Adhyaya 3
Brahma KhandaDharmaranya MahatmyaAdhyaya 3

Adhyaya 3

Vyāsa introduit un récit purāṇique dont l’écoute est dite purificatrice. Au Tretā-yuga, Dharmarāja (plus tard identifié à Yudhiṣṭhira) accomplit à Dharmāraṇya une tapas d’une rigueur extrême pendant une durée immense : corps épuisé, immobilité totale, vie soutenue par un souffle à peine perceptible—image d’une maîtrise de soi portée à son sommet. Les devas, inquiets de la puissance engendrée par cette austérité et craignant pour la souveraineté d’Indra, se rendent auprès de Śiva au Kailāsa. Brahmā conduit une longue stuti qui célèbre Śiva comme à la fois transcendant et immanent : au-delà de toute définition, lumière intérieure des yogins, fondement des guṇa, et corps cosmique d’où se déploie le devenir du monde. Śiva les rassure : Dharmarāja n’est pas une menace ; pourtant Indra demeure troublé et réunit un conseil. Bṛhaspati explique que les devas ne peuvent contrer la tapas directement et propose d’envoyer des apsaras. Indra les dépêche à Dharmāraṇya pour susciter la distraction par la musique, la danse et des gestes séduisants. Le récit décrit alors la luxuriance de la forêt et l’écologie de l’āśrama—fleurs, chants d’oiseaux, animaux en harmonie—préparant l’épreuve éthique. L’apsaras Vardhanī exécute une prestation ornée, vīṇā en main, au rythme de la danse, et l’esprit de Dharmarāja vacille un instant. Yudhiṣṭhira s’interroge sur cette agitation chez un homme établi dans le dharma ; Vyāsa délivre une mise en garde : les actes irréfléchis mènent à la chute, et la tentation charnelle, puissante illusion, peut ronger austérité, générosité, compassion, retenue, étude, pureté et pudeur si l’on n’est pas vigilant.

Shlokas

Verse 1

। व्यास उवाच । श्रूयतां नृपशार्दूल कथां पौराणिकीं शुभाम् । यां श्रुत्वा सर्वपापेभ्यो मुच्यते नात्र संशयः

Vyāsa dit : Ô tigre parmi les rois, écoute ce récit purānique, de bon augure ; en l’entendant, on est délivré de tous les péchés — il n’y a là aucun doute.

Verse 2

एकदा धर्मराजो वै तपस्तेपे सुदुष्करम् । ब्रह्मविष्णुमहेशाद्यैर्जलवर्षांतपादिषाट्

Un jour, Dharmarāja accomplit une ascèse d’une extrême rigueur ; par la force de sa discipline, il endura des épreuves telles que la pluie, les averses et l’ardeur de la chaleur, tandis que Brahmā, Viṣṇu, Maheśa et d’autres le regardaient.

Verse 3

आदौ त्रेतायुगे राजन्वर्षाणामयुतत्रयम् । मध्येवनं तपस्यंतमशोकतरुमूलगम्

Au commencement du Tretā Yuga, ô roi, durant trente mille ans il pratiqua l’ascèse au cœur de la forêt, assis au pied d’un aśoka.

Verse 4

शुष्कस्नायुपिनद्धास्थिसंचयं निश्चलाकृतिम् । वल्मीककीटिकाकोटिशोषिताशेषशोणितम्

Son corps était devenu une forme immobile : un amas d’os liés par des tendons desséchés, tandis que d’innombrables termites des termitières avaient aspiré tout son sang.

Verse 5

निर्मांसकीकसचयं स्फटिकोपलनिश्चलम् । शंखकुदेंदुतहिनमहाशंखलसच्छ्रियम्

Il demeurait immobile tel un bloc de cristal, amas d’os sans chair ; et pourtant il rayonnait d’une beauté pareille à la conque, au jasmin, à la clarté lunaire et à la neige, splendide comme une grande guirlande de coquilles sacrées.

Verse 6

सत्त्वावलंबितप्राणमायुःशेषेण रक्षितम् । निश्वासोच्छ्वास पवनवृत्तिसूचितजीवितम्

Son souffle vital ne tenait que par l’appui d’une résolution intérieure ; le reste de sa durée de vie était à peine sauvegardé, et l’on ne devinait qu’il vivait qu’au frémissement du vent dans l’inspiration et l’expiration.

