
Le chapitre 130 s’ouvre sur un échange où les Ṛṣi interrogent Sūta au sujet du cadre familial de Yājñavalkya : il y est nommé ses deux épouses, Maitreyī et Kātyāyanī, et l’on présente deux tīrtha/kunda dont le bain est dit procurer des fruits auspicious. Le propos se tourne ensuite vers le saptnī-duḥkha de Kātyāyanī, la détresse née de la rivalité entre coépouses, lorsqu’elle voit l’attachement de Yājñavalkya pour Maitreyī. Sa peine est décrite par ses gestes : elle renonce au bain, à la nourriture et au rire. Cherchant un remède, elle prend Śāṇḍilī pour modèle d’harmonie conjugale et sollicite un upadeśa confidentiel afin de susciter chez l’époux affection et respect. Śāṇḍilī raconte son origine à Kurukṣetra et rapporte l’enseignement de Nārada : à Hāṭakeśvara-kṣetra, Devī Gaurī est associée au culte des pañcapinḍa, à accomplir avec une śraddhā constante pendant un an, avec une observance particulière au jour de tṛtīyā. Le chapitre insère aussi une explication théologique, par un dialogue entre Devī et Deva, au sujet de Gaṅgā sur la tête de Śiva, comme justification cosmico-éthique du maintien du monde (pluie, agriculture, yajña et équilibre cosmique). Il unit ainsi éthique sociale, vœu rituel et raison cosmologique dans un enseignement centré sur le tīrtha.
Verse 1
ऋषय ऊचुः । याज्ञवल्क्यसुतः सूत यस्त्वया परिकीर्तितः । कतमा तस्य माताभूत्सर्वं नो ब्रूहि विस्तरात्
Les sages dirent : « Ô Sūta, le fils de Yājñavalkya que tu as mentionné, qui fut sa mère ? Dis-nous tout en détail. »
Verse 2
सूत उवाच । तस्य भार्याद्वयं श्रेष्ठमासीत्सर्वगुणान्वितम् । एका गुणवती तस्य मैत्रेयीति प्रकीर्तिता
Sūta dit : « Il avait deux épouses excellentes, pourvues de toutes les vertus. L’une, femme de haute conduite, était renommée sous le nom de Maitreyī. »
Verse 3
ज्येष्ठा चान्याथ कल्याणी ख्याता कात्यायनीति च । यस्याः कात्यायनः पुत्रो वेदार्थानां प्रजल्पकः
Et l’autre, l’aînée, l’auspicieuse, était connue sous le nom de Kātyāyanī : celle dont le fils, Kātyāyana, exposait avec éloquence les sens des Veda.
Verse 4
ताभ्यां कुण्डद्वयं तत्र संतिष्ठति सुशोभनम् । यत्र स्नाता नरा यांति लोकांस्तांश्च महोदयान्
De ces deux femmes subsiste là un splendide couple d’étangs sacrés. Ceux qui s’y baignent gagnent ces mondes de grande prospérité et d’élévation sublime.
Verse 5
कात्यायन्याश्च तीर्थस्य शांडिल्यास्तीर्थमुत्तमम् । पतिव्रतात्वयुक्तायास्तथान्यत्तत्र संस्थितम्
Et là se trouvent le tīrtha de Kātyāyanī et le tīrtha suprême de Śāṇḍilyā ; de même, un autre lieu sacré y est établi pour celle qui possède le dharma de l’épouse vouée à son mari (pativratā).
Verse 6
यत्र कात्यायनी प्राप्ता शांडिल्या प्रतिबोधिता । वैराग्यं परमं प्राप्ता सपत्नीदुःखदुःखिता
En ce lieu, Kātyāyanī arriva et fut instruite par Śāṇḍilyā. Accablée par la peine née d’une coépouse, elle atteignit le vairāgya suprême, le plus haut détachement.
Verse 8
तत्र या कुरुते स्नानं तृतीयायां समाहिता । नारी मार्गसिते पक्षे सा सौभाग्यवती भवेत् । अथ दौर्भाग्यसंपन्ना काणा वृद्धाऽथ वामना । अभीष्टा जायते सा च तत्प्रभावाद्द्विजोत्तमाः
Ô le meilleur des deux-fois-nés ! La femme qui, l’esprit concentré, se baigne en ce lieu au troisième jour lunaire (tṛtīyā), durant la quinzaine claire de Mārgaśīrṣa, devient heureuse et comblée de prospérité conjugale et terrestre. Même accablée de malchance—borgne, âgée ou de petite taille—par la puissance de ce tīrtha sacré, elle devient telle qu’on la souhaite.
