Adhyaya 3
Mahesvara KhandaKaumarika KhandaAdhyaya 3

Adhyaya 3

Cet adhyāya déroule une suite de voyage et de dialogue, portée par la marche de Nārada à travers les lieux saints. Il parvient à l’āśrama de Bhṛgu, près de la Revā, décrite comme souverainement purificatrice, « contenant en elle tous les tīrtha », efficace par la louange et surtout par la simple vision et le bain rituel. Le texte situe sur la Revā le Śuklatīrtha, gué destructeur de péché, où se baigner efface même les impuretés les plus graves. Bhṛgu rapporte ensuite un récit de tīrtha centré sur la confluence Mahī–Sāgara et sur le célèbre Stambha-tīrtha, affirmant que les sages qui s’y baignent sont délivrés des fautes et échappent au domaine de Yama. Vient alors l’épisode de Devśarmā, ascète maîtrisé, voué aux offrandes aux ancêtres à Gaṅgā–Sāgara, qui apprend que le tarpaṇa accompli par Subhadra à la confluence Mahī–Sāgara procure un bénéfice plus complet aux aïeux. Devśarmā se lamente sur son malheur et sur le conflit domestique, sa femme refusant le voyage. Subhadra propose un remède : il accomplira le śrāddha/tarpaṇa au nom de Devśarmā à la confluence, et Devśarmā promet de partager une part du mérite ascétique accumulé. Le chapitre s’achève sur la conclusion de Bhṛgu quant au caractère extraordinaire de cette confluence, et sur la résolution renouvelée de Nārada d’en être témoin et d’en affermir la portée sacrée.

Shlokas

Verse 1

सू उवाच । एवं स्थानानि पुण्यानि यानियानीह वै भुवि । निरीक्षंस्तत्र तत्राहं नारदो वीरसत्तम

Sūta dit : Ainsi, ayant examiné sur la terre les nombreux lieux saints—chacun d’eux—Nārada, le plus éminent des héros, alla de place en place, en quête de l’excellence suprême.

Verse 2

विचरन्मेदिनीं सर्वां प्राप्तोऽहमाश्रमं भृगोः । यत्र रेवानदी पुण्या सप्तकल्पस्मरा वरा

Errant sur toute la terre, je parvins à l’āśrama de Bhṛgu; là coule la sainte rivière Revā, l’excellente, dont on se souvient à travers sept âges.

Verse 3

महापुण्या पवित्रा च सर्वतीर्थमयी शुभा । पुनानि कीर्तनेनैव दर्शनेन विशेषतः

Elle est souverainement méritoire et purificatrice, de bon augure et contenant en elle tous les tīrtha ; elle purifie par le seul souvenir et la louange, et plus encore par la vision directe.

Verse 4

तत्रावगाहनात्पार्थ मुच्यते जंतुरंहसा । यथा सा पिङ्गला नाडी देहमध्ये व्यवस्थिता

Ô Pārtha, en s’y baignant, un être est promptement délivré du péché, tout comme la nāḍī Piṅgalā est établie au milieu du corps.

Verse 5

इयं ब्रह्मांडपिण्डस्य स्थाने तस्मिन्प्रकीर्तिता । तत्रास्ते शुक्लतीर्थाख्यं रेवायां पापनाशनम्

Ce lieu sacré est proclamé comme le « lieu du Brahmāṇḍa (l’œuf cosmique) et du Piṇḍa (le microcosme incarné) » ; et là, sur la Revā, se trouve le tīrtha nommé Śukla-tīrtha, destructeur des péchés.

Verse 6

यत्र वै स्नानमात्रेण ब्रह्महत्या प्रणश्यति । तस्यापि सन्निधौ पार्थ रेवाया उत्तरे तटे

Là, en vérité, par le seul bain, même le péché de brahma-hatyā est anéanti. Ô Pārtha, près de ce tīrtha, sur la rive nord de la Revā.

Verse 7

नानावृक्षसमाकीर्णं लतागुल्मोपशोभितम् । नानापुष्पफलो पेतं कदलीखंडमंडितम्

Il était rempli d’arbres de toutes sortes, embelli de lianes et de buissons; il abondait en fleurs et en fruits variés, et se parait de bosquets de bananiers.