Verse 7

निमेषोन्मेषसंचारपशुनीकृतजन्तुकम् । पिशंगितस्फुरद्रश्मिनेत्रदीपितदिङ्मुखम्

Les êtres semblaient domptés par le seul rythme de ses paupières ; et les directions de l’espace s’embrasaient de lumière, éclairées par ses yeux fauves lançant des rayons frémissants.

Verse 8

तत्तपोग्निशिखादाव चुंबितम्लानकाननम् । तच्छांत्युदसुधावर्षसंसिक्ताखिलभूरुहम

Cette forêt fut brûlée et flétrie, comme embrassée par la flamme du feu de son tapas ; et pourtant tous ses arbres furent de nouveau baignés, comme par une pluie de nectar versée par sa paix.

Verse 9

साक्षात्तपस्यंतमिव तपो धृत्वा नराकृतिम् । निराकृतिं निराकाशं कृत्वा भक्तिं च कांचनम्

C’était comme si le tapas lui-même avait pris une forme humaine, accomplissant l’austérité en personne ; rendant abordable la Réalité sans forme, omniprésente comme l’espace, et faisant de la dévotion une chose d’or, palpable et lumineuse.

Verse 10

कुरंगशावैर्गणशो भ्रमद्भिः परिवारितम् । निनादभीषणास्यैश्च वनजैः परिरक्षितम्

Il était ceint de hardes de jeunes cerfs errants, et gardé de toutes parts par les êtres de la forêt, aux clameurs terrifiantes et aux visages redoutables.

Verse 11

एतादृशं महाभीमं दृष्ट्वा देवाः सवासवाः । ध्यायंतं च महादेवं सर्वेषां चाभयप्रदम्

Voyant un spectacle si grand et si redoutable, les dieux, avec Indra, contemplèrent Mahādeva plongé en méditation, dispensateur d’intrépidité à tous.

Verse 12

ब्रह्माद्या दैवता सर्वे कैलासं प्रति जग्मिरे । पारिजाततरुच्छायामासीनं च सहोमया

Toutes les divinités, à commencer par Brahmā, se rendirent vers Kailāsa, où il était assis à l’ombre de l’arbre Pārijāta, avec Umā.

Verse 13

नदिर्भृंगिर्महाकालस्तथान्ये च महागणाः । स्कन्दस्वामी च भगवान्गणपश्च तथैव च । तत्र देवाः सब्रह्माद्याः स्वस्वस्थानेषु तस्थिरे

Là se trouvaient Nandin, Bhṛṅgin, Mahākāla et d’autres grands gaṇas; s’y tenaient aussi le Seigneur Skanda et Gaṇapa. Alors les dieux, conduits par Brahmā, se placèrent chacun à sa demeure.

Verse 14

ब्रह्मोवाच । नमोस्त्वनंतरूपाय नीलश्च नमोऽस्तु ते । अविज्ञातस्वरूपाय कैवल्यायामृताय च

Brahmā dit : Hommage à Toi aux formes sans fin ; hommage à Toi, ô Gorge-Bleue. Hommage à Toi dont la vraie nature est inconnaissable — à la Délivrance même, et à l’Immortel.

Verse 15

नांतं देवा विजानंति यस्य तस्मै नमोनमः । यं न वाचः प्रशंसंति नमस्तस्मै चिदात्मने

Hommage, encore et encore, à Celui dont même les devas ne connaissent pas la limite ; hommage au Soi de pure Conscience que les paroles ne sauraient louer comme il convient.

Verse 16

योगिनो यं हृदः कोशे प्रणिधानेन निश्चलाः । ज्योतीरूपं प्रपश्यति तस्मै श्रीब्रह्मणे नमः

Salutations au Brahman bienheureux, que les yogins inébranlables, rendus immobiles par la profonde méditation, contemplent comme Forme de Lumière dans l’enveloppe du cœur.

Verse 17

कालात्पराय कालाय स्वेच्छया पुरुषाय च । गुणत्रयस्वरूपाय नमः प्रकृतिरूपिणे

Salutations à Celui qui est le Temps et pourtant au-delà du Temps ; au Puruṣa qui agit selon sa libre volonté ; à Celui dont la nature est les trois guṇas et qui se manifeste aussi comme Prakṛti.

Verse 18

विष्णवे सत्त्वरूपाय रजोरूपाय वेधसे । तमोरूपाय रुद्राय स्थितिसर्गांतकारिणे

Salutations à Viṣṇu, forme de sattva ; au Créateur (Vedhas/Brahmā), forme de rajas ; et à Rudra, forme de tamas, qui accomplit conservation, création et dissolution.

