Adhyaya 59
Mahesvara KhandaKaumarika KhandaAdhyaya 59

Adhyaya 59

Le chapitre s’ouvre sur les questions de Śaunaka à Sūta au sujet d’une sainteté miraculeuse évoquée plus tôt, ainsi que des identités et accomplissements liés au contexte du « Siddhaliṅga », désireux de comprendre comment la réussite s’obtient par la grâce. Sūta (Ugraśravas) répond qu’il rapportera une tradition entendue de Dvaipāyana (Vyāsa). Le récit se transporte dans le cadre épique : après l’installation des Pāṇḍava à Indraprastha, ils conversent en assemblée lorsque Ghaṭotkaca arrive. Les frères et Vāsudeva l’accueillent ; Yudhiṣṭhira s’enquiert de son bien-être, de son gouvernement et de l’état de sa mère. Ghaṭotkaca déclare qu’il maintient l’ordre et suit l’injonction maternelle de vouer une dévotion aux Pitṛs (ancêtres), afin de préserver l’honneur de la lignée. Yudhiṣṭhira consulte ensuite Kṛṣṇa au sujet d’un mariage convenable pour Ghaṭotkaca. Kṛṣṇa décrit une future épouse redoutable à Prāgjyotiṣapura : la fille du daitya Mura (associé à Naraka). Il rappelle un ancien conflit où la déesse Kāmakhyā intervint, ordonnant qu’on ne la tue pas, lui accordant des dons guerriers et révélant une alliance prédestinée : elle deviendra l’épouse de Ghaṭotkaca. La condition de la jeune femme est énoncée : elle épousera celui qui la vaincra dans un défi, et nombre de prétendants y ont péri. Un débat s’ensuit : Yudhiṣṭhira craint le danger, Bhīma exalte la vaillance kṣatriya et la nécessité d’accomplir des actes difficiles, Arjuna soutient la prophétie divine, et Kṛṣṇa approuve en pressant d’agir sans tarder. Ghaṭotkaca accepte la mission avec humilité, résolu à sauvegarder l’honneur des ancêtres et de la famille ; Kṛṣṇa le bénit d’un appui stratégique, et le chapitre s’achève sur son départ par la voie céleste vers Prāgjyotiṣa.

Shlokas

Verse 1

शौनक उवाच । अत्यद्भुतमिदं सूत गुप्तक्षेत्रस्य पावनम् । महन्माहात्म्यमतुलं कीर्तितं हर्षवर्धनम्

Śaunaka dit : C’est prodigieusement merveilleux, ô Sūta, la grandeur purificatrice de Guptakṣetra. Un vaste māhātmya, sans égal, a été proclamé, accroissant la joie.

Verse 2

पुनर्यत्सिद्धलिंगस्य पूर्वं माहात्म्यकीर्तने । इत्युक्तं यत्प्रसादेन सिद्धमातुस्तु सेत्स्यति

Et encore—ce qui fut dit auparavant lors de la proclamation du māhātmya du Siddhaliṅga : que, par la grâce de Celui-là, la Siddhamātā (la Mère vénérable) atteindra assurément l’accomplissement.

Verse 3

विजयोनाम पुण्यात्मा साहाय्याच्चंडिलस्य च । को न्वसौ चंडिलोनाम विजयोनाम कस्तथा

Vijaya, à l’âme méritante, devint l’auxiliaire de Caṇḍila. Qui donc est ce Caṇḍila, et qui est ce Vijaya à l’âme droite, devenu son aide ?

Verse 4

कथं च प्राप्तवान्सिद्धिं सिद्धमातुः प्रसादतः । एतदाचक्ष्व तत्त्वेन श्रोतुं कौतूहलं हि नः

Et comment obtint-il l’accomplissement spirituel par la grâce de Siddhamātā ? Dis-le-nous en toute vérité, car nous brûlons d’en entendre le récit.

Verse 5

सतां चरित्रश्रवणे कौतुकं कस्य नो भवेत् । उग्रश्रवा उवाच । साधु पृष्टमिदं विप्रा दूरांतरितमप्युत

Qui ne serait pas saisi d’ardeur en entendant les vies des vertueux ? Ugraśravā dit : Belle question, ô brāhmanes, bien que l’affaire remonte à un passé lointain.

