमब्रवीत्

Ce yogin, honoré par Vaiśyanātha les mains jointes, s’approcha d’elle qui se lamentait et prononça ces paroles.

Verse 47

ऋषभ उवाच । अकस्मात्किमहो वत्से रोरवीषि विमूढधीः । को जातः कतमो लोके को मृतो वद सांप्रतम्

Ṛṣabha dit : «Pourquoi, enfant, cries-tu soudain ainsi, l’esprit égaré ? Qui est né, qui dans ce monde—qui est mort ? Dis-le-moi à présent».

Verse 48

अमी देहादयो भावास्तोयफेनसधर्मकाः । क्वचिद्भ्रांतिः क्वचिच्छांतिः स्थितिर्भवति वा पुनः

Ces états, à commencer par le corps, sont comme l’écume sur l’eau : tantôt trouble, tantôt paisible ; où donc serait une stabilité durable ?

Verse 49

अतोऽस्मिन्फेनसदृशे देहे पञ्चत्वमागते । शोकस्यानवकाशत्वान्न शोचंति विपश्चितः

Ainsi, lorsque ce corps semblable à l’écume atteint sa fin et retourne aux cinq éléments, les sages ne s’affligent pas : la douleur n’y trouve point de juste place.

Verse 50

गुणैर्भूतानि सृज्यंते भ्राम्यंते निजकर्मभिः । कालेनाथ विकृष्यंते वासनायां च शेरते

Les êtres sont produits par les guṇas et, par leurs propres actes, sont contraints d’errer ; puis, entraînés par le Temps, ils demeurent liés à leurs vāsanās latentes.

Verse 51

माययोत्पत्तिमायांति गुणाः सत्त्वादयस्त्रयः । तैरेव देहा जायंते जातास्तल्लक्षणाश्रयाः

Par Māyā surgissent les trois guṇas—sattva et les autres ; d’eux seuls naissent les corps, et, une fois nés, ils portent les marques de ces qualités.

Verse 52

देवत्वं यानि सत्त्वेन रजसा च मनुष्यताम् । तिर्यक्त्वं तमसा जंतुर्वासनानुगतोवशः

Par sattva on atteint la condition divine ; par rajas, la condition humaine ; par tamas, l’être incarné tombe dans l’animalité, impuissant sous l’attrait de ses vāsanās.

Verse 53

संसारे वर्तमानेस्मिञ्जंतुः कर्मानुबन्धनात् । दुर्विभाव्यां गतिं याति सुखदुःखमयीं मुहुः

Cheminant dans l’existence mondaine, l’être vivant—enchaîné au lien de son propre karma—retombe sans cesse en des destinées difficiles à sonder, faites d’alternance de joie et de peine.

Verse 54

अपि कल्पायुषां तेषां देवानां तु विपर्ययः । अनेकामयबद्धानां का कथा नरदेहिनाम्

Même les dieux, dont la vie peut durer un kalpa, connaissent renversement et déclin ; que dire alors des hommes, liés par d’innombrables maladies ?

Verse 55

केचिद्वदंति देहस्य कालमेव हि कारणम् । कर्म केचिद्गुणान्केचिद्देहः साधारणो ह्ययम्

Certains disent que le Temps seul est la cause du corps ; d’autres, le karma ; d’autres encore, les guṇas. Pourtant, ce corps est un produit commun de ces causes.

Verse 56

कालकर्मगुणाधानं पञ्चात्मकमिदं वपुः । जातं दृष्ट्वा न हृष्यंति न शोचंति मृतं बुधाः

Ce corps, façonné par le temps, le karma et les guṇas, est quintuple dans sa constitution ; ainsi les sages ne s’enivrent pas à la vue de la naissance, ni ne s’attristent à la vue de la mort.

Verse 57

अव्यक्ते जायते जंतुरव्यक्ते च प्रलीयते । मध्ये व्यक्तवदाभाति जलबुद्बुदसन्निभः

De l’inmanifesté naît l’être, et dans l’inmanifesté il se résorbe ; entre les deux, il semble se manifester, tel une bulle à la surface de l’eau.

Verse 58

यदा गर्भगतो देही विनाशः कल्पितस्तदा । दैवाज्जीवति वा जातो म्रियते सहसैव वा

Même si l’on imagine la destruction d’un être alors qu’il est encore dans le sein maternel, par le décret du destin il peut vivre ; ou bien, même après la naissance, il peut mourir soudainement.