Verse 8

अनेकाश्वापदाकीर्णं विहगैरनुनादितम् । सुगंधपुष्पशोभाढ्यं मयूररवनादितम्

Il foisonnait de bêtes sauvages et résonnait du chant des oiseaux; riche de la beauté des fleurs parfumées, il faisait écho aux cris des paons.

Verse 9

भ्रमरैः सर्वमुत्सृज्य निलीनं रावसंयुतम् । यथा संसारमुत्सृज्य भक्तेन हरपादयोः

Là, les abeilles, renonçant à tout, demeuraient posées en bourdonnant; de même le dévot, rejetant les liens du monde, s’absorbe aux pieds de Hara (Śiva).

Verse 10

कोकिला मधुरैः स्वानैर्नादयंति तथा मुनीन् । यथा कथामृताख्यानैर्ब्राह्मणा भवभीरुकान्

Là, les kokilā charment les sages par leurs chants suaves; de même les brāhmaṇas, en racontant des récits sacrés semblables à l’ambroisie, réjouissent ceux qui redoutent le saṃsāra.

Verse 11

यत्र वृक्षा ह्लादयंति फलैः पुष्पैश्च पत्रकैः । छायाभिरपि काष्ठैश्च लोकानिव हरव्रताः

Là, les arbres réjouissent par leurs fruits, leurs fleurs et leurs feuilles; par leur ombre, et même par leur bois—tels des dévots voués par vœu à Hara (Śiva), qui font le bien des mondes en toute manière.

Verse 12

पुत्रपुत्रेति वाशंते यत्र पुत्रप्रियाः खगाः । यथा शिवप्रियाः शैवा नित्यं शिवशिवेति च

Là, les oiseaux épris de leurs petits crient : « fils, fils ! »—de même que les Śaiva, chers à Śiva, répètent sans cesse : « Śiva, Śiva ! ».

Verse 13

एवंविधं मुनेस्तस्य भृगोराश्रममंडलम् । विप्रैस्त्रैविद्यसंयुक्तैः सर्वतः समलंकृतम्

Tel était le domaine de l’āśrama de ce sage Bhṛgu—embelli de toutes parts par des brāhmanes pourvus de la triple science védique.

Verse 14

ऋग्यजुः सामनिर्घोपैरारूरितदिगन्तरम् । रुद्रभक्तेन धीरेण यथैव भुवनत्रयम्

Ses horizons retentissaient des résonances du Ṛg, du Yajus et du Sāman—par un sage constant, dévot de Rudra—comme les trois mondes sont pénétrés de son sacré et de présence divine.

Verse 15

तत्राहं पार्थ संप्राप्तो यत्रास्ते मुनिसत्तमः । भृगुः परमधर्मात्मातपसा द्योतितप्रभः

Là, ô Pārtha, j’arrivai—là où demeurait le plus éminent des sages, Bhṛgu; d’une droiture suprême, dont l’éclat était illuminé par l’austérité (tapas).

Verse 16

आगच्छंतं तु मां दृष्ट्वा दीनं च मुदितं तथा । अभ्युत्थआनं कृतं सर्वैर्विप्रैर्भृगुपुरोगमैः

Me voyant approcher—las, mais pourtant joyeux—tous les brahmanes, avec Bhṛgu à leur tête, se levèrent pour m’accueillir.

Verse 17

कृत्वा सुस्वागतं दत्त्वा अर्घाद्यं भृगुणा सह । आसनेषूपविष्टास्ते मुनींद्रा ग्राहिता मया

Après leur avoir fait un accueil digne et, avec Bhṛgu, offert l’arghya et d’autres hommages, ces seigneurs des sages prirent place sur des sièges, et je les servis.

Verse 18

विश्रांतं तु ततो ज्ञात्वा भृगुर्मामप्युवाचह । क्व गंतव्यं मुनिश्रेष्ठ कस्मादिह समागतः

Alors Bhṛgu, sachant que je m’étais reposé, me dit : «Ô meilleur des sages, où vas-tu, et pour quelle raison es-tu venu ici ?»

Verse 19

आगमनकारणं सर्वं समाचक्ष्व परिस्फुटम् । ततस्तं चिंतयाविष्टो भृगुं पार्थाहमब्रुवम्

«Expose avec une parfaite clarté toute la raison de ta venue.» Alors, plongé dans la réflexion, je parlai à Bhṛgu, ô Pārtha.