Verse 19

नमो बुद्धिस्वरूपाय त्रिधाहंकाररूपिणे । पंचतन्मात्ररूपाय नमः प्रकृतिरूपिणे

Salutations à Celui qui se manifeste comme Buddhi (intellect), comme l’Ahaṅkāra triple (principe du moi), et comme les cinq tanmātras, éléments subtils ; salutations à Celui qui prend la forme de Prakṛti.

Verse 20

नमो नमः स्वरूपाय पंचबुद्धींद्रियात्मने । क्षित्यादिपंचरूपाय नमस्ते विषयात्मने

Hommage, hommage à Toi dont l’essence est les cinq organes de connaissance ; hommage à Toi, qui es les cinq formes commençant par la terre, et qui es aussi les objets mêmes des sens.

Verse 21

नमो ब्रह्मांडरूपाय तदंतर्वर्तिने नमः । अर्वाचीनपराचीनविश्वरूपाय ते नमः

Hommage à Toi, qui es la forme même du Brahmāṇḍa et qui demeures en son sein ; hommage à Toi dont la Forme universelle embrasse le proche et le lointain, l’ici et l’au-delà.

Verse 22

अनित्यनित्यरूपाय सदसत्पतये नमः । नमस्ते भक्तकृपया स्वेच्छावि ष्कृतविग्रह

Hommage à Toi qui apparais comme le périssable et l’impérissable, Seigneur de l’être et du non-être. Hommage à Toi qui, par compassion pour les dévots, manifestes une forme selon Ta libre volonté.

Verse 23

तव निश्वसितं वेदास्तव वेदोऽखिलं जगत् । विश्वाभूतानि ते पादः शिरो द्यौः समवर्तत

Les Veda sont Ton souffle même, et le monde entier est Ton Veda. Tous les êtres sont Tes pieds, et le ciel lui-même est devenu Ta tête.

Verse 24

नाभ्या आसीदंतरिक्षं लोमानि च वनस्पतिः । चंद्रमा मनसो जातश्चक्षोः सूर्यस्तव प्रभो

De Ton nombril naquit l’espace intermédiaire ; de Tes poils, la végétation. La lune est née de Ton esprit, et de Ton œil a jailli le soleil, ô Seigneur.

Verse 25

त्वमेव सर्वं त्वयि देव सर्वं सर्वस्तुति स्तव्य इह त्वमेव । ईश त्वया वास्यमिदं हि सर्वं नमोऽस्तु भूयोऽपि नमो नमस्ते

Toi seul es tout ; en Toi, ô Dieu, tout demeure. Toi seul es digne ici de tous les hymnes et de toutes les louanges. Ô Seigneur, par Toi, en vérité, tout cet univers est pénétré : salut à Toi ; encore et encore, salut—salut à Toi.

Verse 26

इति स्तुत्वा महादेवं निपेतुर्दंडवत्क्षितौ । प्रत्युवाच तदा शंभुर्वरदोऽस्मि किमिच्छति

Après avoir ainsi loué Mahādeva, ils tombèrent à terre comme un bâton, en prosternation totale. Alors Śambhu répondit : «Je suis le dispensateur de grâces ; que désirez-vous ?»

Verse 27

महादेव उवाच । कथं व्यग्राः सुराः सर्वे बृहस्पतिपुरोगमाः । तत्समाचक्ष्व मां ब्रह्मन्भवतां दुःखकारणम्

Mahādeva dit : «Pourquoi tous les dieux sont-ils tourmentés, avec Bṛhaspati à leur tête ? Ô Brahman (Brahmā), dis-Moi la cause de votre peine.»

Verse 28

ब्रह्मोवाच । नीलकंठ महादेव दुःखनाशाभयप्रद । शृणु त्वं दुःखमस्माकं भवतो यद्वदाम्यहम्

Brahmā dit : «Ô Nīlakaṇṭha, ô Mahādeva, toi qui détruis la peine et accordes l’intrépidité, écoute maintenant notre détresse, tandis que je te l’expose.»

Verse 29

धर्मराजोऽपि धर्मात्मा तपस्तेपे सुदुःसहम् । न जानेऽसौ किमिच्छति देवानां पदमुत्तमम्

Même Dharma-rāja, cet être à l’âme droite, a entrepris une austérité extrêmement rigoureuse. Je ne sais ce qu’il recherche—peut-être la plus haute dignité parmi les dieux.