Verse 6

श्रुता द्वैपायनमुखात्कथां वक्ष्यामि चात्र वः । पुरा द्रुपदराजस्य पुत्रीमासाद्य पांडवाः

Je vais vous rapporter ici un récit que j’ai entendu de la bouche même de Dvaipāyana. Jadis, les Pāṇḍava obtinrent la fille du roi Drupada.

Verse 7

धृतराष्ट्रमते पश्चादिंद्रप्रस्थं न्यवेशयन् । रक्षिता वासुदेवेन कदाचित्तत्र पांडवाः

Plus tard, selon la décision de Dhṛtarāṣṭra, ils s’établirent à Indraprastha. Là, en une certaine occasion, les Pāṇḍava furent protégés par Vāsudeva.

Verse 8

उपविष्टाः सभामध्ये कथाश्चक्रुः पृथग्विधाः । देवर्षिपितृभूतानां राज्ञां चापि प्रकीर्तने

Assis au milieu de la salle d’assemblée, ils tinrent maints entretiens, célébrant les hauts faits des sages divins, des ancêtres, des êtres subtils et aussi des rois.

Verse 9

क्रियमाणेऽथ तत्रागाद्भीमपुत्रो घटोत्कचः । तं दृष्ट्वा भ्रातरः पंच वासुदेवश्च वीर्यवान्

Tandis que cela se déroulait, Ghaṭotkaca, fils de Bhīma, arriva en ce lieu. À sa vue, les cinq frères—ainsi que le vaillant Vāsudeva—se levèrent par égard.

Verse 10

उत्थाय सहसा पीठादालिलिंगुर्मुदा युताः । स च तान्प्रणतः प्रह्वो ववंदे भीमनंदनः

Ils se levèrent aussitôt de leurs sièges et l’embrassèrent avec joie. Et le fils de Bhīma, humblement incliné, leur rendit hommage.

Verse 11

साशिषं च ततो राज्ञा स्वोत्संग उपवेशितः । आघ्राय स्नेहतो मूर्ध्नि प्रोक्तश्च जनसंसदि

Alors le roi, le bénissant, le fit asseoir sur ses propres genoux. Avec tendresse il baisa (respira) son front, puis s’adressa à lui devant l’assemblée.

Verse 12

युधिष्ठिर उवाच । कुत आगम्यते पुत्र क्व चायं विहृतस्त्वया । कालः क्वचित्सुखं राज्यं कुरुषे मातुलं तव

Yudhiṣṭhira dit : « Mon fils, d’où viens-tu, et où as-tu erré ? As-tu goûté quelque temps au repos, et sers-tu dignement le royaume de ton oncle maternel ? »

Verse 13

कश्चिद्देवेषु विप्रेषु गोषु साधुषु सर्वदा । हैडंबे नापकुरुषे प्रियमेतद्धरेश्च नः

Que nul jamais ne fasse de tort aux dieux, aux brāhmaṇas, aux vaches ni aux sādhus. Cela est cher à Haidamba, et cela est cher aussi à notre Seigneur, Dharmarāja.

Verse 14

हेडंबस्य वनं सर्वं तस्य ये सैन्यराक्षसाः । पाल्यमानास्त्वया साधो वर्धंते जनक्षेमकाः

Toute la forêt de Heḍamba, et ces rākṣasas qui servent de troupes—lorsqu’ils sont protégés par toi, ô homme de bien—prospèrent en dispensateurs du bien-être du peuple.

Verse 15

कच्चिन्नंदति ते माता भृशं नः प्रियकारिणी । कन्यैव या पुरा भीमं त्यक्त्वा मानं पतिं श्रिता

Ta mère se réjouit-elle vraiment—elle qui a tant agi pour notre bien—elle qui, jadis encore jeune fille, rejeta Bhīma et choisit un époux digne d’honneur ?

Verse 16

इति पृष्टो धर्मराज्ञा स्मयन्हैडंबिरब्रवीत् । हते तस्मिन्दुराचारे मातुलेऽस्मि नियोजितः

Ainsi questionnée par Dharmarāja, Haidambī répondit en souriant : «Après que cet oncle maternel au mauvais comportement eut été tué, on me confia la charge».