Verse 9
ऋषय ऊचुः । कीदृक्सपत्निजं दुःखं कात्यायन्या उपस्थितम् । उपदेशः कथं लब्धः शांडिल्याः सूत कीदृशः
Les sages dirent : «Quelle sorte de chagrin, né d’une coépouse (sapatnī), s’abattit sur Kātyāyanī ? Et l’enseignement de Śāṇḍilyā—ô Sūta—comment fut-il obtenu, et de quelle nature était-il ?»
Verse 10
कात्यायन्या समाचक्ष्व कौतुकं नो व्यवस्थितम् । सामान्यो भविता नैष उपदेशस्तयेरितः
«Expose-nous l’affaire de Kātyāyanī ; notre curiosité est désormais bien arrêtée. Cet enseignement qu’elle a prononcé ne saurait être ordinaire, mais d’une haute portée.»
Verse 11
सूत उवाच । मैत्रेय्या सह संसक्तं याज्ञवल्क्यं विलोक्य सा । कात्यायनी सुदुःखार्ता संजाता चेर्ष्यया ततः
Sūta dit : Voyant Yājñavalkya étroitement attaché à Maitreyī, Kātyāyanī fut saisie d’une peine très profonde, et alors la jalousie (īrṣyā) s’éleva en elle.
Verse 12
सा न स्नाति न भुंक्ते च न हास्यं कुरुते क्वचित् । केवलं बाष्पपूर्णाक्षी निःश्वासाढ्या बभूव ह
Elle ne se baignait ni ne mangeait, et jamais ne riait. Les yeux uniquement emplis de larmes, elle devint lourde de soupirs.
Verse 13
ततः कदाचिदेवाथ फलार्थं निर्गता बहिः । अपश्यच्छांडिलीनाम पतिपार्श्वे व्यवस्थिताम्
Puis, un jour, étant sortie chercher des fruits, elle aperçut une femme nommée Śāṇḍilī, debout auprès de son époux.
Verse 14
कृतांजलिपुटां साध्वी विनयावनता स्थिताम् । सोऽपि तस्या मुखासक्तः सानुरागः प्रसन्नदृक्
Elle—la femme vertueuse—se tenait debout, les mains jointes en añjali, inclinée avec humilité. Et lui aussi, avec un attachement amoureux, gardait les yeux fixés sur son visage, le regard réjoui.
Verse 15
गुणदोषोद्भवां वार्तामापृच्छ्याकथयत्तथा । सा च तौ दंपती दृष्ट्वा संहृष्टावितरेतरम्
Après l’avoir interrogée, il s’entretint avec elle de choses issues des vertus et des défauts. Et elle, voyant ces époux se réjouir l’un de l’autre, remarqua leur joie mutuelle.
Verse 16
चित्ते स्वे चिंतयामास सुधन्येयं तपस्विनी । यस्याः पतिर्मुखासक्तो गुणदोषप्रजल्पकः । सानुरागश्च सुस्निग्धो नान्यां नारीं बिभर्त्ति च
Dans son cœur, elle songea : «Vraiment, cette ascète est bienheureuse : son époux demeure attaché à son visage et s’entretient avec elle des vertus et des défauts ; plein d’amour et d’une tendre douceur, il ne prend aucune autre femme».
Verse 17
एवं संचित्य सा साध्वी भूयोभूयो द्विजोत्तमाः । जगाम स्वाश्रमं पश्चान्निंद्यमाना स्वकं वपुः
Ainsi, y songeant encore et encore, ô le meilleur des deux-fois-nés, cette femme vertueuse retourna ensuite à son propre ermitage, se blâmant elle-même de sa condition.
Verse 18
ततः कदाचिदेकांते स्थितां तां शांडिलीं द्विजाः । बहिर्गते भर्तरि च तस्याः कार्येण केनचित्
Puis, un jour, ô brāhmaṇas, tandis que Śāṇḍilī demeurait en retraite et que son époux était sorti pour quelque affaire, l’occasion se présenta de l’aborder.