Verse 59

गर्भस्था एव नश्यंति जातमात्रास्तथा परे । क्वचिद्युवानो नश्यंति म्रियंते केपि वार्धके

Certains périssent encore dans le sein maternel ; d’autres meurent à peine nés. Les uns s’éteignent dans la jeunesse, et d’autres ne rencontrent la mort qu’en la vieillesse.

Verse 60

यादृशं प्राक्तनं कर्म तादृशं विंदते वपुः । भुंक्ते तदनुरूपाणि सुखदुःखानि वै ह्यसौ

Tel est le karma d’autrefois, tel est le corps que l’on obtient ; et selon cela, l’on éprouve assurément les joies et les peines qui lui correspondent.

Verse 61

मायानुभावेरितयोः पित्रोः सुरतसंभ्रमात् । देह उत्पद्यते कोपि पुंयोषित्क्लीबलक्षणः

Par l’agitation de l’union charnelle des parents, poussée par la puissance de māyā, un corps vient à naître, portant les marques du mâle, de la femelle ou du sexe neutre.

Verse 62

आयुः सुखं च दुःख च पुण्यं पापं श्रुतं धनम् । ललाटे लिखितं धात्रा वहञ्जंतुः प्रजायते

Durée de vie, bonheur et peine, mérite et faute, savoir et richesse : portant ce que le Créateur a inscrit sur le front, l’être vient au monde.

Verse 63

कर्मणामविलंघ्यत्वात्कालस्याप्यनतिक्रमात् । अनित्यत्वाच्च भावानां न शोकं कर्तुमर्हसि

Puisque les fruits du karma ne peuvent être transgressés, que même le Temps ne peut être dépassé, et que tous les états sont impermanents, tu ne dois pas t’abandonner au chagrin.

Verse 64

क्व स्वप्ने नियतं स्थैर्यमिंद्रजाले क्व सत्यता । क्व नित्यता शरन्मेघे क्व शश्वत्त्वं कलेवरे

Où, dans un rêve, se trouve une stabilité assurée ? Où, dans l’illusion du magicien, se trouve la vérité ? Où est la permanence dans le nuage d’automne ? Et où est la durée dans le corps humain ?

Verse 65

तव जन्मान्यतीतानि शतकोट्ययुतानि च । अजानंत्याः परं तत्त्वं संप्राप्तोऽयं महाश्रमः

D’innombrables naissances—des centaines de crores et des dizaines de milliers—sont déjà passées pour toi ; et parce que tu n’as pas connu la Réalité suprême, cette grande lassitude t’est advenue.

Verse 66

कस्यकस्यासि तनया जननी कस्यकस्य वा । कस्यकस्यासि गृहिणी भवकोटिषु वर्त्तिनी

Dans les crores de vies que tu as traversées, de qui as-tu été la fille, de qui la mère, et de qui l’épouse aussi ?

Verse 67

पञ्चभूतात्मको देहस्त्वगसृङ्मांसबन्धनः । मेदोमज्जास्थिनिचितो विण्मूत्रश्लेष्मभाजनम्

Le corps est formé des cinq éléments, lié par la peau, le sang et la chair ; entassé de graisse, de moelle et d’os ; un vase de matières fécales, d’urine et de flegme.

Verse 68

शरीरांतरमप्येतन्निजदेहोद्भवं मलम् । मत्त्वा स्वतनयं मूढे मा शोकं कर्तुमर्हसि

Ce « corps autre » n’est lui aussi qu’impureté née de son propre corps ; le prenant pour ton fils, ô égaré, ne te livre pas au chagrin.

Verse 69

यदि नाम जनः कश्चिन्मृत्युं तरति यत्नतः । कथं तर्हि विपद्येरन्सर्वे पूर्वे विपश्चितः

Si vraiment quelqu’un pouvait, par le seul effort, franchir la mort, comment donc tous les sages d’autrefois auraient-ils péri ?

Verse 70

तपसा विद्यया बुद्ध्या मन्त्रौषधिरसायनैः । अतियाति परं मृत्युं न कश्चिदपि पंडितः

Par l’ascèse, le savoir, l’intelligence, les mantras, les remèdes ou les élixirs de rajeunissement, nul savant, absolument, ne dépasse la mort.

