Adhyaya 13
Kashi KhandaUttara ArdhaAdhyaya 13

Adhyaya 13

Agastya interroge Skanda sur la splendeur de Kāśī et sur les actes de Śiva à Tārakāra (Kāśī). Skanda raconte l’histoire du yogin‑sage Jaigīṣavya, qui observe un niyama d’une rigueur extrême : il ne mangera ni ne boira jusqu’à revoir les pieds‑lotus de Śiva, celui au “viṣama‑īkṣaṇa” (regard singulier, le Triculaire). Il affirme que toute nourriture prise sans un tel darśana est spirituellement défectueuse. Śiva seul connaît ce vœu et dépêche Nandin dans une grotte magnifique pour ramener le dévot ; par le toucher divin du “līlā‑kamala”, Nandin ranime et fortifie l’ascète, puis le présente devant Śiva et Gaurī. Jaigīṣavya offre un long Śiva‑stotra, égrenant les épithètes sacrées et proclamant un refuge exclusif (śaraṇāgati) en Mahādeva. Satisfait, Śiva accorde des grâces : une proximité ininterrompue, une présence constante auprès du liṅga établi par Jaigīṣavya, et un enseignement yogique faisant de lui un maître de yoga éminent ; l’hymne est déclaré capable d’effacer de grands péchés et d’accroître mérite et bhakti. Le chapitre dresse aussi la géographie rituelle de Kāśī : l’apparition de Jyeṣṭheśvara (liṅga auto‑manifesté) et de Jyeṣṭhā Gaurī près de Jyeṣṭha‑vāpī ; les prescriptions d’une grande yātrā (caturdaśī de la quinzaine claire de Jyeṣṭha, lundi, astérisme Anurādhā) ; une fête du mois de Jyeṣṭha avec veille nocturne ; les bienfaits du śrāddha à Jyeṣṭha‑sthāna ; et la dénomination ultérieure de Nivāseśa (liṅga‑demeure auto‑établi de Śiva). La phalaśruti conclut que l’écoute attentive délivre du péché et protège des afflictions.

Shlokas

Verse 1

अगस्त्य उवाच । दृष्ट्वा काशीं दृगानंदां तारकारे पुरारिणा । किमकारि समाचक्ष्व प्राप्तां बहुमनोरथैः

Agastya dit : Ayant vu à Tārakāra Kāśī—joie des yeux—par le Destructeur des Trois Cités (Śiva), dis-moi : que fit-on en l’atteignant, après tant de vœux chéris ?

Verse 2

स्कंद उवाच । पतिव्रतापते ऽगस्त्य शृणु वक्ष्याम्यशेषतः । मृगांकलक्ष्मणोत्कंठं काशी नेत्रातिथीकृता

Skanda dit : Ô Agastya, seigneur des époux fidèles, écoute : je vais tout dire sans rien omettre. Kāśī, devenue l’hôte des regards, éveilla le désir même en Celui qui porte la lune pour signe (Śiva).

Verse 3

अथ सर्वज्ञनाथेन भक्तवत्सलचेतसा । जैगीषव्यो मुनिश्रेष्ठो गुहां तस्थो निरीक्षितः

Alors le meilleur des sages, Jaigīṣavya, demeurant dans une grotte, fut remarqué par le Seigneur omniscient, dont le cœur est plein de tendresse pour les dévots.

Verse 4

यमनेहसमारभ्य मदंराद्रिं विनिर्ययौ । अद्रींद्र सुतया सार्धं रुद्रेणोक्षेंद्रगामिना

Depuis Yamaneha, il se mit en route vers la montagne de Madaṃra, avec la fille du Seigneur des Montagnes, et avec Rudra, qui se meut sur le taureau, roi des bêtes.

Verse 5

तं वासरं पुरस्कृत्य जग्राह नियमं दृढम् । जैगीषव्यो महामेधाः कुंभयोने महाकृती

Honorant ce jour même, le magnanime Jaigīṣavya—à l’intelligence vaste et à la résolution puissante—prit un vœu ferme, ô Agastya né de la jarre.

Verse 6

विषमेक्षण पादाब्जं समीक्षिष्ये यदा पुनः । तदांबुविप्रुषमपि भक्षयिष्यामि चेत्यहो

«Quand je reverrai les pieds-lotus de l’Inégal-aux-yeux (Śiva), alors—alors seulement—je prendrai ne fût-ce qu’une goutte d’eau.» Ainsi déclara-t-il.