Verse 20

श्रूयतामभिधास्यामि यदर्थमहामागतः । मया पर्यटिता सर्वा समुद्रांता च मेदिनी

Écoutez : je vais maintenant dire le but pour lequel je suis venu. J’ai parcouru toute la terre, jusqu’aux rivages de l’océan.

Verse 21

द्विजानां भूमिदानार्थं मार्गमाणः पदेपदे । निर्दोषां च पवित्रां च तीर्थेष्वपि समन्विताम्

À chaque pas, il cherchait une terre sans faute et d’une pureté suprême à offrir en don aux deux-fois-nés (brāhmaṇas), pourvue aussi de la sainteté que l’on trouve aux tīrthas, les gués sacrés.

Verse 22

रम्यां मनोरमां भूमिं न पश्यामि कथंचन । भृगुरुवाच । विप्राणां स्थापनार्थाय मयापि भ्रमता पुरा

«Je ne vois nullement une terre vraiment belle et de bon augure.» Bhṛgu dit : «Autrefois, moi aussi j’ai erré, cherchant un lieu pour y établir les brāhmaṇas—».

Verse 23

पृथ्वी सागरपर्यंता दृष्टा सर्वा तदानघ । महीनाम नदी पुण्या सर्वतीर्थमयी शुभा

Ô toi sans faute, j’ai vu toute la terre jusqu’au bord de l’océan. Il est une rivière sacrée nommée Mahī, de bon augure, sainte, portant en elle la puissance de tous les tīrthas.

Verse 24

दिव्या मनोरमा सौम्या महापापप्रणाशिनी । नदीरूपेण तत्रैव पृथ्वी सा नात्र संशयः

Divine, ravissante, douce, et destructrice des grands péchés : là, assurément, la Terre elle-même demeure sous la forme d’une rivière ; il n’y a nul doute.

Verse 25

पृथिव्यां यानि तीर्थानि दृष्टादृष्टानि नारद । तानि सर्वाणि तत्रैव निवसंति महीजले

Ô Nārada, quels que soient les tīrthas sur la terre — visibles ou invisibles — tous demeurent là même, dans les eaux de la Mahī.

Verse 26

सा समुद्रेण संप्राप्ता पुण्यतोया महानदी । संजातस्तत्र देवर्षे महीसागरसंगमः

Ce grand fleuve aux eaux saintes parvient à l’océan. Là, ô voyant divin, naît la confluence de la Mahī et de la mer.

Verse 27

स्तंभाख्यं तत्र तीर्थं तु त्रिषु लोकेषु विश्रुतम् । तत्र ये मनुजाः स्नानं प्रकुर्वंति विपश्चितः

Là se trouve un tīrtha nommé « Staṃbha », renommé dans les trois mondes. Les hommes avisés qui y accomplissent le bain rituel—

Verse 28

सर्वपापविनिर्मुक्ता नोपसर्पंति वै यमम् । तत्राद्भुतं हि दृष्टं मे पुरा स्नातुं गतेन वै

Délivrés de tous les péchés, ils ne s’approchent nullement de Yama. En vérité, jadis j’y vis une chose merveilleuse, lorsque j’étais allé m’y baigner.

Verse 29

तदहं कीर्तयिष्यामि मुने श्रृणु महाद्भुतम् । यावत्स्नातुं व्रजाम्यस्मिन्महीसागरसंगमे

Je vais à présent le raconter—écoute, ô sage—ce grand prodige, lorsque j’allai me baigner à la confluence de la Mahī et de l’océan.

Verse 30

तीरे स्थितं प्रपश्यामि मुनींद्रं पावकोपमम् । प्रांशुं वृद्धं चास्थिशेषं तपोलक्ष्म्या विभूषितम्

Sur la rive, j’aperçus un seigneur parmi les sages, rayonnant tel le feu : grand, âgé, réduit aux os par l’ascèse, et pourtant paré de la splendeur née du tapas.

Verse 31

भुजावूर्ध्वौ ततः कृत्वा प्ररुदंतं मुहुर्मुहुः । तं तथा दुःखितं दृष्ट्वा दुःखितोऽहमथाभवम्

Alors, levant ses deux bras vers le ciel, il pleura encore et encore. Le voyant ainsi accablé, je fus moi aussi saisi de chagrin.