Verse 30

तेन त्रस्तास्तत्तपसा सर्व इंद्रपुरोगमाः । भवतोंघ्रौ चिरेणैव मनस्तेन समर्पितम् । तमुत्थापय देवेश किमिच्छति स धर्मराट्

Épouvantés par cette austérité même, tous les dieux, conduits par Indra, ont enfin déposé leur esprit à Tes pieds sacrés. Ô Seigneur des dieux, relève-le de sa pénitence et apprends ce que désire Dharma-rāja.

Verse 31

ईश्वर उवाच । भवतां नास्ति नु भयं धर्मात्सत्यं ब्रवीम्यहम्

Īśvara dit : «En vérité, je vous le dis : vous n’avez rien à craindre de Dharma».

Verse 32

तत उत्थाय ते सर्वे देवाः सह दिवौकसः । रुद्रं प्रदक्षिणीकृत्य नमस्कृत्वा पुनःपुनः

Alors tous ces dieux, avec les habitants du ciel, se levèrent ; puis, ayant accompli la pradakṣiṇā autour de Rudra, ils se prosternèrent encore et encore.

Verse 33

इन्द्रेण सहिताः सर्वे कैलात्पुनरागताः । स्वस्वस्थाने तदा शीघ्रं गताः सर्वे दिवौकसः

Tous, accompagnés d’Indra, revinrent de nouveau du Kailāsa. Alors tous les êtres célestes gagnèrent promptement leurs demeures respectives.

Verse 34

इन्द्रोऽपि वै सुधर्मायां गतवान्प्रभुरीश्वरः । न निद्रां लब्धवांस्तत्र न सुखं न च निर्वृतिम्

Indra aussi, le puissant seigneur, se rendit à Sudharmā ; mais là, il ne trouva ni sommeil, ni joie, ni la paix du soulagement.

Verse 35

मनसा चिंतयामास विघ्नं मे समुपस्थितम् । अवाप महतीं चितां तदा देवः शचीपतिः

Alors le Seigneur de Śacī (Indra) réfléchit en son cœur : «Un obstacle s’est dressé devant moi.» À cet instant même, le dieu fut saisi d’une grande inquiétude et d’un profond trouble.

Verse 36

मम स्थानं पराहर्तुं स्तपस्तेपे सुदुश्चरम् । सर्वान्देवान्समाहूय इदं वचनमब्रवीत्

«Pour me ravir ma dignité», il accomplit une austérité (tapas) d’une rigueur extrême. Ayant convoqué tous les dieux, il prononça ces paroles.

Verse 37

इन्द्र उवाच । शृण्वंतु देवताः सर्वा मम दुःखस्य कारणम् । दुःखेन मम यल्लब्धं तत्किं वा प्रार्थयेद्यमः । बृहस्पतिः समालोक्य सर्वान्दे वानथाब्रवीत्

Indra dit : «Que toutes les divinités entendent la cause de ma peine. Ce que Yama cherche à obtenir—ce que je n’ai acquis qu’au prix de la souffrance—pourquoi le convoiterait-il ?» Alors Bṛhaspati, considérant tous les dieux, prit la parole en réponse.

Verse 38

बृहस्पतिरुवाच । तपसे नास्ति सामर्थ्यं विघ्नं कर्तुं दिवौकसः । उर्वश्याद्या समाहूय संप्रेष्यंतां च तत्र वै

Bṛhaspati dit : «Les habitants du ciel n’ont pas le pouvoir, par la force, de dresser un obstacle à un tel tapas. Qu’on convoque donc Urvaśī et les autres apsaras, et qu’on les dépêche en ce lieu».

Verse 39

तासामाकारणार्थाय प्रतिद्वारं प्रतस्थिवान् । स गत्वा ताः समादाय सभायां शीघ्रमाययौ

Pour les convoquer, il se rendit à chaque porte, l’une après l’autre. Les ayant rejointes et rassemblées, il les amena promptement dans la salle de l’assemblée.

Verse 40

आगतास्ता हरिः प्राह महत्कार्यमुपस्थितम् । गच्छन्तु त्वरिताः सर्वा धर्मारण्यं प्रति द्रुतम्

Lorsqu’ils furent arrivés, Hari déclara : «Une grande œuvre se présente. Allez tous sans tarder—courez—vers Dharmāraṇya.»