Verse 17

तद्राज्यं शासने स्थाप्य दुष्टान्निघ्नंश्चराम्यहम् । माता कुशलिनी देवी तपो दिव्यमुपाश्रिता

Après avoir établi ce royaume dans une juste gouvernance, je parcours les contrées en domptant les méchants. Ma mère—la noble dame—se porte bien et s’est réfugiée dans l’austérité divine.

Verse 18

मामुवाच सदा पुत्र पितॄणां भक्तिकृद्भव । सोऽहं मातुर्वचः श्रुत्वा मेरुपादात्समागतः

Elle me disait sans cesse : «Mon fils, sois plein de bhakti envers les Pitṛs, les Ancêtres». Ainsi, ayant entendu la parole de ma mère, je suis venu ici depuis le pied du Meru.

Verse 19

प्रणामायैव भवतां भक्तिप्रह्वेण चेतसा । आत्मानं च महत्यर्थे कस्मिंश्चित्तु नियोजितम् । भवद्भिरहमिच्छामि फलं यस्मादिदं महत्

Je me prosterne devant vous, l’esprit courbé par la dévotion. Je désire savoir quel grand fruit naît de ce que vous vous êtes engagés dans une si haute entreprise.

Verse 20

यदाज्ञापालनं पुत्रः पितॄणां सर्वदा चरेत् । अथोर्द्ध्वलोकान्स जयेदिह जायेत कीर्तिमान्

Quand un fils observe sans cesse et accomplit les ordres de ses ancêtres, il conquiert les mondes d’en haut; et ici-bas il vit comblé de renommée.

Verse 21

सूत उवाच । इत्युक्तवंतं तं राजा परिरभ्य पुनःपुनः । उवाच धर्मराट् पुत्रमानंदाश्रुः सगद्गदम्

Sūta dit : Après avoir parlé ainsi, le roi l’embrassa encore et encore. Puis Dharmarāja s’adressa au fils, la voix brisée par la joie et les larmes de béatitude.

Verse 22

त्वमेव नो भक्तिकारी सहायश्चापि वर्तसे

Toi seul accomplis la dévotion en notre nom, et tu demeures aussi notre soutien.

Verse 23

एतदर्थं च हैडंबे पुत्रानिच्छंति साधवः । इहामुत्र तारयंते तादृशाश्चापि पुत्रकाः

C’est pour cette raison même, ô Haiḍamba, que les vertueux désirent des fils : de tels fils deviennent des sauveurs, apportant la délivrance ici-bas comme dans l’au-delà.

Verse 24

अवश्यं यादृशी माता तादृशस्तनयो भवेत् । माता च ते भक्तिमती दृढं नस्त्वं च तादृशः

Assurément, telle est la mère, tel devient le fils. Ta mère est fermement établie dans la dévotion; ainsi, toi aussi, sans doute, tu es de cette même nature.

Verse 25

अहो सुदुष्करं देवी कुरुते मे प्रिया वधूः । या भर्तृश्रियमुल्लंघ्य तप एव समाश्रिता

Hélas ! Mon épouse bien-aimée, cette dame noble, accomplit une chose extrêmement difficile : délaissant l’éclat et les aises de la fortune de son époux, elle ne s’est réfugiée que dans l’austérité.

Verse 26

नूनं कामेन भोगैर्वा कृत्यं वध्वा न मे मनाक् । या पुत्रसुखमन्वीक्ष्य परलोकार्थमाश्रिता

Assurément, mon épouse n’a pas la moindre inclination pour le désir ni pour les plaisirs. Bien qu’elle voie la joie d’avoir un fils, elle a choisi la voie tournée vers le bien de l’au-delà.

Verse 27

दुष्कुलीनापि या भक्ता सूतेऽपत्यं च भक्तिमत् । कुलीनमेव तन्मन्ये ममेदं मतमुत्तमम्

Même si une femme est de basse lignée, si elle est dévouée et enfante une descendance dévouée, je tiens cette famille pour véritablement noble : telle est ma plus haute conviction.