Verse 32

सतां लक्षणमेतद्धि यद्दृष्ट्वा दुःखितं जनम् । शतसंख्य तस्य भवेत्तथाहं विललाप ह

Telle est, en vérité, la marque des justes : en voyant un être souffrir, leur peine se décuple. Ainsi me mis-je à me lamenter.

Verse 33

अहिंसा सत्यमस्तेयं मानुष्ये सति दुर्लभम् । ततस्तमुपसंगम्य पर्यपृच्छमहं तदा

La non-violence, la vérité et le refus de voler sont rares même parmi les humains. C’est pourquoi je m’approchai de lui et l’interrogeai alors.

Verse 34

किमर्थं रोदिशि मुने शोके किं कारणं तव । सुगुह्यमपि चेद्बूहि जिज्ञासा महती हि मे

« Pourquoi pleures-tu, ô muni ? Quelle est la cause de ton chagrin ? Même si c’est un secret très caché, dis-le, car mon désir de savoir est grand. »

Verse 35

मुनिस्ततो मामवदद्भृगो निर्भाग्यवानहम् । तेन रोदिमि मा पृच्छ दुर्भाग्यं चालपेद्धि कः

Alors le muni me dit : « Ô Bhṛgu, je suis infortuné ; c’est pourquoi je pleure. Ne me questionne pas : qui donc proclamerait à haute voix son propre malheur ? »

Verse 36

तमहं विस्मयाविष्टः पुनरेवेदमब्रुवम् । दुर्लभं भारते जन्म तत्रापि च मनुष्यता

Saisi d’émerveillement, je repris la parole : « Naître en Bhārata est chose rare ; plus rare encore est d’obtenir la véritable condition humaine. »

Verse 37

मनुष्यत्वे ब्राह्मणत्वं मुनित्वं तत्र दुर्लभम् । तत्रापि च तपःसिद्धिः प्राप्यैतत्पंचकं परम्

Parmi les hommes, la condition de brāhmane est rare, et plus rare encore, en son sein, est l’état de muni, le sage. Plus rare encore est l’accomplissement obtenu par tapas, l’austérité. Ayant obtenu cette suprême fortune en cinq parts…

Verse 38

किमर्थं रोदिषि मुने विस्मयोऽत्र महान्मम । एवं संपृच्छते मह्यमेतस्मिन्नेव चांतरे

Je lui dis : « Pourquoi pleures-tu, ô sage ? Mon étonnement ici est immense. » Tandis que je l’interrogeais ainsi, à cet instant même…

Verse 39

सुभद्रोनाम नाम्ना च मुनिस्तत्राभ्युपाययौ । स हि मेरुं परित्यज्य ज्ञात्वा तीर्थस्य सारताम्

Alors s’avança un sage nommé Subhadra. Ayant reconnu la véritable excellence de ce tīrtha, il avait même laissé derrière lui le mont Meru.

Verse 40

कृताश्रमः पूजयति सदा स्तंभेश्वरं मुनिः । सोऽप्येवं मामि वापृच्छन्मुनिं रोदनकारणम्

Ce sage, après avoir accompli comme il se doit les devoirs de son āśrama, rendait sans cesse un culte à Stambheśvara. Me voyant ainsi, il m’interrogea comme un compagnon d’ascèse sur la cause de mes larmes.

Verse 41

अथाहाचम्य स मुनिः श्रूयतां कारणं मुनी । अहं हि देवशर्माख्यो मुनिः संयतवाङ्मनाः

Alors le sage, après avoir accompli l’ācaman (gorgée d’eau purificatrice), dit : «Ô munis, écoutez la cause. Je suis en vérité le muni nommé Devaśarmā, celui qui tient sa parole et son esprit sous maîtrise.»

Verse 42

निवसामि कृतस्थानो गंगासागरसंगमे । तत्र दर्शेतर्पयामि सदैव च पितॄनहम्

J’y demeure, ayant établi ma résidence au confluent du Gaṅgā et de l’océan. Là, aux jours de Darśa, j’offre sans cesse le tarpaṇa (libation d’eau) aux Pitṛs, les ancêtres.

Verse 43

श्राद्धांते ते च प्रत्यक्षा ह्याशिषो मे वदंति च । ततः कदाचित्पितरः प्रहृष्टा मामथाब्रवन्

À la fin du śrāddha, ils deviennent visibles et me disent même des bénédictions. Puis, un jour, mes Pitṛs, tout réjouis, m’adressèrent ces paroles.