Verse 41

यत्र वै धर्मराजोसौ तपश्चक्रे सुदुष्करम् । हास्यभावकटाक्षैश्च गीतनृत्यादिभिस्तथा

Là même, où Dharmarāja accomplit une austérité des plus ardues, elles s’approchèrent avec des sourires enjoués et des regards en coin, ainsi qu’avec chant, danse et autres arts.

Verse 42

तं लोभयध्वं यमिनं तपःस्थानाच्च्युतिर्भवेत् । देवस्य वचनं श्रुत्वा तथा अप्सरसां गणाः

«Séduisez cet ascète, afin qu’il déchoie de son siège d’austérité.» Ayant entendu la parole du dieu, les troupes d’apsaras s’y préparèrent.

Verse 43

मिथः संरेभिरे कर्तुं विचार्य च परस्परम् । धर्मारण्यं प्रतस्थेसावुर्वशी स्वर्वरांगना

Après s’être consultées et avoir décidé de l’action à mener, Urvaśī—la courtisane céleste—se mit en route vers Dharmāraṇya.

Verse 44

तुष्टुवुः पुष्पवर्षाश्च ससृजुस्तच्छिरस्यमी । ततस्तु देवैर्विप्रैश्च स्तूयमानः समंततः

Ils le louèrent et firent pleuvoir des fleurs sur sa tête. Puis, célébré de toutes parts par les dieux et les sages, il fut honoré partout alentour.

Verse 45

निर्ययौ परमप्रीत्या वनं परमपावनम् । बिल्वार्कखदिराकीर्णं कपित्थधवसंकुलम्

Avec une joie profonde, il se mit en route vers cette forêt souverainement purificatrice, dense de bilva, d’arka et de khadira, et foisonnante aussi de kapittha et de dhava.

Verse 46

न सूर्यो भाति तत्रैव महांधकार संयुतम् । निर्जनं निर्मनुष्यं च बहुयोजनमायतम्

Là, le soleil ne brillait nullement; tout y était mêlé d’une grande obscurité—solitaire, sans présence humaine, et s’étendant sur bien des yojanas.

Verse 47

मृगैः सिंहैर्वृतं घोरेरन्यैश्चापि वनेचरैः । पुष्पितैः पादपैः कीर्णं सुमनोहरशाद्वलम्

Il était ceint de cerfs, de lions et d’autres redoutables habitants de la forêt; et pourtant il était jonché d’arbres en fleurs et tapissé d’une herbe merveilleusement charmante pour l’esprit.

Verse 48

विपुलं मधुरानादैर्नादितं विहगैस्तथा । पुंस्कोकिलनिनादाढ्यं झिल्लीकगणनादितम्

Vaste à souhait, il résonnait des doux appels des oiseaux; riche du chant du kokila mâle et rempli du chœur des grillons.

Verse 49

प्रवृद्धविकटैर्वृक्षैः सुखच्छायैः समावृतम् । वृक्षैराच्छादिततलं लक्ष्म्या परमया युतम्

Il était enveloppé de grands arbres puissants offrant une ombre douce; le sol même était couvert par les arbres, et le lieu était paré d’une beauté et d’une prospérité suprêmes.

Verse 50

नापुष्पः पादपः कश्चिन्नाफलो नापि कंटकी । षट्पदैरप्यनाकीर्णं नास्मिन्वै काननेभवेत्

Dans ce bois sacré, nul arbre n’était sans fleurs, nul sans fruits, et nul n’était épineux ; nul endroit n’y demeurait sans être rempli d’abeilles.

Verse 51

विहंगैर्नादितं पुष्पैरलंकृतमतीव हि । सर्वर्तुकुसमैर्वृक्षैः सुखच्छायैः समावृतम्

Il résonnait du chant des oiseaux et se trouvait richement paré de fleurs ; il était couvert d’arbres fleurissant en toute saison et offrant une ombre douce.

Verse 52

मारुताकलितास्तत्र द्रुमाः कुसुमशाखिनः । पुष्पवृष्टिं विचित्रां तु विसृजंति च पादपाः

Là, agités par la brise, les arbres aux branches chargées de fleurs répandaient une pluie merveilleuse de pétales.