Verse 28

एवं बहूनि वाक्यानि तानि तानि वदन्नृपः । धर्मराजः समाभाष्य केशवं वाक्यमब्रवीत्

Après avoir prononcé bien des paroles de la sorte, le roi Dharmarāja s’adressa à Keśava et reprit la parole.

Verse 29

पुंडरीकाक्ष जानासि यथा भीमादभूदयम् । जातमात्रस्तु यश्चासीद्यौवनस्थो महाबलः

Ô Toi aux yeux de lotus, tu sais comment celui-ci naquit de Bhīma : dès l’instant même de sa naissance, il se tenait déjà dans la jeunesse, pourvu d’une grande puissance.

Verse 30

अष्टानां देवयोनीनां यतो जन्म च यौवनम् । सद्य एव भवेत्तस्मात्सद्योऽस्यासीच्च यौवनम्

Car, parmi les huit matrices divines, la naissance et la jeunesse surgissent aussitôt ; ainsi, pour lui aussi, la jeunesse fut présente sur-le-champ.

Verse 31

तदस्योचितदारार्थे सदा चिंतास्ति कृष्ण मे । उचितं बत हैडंबेः क्व कलत्रं करोम्यहम्

Ainsi, ô Kṛṣṇa, je suis sans cesse soucieux de lui trouver une épouse convenable. En vérité, pour Haiḍamba, où donc obtiendrai-je une fiancée digne de lui ?

Verse 32

तद्भवान्कृष्णसर्वज्ञ त्रिलोकीमपि वेत्सि च । हैडंबेरुचिता दारान्वक्तुमर्हसि यादव

C’est pourquoi, ô Kṛṣṇa, l’Omniscient qui connaît même les trois mondes, ô Yādava, daigne me dire quelles épouses conviendraient à Haiḍamba.

Verse 33

सूत उवाच । एवमुक्तो धर्मराज्ञा क्षणं ध्यात्वा जनार्दनः । धर्मराजमिदं वाक्यं पदांतरितमब्रवीत्

Sūta dit : Ainsi interpellé par Dharmarāja, Janārdana réfléchit un instant, puis répondit à Dharmarāja par des paroles mûrement pesées.

Verse 34

अस्ति राजन्प्रवक्ष्यामि दारानस्योचितां शुभाम् । सांप्रतं संस्थिता रम्ये प्राग्ज्योतिषपुरे वरे

Ô Roi, je vais te l’énoncer : il existe pour lui une épouse de bon augure, digne et convenable. À présent, elle demeure dans la cité de Prāgjyotiṣa, belle et excellente.

Verse 35

सा च पुत्री मुरोः पार्थ दैत्यस्याद्भुतकर्मणः । योऽसौ नरकदैत्यस्य प्राणतुल्यः सखाऽभवत्

Et elle est la fille de Mura, ô Pārtha, de ce Dānava aux actes prodigieux, qui devint l’ami aussi cher que la vie du démon Naraka.

Verse 36

स च मे निहतो घोरः पाशदुर्गसमन्वितः । नरकश्च दुराचारस्त्वमेतद्वेत्सि सर्वशः

Cet être terrible fut mis à mort par moi, bien qu’il fût muni de liens et de forteresses; et Naraka aussi était un fauteur de mal—tu sais tout cela parfaitement.

Verse 37

ततो हते मुरौ दैत्ये मया तस्य सुताव्रजत् । योद्धुं मामतिवीर्यत्वाद्घोरा कामकटंकटा

Après que j’eus tué le démon Mura, sa fille s’avança pour me combattre, tant sa vaillance était hors du commun : la terrible Kāmakaṭaṅkaṭā.

Verse 38

तां ततोऽहं महायुद्धे खड्गखेटकधारिणीम् । अयोधयं महाबाणैः सुशार्ङ्गधनुषश्च्युतैः

Alors, dans cette grande bataille, je la combattis—elle qui portait épée et bouclier—au moyen de puissantes flèches décochées de mon excellent arc Śārṅga.

Verse 39

खड्गेन चिच्छेद बाणान्मम सा च मुरोः सुता । समागम्य च खड्गेन गरुडं मूर्ध्न्यताडयत्

La fille de Mura trancha mes flèches de son épée ; s'approchant, elle frappa Garuḍa à la tête avec cette arme.