Verse 44

वयं सदात्र चायामो देवशर्मंस्तवांतिके । स्थानेऽस्माकं कदाचित्त्वं न चायासि कुतः सुतः

«Devaśarmā, nous venons toujours ici, près de toi. Mais toi, tu ne viens jamais en notre demeure : pourquoi donc, cher fils ?»

Verse 45

स्थानं दिदृक्षुस्तच्चाहं न शक्तोऽस्मि निवोदितुम् । ततः परममित्युक्त्वा गतवान्पितृभिः सह

Désireux de voir leur demeure, je ne pus refuser. Disant : «Qu’il en soit ainsi ; en avant, vers le lieu suprême», je partis avec les Pitṛs.

Verse 46

पितॄणां मंदिरं पुण्यं भौमलोकसमास्थितम् । तत्रतत्र स्थितश्चाहं तेजोमण्डलदुर्दृशान्

La demeure sainte des Pitṛs se tenait dans la sphère terrestre. Là et là, je vis des êtres difficiles à soutenir du regard, entourés d’orbes flamboyants de radiance.

Verse 47

दृष्ट्वाग्रतः पूजयाढ्यानपृच्छं स्वान्पितॄनिति । के ह्यमी समुपायांति भृशं तृप्ता भृशार्चिताः । भृशंप्रमुदिता नैव तथा यूयं यथा ह्यमी

Les voyant devant moi, je rendis hommage à ces êtres sublimes et demandai à mes propres Pitṛs : «Qui sont ceux-ci qui s’avancent, si pleinement rassasiés, si grandement honorés, et débordants de joie, plus encore que vous ?»

Verse 48

पितर ऊचुः । भद्रं ते पितरः पुण्याः सुभद्रस्य महामुनेः । तर्पितास्तेन मुनिना महीसागरसंगमे

Les Pitṛs dirent : «Bénédiction sur toi. Ces ancêtres saints appartiennent au grand sage Subhadra ; ce muni les a rassasiés au lieu où la terre et l’océan se rejoignent.»

Verse 49

सर्वतीर्थमयी यत्र निलीना ह्युदधौ मही । तत्र दर्शे तर्पयति सुभद्रस्तानमून्सुत

«Car là, la Terre —qui porte l’essence de tous les tīrthas— demeure cachée dans l’océan. Là, au jour de Darśa, Subhadra rassasie ces mêmes ancêtres par des offrandes, ô mon fils.»

Verse 50

इत्याकर्ण्य वचस्तेषां लज्जितोऽहं भृशंतदा । विस्मितश्च प्रणम्यैतान्पितॄन्स्वं स्थानमागतः

Ayant entendu leurs paroles, je fus alors saisi d’une profonde honte. Émerveillé, je me prosternai devant ces Pères (Pitṛs) et retournai à ma propre demeure.

Verse 51

यथा तथा चिंतितं च तत्र यास्याम्यहं श्फुटम् । पुण्यो यत्रापि विख्यातो महीसागरसंगमः

Après y avoir réfléchi de toutes les manières, je pris une résolution nette : «J’irai là-bas, là où se trouve la confluence sacrée et renommée de la rivière Mahī avec l’océan».

Verse 52

कृताश्रमश्च तत्रैव तर्पयिष्ये निजान्पितॄन् । दर्शेदर्शे यथा चासौ स्तुत्यनामा सुभद्रकः

Là, après avoir établi un āśrama selon la discipline sacrée, je satisferai mes propres Pères (ancêtres) par les offrandes de tarpaṇa—à chaque rite de darśa, à la nouvelle lune—comme le fait Subhadraka, dont le nom est célèbre et digne d’éloge.

Verse 53

किं तेन ननु जातेन कुलांगारेण पापिना । यस्मिञ्जीवत्यवि निजाः पितरोऽन्यस्पृहाकराः

À quoi sert la naissance de ce pécheur, «braise qui consume la lignée» ? Car, de son vivant même, ses propres Pères (ancêtres) sont poussés à désirer l’aide d’autrui.

Verse 54

इति संचिंत्य मुदितो रुचिं भार्यामथाब्रवुम् । रुचे त्वया समायुक्तो महीसागगरसंगमम्

Ainsi, après y avoir songé, je fus dans la joie et je dis à mon épouse Ruci : «Ruci, avec toi j’irai à la confluence de la Mahī et de l’océan».