Verse 7

कुतश्चिद्धारणायोगादथवा शंभ्वनुग्रहात । अनश्नन्नपिबन्योगी जैगीषव्यः स्थितो मुने

Soit par la puissance d’une concentration yogique, soit par la grâce de Śambhu, le yogin Jaigīṣavya demeura inébranlable, ô sage, sans manger ni boire.

Verse 8

तं शंभुरेव जानाति नान्यो जानाति कश्चन । अतएव ततः प्राप्तः प्रथमं प्रमथाधिपः

Śambhu seul le connaissait véritablement; nul autre ne le connaissait. C’est pourquoi, de là, le chef des Pramathas vint le premier à lui.

Verse 9

ज्येष्ठशुक्लचतुर्दश्यां सोमवारानुराधयोः । तत्पर्वणि महायात्रा कर्तव्या तत्र मानवैः

Au quatorzième jour de la quinzaine claire de Jyeṣṭha—lorsque c’est un lundi et sous l’astre Anurādhā (nakṣatra)—en cette fête sacrée, les hommes doivent y accomplir la grande pèlerinage.

Verse 10

ज्येष्ठस्थानं ततः काश्यां तदाभूदपि पुण्यदम् । तत्र लिंगं समभवत्स्वयं ज्येष्ठेश्वराभिधम्

Alors, à Kāśī, apparut le lieu sacré nommé Jyeṣṭhasthāna, dispensateur d’un grand mérite. Là, un liṅga se manifesta de lui-même, renommé sous le nom de Jyeṣṭheśvara.

Verse 11

तल्लिंगदर्शनात्पुंसां पापं जन्मशतार्जितम् । तमोर्कोदयमाप्येव तत्क्षणादेव नश्यति

Par la seule vision de ce liṅga, les péchés amassés par les hommes durant cent naissances sont anéantis sur-le-champ, comme l’obscurité s’évanouit dès que le soleil se lève.

Verse 12

ज्येष्ठवाप्यां नरः स्नात्वा तर्पयित्वा पितामहान् । ज्येष्ठेश्वरं समालोक्य न भूयो जायते भुवि

Après s’être baigné dans le bassin de Jyeṣṭha et avoir offert le tarpaṇa aux ancêtres, celui qui contemple Jyeṣṭheśvara ne renaît plus sur la terre.

Verse 13

आविरासीत्स्वयं तत्र ज्येष्ठेश्वर समीपतः । सर्वसिद्धिप्रदा गौरी ज्येष्ठाश्रेष्ठा समंततः

Là, près de Jyeṣṭheśvara, Gaurī elle-même se manifesta, dispensatrice de toutes les siddhi ; Jyeṣṭhā-Gaurī, la plus excellente de toutes parts.

Verse 14

ज्येष्ठे मासि सिताष्टम्यां तत्र कार्यो महोत्सवः । रात्रौ जागरणं कार्यं सर्वसंपत्समृद्धये

Au mois de Jyeṣṭha, au huitième tithi de la quinzaine claire, qu’on y célèbre une grande fête. La nuit, qu’on observe la veille sacrée, afin que s’épanouisse toute prospérité.

Verse 15

ज्येष्ठां गौरीं नमस्कृत्य ज्येष्ठवापी परिप्लुता । सौभाग्यभाजनं भूयाद्योषा सौभाग्यभागपि

Après avoir rendu hommage à Jyeṣṭhā-Gaurī et s’être baignée dans les eaux de Jyeṣṭhavāpī, la femme devient un vase de bonne fortune—oui, une part de la prospérité bénie.

Verse 16

निवासं कृतवाञ्शंभुस्तस्मिन्स्थाने यतः स्वयम् । निवासेश इति ख्यातं लिंगं तत्र परं ततः

Parce que Śambhu lui-même y établit sa demeure, le liṅga suprême de ce lieu devint célèbre sous le nom de Nivāseśa.

Verse 17

निवासेश्वरलिंगस्य सेवनात्सर्वसंपदः । निवसंति गृहे नित्यं नित्यं प्रतिपदं पुनः

En servant le liṅga de Nivāseśvara, toutes les prospérités viennent demeurer dans la maison sans cesse, encore et encore, jour après jour.

Verse 18

कृत्वा श्राद्धं विधानेन ज्येष्ठस्थाने नरोत्तमः । ज्येष्ठां तृप्तिं ददात्येव पितृभ्यो मधुसर्पिषा

Le meilleur des hommes, ayant accompli le śrāddha selon le rite à Jyeṣṭhasthāna, accorde vraiment aux ancêtres une « satisfaction suprême », comme s’il leur offrait miel et ghee.