Verse 53

दिवस्पृशोऽथ संपुष्टाः पक्षिभिर्मधुरस्वनैः । विरेजुः पादपास्तत्र सुगन्धकुसुमैर्वृताः

Alors les arbres, comme s’ils touchaient le ciel, prospéraient parmi des oiseaux à la voix suave ; là, ils resplendissaient, couronnés de fleurs parfumées.

Verse 54

तिष्ठंति च प्रवालेषु पुष्पभारावनादिषु । रुवंति मधुरालापाः षट्पदा मधुलिप्सवः

Elles s’attardaient sur les jeunes pousses et dans les bosquets lourds de fleurs ; les abeilles, avides de miel, bourdonnaient doucement en un tendre murmure.

Verse 55

तत्र प्रदेशांश्च बहूनामोदांकुरमंडितान् । लतागृह परिक्षिप्तान्मनसः प्रीतिवर्द्धनान्

Là, elle vit maints lieux charmants, ornés de jeunes pousses délicieuses, ceints de berceaux de lianes—des endroits qui faisaient croître la joie de l’esprit.

Verse 56

संपश्यंती महातेजा बभूव मुदिता तदा । परस्पराश्लिष्टशाखैः पादपैः कुसमाचितैः

En le contemplant, cette dame au grand éclat fut alors saisie de joie; car les arbres, chargés de fleurs, se tenaient les branches enlacées les unes aux autres.

Verse 57

अशोभत वनं तत्तु महेंद्रध्वजसन्निभैः । सुखशीतसुगन्धी च पुष्परेणुवहोऽनिलः

Cette forêt resplendissait, pareille aux hauts étendards d’Indra; et une brise douce, fraîche et parfumée soufflait, portant la fine poussière du pollen des fleurs.

Verse 58

एवंगुणसमायुक्तं ददर्श सा वनं तदा । तदा सूर्योद्भवां तत्र पवित्रां परिशोभिताम्

Ainsi pourvue de tant de qualités, elle contempla alors cette forêt; et là, elle vit aussi Sūryodbhavā, eau sainte et purificatrice, magnifiquement parée.

Verse 59

आश्रमप्रवरं तत्र ददर्श च मनोरमम् । पतिभिर्वालखिल्यैश्च वृतं मुनिगणा वृतम्

Là, elle vit un ashrama excellent et ravissant, entouré des vénérables sages Vālakhilya et ceint de multitudes de munis.

Verse 60

अग्न्यगारैश्च बहुभिर्वृक्षशाखावलंबितैः । धूगम्रपानकणैस्तत्र दिग्वासोयतिभिस्तथा

Il était pourvu de nombreux sanctuaires du Feu, suspendus aux branches des arbres ; et l’on y voyait aussi des ascètes vêtus du ciel, au milieu des volutes et des fines particules de fumée issues de leurs feux rituels.

Verse 61

पाल्या वन्या मृगास्तत्र सौम्या भूयो बभूविरे । मार्जारा मूषकैस्तत्र सर्पैश्च नकुलास्तथा

Là, les bêtes sauvages devinrent douces, comme placées sous une garde protectrice ; et de même, chats avec souris, et mangoustes avec serpents, y demeuraient ensemble.

Verse 62

मृगशावैस्तथा सिंहाः सत्त्वरूपा बभूविरे । परस्परं चिक्रीडुस्ते यथा चैव सहोदराः । दूराद्ददर्श च वनं तत्र देवोऽब्रवीत्तदा

Même les lions, parmi les faons, devinrent paisibles, revêtant une nature douce ; ils jouaient les uns avec les autres comme des frères. De loin, voyant cette forêt, le dieu parla alors.

Verse 63

इन्द्र उवाच । अयं च खलु धर्मराड् तपस्तुग्रेवतिष्ठते । मम राज्याभिकांक्षोऽसावतोर्थे यत्यतामिह

Indra dit : «En vérité, ce Dharmarāṭ demeure engagé dans une austérité farouche. Il convoite ma souveraineté ; c’est pourquoi, à cette fin, qu’un effort soit entrepris ici».

Verse 64

तपोविघ्नं प्रकुर्वंतु ममाज्ञा तत्र गम्यताम् । इन्द्रस्य वचनं श्रुत्वा उर्वशी च तिलोत्तमा

«Qu’ils suscitent un obstacle à son austérité : tel est mon ordre ; qu’ils s’y rendent.» Ayant entendu les paroles d’Indra, Urvaśī et Tilottamā répondirent.