Verse 71

एकस्याद्य मृतिर्जंतोः श्वश्चान्यस्य वरानने । तस्मादनित्यावयवे न त्वं शोचितुमर्हसि

Pour l’un, la mort est aujourd’hui ; pour l’autre, demain, ô au beau visage. Ainsi, pour ce corps fait de membres périssables, tu ne dois pas t’affliger.

Verse 72

नित्यं सन्निहितो मृत्युः किं सुखं वद देहिनाम् । व्याघ्रे पुरः स्थिते ग्रासः पशूनां किं नु रोचते

Quand la mort est sans cesse toute proche, dis-moi : quelle joie demeure pour les êtres incarnés ? Si un tigre se tient devant eux, une bouchée peut-elle vraiment plaire aux bêtes ?

Verse 73

अतो जन्मजरां जेतुं यदीच्छसि वरानने । शरणं व्रज सर्वेशं मृत्युंजयमुमापतिम्

Ainsi, ô toi au visage gracieux, si tu veux vaincre la naissance et la vieillesse, prends refuge auprès du Seigneur de tous : Mṛtyuṃjaya, le Vainqueur de la Mort, l’Époux d’Umā.

Verse 74

तावन्मृत्युभयं घोरं तावज्जन्मजराभयम् । यावन्नो याति शरणं देही शिवपदांबुजम्

Tant que l’on ne va pas chercher refuge aux pieds de lotus de Śiva, demeurent la terrible peur de la mort, et la peur de la naissance et de la vieillesse.

Verse 75

अनुभूयेह दुःखानि संसारे भृशदारुणे । मनो यदा वियुज्येत तदा ध्येयो महेश्वरः

Ayant éprouvé ici les peines du monde, dans le saṃsāra si durement cruel, lorsque l’esprit se détache, alors Maheśvara doit être l’objet de la méditation.

Verse 76

मनसा पिबतः पुंसः शिवध्यानरसामृतम् । भूयस्तृष्णा न जायेत संसारविषयासवे

Pour celui qui boit par l’esprit l’ambroisie, la saveur de la méditation sur Śiva, la soif ne renaît plus pour les objets enivrants du saṃsāra.

Verse 77

विमुक्तं सर्वसंगैश्च मनो वैराग्ययंत्रितम् । यदा शिवपदे मग्नं तदा नास्ति पुनर्भवः

Lorsque l’esprit—délivré de tout attachement et maintenu ferme par le détachement—s’immerge dans l’état de Śiva, il n’y a plus de nouvelle naissance.

Verse 78

तस्मादिदं मनो भद्रे शिवध्यानैकसाधनम् । शोकमोहसमाविष्टं मा कुरुष्व शिवं भज

Ainsi, ô douce dame : que cet esprit, dont l’unique voie est la méditation sur Śiva, ne soit pas submergé par le chagrin et l’illusion. Adore Śiva.

Verse 79

सूत उवाच । इत्थं सानुनयं राज्ञी बोधिता शिवयोगिना । प्रत्याचष्ट गुरोस्तस्य प्रणम्य चरणां बुजम्

Sūta dit : Ainsi, la reine—doucement et avec persuasion instruite par ce yogin de Śiva—répondit à son maître, se prosternant devant ses pieds de lotus.

Verse 80

राज्ञ्युवाच । भगवन्मृतपुत्रायास्त्यक्तायाः प्रियबन्धुभिः । महारोगातुराया मे का गतिर्मरणं विना

La reine dit : Ô Bienheureux, mon fils est mort ; j’ai été abandonnée par mes proches bien-aimés ; et je suis accablée d’une grande maladie — quel refuge me reste, sinon la mort ?

Verse 81

अतोऽहं मर्तुमिच्छामि सहैव शिशुनाऽमुना । कृतार्थाहं यदद्य त्वामपश्यं मरणोन्मुखी

C’est pourquoi je désire mourir, avec cet enfant. Pourtant, je tiens ma vie pour accomplie, car aujourd’hui—tournée vers la mort—je t’ai vu.

Verse 82

सूत उवाच । इति तस्या वचः श्रुत्वा शिवयोगी दयानिधिः । पूर्वोपकारं संस्मृत्य मृतस्यांतिकमाययौ

Sūta dit : Entendant ses paroles, le yogin de Śiva—océan de compassion—se souvint de son ancienne bonté et s’approcha de l’enfant mort.