Verse 19
कात्यायनी समागम्य ततः पप्रच्छ सादरम् । वद कल्याणि मे कंचिदुपदेशं महोदयम्
Alors Kātyāyanī s’approcha et demanda avec respect : «Ô dame de bon augure, dis‑moi un enseignement qui apporte une grande élévation».
Verse 20
मुखप्रेक्षः सदा भर्त्ता येन स्त्रीणां प्रजायते । नापमानं करोत्येव दुरुक्तवचनैः क्वचित्
L’époux qui, toujours, regarde avec attention et bienveillance devient ainsi cher aux femmes ; et jamais, en aucun temps, il ne les humilie par des paroles dures et malveillantes.
Verse 21
नान्यां संगच्छते नारीं चित्तेनापि कथंचन । अहं भर्तुः कृतैर्दुःखैरतीव परिपीडिता । सपत्नीजैर्विशेषेण तस्मान्मे त्वं प्रकीर्तय
Il ne s’unit à aucune autre femme, pas même en pensée, d’aucune manière. Et pourtant je suis cruellement accablée par les peines causées par mon époux, surtout à cause des épouses rivales ; aussi, ô vénérable, dis‑moi le remède.
Verse 22
यथा ते वशगो भर्त्ता संजातः कामदः सदा । मनसापि न संदध्यान्नारीमेष कथंचन
Afin que ton époux devienne soumis à ta volonté, toujours dispensateur de tes désirs, et qu’il ne se tourne vers aucune autre femme, pas même en pensée, d’aucune manière.
Verse 23
शांडिल्युवाच । शृणु साध्वि प्रवक्ष्यामि तवाहं गुह्यमुत्तमम् । यथा ममाभवद्वश्यो मुखप्रेक्षस्तथा पतिः
Śāṇḍilya dit : Écoute, ô femme vertueuse ; je vais te révéler le secret suprême. Par sa puissance, mon époux devint docile et toujours attentif, le regard fixé sur mon visage ; ainsi ton époux pourra-t-il devenir de même.
Verse 24
मम तातः कुरुक्षेत्रे शांडिल्यो मुनिसत्तमः । वानप्रस्थाश्रमेऽतिष्ठत्पूर्वे वयसि संस्थितः
Mon père—Śāṇḍilya, le meilleur des sages—demeurait à Kurukṣetra, établi dans l’āśrama de vānaprastha, étant entré dans cette phase première de retrait et de discipline.
Verse 25
तत्रैकाहं समुत्पन्ना कन्या तस्य महात्मनः । वृद्धिं गता क्रमेणाथ तस्मिन्नेव तपोवने
Là, je naquis fille de ce grand être ; puis, au fil du temps, je grandis peu à peu, en ce même bois d’austérités.
Verse 26
करोमि तत्र शुश्रूषां होमकाले यथोचिताम् । नीवारादीनि धान्यानि नित्यं चैवानयाम्यहम्
Là, j’accomplissais le service convenable au moment du homa, l’offrande au feu ; et chaque jour j’apportais des grains tels que le nīvāra, le riz sauvage, et d’autres encore.
Verse 27
कस्यचित्त्वथ कालस्य नारदो मुनिसत्तमः । आश्रमे मम तातस्य सुश्रांतः समुपागतः
Puis, à un certain moment, Nārada—le meilleur des sages—arriva à l’ermitage de mon père, las du voyage.
Verse 28
तातादेशात्ततस्तत्र मया स विश्रमः कृतः । पादशौचादिभिः कृत्यैः स्नानाद्यैश्च तथापरैः
Alors, sur l’ordre de mon père, j’organisai son repos en ce lieu, accomplissant les devoirs de service : lui laver les pieds, préparer le bain et d’autres soins semblables.
Verse 29
ततो भुक्तावसानेऽथ निविष्टः मुखसंस्थित । मम मात्रा परिपृष्टो विनयाद्वरवर्णिनि
Puis, le repas achevé, il s’assit, le visage tourné vers eux. Ma mère, avec bienséance, l’interrogea—ô dame au beau teint.