Verse 65

सुकेशी मंजुघोषा च घृताची मेनका तथा । विश्वाची चैव रंभा च प्रम्लोचा चारुभाषिणी

S’y trouvaient Sukeshī et Mañjughoṣā, ainsi que Ghṛtācī et Menakā; Viśvācī et Rambhā; et Pramlocā, à la parole suave : ces illustres Apsaras étaient présentes.

Verse 66

पूर्वचित्तिः सुरूपा च अनुम्लोचा यशस्विनी । एताश्चान्याश्च बहुशस्तत्र संस्था व्यचिंतयन्

Pūrvacitti, Surūpā et Anumlocā, célèbres et illustres; elles et bien d’autres, rassemblées en ce lieu, furent maintes fois envisagées pour l’œuvre à accomplir.

Verse 67

परस्परं विलोक्यैव शंकमाना भयेन हि । यमश्चैव तथा शक्र उभौ वायतनं हि वः

Se regardant les unes les autres, elles hésitèrent, saisies de crainte; car Yama et Śakra (Indra), ces deux-là, étaient bien présents comme autorité et refuge en cette affaire.

Verse 68

एवं विचार्य बहुधा वर्द्धनी नाम भारत । सर्वासामप्सरसां श्रेष्ठा सर्वाभरणभूषिता

Après avoir délibéré de bien des façons, ô Bhārata, ils choisirent celle nommée Varddhanī, la première parmi toutes les Apsaras, parée de tous les ornements.

Verse 69

उवाचैवोर्वशी तत्र किं खिद्यसि शुभानने । देवानां कार्यसिद्ध्यर्थं मायारूपबलेन च । वर्णधर्मो यथा भूयात्करिष्ये पाकशासन

Alors Urvaśī parla en ce lieu : «Pourquoi t’attristes-tu, ô visage de bon augure ? Pour l’accomplissement de l’œuvre des devas, par la puissance de māyā et des formes empruntées, j’agirai, ô Pākaśāsana (Indra), afin que le varṇadharma soit dûment établi».

Verse 70

इन्द्र उवाच । साधुसाधु महाभागे वर्द्धनी नाम सुव्रता । शीघ्रं गच्छ स्वयं भद्रे कुरु कार्यं कृशोदरि

Indra dit : « Bien, bien, ô très fortunée — Varddhanī de nom, aux vœux nobles. Va vite toi-même, ô dame de bon augure ; accomplis l’œuvre, ô taille fine. »

Verse 71

धीराणामवने शक्ता नान्या सुभ्रु त्वया विना । वर्द्धनी च तथेत्युक्त्वा गता यत्र स धर्मराट्

« Nul autre que toi ne peut dompter les résolus, ô belle aux sourcils. » Ainsi apostrophée, Varddhanī répondit : « Qu’il en soit ainsi », puis elle alla là où se tenait le souverain du Dharma, Dharmarāja.

Verse 72

महता भूषणेनैव रूपं कृत्वा मनोरमम् । कुंकुमैः कज्जलैर्वस्त्रैर्भूषणैश्चैव भूषिता

Revêtant une forme charmante grâce à de somptueux ornements, elle se para de vermillon, de khôl, de riches vêtements et de bijoux.

Verse 73

कुसुमं च तथा वस्त्रं किंकिणीकटिराजिता । झणत्कारैस्तथा कष्टैर्भूषिता च पदद्वये

Avec fleurs et vêtements, sa taille brillait d’une ceinture de grelots ; et à ses deux pieds, des bracelets de cheville la paraient de leur tintement.

Verse 74

नानाभूषणभूषाढ्या नानाचंदनचर्चिता । नानाकुसुम मालाढ्या दुकूलेनावृता शुभा

Richement parée de maints bijoux, ointe de diverses pâtes de santal, abondante en guirlandes de fleurs variées, elle, de bon augure et rayonnante, se drapa de soie fine.

Verse 75

प्रगृह्य वीणां संशुद्धां करे सर्वांगसुन्दरी । नर्तनं त्रिविधं तत्र चक्रे लोकमनोरमम्

Saisissant dans sa main la vīṇā parfaitement accordée et purifiée, cette dame à la beauté accomplie y exécuta une danse triple, ravissante et délicieuse pour tous les mondes.

Verse 76

तारस्वरेण मधुरैर्वंशनादेन मिश्रितम्

Cela se mêlait à de doux sons aigus, entremêlés au chant mélodieux de la flûte.