Verse 55

गत्वा स्थास्यामि तत्रैव शीघ्रं त्वं सम्मुखीभव । पतिव्रतासि शुद्धासिकुलीनासि यशस्विनि । तस्मादेतन्मम शुभे कर्तुमर्हसि चिंतितम्

«Une fois partis, je demeurerai là même. Hâte-toi de te préparer à m’accompagner. Tu es une pativratā, pure, de noble lignée et illustre ; aussi, ô bienheureuse, tu dois aider à accomplir ce que j’ai résolu».

Verse 56

रुचिरुवाच । हता तस्य जनिर्नाभूत्कथं पाप दुरात्मना

Ruci dit : «Sa naissance même n’a-t-elle pas été ruinée ? Ô pécheur, comment cela a-t-il pu advenir par cet homme au cœur mauvais ?»

Verse 57

श्मशानस्तंभ येनाहं दत्ता तुभ्यं कृतंत्वाय । इह कंदफलाहारैर्यत्किं तेन न पूर्यते

«Par ce pieu du champ de crémation, grâce auquel j’ai été donnée à toi : qu’a-t-il donc laissé inaccompli, alors qu’ici nous vivons de racines et de fruits pour nourriture ?»

Verse 58

नेतुमिच्छसि मां तत्र यत्र क्षारोदकं सदा । त्वमेव तत्र संयाहि नंदंतु तव पूर्वजाः

«Tu veux m’emmener là où l’eau est toujours saumâtre. Va donc seul : que tes ancêtres soient satisfaits !»

Verse 59

गच्छ वा तिष्ठ वा वृद्ध वस वा काकवच्चिरम् । तथा ब्रुवन्त्यां तस्यां तु कर्णावस्मि पिधाय च

«Va, ou reste, vieillard — ou vis longtemps comme un corbeau !» Tandis qu’elle parlait ainsi, je me bouchai les oreilles.

Verse 60

विपुलं शिष्यमादिश्य गृह एकोऽत्र आगतः । सोऽहं स्नात्वात्र संतर्प्य पितॄञ्छ्रद्धापरायणः

Après avoir donné ses instructions à mon disciple Vipula, je suis venu ici, seul, à ma demeure. M’étant baigné en ce lieu et ayant dûment satisfait les Pitṛs (Pères ancestraux) par les offrandes, je demeure tout entier voué au śraddhā.

Verse 61

चिंतां सुविपुलां प्राप्तो नरके दुष्कृती यथा । यदि तिष्ठामि चात्रैव अर्धदेहधरो ह्यहम्

Une vaste angoisse s’est emparée de moi—telle celle du pécheur en enfer—si je dois demeurer ici même, n’étant qu’un être « au corps à moitié ».

Verse 62

नरो हि गृहिणीहीनो अर्धदेह इति स्मृतः । यथात्मना विना देहे कार्यं किंचिन्न सिध्यति

En vérité, l’homme sans épouse est tenu en mémoire comme « au corps à moitié ». De même qu’un corps sans l’ātman n’accomplit aucune œuvre, ainsi, dans une telle incomplétude, les devoirs de la vie n’atteignent pas leur accomplissement.

Verse 63

अनयोर्हि फलं ग्राह्यं सारता नात्र काचन । अर्धदेही च मनुजस्त्वसंस्पृश्यः सतांमतः

De ces deux choses, on ne peut saisir que le « fruit extérieur » : il n’y a ici nulle vraie essence. Et l’homme « au corps à moitié » est, selon les gens de bien, quelqu’un qu’il ne faut pas toucher (c’est-à-dire à éviter dans le rite et la bienséance).

Verse 64

अनयोर्हिफलं ग्राह्यं सारता नात्र काचन । अर्धदेही च मनुजस्त्वसंस्पृश्यः सतांमतः

De ces deux choses, on ne peut saisir que le « fruit extérieur » : il n’y a ici nulle vraie essence. Et l’homme « au corps à moitié » est, selon les gens de bien, quelqu’un qu’il ne faut pas toucher (c’est-à-dire à éviter dans le rite et la bienséance).