Verse 30
एकेयं कन्यकास्माकं जाते वयसि संस्थिते । संजाता मुनिशार्दूल प्राणेभ्योऽपि गरीयसी
Nous n’avons qu’une fille ; maintenant qu’elle est parvenue à l’âge, elle est devenue—ô tigre parmi les sages—plus chère pour nous que notre propre souffle de vie.
Verse 31
तदस्याः कीर्तय क्षिप्रं सुखोपायं सुखोदयम् । व्रतं वा नियमं वा त्वं होमं वा मन्त्रमेव वा
Aussi, dis-nous vite un moyen aisé qui fasse naître pour elle un bonheur de bon augure—qu’il s’agisse d’un vœu sacré (vrata), d’une discipline (niyama), d’une offrande au feu (homa) ou d’un mantra.
Verse 32
येन चीर्णेन भर्त्ता स्यात्सुसौम्यः सद्गुणान्वितः । प्रियंवदो मुखप्रेक्षः परनारीपराङ्मुखः
En accomplissant cette observance, qu’elle obtienne un époux très doux et beau, pourvu de vertus—à la parole suave, au visage agréable, et détourné des femmes d’autrui.
Verse 33
तस्यास्तद्वचनं श्रुत्वा स मुनिस्तदनंतरम् । चिरं ध्यात्वा वचः प्राह प्रसन्नवदनस्ततः
Ayant entendu ses paroles, le sage muni, après une longue méditation, prit la parole, le visage serein et bienveillant.
Verse 34
हाटकेश्वरजे क्षेत्रे पञ्चपिंडा व्यवस्थिता । गौरी गौर्या स्वयं तत्र स्थापिता परमेश्वरी
Dans le kṣetra sacré de Hāṭakeśvara sont établis cinq piṇḍa ; là, la Déesse Suprême—Gaurī—fut elle-même installée par Gaurī.
Verse 35
तामेषा वत्सरं यावच्छ्रद्धया परया युता । सदा पूजयतु प्रीत्या तृतीयायां विशेषतः
Que cette jeune fille La vénère durant une année entière, animée d’une foi suprême—toujours avec amour, et tout particulièrement au jour de tṛtīyā, le troisième jour lunaire.
Verse 36
ततो वर्षांतमासाद्य संप्राप्स्यति यथोचितम् । भर्त्तारं नात्र संदेहो यादृग्रूपं यथोचितम्
Puis, au terme de l’année, elle obtiendra un époux comme il convient—d’une forme et d’une valeur dignes; il n’y a là aucun doute.
Verse 37
तत्र पूर्वं गता गौरी परित्यज्य महेश्वरम् । गंगेर्ष्यया महाभागे ज्ञात्वा क्षेत्रं सुसिद्धिदम्
Autrefois, Gaurī s’y rendit, laissant Maheśvara en arrière ; par jalousie envers Gaṅgā, ô très fortunée, elle reconnut ce kṣetra comme dispensateur d’accomplissements sublimes.
Verse 38
ततः सा चिंतयामास कां देवीं पूजयाम्यहम् । सौभाग्यार्थं यतोऽन्या मां पूजयंति सुरस्त्रियः
Alors elle réfléchit : «Quelle Déesse dois-je adorer pour l’heureux augure de l’union conjugale, puisque d’autres femmes divines m’adorent, moi ?»
Verse 39
तस्मादहं प्रभक्त्याढ्या स्वयमात्मानमेव च । आत्मनैव कृतोत्साहा पूजयिष्यामि सिद्धये
Ainsi, comblée de bhakti, j’adorerai mon propre Soi ; par moi-même j’éveillerai mon élan, afin d’obtenir l’accomplissement.
Verse 40
ततः प्राणाग्निहोत्रोत्थैर्मंत्रैराथर्वणैः शुभैः । मृत्पिंडान्पंच संयोज्य ह्येकस्थाने समाहिता
Puis, par d’heureux mantras atharvaniques issus du rite du prāṇāgnihotra, la Déesse, parfaitement recueillie, joignit cinq mottes d’argile et les rassembla en un seul lieu.
Verse 41
पृथ्वीमपश्च तेजश्च वायुमाकाशमेव च । तेषु संयोजयामास मृत्पिंडेषु निधाय सा
Elle y plaça ensuite la terre, l’eau, le feu, le vent et aussi l’éther ; et, les déposant dans les mottes d’argile, elle unit ainsi les cinq éléments.