Verse 19

ज्येष्ठतीर्थे नरः काश्यां दत्त्वा दानानि शक्तितः । ज्येष्ठान्स्वर्गानवाप्नोति नरो मोक्षं च गच्छति

Au tīrtha de Jyeṣṭha, à Kāśī, l’homme qui fait l’aumône selon ses moyens obtient les cieux les plus élevés et s’achemine aussi vers la délivrance (mokṣa).

Verse 20

ज्येष्ठेश्वरो र्च्यः प्रथमं काश्यां श्रेयोर्थिभिर्नरैः । ज्येष्ठागौरी ततोभ्यर्च्या सर्वज्येष्ठमभीप्सुभिः

À Kāśī, ceux qui recherchent le bien suprême doivent d’abord adorer Jyeṣṭheśvara; ensuite ils doivent vénérer Jyeṣṭhāgaurī, grâce à quoi les aspirants à l’excellence ultime deviennent les premiers parmi les premiers.

Verse 21

अथ नंदिनमाहूय धूर्जटिः स कृपानिधिः । शृण्वतां सर्वदेवानामिदं वचनमब्रवीत्

Alors Dhūrjaṭi—Śiva, trésor de compassion—manda qu’on appelle Nandī et, tandis que tous les dieux écoutaient, il prononça ces paroles.

Verse 22

ईश्वर उवाच । शैलादे प्रविशाशु त्वं गुहास्त्यत्र मनोहरा । तदंतरेस्ति मे भक्तो जैगीषव्यस्तपोधनः

Īśvara dit : «Entre vite dans Śailāda ; il s’y trouve une grotte ravissante. En son sein demeure mon dévot Jaigīṣavya, trésor de puissance ascétique (tapas)».

Verse 23

महानियमवान्नंदिस्त्वगस्थिस्नायु शेषितः । तमिहानय मद्भक्तं मद्दर्शन दृढव्रतम्

«Nandī, c’est un homme de grandes observances, réduit presque à la peau, aux os et aux nerfs. Amène ici ce dévot qui est mien, ferme dans son vœu d’obtenir mon darśana».

Verse 24

यदाप्रभृत्यगां काश्या मंदरं सर्वसुंदरम् । महानियमवानेष तदारभ्योज्झिताशनः

Depuis qu’il est venu à Kāśī —Mandara, toute beauté, la plus charmante de toutes— cet homme a pratiqué de grandes austérités; et dès lors il a renoncé à toute nourriture.

Verse 25

गृहाण लीलाकमलमिदं पीयूषपोषणम् । अनेन तस्य गात्राणि स्पृश सद्यः सुबृंहिणा

Prends ce lotus de jeu, nourrissant comme le nectar. Avec lui, touche ses membres, et aussitôt rends-le robuste et bien rempli de vigueur.

Verse 26

ततो नंदी समादाय तल्लीलाकमलं विभोः । प्रणम्य देवदेवेशमाविशद्गह्वरां गुहाम्

Alors Nandī prit ce «līlā-lotus» divin du Seigneur et, s’inclinant devant le Dieu des dieux, entra dans la grotte profonde et caverneuse.

Verse 27

नंदी दृष्ट्वाथ तं तत्र धारणादृढमानसम् । तपोग्नि परिशुष्कांगं कमलेन समस्पृशत्

Le voyant là —l’esprit affermi par la concentration— Nandī toucha de ce lotus le seigneur des yogins, dont le corps avait été desséché par le feu de l’ascèse.

Verse 28

तपांते वृष्टिसंयोगाच्छालूर इव कोटरे । उल्ललास स योगींद्रः स्पर्शमात्रात्तदब्जजात्

Au terme de ses austérités, par le seul contact de ce lotus, le seigneur des yogins bondit, tel le chālūra dans un creux lorsqu’il reçoit l’union de la pluie.

Verse 29

अथ नंदी समादाय सत्वरं मुनिपुंगवम् । देवदेवस्य पादाग्रे नमस्कृत्य न्यपातयत्

Alors Nandī, avec hâte, prit ce taureau parmi les sages et, s’étant prosterné, le déposa aux pieds du Dieu des dieux.

Verse 30

जैगीषव्योथ संभ्रांतः पुरतो वीक्ष्य शंकरम् । वामांगसन्निविष्टाद्रितनयं प्रणनाम ह

Alors Jaigīṣavya, saisi d’une crainte révérencielle, vit Śaṅkara devant lui, la Fille de la Montagne assise à Sa gauche, et se prosterna en adoration.

Verse 31

प्रणम्य दंडवद्भूमौ परिलुठ्य समंततः । तुष्टाव परया भक्त्या स मुनिश्चंद्रशेखरम्

S’étant prosterné sur le sol tel un bâton et roulant de tous côtés, ce sage loua Caṅdraśekhara avec une dévotion suprême.