Verse 65

औत्तानपादिरस्पृश्य उत्तमो हि सुरैः कृतः । अथ चेत्तत्र संयामि न महीसागरस्ततः

Même Auttānapādi (Dhruva), jadis tenu pour « intouchable », fut élevé à la suprême dignité par les dieux. Mais si je m’en vais là-bas, alors cette confluence de la Terre et de l’Océan ne demeurera plus pour moi ni accessible ni porteuse de sens.

Verse 66

यामि वा तत्कथं पादौ चलतो मे कथंचन । एतस्मिन्मे मनो विद्धं खिद्यतेऽज्ञानसंकटे

Et si je dois partir—comment mes pieds pourraient-ils seulement avancer ? Sur ce point même, mon esprit est comme transpercé, et il souffre dans la détresse de l’ignorance et de l’incertitude.

Verse 67

अतोऽहमतिमुह्यामि भृशं शोचामि रोदिमि । इतिश्रुत्वा वचस्तस्य भृशं रोमांचपूरितम्

Ainsi je suis totalement désemparé ; je m’afflige profondément et je pleure. Entendant ses paroles de la sorte, l’autre fut saisi de romāñca, le corps frémissant d’émotion.

Verse 68

साधुसाध्वित्यथोवाच तं सुभद्रोऽप्यहं तथा । दण्डवच्च प्रणमितो महीसागरसङ्गमम्

Alors Subhadra lui dit : « Bien dit, bien dit », et moi aussi j’y consentis. Puis, tels un bâton (en prosternation complète), nous nous inclinâmes devant la sainte confluence de la Terre et de l’Océan.

Verse 69

चिन्तयावश्च मनसि प्रतीकारं मुनेरुभौ । यो हि मानुष्यमासाद्य जलबुद्बुदभंगुरम्

Tous deux, pressés par l’inquiétude, nous cherchâmes en notre esprit un remède selon l’enseignement du sage. Car la vie humaine, une fois obtenue, est fragile, brisable comme une bulle sur l’eau.

Verse 70

परार्थाय भवत्येष पुरुषोऽन्ये पुरीषकाः । ततः संचिंत्य प्राहेदं सुभद्रो मुनिसत्तमम्

« Cette vie humaine est faite pour le bien d’autrui ; ceux qui vivent autrement ne valent pas mieux que des immondices. » Ayant ainsi réfléchi, Subhadra adressa ces paroles au plus éminent des sages.

Verse 71

मा मुने परिखिद्यस्व देवशर्मन्स्थिरो भव । अहं ते नाशयिष्यामि शोकं सूर्यस्तमो यथा

Ô sage Devaśarman, ne t’afflige pas ; demeure inébranlable. Je détruirai ton chagrin, comme le soleil dissipe les ténèbres.

Verse 72

गमिष्याम्याश्रमं त्वं च नात्रापि परिहास्यते । श्रृणु तत्कारणं तुभ्यं तर्पयिष्ये पितॄनहम्

J’irai à l’āśrama, et toi aussi ; même là, il n’y aura point de négligence. Écoute la raison : j’offrirai le tarpaṇa et je satisferai les Pitṛs, les ancêtres sacrés.

Verse 73

देवशर्मोवाच । एवं ते वदमानस्य आयुरस्तु शतं समाः । यदशक्यं महत्कर्म कर्तुमिच्छसि मत्कृते

Devaśarman dit : « Puisque tu parles ainsi, puisses-tu vivre cent ans. Pourtant, pour moi, tu veux accomplir une grande œuvre qui paraît impossible. »

Verse 74

हर्षस्थाने विषादश्च पुनर्मां बाधते श्रृणु । अपि वाक्यं शुभं सन्तो न गृह्णन्ति मुधा मुने

Même à l’instant qui devrait être de joie, le chagrin me tourmente de nouveau — écoute. Ô sage, les hommes de bien n’acceptent pas même des paroles de bon augure lorsqu’elles sont offertes en vain.

Verse 75

कथमेतन्महत्कर्म कारयामि मुधावद । पुनः किंचित्प्रवक्ष्यामि यथा मे निष्कृतिर्भवेत्

Comment pourrais-je te faire entreprendre cette grande œuvre par de vaines paroles ? Je dirai encore quelque chose, afin qu’il y ait pour moi un véritable remède et un dénouement.