Verse 42
महद्भूतानि चैतानि पञ्च देवी यतव्रता । ततः संपूजयामास पुष्पधूपानुलेपनैः
Ces cinq-là étaient les grands éléments ; et la Déesse, inébranlable dans son vœu, les adora pleinement avec des fleurs, de l’encens et des onguents parfumés.
Verse 43
अथ तां तत्र विज्ञाय तपःस्थां गिरजां भवः । तन्मंत्राकृष्टचित्तश्च सत्वरं समुपागतः
Alors Bhava (Śiva), reconnaissant là Girijā demeurant dans l’austérité, et l’esprit attiré par ses mantras, accourut promptement en ce lieu.
Verse 44
प्रोवाच च प्रहृष्टात्मा कस्मात्त्वमिह चागता । मां मुक्त्वा दोषनिर्मुक्तं मुखप्रेक्षं सदा रतम्
Le cœur en joie, il dit : «Pourquoi es-tu venue ici, me laissant—moi, sans faute—qui me délecte sans cesse à contempler ton visage ?»
Verse 45
तस्मादागच्छ कैलासं वृषारूढा मया सह । अथवा कारणं ब्रूहि यदि दोषोऽस्ति मे क्वचित्
«Viens donc avec moi au Kailāsa, assise sur le taureau; ou bien dis-moi la raison—s’il se trouve en moi quelque faute, où que ce soit.»
Verse 46
देव्युवाच । त्वं मूर्ध्ना जाह्नवीं धत्से मूर्तां पदजलात्मिकाम् । तस्मान्नाहं गमिष्यामि मंदिरं ते कथंचन
La Déesse dit : «Tu portes sur ta tête Jāhnavī (Gaṅgā), incarnée comme l’eau issue des pieds du Seigneur. C’est pourquoi je n’irai point à ta demeure—en aucune manière.»
Verse 47
यावन्न त्यजसि व्यक्तं मम सापत्न्यतां गताम् । तथा नित्यं प्रणामं त्वं करोषि वृषभध्वज
«Tant que tu n’abandonnes pas clairement ce qui est devenu pour moi une co-épouse (rivalité), et tant que chaque jour tu offres tes hommages, ô Seigneur au taureau pour étendard…»
Verse 48
प्रत्यक्षमपि मे नित्यं संध्यायाश्च न लज्जसे । तस्मादेतत्परित्यज्य कर्म लज्जाकरं परम्
Même en ma présence chaque jour, et même au temps du culte du crépuscule, tu n’éprouves aucune honte. C’est pourquoi renonce à cet acte — un forfait qui engendre une honte suprême.
Verse 49
आकारयसि मां देव तत्स्याद्यदि मतं मम । अन्यथाहं न यास्यामि तव हर्म्ये कथंचन । एतच्छ्रुत्वा यदिष्टं ते कुरुष्व वृषभध्वज
Ô Dieu, si mon avis doit prévaloir, ordonne qu’il en soit ainsi. Sinon, je n’irai en aucune façon dans ton palais. Après avoir entendu cela, fais ce qui te plaît, ô Seigneur au drapeau du Taureau (Vṛṣabhadhvaja).
Verse 50
देव उवाच नाहं सौख्येन तां गंगां धारयामि सुरेश्वरि
Le Deva dit : « Ô reine des dieux (Sureśvarī), je ne porte pas cette Gaṅgā avec aisance ni confort. »
Verse 51
भगीरथेन भूपेन प्रार्थितो ज्ञाति कारणात् । दिव्यं वर्षसहस्रं तु तपस्तप्त्वा सुदारुणम्
Supplié par le roi Bhagīratha pour la cause de ses ancêtres, il accomplit une austérité farouche durant mille années divines.
Verse 52
येन नो याति पातालं गंगा स्वर्गपरिच्युता । तस्मात्त्वं देव मद्वाक्यात्स्वमूर्ध्ना वह जाह्नवीम्
Afin que la Gaṅgā —tombée du ciel— ne s’abîme pas dans le monde souterrain (Pātāla), ainsi, ô Deva, à ma prière, porte Jāhnavī sur ta propre tête.