Verse 83

स तदा भस्म संगृह्य शिवमन्त्राभिमंत्रितम् । विदीर्णे तन्मुखे क्षिप्त्वा मृतं प्राणैरयोजयत्

Alors il rassembla la cendre sacrée, consacrée par les mantras de Śiva ; la jetant dans la bouche entrouverte de l’enfant, il réunit de nouveau le défunt au souffle de vie.

Verse 84

स बालः संगतः प्राणैः शनैरुन्मील्य लोचने । प्राप्तपूर्वेन्द्रियबलो रुरोद स्तन्यकांक्षया

Cet enfant, réuni au souffle, ouvrit lentement les yeux ; retrouvant l’ancienne vigueur de ses sens, il pleura, désirant le lait.

Verse 85

मृतस्य पुनरुत्थानं वीक्ष्य बालस्य विस्मिताः । जना मुमुदिरे सर्वे नगरेषु पुरोगमाः

Voyant l’enfant mort se relever de nouveau, les gens, saisis d’étonnement, se réjouirent ; surtout les notables dans les cités.

Verse 86

अथानंदभरा राज्ञी विह्वलोन्मत्तलोचना । जग्राह तनयं शीघ्रं बाष्पव्याकुललोचना

Alors la reine, comblée de joie, les yeux vacillants, comme égarée par l’émotion, saisit vite son fils, le regard brouillé de larmes.

Verse 87

उपगुह्य तदा तन्वी परमानंदनिर्वृता । न वेदात्मानमन्यं वा सुषुप्तेव परिश्रमात्

L’ayant alors serré contre elle, la reine au corps svelte, comblée d’une joie suprême, ne se connaissait plus elle-même ni rien d’autre, telle une personne endormie d’épuisement.

Verse 88

पुनश्च ऋषभो योगी तयोर्मातृकुमारयोः । विषव्रणयुतं देहं भस्मनैव परामृशत्

Et de nouveau, le yogin Ṛṣabha effleura, avec cette même cendre sacrée, les corps de la mère et de l’enfant, meurtris par le poison.

Verse 89

तौ च तद्भस्मना स्पृष्टौ प्राप्तदिव्यकलेवरौ । देवानां सदृशं रूपं दधतुः कांतिभूषितम्

Touchés par cette cendre, tous deux obtinrent des corps divins, portant une forme semblable à celle des devas, parée de splendeur.

Verse 90

संप्राप्ते त्रिदिवैश्वर्ये यत्सुखं पुण्यकर्मणाम् । तस्माच्छतगुणं प्राप सा राज्ञी सुखमुत्तमम्

Le bonheur que goûtent les auteurs d’œuvres méritoires en obtenant la souveraineté des trois cieux—cent fois au-delà, la reine reçut la béatitude suprême.

Verse 91

तां पादयोर्निपतितामृषभः प्रेमविह्वलः । उत्थाप्याश्वासयामास दुःखैर्मुक्तामुवाच ह

Lorsqu’elle se jeta à ses pieds, Ṛṣabha, bouleversé d’affection, la releva et la réconforta; délivrée de chagrin, elle fut alors adressée par lui.

Verse 92

अयि वत्से महाराज्ञि जीवत्वं शाश्वतीः समाः । यावज्जीवसि लोकेस्मिन्न तावत्प्राप्स्यसे जराम्

«Ô enfant chérie, ô grande reine, vis durant des années impérissables. Tant que tu demeureras en ce monde, la vieillesse ne t’atteindra point.»

Verse 93

एष ते तनयः साध्वि भद्रायुरिति नामतः । ख्यातिं यास्यति लोकेषु निजं राज्यमवाप्स्यति

Ô dame vertueuse, voici ton fils ; son nom est Bhadrāyu. Il acquerra la renommée dans les mondes et recouvrera son royaume légitime.

Verse 94

अस्य वैश्यस्य सदने तावत्तिष्ठ शुचिस्मिते । यावदेष कुमारस्ते प्राप्तविद्यो भविष्यति

Ô dame au sourire pur, demeure quelque temps dans la maison de ce marchand, jusqu’à ce que ton enfant soit pleinement formé au savoir.

Verse 95

सूत उवाच । इति तामृषभो योगी तं च राजकुमारकम् । संजीव्य भस्मवीर्येण ययौ देशान्यथेप्सितान्

Sūta dit : Ayant ainsi parlé, le yogin Ṛṣabha ranima ce jeune prince par la puissance de la cendre sacrée, puis s’en alla vers les contrées qu’il désirait.