Verse 76

शापितोऽसि मया प्राणैर्यथा वच्मि तथा कुरु । अहं सदा करिष्यामि दर्शे चोद्दिश्यते पितॄन्

Tu es lié par mon souffle vital comme par un ordre sacré : fais exactement ce que je dis. J’accomplirai toujours le rite, et au jour de nouvelle lune (Amāvāsyā) les Pitṛs devront être invoqués et recevoir l’offrande.

Verse 77

श्राद्धं गंगार्णवे चात्र मत्पितॄणां त्वमाचर । अहं चैवापि तपसः संचितस्यापि जन्मना । चतुर्भागं प्रदास्यामि एवमेवैतदाचर

Ici, à Gaṅgārṇava, accomplis le śrāddha pour mes Pitṛs, mes ancêtres. Et je t’accorderai le quart du mérite de mes austérités (tapas) amassées durant cette vie. Fais ainsi—exécute-le fidèlement.

Verse 78

सुभद्र उवाच । यद्येवं तव संतोषस्त्वेवमस्तु मुनीश्वर । साधूनां च यथा हर्षस्तथा कार्यं विजानता

Subhadra dit : «Si telle est ta satisfaction, ô seigneur parmi les sages, qu’il en soit ainsi. L’homme de discernement doit agir de manière à réjouir les vertueux».

Verse 79

भृगुरुवाच । देवशर्मा ततो हृष्टो दत्त्वा पुण्यं त्रिवाचिकम् । चतुर्थाशं ययौ धाम स्वं सुभद्रोऽपि च स्थितः

Bhṛgu dit : Alors Devaśarman, tout réjoui, conféra le mérite par une triple proclamation solennelle ; puis, après avoir accordé le quart, il partit vers sa propre demeure. Subhadra, lui aussi, demeura là, inébranlable.

Verse 80

एवंविधो नारदासौ मही सागरसंगमः । यमनुस्मरतो मह्यं रोमांचोऽद्यापि वर्तते

Ô Nārada, telle est vraiment la confluence de la rivière Mahī et de l’océan. Aujourd’hui encore, quand je m’en souviens, mon corps frissonne et se hérisse d’émotion sacrée.

Verse 81

नारद उवाच । इति श्रुत्वा फाल्गुनाहं हर्षगद्गदया गिरा । मृतोमृत इवा वोचं साधुसाध्विति तंभृगुम्

Nārada dit : Ayant entendu cela, moi, Phālguna, la voix étranglée de joie, comme un homme revenu de la mort, je m’écriai vers Bhṛgu : «Excellent, excellent !»

Verse 82

यूयं वयं गमिष्यामो महीतीरं सुशोभनम् । आवामीक्षावहे सर्वं स्थानकं तदनुत्तमम्

Toi et moi irons vers la splendide rive de la Mahī ; là, nous contemplerons pleinement ce lieu sacré sans pareil.

Verse 83

मम चैवं वचः श्रुत्वा भृगुः सह मयययौ । समस्तं तु महापुण्यं महीकूलं निरीक्षितम्

Ayant entendu mes paroles, Bhṛgu vint avec moi ; et l’on contempla toute la rive de la Mahī, d’un grand mérite spirituel.

Verse 84

तद्दृष्ट्वा चातिहृष्टोहमासं रोमांचकंचुकः । अब्रवं मुनिशार्दूलं हर्षगद्गदया गिरा

À cette vue, je fus transporté de joie, le corps tout hérissé ; et d’une voix tremblante d’allégresse, je m’adressai à ce tigre parmi les sages.

Verse 85

त्वत्प्रसादात्करिष्यामि भृगो स्थानमनुत्तमम् । स्वस्थानं गम्यतां ब्रह्मन्नतः कृत्यं विचिंतये

Par ta grâce, ô Bhṛgu, j’établirai une demeure sacrée sans égale. Ô brahmane, retourne en ton propre séjour ; désormais je réfléchirai à ce qui doit être accompli.

Verse 86

एवं भृगुं चास्मिविसर्जयित्वा कल्लोलकोलाहलकौतुकीतटे । अथोपविश्येदमचिंतयं तदा किं कृत्यमात्मानमिवैकयोगी

Ainsi, après avoir congédié Bhṛgu, sur ce rivage rendu merveilleux par le fracas des vagues, je m’assis et méditai alors : «Quel devoir reste-t-il encore à accomplir ?»—tel un yogin solitaire contemplant le Soi (Ātman).