Verse 40

स च मोहसमाविष्टो गरुडोऽभूदचेतनः । ततस्तस्या वधार्थाय मया चक्रं समुद्यतम्

Garuḍa, submergé par l'illusion, perdit connaissance. Alors, pour l'occire, je levai mon disque.

Verse 41

चक्रं समुद्यतं दृष्ट्वा मया तस्मिन्रणाजिरे । कामाख्या नाम मां देवी पुरः स्थित्वा वचोऽब्रवीत्

Me voyant lever le disque sur ce champ de bataille, la Déesse nommée Kāmākhyā se dressa devant moi et prononça ces mots.

Verse 42

नैनां हंतुं भवानर्हो रक्षैतां पुरुषोत्तम । अजेयत्वं मया ह्यस्या दत्तं खड्गं च खेटकम्

« Tu ne dois pas la tuer, ô Puruṣottama ; protège-la. Car je lui ai accordé l'invincibilité, ainsi qu'une épée et un bouclier. »

Verse 43

बुद्धिरप्रतिमा चापि शक्तिश्च परमा रणे । ततस्त्वया त्रिरात्रेऽपि न जितासीन्मुरोः सुता

« Son intelligence est sans pareille et sa puissance au combat est suprême. C'est pourquoi, même en trois nuits, tu n'as pu vaincre la fille de Mura. »

Verse 44

एवमुक्ते तदा देवीं वचनं चाहमब्रवम् । अयमेष निवृत्तोऽस्मि वारयैनां च त्वं शुभे

Lorsqu’elle eut parlé ainsi, je m’adressai alors à la Déesse : «Me voici, je me retire du combat. Ô Bienheureuse, toi aussi, retiens-la.»

Verse 45

ततश्चालिंग्य तां भक्तां कामाख्या वाक्यमब्रवीत् । भद्रे रणान्निवर्तस्व नायं हंतुं कथंचन

Alors Kāmakhyā étreignit cette femme dévote et dit : «Ô noble dame, détourne-toi du champ de bataille. Celui-ci ne peut être tué d’aucune manière.»

Verse 46

शक्यः केनापि समरे माधवो रणदुर्जयः । नाभूदस्ति भविष्यो वा य एनं संयुगे जयेत्

Mādhava, invincible à la guerre, ne peut être vaincu par quiconque au combat. Il n’y eut, il n’est, et il n’y aura personne qui puisse le vaincre dans la mêlée.

Verse 47

अपि वा त्र्यंबकः पुत्रि नैनं शक्तः कुतोऽन्यकः । तस्मादेनं नमस्कृत्य भाविनं श्वशुरं शुभे

Même Tryambaka (Śiva) lui-même, ô ma fille, n’est pas capable de le dompter — que dire d’un autre ? C’est pourquoi, ô Bienheureuse, rends-lui hommage en te prosternant : il sera ton futur beau-père.

Verse 48

रणादस्मान्निवर्तस्व तवोचितमिदं स्फुटम् । अस्य भ्रातुर्हि भीमस्य स्नुषा त्वं च भविष्यसि

Détourne-toi de cette bataille : c’est là, clairement, ce qui te sied. Car tu deviendras la belle-fille de son frère, Bhīma.

Verse 49

तस्मात्त्वं श्वशुरं भद्रे सम्मानय जनार्दनम् । न च शोकस्त्वया कार्यः पितरं प्रति पंडिते

Ainsi donc, ô noble dame, honore Janārdana comme ton beau-père, tel un père. Et toi, ô sage, ne t’abandonne pas au chagrin à cause de ton père.

Verse 50

जातस्य हि ध्रुवो मृत्युर्ध्रुव जन्म मृतस्य च । बहवश्चाऽस्य वेत्तारो वद केनापि वार्यते

Pour celui qui est né, la mort est certaine; et pour celui qui est mort, la naissance à nouveau est certaine aussi. Beaucoup connaissent cette vérité : dis-moi, par qui pourrait-elle être empêchée ?