Verse 32

जैगीषव्य उवाच । नमः शिवाय शांताय सर्वज्ञाय शुभात्मने । जगदानंदकंदाय परमानंदहेतवे

Jaigīṣavya dit : Hommage à Śiva, le Paisible, l’Omniscient, à l’âme bienfaisante, racine de la joie du monde et cause de la béatitude suprême.

Verse 33

अरूपाय सरूपाय नानारूपधराय च । विरूपाक्षाय विधये विधिविष्णुस्तुताय च

Hommage à Celui qui est sans forme et pourtant doté de forme, qui revêt d’innombrables formes ; au Seigneur aux trois yeux, l’Ordonnateur, loué par Brahmā et Viṣṇu.

Verse 34

स्थावराय नमस्तुभ्यं जंगमाय नमोस्तुते । सर्वात्मने नमस्तुभ्यं नमस्ते परमात्मने

Hommage à Toi comme l’Immobile, et hommage à Toi comme le Mobile ; hommage à Toi, Âme de tous, et hommage à Toi, le Soi suprême.

Verse 35

नमस्त्रैलोक्यकाम्याय कामांगदहनाय च । नमो शेषविशेषाय नमः शेषांगदाय ते

Hommage à Toi, désiré dans les trois mondes, et à Toi qui brûlas le corps de Kāma. Hommage à Toi, au‑delà de tout reste et de toute distinction, et hommage à Toi qui accordes le « reste », la grâce ultime qui sauve.

Verse 36

श्रीकंठाय नमस्तुभ्यं विषकंठाय ते नमः । वैकुंठवंद्यपादाय नमोऽकुंठितशक्तये

Hommage à Toi, ô Gorge Auspicieuse ; hommage à Toi, ô Gorge Empoisonnée. Hommage à Celui dont les pieds sont vénérés même à Vaikuṇṭha, et hommage à Toi, dont la puissance est sans entrave.

Verse 37

नमः शक्त्यर्धदेहाय विदेहाय सुदेहिने । सकृत्प्रणाममात्रेण देहिदेहनिवारिणे

Hommage à Celui dont la moitié du corps est Śakti ; à l’Incorporel, et à Celui qui pourtant revêt un corps splendide. Hommage au Seigneur qui, par une seule prosternation, dissipe l’existence incarnée des êtres incarnés.

Verse 38

कालाय कालकालाय कालकूट विषादिने । व्यालयज्ञोपवीताय व्यालभूषणधारिणे

Hommage au Temps lui‑même, et au Destructeur du Temps ; à Celui qui but le poison Kālakūṭa ; à Celui dont le cordon sacré est un serpent, et qui porte des serpents pour parures.

Verse 39

नमस्ते खंडपरशो नमः खंडें दुधारिणे । खंडिताशेष दुःखाय खड्गखेटकधारिणे

Hommage à Toi, ô porteur de la hache qui tranche; hommage à Toi qui tiens le couperet. Hommage à Celui qui retranche toute douleur, et à Celui qui brandit l’épée et le bouclier.

Verse 40

गीर्वाणगीतनाथाय गंगाकल्लोलमालिने । गौरीशाय गिरीशाय गिरिशाय गुहारणे

Hommage à Celui qui est le Seigneur célébré dans les chants des dieux, paré de la guirlande des vagues de la Gaṅgā; hommage au Seigneur de Gaurī, Seigneur des montagnes—Śiva—qui demeure dans la grotte-sanctuaire sacrée de Kāśī.

Verse 41

चंद्रार्धशुद्धभूषाय चंद्रसूर्याग्निचक्षुषे । नमस्ते चर्मवसन नमो दिग्वसनायते

Hommage à Celui dont l’ornement immaculé est le croissant de lune, dont les yeux sont la Lune, le Soleil et le Feu. Hommage à Toi qui portes une peau pour vêtement; hommage à Toi que les directions, le ciel même, revêtent.

Verse 42

जगदीशाय जीर्णाय जराजन्महराय ते । जीवायते नमस्तुभ्यं जंजपूकादिहारिणे

Hommage à Toi, Seigneur du monde—ancien au-delà du temps—qui ôtes la vieillesse et les renaissances répétées. Hommage à Toi, Vie même de tous, qui chasses les maux, tels la fièvre et autres afflictions.

Verse 43

नमो डमरुहस्ताय धनुर्हस्ताय ते नमः । त्रिनेत्राय नमस्तुभ्यं जगन्नेत्राय ते नमः

Hommage à Toi qui tiens le ḍamaru; hommage à Toi qui tiens l’arc. Hommage au Trois-Yeux; hommage à Toi, l’Œil même de l’univers.