Verse 77

मूर्च्छनातालसंयुक्तं तंत्रीलयसमन्वितम् । क्षणेन सहसा देवो धर्मराजो जितात्मवान् । विमनाः स तदा जातो धर्मराजो नृपात्मजः

Joint aux modes (mūrchchanā) et au rythme (tāla), et rempli de la cadence mesurée des cordes—en un instant, même le dieu Dharmarāja, maître de lui-même, devint soudain abattu alors, ô fils de roi.

Verse 78

युधिष्ठिर उवाच । आश्चर्यं परमं ब्रह्मञ्जातं मे ब्रह्मसत्तम । कथं ब्रह्मोपपन्नस्य तपश्छेदो बभूव ह

Yudhiṣṭhira dit : «Ô brahmane, un prodige suprême s’est levé en moi, ô le meilleur des connaisseurs de Brahman. Comment une rupture de l’ascèse (tapas) a-t-elle pu survenir chez celui qui demeurait établi en Brahman ?»

Verse 79

धर्मे धरा च नाकश्च धर्मे पातालमेव च । धर्मे चंद्रार्कमापश्च धर्मे च पवनोऽनलः

Dans le Dharma demeurent la terre et le ciel ; dans le Dharma aussi le monde souterrain. Dans le Dharma sont la lune et le soleil, ainsi que les eaux ; dans le Dharma sont le vent et le feu.

Verse 80

धर्मे चैवाखिलं विश्वं स धर्मो व्यग्रतां कथम् । गतः स्वामिंस्तद्वैयग्र्यं तथ्यं कथय सुव्रत

Dans le Dharma, en vérité, repose l’univers tout entier ; comment donc ce Dharma même est-il tombé dans l’agitation ? Ô vénérable, dis-moi en toute vérité la cause de ce trouble, toi aux vœux excellents.

Verse 81

व्यास उवाच । पतनं साहसानां च नरकस्यैव कारणम् । योनिकुण्डमिदं सृष्टं कुंभीपाकसमं भुवि

Vyāsa dit : « La chute des téméraires est, en vérité, la cause de l’enfer. Ce “puits du yoni” a été créé sur la terre, comparable à l’enfer nommé Kumbhīpāka. »

Verse 82

नेत्ररज्ज्वा दृढं बद्ध्वा धर्षयंति मनस्विनः । कुचरूपैर्महादंडैस्ताड्यमानमचेतसम्

L’ayant solidement lié par une corde aux yeux, les êtres féroces le tourmentent ; et lui, privé de sens, est frappé de lourds bâtons difformes.

Verse 83

कृत्वा वै पातयंत्याशु नरकं नृपसत्तम । मोहनं सर्वभूतानां नारी चैवं विनिर्मिता

Ainsi, promptement, ils le précipitent en enfer, ô meilleur des rois. C’est de cette manière que la femme fut façonnée comme un enchantement pour tous les êtres.

Verse 85

तावत्तपोभिवृद्धिस्तु तावद्दानं दया दमः । तावत्स्वाध्यायवृत्तं च तावच्छौचं धृतं व्रतम्

Ce n’est que jusque-là que les austérités croissent vraiment ; ce n’est que jusque-là que demeurent l’aumône, la compassion et la maîtrise de soi ; ce n’est que jusque-là que subsistent l’étude sacrée et la conduite droite ; ce n’est que jusque-là que perdurent la pureté et les vœux tenus avec fermeté.

Verse 86

यावत्त्रस्तमृगीदृष्टिं चपलां न विलोकयेत् । तावन्माता पिता तावद्धाता तावत्ससुहृज्जनः

Tant que l’on ne porte pas les yeux sur ce regard instable, pareil à celui du daim, qui trouble l’esprit, la mère et le père demeurent de véritables refuges ; le Créateur (la Providence) soutient ; et les amis authentiques, les bienveillants, restent inébranlables.

Verse 87

तावल्लज्जा भयं तावत्स्वाचारस्तावदेव हि । ज्ञानमौदार्यमैश्वर्यं तावदेव हि भासते । यावन्मत्तांगनापाशैः पातितो नैव बन्धनैः

La pudeur et la crainte de la faute ne durent que jusque-là ; la bonne conduite aussi ne subsiste que jusque-là. La connaissance, la générosité et la prospérité ne resplendissent que tant que l’on n’est pas précipité dans la servitude, pris aux liens, aux rets d’une femme enivrée d’égarement.