Verse 51

ऋषींश्च देवांश्च महासुरांश्च त्रैविद्यविद्यान्पुरुषान्नृपांश्च । कान्मृत्युरेको न पतेत काले परावरज्ञोऽत्र न मुह्यते क्वचित्

Sages ṛṣi, dieux, grands asura, maîtres de la triple science védique, hommes et rois : lorsque l’heure arrive, sur qui la Mort unique ne s’abat-elle pas ? Celui qui connaît le supérieur et l’inférieur, l’ordre véritable, n’est jamais abusé en ce monde.

Verse 52

श्लाघ्य एव हि ते मृत्युः पितुरस्माज्जनार्दृनात् । सर्वपातकनिर्मुक्तो गतोऽसौ धाम वैष्णवम्

Oui, la mort de ton père par la main de ce Janārdana est digne d’éloge : délivré de toute faute, il est allé à la demeure vaiṣṇava.

Verse 53

एवं कामाख्यया प्रोक्ता सा च कामकटंकटा । त्यक्त्वा क्रोधं च संवृत्य गात्राणि प्रणता च माम्

Ainsi, lorsque je l’eus interpellée du nom de « Kāmākhyā », elle—Kāmakaṭaṃkaṭā—abandonna sa colère, se recueillit, maîtrisa ses membres et se prosterna devant moi avec révérence.

Verse 54

तामहं साशिषं चापि प्रावोचं भरतर्षभ । अस्मिन्नेव पुरे तिष्ठ भगदत्तप्रपूजिता

Ô taureau parmi les Bhārata, je lui adressai alors des bénédictions et je lui dis : « Demeure dans cette même cité, honorée par le culte de Bhagadatta. »

Verse 55

मया देव्या पृथिव्या च भगदत्तः कृतो नृपः । स ते पूजां बहुविधां करिष्यति स्वसुर्यथा

Par moi, avec la Déesse Terre, Bhagadatta fut établi roi. Il t’offrira des cultes multiples, comme on honore son propre beau-père.

Verse 56

वसंती चात्र तं वीरं हैडिंबं पतिमाप्स्यसि । एवमाश्वास्य तां देवीं मौर्वीं चाहं व्यसर्जयम्

« En demeurant ici, tu obtiendras pour époux ce héros, Haïḍimba. » L’ayant ainsi rassurée, cette déesse—Maurvī—je la congédiai.

Verse 57

सा स्थिता च पुरे तत्र गतोऽहं शक्रसद्म च । ततो द्वारवतीं प्राप्य त्वया सह समागतः

Elle demeura dans cette cité, et moi je gagnai la demeure de Śakra. Puis, parvenu à Dvāravatī, je te rencontrai.

Verse 58

एवमेषोचिता दारा हैडंबेर्विद्यते शुभा । कामाख्ये च रणे घोरा या विद्युदिव भासते

Ainsi, cette femme de bon augure devint l’épouse digne de Haïḍimba—terrible dans l’effroyable bataille de Kāmākhyā, éclatante comme l’éclair.

Verse 59

न च रूपं वर्णितं मे श्वशुरस्योचितं यतः । साधोर्हि नैतदुचितं सर्वस्त्रीणां प्रवर्णनम्

Je n’ai pas décrit sa beauté, car un tel regard sied plutôt à un beau-père ; en vérité, pour un homme vertueux, il n’est pas convenable de dépeindre en détail les formes de toutes les femmes.

Verse 60

पुनरेकश्च समयः कृतस्तं शृणु यस्तया । यो मां निरुत्तरां प्रश्ने कृत्वैव विजयेत्पुमान्

Écoute encore une autre condition qu’elle établit : l’homme qui me vaincra en me laissant sans parole par une question, celui-là sera victorieux.

Verse 61

यो मे प्रतिबलश्चापि स मे भर्ता भविष्यति । एवं च समयं श्रुत्वा बहवो दैत्यराक्षसाः

«Celui qui m’égale en force, celui-là sera mon époux.» Ayant entendu cette condition, de nombreux Dānavas et Rākṣasas s’avancèrent.