Verse 44

त्रिशूलव्यग्रहस्ताय नमस्त्रिपथगाधर । त्रिविष्टपाधिनाथाय त्रिवेदीपठिताय च

Hommage à Toi dont la main brandit avec ardeur le trident ; hommage à Toi qui portes Celle qui chemine par les trois voies, la sainte Gaṅgā. Hommage au Seigneur qui préside aux mondes célestes ; et à Toi que chantent les Trois Veda.

Verse 45

त्रयीमयाय तुष्टाय भक्ततुष्टिप्रदाय च । दीक्षिताय नमस्तुभ्यं देवदेवाय ते नमः

Hommage à Toi, essence des Trois Veda, toujours comblé ; et à Toi qui accordes la plénitude aux dévots. Hommage à Toi, Seigneur consacré ; hommage à Toi, Dieu des dieux.

Verse 46

दारिताशेषपापाय नमस्ते दीर्घदर्शिने । दूराय दुरवाप्याय दोषनिर्दलनाय च

Hommage à Toi qui as déchiré tous les péchés ; hommage à Toi, le Voyant au long regard. Hommage à Toi, lointain et difficile à atteindre, et pourtant Celui qui broie toute faute et toute souillure.

Verse 47

दोषाकर कलाधार त्यक्तदोषागमाय च । नमो धूर्जटये तुभ्यं धत्तूरकुसुमप्रिय

Hommage à Toi : bien que, pour les égarés, Tu paraisses une « mine de défauts », Tu es le soutien de tous les arts et puissances divins ; hommage à Toi, que nulle souillure n’atteint. Hommage à Toi, ô Dhūrjaṭi, qui chéris les fleurs de dhattūra.

Verse 48

नमो धीराय धर्माय धर्मपालाय ते नमः । नीलग्रीव नमस्तुभ्यं नमस्ते नीललोहित

Hommage au Ferme, au Dharma lui-même, au Protecteur du Dharma. Hommage à Toi, ô Seigneur à la gorge bleue ; hommage à Toi, ô Nīlalohita.

Verse 49

नाममात्रस्मृतिकृतां त्रैलोक्यैश्वर्यपूरक । नमः प्रमथनाथाय पिनाकोद्यतपाणये

Ô Toi qui combles de la souveraineté des trois mondes ceux qui acquièrent du mérite par le seul souvenir de Ton Nom—hommage au Seigneur des Pramathas, hommage à Celui dont la main se lève, brandissant l’arc Pināka.

Verse 50

पशुपाशविमोक्षाय पशूनां पतये नमः । नामोच्चारणमात्रेण महापातकहारिणे

Hommage au Seigneur qui délivre les êtres liés des entraves de l’existence mondaine—à Paśupati, Maître de toutes les créatures. Par la seule profération de Son Nom, Il efface même les fautes les plus lourdes.

Verse 51

परात्पराय पाराय परापरपराय च । नमोऽपारचरित्राय सुपवित्रकथाय च

Hommage à Celui qui est au-delà de l’au-delà, Refuge suprême et Rive ultime; hommage à Celui dont les actes sont sans bornes et dont le récit sacré purifie souverainement.

Verse 52

वामदेवाय वामार्धधारिणे वृषगामिने । नमो भर्गाय भीमाय नतभीतिहराय च

Hommage à Vāmadeva; à Celui qui porte la moitié gauche et qui chevauche le Taureau. Hommage à Bharga, au Terrible, et à Celui qui ôte la peur de ceux qui se prosternent dans l’abandon.

Verse 53

भवाय भवनाशाय भूतानांपतये नमः । महादेव नमस्तुभ्यं महेश महसांपते

Hommage à Bhava, et au Destructeur du devenir du saṃsāra; hommage au Seigneur de tous les êtres. Ô Mahādeva, prosternation devant Toi; ô Maheśa, Maître de toute splendeur et puissance.

Verse 54

नमो मृडानीपतये नमो मृत्युंजयाय ते । यज्ञारये नमस्तुभ्यं यक्षराजप्रियाय च

Hommage au Seigneur de Mṛḍānī (Pārvatī) ; hommage à Toi, Vainqueur de la Mort. Ô adversaire du sacrifice (briseur de l’orgueil rituel), je me prosterne devant Toi—cher aussi au Roi des Yakṣas.

Verse 55

यायजूकाय यज्ञाय यज्ञानां फलदायिने । रुद्राय रुद्रपतये कद्रुद्राय रमाय च

Hommage au Prêtre des prêtres, au Sacrifice lui-même, et à Celui qui donne le fruit de tous les sacrifices. Hommage à Rudra, au Seigneur des Rudras, au Rudra redoutable—et pourtant source de joie et de repos.