Verse 53
मया तस्य प्रतिज्ञातं धारयिष्याम्यसंशयम् । आकाशाज्जाह्नवीवेगं पतंतं धरणीतले
Je lui ai promis : «Sans aucun doute, je la porterai»—l’élan impétueux de Jāhnavī (Gaṅgā) tombant du ciel sur la surface de la terre.
Verse 54
नो चेद्व्रजेत पातालं यदत्र विषयेस्थिम् । ततोऽहं संप्रवक्ष्यामि तदिहैकमनाः शृणु
Si elle ne descendait pas à Pātāla et ne demeurait pas dans ce domaine, alors je l’exposerai—écoute ici d’un esprit recueilli en un seul point.
Verse 55
एषा गंगा वरारोहे मम मूर्ध्नो विनिर्गता । हिमवंतं नगं भित्त्वा द्विधा जाता ततः परम्
«Cette Gaṅgā, ô toi aux hanches gracieuses, a jailli de ma tête ; puis, fendant la montagne Himavat, elle devint ensuite deux courants.»
Verse 56
ततः सिंध्वभिधाना सा पश्चिमं सागरं गता । शतानि नव संगृह्य नदीनां परमेश्वरि
«Puis, un courant nommé Sindhu gagna l’océan de l’Ouest, rassemblant neuf cents rivières, ô Déesse souveraine.»
Verse 57
तथा गंगाभिधाना च सैव प्राक्सागरं गता । तावतीश्च समादाय नदीः पर्वतनन्दिनि
«De même, l’autre courant, nommé Gaṅgā, gagna l’océan de l’Est, emportant un nombre égal de rivières, ô fille de la Montagne.»
Verse 58
एवमष्टादशैतानि नदीनां पर्वतात्मजे । शतानि सागरे यांति तेन नित्यं स तिष्ठति
Ainsi, ô fille née de la montagne, ces mille huit cents rivières se jettent dans l’océan ; c’est pourquoi l’océan demeure à jamais comblé.
Verse 59
सततं शोष्यमाणोऽपि वाडवेन दिवानिशम् । समुद्रसलिलं मेघाः समादाय ततः परम्
Bien qu’il soit sans cesse asséché jour et nuit par le feu sous-marin (Vāḍava), les nuées puisent les eaux de l’océan, et ensuite…
Verse 60
मर्त्यलोके प्रवर्षंति ततः सस्यं प्रजायते । सस्येन जीवते लोकः प्रभवन्ति मखास्तथा । मखांशेन सुराः सर्वे तृप्तिं यांति ततः परम्
Dans le monde des mortels, la pluie se déverse ; de la pluie naissent les moissons. Par les moissons le monde subsiste, et d’elles naissent aussi les sacrifices. Par leur part dans le sacrifice, tous les dieux obtiennent ensuite la plénitude.
Verse 61
एतस्मात्कारणान्मूर्ध्नि देवि गंगां दधाम्यहम् । न स्नेहात्कामतो नैव जगद्येन प्रवर्तते
C’est pour cette raison même, ô Déesse, que je porte Gaṅgā sur ma tête : non par simple tendresse ni par désir, mais parce que par elle le monde poursuit son ordre.
Verse 62
अथवा सन्त्यजाम्येनां यदि मूर्ध्नः कथंचन । तद्दूरं वेगतो भित्त्वा पृथ्वीं याति रसातलम्
Ou bien, si d’aventure je la relâchais de ma tête, elle, d’un élan terrible, percerait la terre au loin et plongerait jusqu’à Rasātala.
Verse 63
ततः शोषं व्रजेदाशु समुद्रः सरितां पतिः । और्वेण पीयमानोऽत्र ततो वृष्टिर्न जायते । वृष्ट्यभावाज्जगन्नाशः सत्यमेतन्मयोदितम्
Alors l’océan—seigneur des fleuves—se dessécherait promptement, bu ici par le feu d’Auruva; et dès lors la pluie ne naîtrait plus. De l’absence de pluie vient la ruine du monde—telle est la vérité que je proclame.
Verse 64
एवं गंगाकृते प्रोक्तं मया तव सुरेश्वरि । शृणु सन्ध्याकृतेऽन्यच्च येन तां प्रणमाम्यहम्
Ainsi, ô Suresvarī, Reine des dieux, je t’ai exposé la raison concernant Gaṅgā. Écoute maintenant une autre raison liée à Sandhyā, par laquelle je m’incline devant elle.