Verse 62

तस्या जयार्थमगमंस्तेऽपि जित्वा हतास्तया । यो य एनां गतः पूर्वं न स भूयो न्यवर्तत

Ils partirent pour remporter la victoire sur elle ; mais, même après avoir vaincu d’autres, ils furent mis à mort par elle. Quiconque s’était approché d’elle auparavant ne revint plus.

Verse 63

वह्नेरिव प्रभां दीप्तां पतंगानां समुच्चयः । एवमेतादृशीं मौर्वीं जेतुमुत्सहते यदि

Comme un essaim de papillons de nuit qui prétendrait vaincre l’éclat brûlant du feu, ainsi est l’audace de qui pense pouvoir triompher de cette redoutable Maurvī.

Verse 64

घटोत्कचो महावीर्यो भार्यास्य नियतं भवेत्

Ghaṭotkaca, héros d’une grande vaillance, deviendrait assurément son époux.

Verse 65

युधिष्ठिर उवाच । अलं सर्वगुणैस्तस्या यस्यास्त्वेको गुणो महान् । क्रियते किं हि क्षीरेण यदि तद्विषमिश्रितम्

Yudhiṣṭhira dit : «À quoi servent en elle de nombreuses vertus, si un seul défaut est immense ? Que peut faire le lait s’il est mêlé de poison ?»

Verse 66

प्राणाधिकं भैमसेनिं कथं केवलसाहसात् । क्षिपेयं तव वाक्यानां शुद्धानां चाथ कोविदम्

Comment pourrais-je, par une audace irréfléchie, rejeter Bhīmasena, plus cher que la vie ? Et comment pourrais-je écarter tes paroles, pures et pleines de sagesse ?

Verse 67

अन्या अपि स्त्रियः संति देशे देशे जनार्दन । बह्व्यस्तासां वरां कांचिद्योषितं वक्तुमर्हसि

Ô Janārdana, en bien des contrées il existe d’autres femmes. Parmi elles, il te sied de nommer quelque jeune fille d’exception.

Verse 68

भीम उवाच । सम्यगुक्तं केशवेन वाक्यं बह्वर्थमुत्तमम् । राज्ञा पुनः स्नेहवशाद्यदुक्तं तन्न भाति मे

Bhīma dit : «Keśava a parlé avec justesse ; ses paroles sont excellentes et riches de sens. Mais ce que le roi a dit par attachement ne me plaît point.»

Verse 69

कार्ये दुःसाध्य एव स्यात्क्षत्रियस्य पराक्रमः । करींद्रस्येव यूथेषु गजानां न मृगेषु च

La vaillance d’un kṣatriya doit se porter vers les œuvres difficiles à accomplir—tel un éléphant seigneurial parmi les troupeaux d’éléphants, et non parmi les cerfs.

Verse 70

आत्मा प्रख्यातिमानेयः सर्वथा वीरपुंगवैः । सा च ख्यातिः कथं जायेद्दुःसाध्यकरणादृते

Par tous les héros nobles, il faut honorer son propre être par une renommée véritable. Et comment cette renommée naîtrait-elle sans accomplir ce qui est difficile ?

Verse 71

न ह्यात्मवशगं पार्थ हैडंबेरस्य रक्षणम् । येन दत्तस्त्वयं धात्रा स एनं पालयिष्यति

Ô Pārtha, la protection de Haiḍaṃbera n’est pas sous la seule maîtrise de l’homme. Celui qui te l’a accordé—Dhātṛ, l’Ordonnateur—le protégera.

Verse 72

सर्वथोच्चपदारोहे यत्नः कार्यो विजानता । तन्न सिध्यति चेद्दैवान्नासौ दोषो विजानतः

En visant la plus haute condition, l’homme clairvoyant doit déployer tous ses efforts. Si cela n’aboutit pas par le jeu du destin, le sage n’en porte pas la faute.

Verse 73

यथा देवव्रतस्त्वेको जह्रे काशिसुताः पुरा । तथैक एव हैडंबिर्मौर्वीं प्राप्नोतु मा चिरम्

De même que Devavrata, à lui seul, enleva jadis les filles du roi de Kāśī, ainsi que Haiḍambi, seul, obtienne promptement Maurvī, sans tarder.