Verse 56

शूलिने शाश्वतेशाय श्मशानावनिचारिणे । शिवाप्रियाय शर्वाय सर्वज्ञाय नमोस्तु ते

Hommage au Porteur du Trident, au Seigneur éternel qui erre dans les lieux de crémation. Hommage au Bien-aimé de Śivā (Pārvatī), à Śarva, à l’Omniscient : à Toi, ma prosternation.

Verse 57

हराय क्षांतिरूपाय क्षेत्रज्ञाय क्षमाकर । क्षमाय क्षितिहर्त्रे च क्षीरगौराय ते नमः

Hommage à Hara, dont la forme est la patience ; au Connaisseur du champ (du Soi intérieur) ; ô Façonneur de l’endurance, je me prosterne devant Toi. Hommage à la Puissance de la constance, à Celui qui ôte les fardeaux de la terre, et à Toi dont l’éclat est blanc comme le lait.

Verse 58

अंधकारे नमस्तुभ्यमाद्यंतरहिताय च । इडाधाराय ईशाय उपेद्रेंद्रस्तुताय च

Ô Seigneur qui dissipe les ténèbres, hommage à Toi ; hommage à Celui qui est sans commencement ni fin. Hommage au Soutien d’Iḍā, au Seigneur souverain, et à Celui que louent Upendra (Viṣṇu) et Indra.

Verse 59

उमाकांताय उग्राय नमस्ते ऊर्ध्वरेतसे । एकरूपाय चैकाय महदैश्वर्यरूपिणे

Hommage à Umākānta, le Bien-aimé d’Umā ; hommage au Redoutable, au Maître de l’énergie élevée et de la parfaite continence. Hommage à l’Unique de forme unique, sans second, dont l’essence est la souveraineté suprême et la vaste puissance seigneuriale.

Verse 60

अनंतकारिणे तुभ्यमंबिकापतये नमः । त्वमोंकारो वषट्कारो भूर्भुवःस्वस्त्वमेव हि

Hommage à Toi, l’Agent infini, Seigneur d’Ambikā. Toi seul es le saint Oṁ ; Tu es le vaṣaṭ des rites, et Tu es vraiment Bhūr, Bhuvaḥ et Svaḥ, les trois mondes.

Verse 61

दृश्यादृश्य यदत्रास्ति तत्सर्वं त्वमु माधव । स्तुतिं कर्तुं न जानामि स्तुतिकर्ता त्वमेव हि

Tout ce qui existe ici—visible et invisible—ô Mādhava, tout cela, c’est Toi. Je ne sais comment Te louer ; car Toi seul es vraiment l’Auteur de la louange.

Verse 62

वाच्यस्त्वं वाचकस्त्वं हि वाक्च त्वं प्रणतोस्मि ते । नान्यं वेद्मि महादेव नान्यं स्तौमि महेश्वर

Tu es ce qui est dit, Tu es celui qui dit, et Tu es la parole elle-même : je me prosterne devant Toi. Je n’en connais pas d’autre, ô Mahādeva ; je n’en loue pas d’autre, ô Maheśvara.

Verse 63

नान्यं नमामि गौरीश नान्याख्यामाददे शिव । मूकोन्यनामग्रहणे बधिरोन्यकथाश्रुतौ

Je ne me prosterne devant nul autre, ô Seigneur de Gaurī ; je ne prends nul autre nom, ô Śiva. Puissé-je être muet pour prononcer d’autres noms, et sourd pour entendre d’autres récits.

Verse 64

पंगुरन्याभिगमनेऽस्म्यंधोऽन्यपरिवीक्षणे । एक एव भवानीश एककर्ता त्वमेव हि

Puissé-je être boiteux pour aller vers toute autre chose, et aveugle pour regarder toute autre. Toi seul es l’Unique, ô Seigneur ; Toi seul es l’unique Auteur de tout.

Verse 65

पाता हर्ता त्वमेवैको नानात्वं मूढकल्पना । अतस्त्वमेव शरणं भूयोभूयः पुनःपुनः

Toi seul es l’unique Protecteur et l’unique Retireur ; la multiplicité n’est qu’une imagination égarée. Ainsi, Toi seul es mon refuge, encore et encore, à maintes reprises.

Verse 66

संसारसागरे मग्नं मामुद्धर महेश्वर । इति स्तुत्वा महेशानं जैगीषव्यो महामुनिः

«Je suis englouti dans l’océan du saṃsāra—délivre-moi, ô Maheśvara !» Ayant ainsi loué Maheśāna, le grand sage Jaigīṣavya poursuivit.

Verse 67

वाचंयमो भवत्स्थाणोः पुरतः स्थाणुसन्निभः । इति स्तुतिं समाकर्ण्य मुनेश्चंद्रविभूषणः । उवाच च प्रसन्नात्मा वरं ब्रूहीति तं मुनिम्

Maîtrisant sa parole, il se tenait devant Ta forme immuable, semblable lui-même à un pilier. Entendant cet hymne du muni, le Seigneur orné de la Lune, le cœur apaisé, dit au sage : «Parle, choisis une grâce».

Verse 68

जैगीषव्य उवाच । यदि प्रसन्नो देवेश ततस्तव पदांबुजात् । मा भवानि भवानीश दूरं दूरपदप्रद

Jaigīṣavya dit : Si Tu es satisfait, ô Seigneur des dieux, alors, de Tes pieds de lotus—ô Bhavānīśa, dispensateur de l’état suprême—puissé-je n’être jamais loin, jamais loin.

Verse 69

अपरश्च वरो नाथ देयोयमविचारतः । यन्मया स्थापितं लिंगं तत्र सान्निध्यमस्तु ते

Et accorde encore une grâce, ô Seigneur, sans hésitation : partout où j’ai établi le liṅga, que Ta présence sacrée y demeure.

Verse 70

ईश्वर उवाच । जैगीषव्य महाभाग यदुक्तं भवतानघ । तदस्तु सर्वं तेभीष्टं वरमन्यं ददामि च

Īśvara dit : «Ô Jaigīṣavya illustre, ô noble et sans faute : que tout ce que tu as demandé s’accomplisse selon ton désir. Et je t’accorde encore une autre grâce».

Verse 71

योगशास्त्रं मया दत्तं तव निर्वाणसाधकम् । सर्वेषां योगिनां मध्ये योगाचार्योऽस्तु वै भवान्

«Je t’ai accordé l’enseignement du Yoga, instrument de ton nirvāṇa. Parmi tous les yogins, puisses-tu être véritablement un précepteur du Yoga».

Verse 72

रहस्यं योगविद्याया यथावत्त्वं तपोधन । संवेत्स्यसे प्रसादान्मे येन निर्वाणमाप्स्यसि

«Ô trésor d’ascèse, par ma grâce tu connaîtras le secret de la science du Yoga dans sa réalité véritable ; par cela tu atteindras le nirvāṇa».

Verse 73

यथा नदी यथा भृंगी सोमनंदी यथा तथा । त्वं भविष्यसि भक्तो मे जरामरणवर्जितः

«De même que Nadī, de même que Bhṛṅgī, de même que Somanandī, ainsi seras-tu toi aussi : mon dévot, affranchi de la vieillesse et de la mort».

Verse 74

संति व्रतानि भूयांसि नियमाः संत्यनेकधा । तपांसि नाना संत्यत्र संति दानान्यनेकशः

Il est de nombreux vœux et des disciplines de maintes sortes. Ici aussi se trouvent des austérités variées et de multiples formes d’aumône sacrée.

Verse 75

श्रेयसां साधनान्यत्र पापघ्नान्यपि सर्वथा । परं हि परमश्चैष नियमो यस्त्वया कृतः

Ici se trouvent des moyens pour le bien suprême, et des pratiques qui détruisent le péché de toute manière. Pourtant, cette discipline que tu as entreprise est souveraine, oui, la plus haute.

Verse 76

परो हि नियमश्चैष मां विलोक्य यदश्यते । मामनालोक्य यद्भुक्तं तद्भुक्तं केवलत्वघम्

Cette observance est vraiment suprême : on ne doit manger qu’après m’avoir contemplé. Ce qui est mangé sans me contempler est mangé dans le pur péché de l’égoïsme.

Verse 77

असमर्च्य च यो भुङ्क्ते पत्रपुष्पफलैरपि । रेतोभक्षी भवेन्मूढः स जन्मान्येकविंशतिम्

Même s’il ne mange que feuilles, fleurs et fruits, s’il mange sans adoration, un tel insensé devient un «mangeur de semence» durant vingt et une naissances.

Verse 78

महतो नियमस्यास्य भवतानुष्ठितस्य वै । नार्हंति षोडशी मात्रामप्यन्ये नियमा यमाः

Devant cette grande observance que tu as accomplie, les autres retenues et disciplines —yama et niyama— n’égalent pas même un seizième.