Verse 74

अर्जुन उवाच । केवलं पौरुषपरं भीमेनोक्तमिदं वचः । अबलं दैवहेतुत्वात्प्रबलं प्रतिभाति मे

Arjuna dit : « Cette parole prononcée par Bhīma ne repose que sur l’effort humain ; pourtant, puisque le destin en est la cause, ce qui paraît faible m’apparaît puissant. »

Verse 75

न मृषा हि वचो ब्रूते कामाख्या या पुराऽब्रवीत् । भीमसेनसुतः पाणिं तव भद्रे ग्रहीष्यति

«Kāmākhyā ne profère point de mensonge — elle qui jadis déclara : “Ô noble dame, le fils de Bhīmasena prendra ta main en mariage.”»

Verse 76

अनेन हेतुना यातु शीघ्रं तत्र घटोत्कचः । इति मे रोचते कृष्ण तव किं ब्रूहि रोचते

«Pour cette raison, que Ghaṭotkaca s’y rende sans délai. Cela me plaît, ô Kṛṣṇa ; dis-moi, qu’est-ce qui te plaît à toi ?»

Verse 77

कृष्ण उवाच । रोचते मे वचस्तुभ्यं भीमस्य च महात्मनः । न हि तुल्यो भैमसेनेर्बुद्धौ वीर्ये च कश्चन

Kṛṣṇa dit : «Tes paroles et celles de Bhīma au grand cœur me plaisent. Car nul n’égale Bhīmasena en discernement et en vaillance.»

Verse 78

अंतरात्मा च मे वेत्ति प्राप्तामेव मुरोः सुताम् । तच्छीघ्रं यातु हैडंबिस्त्वं च किं पुत्र मन्यसे

«Et mon for intérieur sait que la fille de Mura est déjà, pour ainsi dire, acquise. Qu’ainsi Haiḍambī parte sans tarder. Et toi aussi, mon fils, qu’en penses-tu ?»

Verse 79

घटोत्कच उवाच । न हि न्याय्याः स्वका वक्तुं पूज्यानामग्रतो गुणाः । प्रवृत्ता एव भासंते सद्गुणाश्च रवेः कराः

Ghaṭotkaca dit : « Il n’est pas convenable de parler de ses propres mérites devant ceux qui sont dignes de vénération. Les vraies vertus brillent d’elles-mêmes, comme les rayons du soleil. »

Verse 80

सर्वथा तत्करिष्यामि पितरो येन मेऽमलाः । लज्जिष्यंति न संसत्सु मया पुत्रेण पांडवाः

«De toute manière, j’accomplirai ce qui fera que mes pères sans tache — les Pāṇḍava — ne rougiront pas dans les assemblées à cause de moi, leur fils.»

Verse 81

एवमुक्त्वा महाबाहुरुत्थाय प्रणनाम तान् । जयाशीर्भिश्च पितृभिर्वर्द्धितो गंतुमैच्छत

Ayant ainsi parlé, le héros aux puissants bras se leva et se prosterna devant eux ; fortifié par les bénédictions de victoire de ses pères, il voulut s’en aller.

Verse 82

तं गतुकाममाहेदमभिनंद्य जनार्दनः । कथाकथनकाले मां स्मरेथास्त्वं जयावहम्

Le voyant désireux de partir, Janārdana le loua et dit : « Quand viendra le temps de raconter ce récit, souviens-toi de moi, celui qui apporte la victoire. »

Verse 83

यथा बुद्धिं सुदुर्भेद्यां वर्धयामि बलं च ते । इत्युक्त्वालिंग्य तं कृष्णो व्यससर्जत साशिषम्

Disant : « Puissé-je affermir en toi une intelligence difficile à vaincre, et accroître aussi ta force », Kṛṣṇa l’embrassa puis le congédia avec ses bénédictions.

Verse 84

ततो हिडंबातनयो महौजाः सूर्याक्षकालाक्षमहोदरानुगः । वियत्पथं प्राप्य जगाम तत्पुरं प्राग्ज्योतिषं नाम दिनव्यपाये

Alors le puissant fils de Hiḍimbā—accompagné de Sūryākṣa, Kālākṣa et Mahodara—prit la voie du ciel et, à la fin du jour, gagna la cité nommée Prāgjyotiṣa.