Verse 79

अतो मच्चरणाभ्याशे त्वं निवत्स्यसि सर्वथा । अतो नैःश्रेयसीं लक्ष्मीं तत्रैव प्राप्स्यसि ध्रुवम्

Ainsi tu demeureras toujours près de mes pieds; et là même, assurément, tu obtiendras la bienheureuse prospérité du souverain Bien, la délivrance ultime.

Verse 80

जैगीषव्येश्वरं नाम लिंगं काश्यां सुदुर्लभम् । त्रीणि वर्षाणि संसेव्य लभेद्योगं न संशयः

À Kāśī se trouve un Liṅga très rare nommé Jaigīṣavyeśvara. En le servant avec dévotion durant trois ans, on obtient le Yoga, sans aucun doute.

Verse 81

जैगीषव्यगुहां प्राप्य योगाभ्यसनतत्परः । षण्मासेन लभेत्सिद्धिं वाञ्छितां मदनुग्रहात्

Parvenu à la grotte de Jaigīṣavya et appliqué à la pratique du Yoga, on obtient en six mois la siddhi désirée, par ma grâce.

Verse 82

तव लिंगमिदं भक्तैः पूजनीयं प्रयत्नतः । विलोक्या च गुहा रम्या परासिद्धिमभीप्सुभिः

Ce Liṅga qui est tien doit être vénéré avec effort par les dévots; et la grotte charmante aussi doit être visitée par ceux qui aspirent à la siddhi suprême.

Verse 83

अत्र ज्येष्ठेश्वरक्षेत्रे त्वल्लिंगं सर्वसिद्धिदम् । नाशयेदघसंघानि दृष्टं स्पृष्टं समर्चितम्

Ici, dans le saint domaine de Jyeṣṭheśvara, ton Liṅga accorde toutes les siddhis. Vu, touché et dûment adoré, il détruit des masses de péchés.

Verse 84

अस्मिञ्ज्येष्ठेश्वरक्षेत्रे संभोज्य शिवयोगिनः । कोटिभोज्यफलं सम्यगेकैकपरिसंख्यया

Dans ce saint domaine de Jyeṣṭheśvara, en nourrissant les yogins de Śiva, on obtient vraiment le mérite d’avoir nourri des crores, compté pour chaque yogin, un à un.

Verse 85

जैगीषव्येश्वरं लिंगं गोपनीयं प्रयत्नतः । कलौ कलुषबुद्धीनां पुरतश्च विशेषतः

Le Liṅga de Jaigīṣavyeśvara doit être soigneusement tenu caché, surtout en l’âge de Kali, et plus encore devant ceux dont l’esprit est souillé.

Verse 86

करिष्याम्यत्र सांनिध्यमस्मिंल्लिंगे तपोधन । योगसिद्धिप्रदानाय साधकेभ्यः सदैव हि

Ô trésor d’ascèse, je maintiendrai ici ma présence dans ce Liṅga, assurément pour toujours, afin d’accorder aux pratiquants l’accomplissement yogique.

Verse 87

ददे शृणु महाभाग जैगीषव्यापरं वरम् । त्वयेदं यत्कृतं स्तोत्रं योगसिद्धिकरं परम्

Écoute, ô très fortuné : je t’accorde encore une grâce concernant Jaigīṣavya. Cet hymne que tu as composé est suprême et procure l’accomplissement yogique.

Verse 88

महापापौघशमनं महापुण्यप्रवर्धनम् । महाभीतिप्रशमनं महाभक्तिविवर्धनम्

Il apaise des torrents de grands péchés ; il accroît le grand mérite ; il calme la peur accablante ; et il fait grandir la grande dévotion.

Verse 89

एतत्स्तोत्रजपात्पुंसामसाध्यं नैव किंचन । तस्मात्सर्वप्रयत्नेन जपनीयं सुसाधकैः ४

Par la répétition de cet hymne, rien n’est absolument impossible aux hommes. C’est pourquoi les sādhaka fervents doivent le réciter avec tous leurs efforts.

Verse 90

इति दत्त्वा वरं तस्मै स्मरारिः स्मेरलोचनः । ददर्श ब्राह्मणां स्तत्र समेतान्क्षेत्रवासिनः

Ainsi, après lui avoir accordé la grâce, Smarāri (Śiva), aux yeux souriants, vit là les brāhmaṇa rassemblés, habitants du saint kṣetra de Kāśī.

Verse 91

स्कंद उवाच । निशम्याख्यानमतुलमेतत्प्राज्ञः प्रयत्नतः । निष्पापो जायते मर्त्यो नोपसर्गैः प्रबाध्यते

Skanda dit : «L’homme avisé qui écoute avec attention ce récit sacré, incomparable, devient sans péché, et nulle affliction ni obstacle funeste ne peut accabler ce mortel».