Adhyaya 48
Purva BhagaSecond QuarterAdhyaya 4895 Verses

Bharata’s Attachment and the Palanquin Teaching on ‘I’ and ‘Mine’

Nārada avoue que, malgré les remèdes entendus contre les trois afflictions, son esprit demeure instable, et il demande comment supporter l’humiliation et la cruauté des méchants. Sūta présente Sanandana, qui répond par un récit ancien destiné à réancrer le mental. Il raconte le roi Bharata, descendant de Ṛṣabha : il règne selon le dharma, adore Adhokṣaja, puis renonce et mène l’ascèse à Śālagrāma, avec un culte quotidien à Vāsudeva et des observances rigoureuses. Une biche enceinte avorte de frayeur ; Bharata sauve le faon, s’y attache, et meurt l’esprit fixé sur lui, renaissant en cerf. Se souvenant de ses naissances passées, il retourne à Śālagrāma, accomplit l’expiation, puis renaît brāhmane doté de jñāna. Il prend l’apparence de la sottise, endure le mépris public et est contraint de porter un palanquin pour le roi de Sauvīra. Quand le roi se plaint d’un portage inégal, le brāhmane donne un enseignement incisif sur l’agent et l’identité : le fardeau repose sur les membres du corps et sur la terre ; « fort/faible » est secondaire ; les êtres se meuvent dans le courant des guṇas sous le karma ; l’Ātman est pur, immuable, au-delà de Prakṛti ; « roi » et « porteur » ne sont que des désignations conceptuelles, et l’examen du tattva fait s’effondrer les notions de « moi » et de « mien ».

Shlokas

Verse 1

नारद उवाच । श्रुतं मया महामाग तापत्रयचिकित्सितम् । तथापि मे मनो भ्रांतं न स्थितिं लभतेंऽजसा ॥ १ ॥

Nārada dit : «Ô toi, comblé de grande fortune, j’ai entendu le remède aux trois afflictions ; pourtant mon esprit demeure troublé et ne trouve pas aisément la stabilité».

Verse 2

आत्मव्यतिक्रमं ब्रह्मन्दुर्जनाचरितं कथम् । सोढुं शक्येत मनुजैस्तन्ममाख्याहि मानद ॥ २ ॥

Ô brahmane, comment les hommes pourraient-ils supporter les atteintes à leur propre dignité et la conduite cruelle des méchants ? Dis-le-moi, ô dispensateur d’honneur.

Verse 3

सूत उवाच । तच्छ्रृत्वा नारदेनोक्तं ब्रह्मपुत्रः सनंदनः । उवाच हर्षसंयुक्तः स्मरन्भरतचेष्टितम् ॥ ३ ॥

Sūta dit : Ayant entendu les paroles de Nārada, Sanandana, fils de Brahmā, empli de joie et se souvenant de la conduite exemplaire de Bharata, prit alors la parole.

Verse 4

सनंदन उवाच । अत्र ते कथयिष्यामि इतिहासं पुरातनम् । यं श्रुत्वा त्वन्मनो भ्रांतमास्थानं लभते भृशम् ॥ ४ ॥

Sanandana dit : Ici je te raconterai une antique histoire sacrée ; en l’entendant, ton esprit, à présent égaré, retrouvera solidement son juste appui.

Verse 5

आसीत्पुरा मुनिश्रेष्ट भरतो नाम भूपतिः । आर्षभो यस्य नाम्नेदं भारतं खण्डमुच्यते ॥ ५ ॥

Ô le meilleur des sages, jadis il y eut un roi nommé Bharata, issu de Ṛṣabha ; c’est d’après son nom que cette contrée est appelée Bhārata-khaṇḍa, la terre de Bharata.

Verse 6

स राजा प्राप्तराज्यस्तु पितृपैतामहं क्रमात् । पालयामास धर्मेण पितृवद्रंजयन् प्रजाः ॥ ६ ॥

Ce roi, ayant obtenu le royaume selon l’ordre héréditaire de son père et de son aïeul, régna selon le dharma, réjouissant ses sujets comme un père le ferait pour ses enfants.

Verse 7

ईजे च विविधैर्यज्ञैर्भगवंतमधोक्षजम् । सर्वदेवात्मकं ध्यायन्नानाकर्मसु तन्मतिः ॥ ७ ॥

Il adora le Seigneur Adhokṣaja par des sacrifices de maintes sortes ; le méditant comme le Soi même de tous les dieux, son esprit demeurait fixé sur Lui, même au sein d’actes variés.

Verse 8

ततः समुत्पाद्य सुतान्विरक्तो विषयेषु सः । मुक्त्वा राज्यं ययौ विद्वान्पुलस्त्यपुहाश्रमम् ॥ ८ ॥

Puis, après avoir engendré des fils, il devint détaché des objets des sens ; abandonnant le royaume, le sage se rendit à l’ermitage du fils de Pulastya.

Verse 9

शालग्रामं महाक्षेत्रं मुमुक्षुजनसेवितम् । तत्रासौ तापसो तापसो भूत्वा विष्णोराराधनं मुने ॥ ९ ॥

Śālagrāma est une grande terre sainte, fréquentée par ceux qui aspirent à la délivrance. Là, cet ascète—devenu véritable pratiquant d’austérités—accomplit l’adoration du Seigneur Viṣṇu, ô muni.

Verse 10

चकार भक्तिभावेन यथालब्धसपर्यया । नित्यं प्रातः समाप्लुत्य निर्मलेऽभलि नारद ॥ १० ॥

Ô Nārada, animé de bhakti, il accomplit le service d’adoration avec les offrandes disponibles ; et chaque matin, après s’être baigné soigneusement dans une eau pure et limpide, il poursuivit ses observances quotidiennes.

Verse 11

उपतिष्टेद्रविं भक्त्या गृणन्ब्रह्माक्षरं परम् । अथाश्रमे समागत्य वासुदेवं जगत्पतिम् ॥ ११ ॥

Avec dévotion, qu’on se tienne devant le Soleil en récitant la syllabe suprême et impérissable de Brahman ; puis, de retour à l’ermitage, qu’on adore Vāsudeva, Seigneur de l’univers.

Verse 12

समाहृतैः स्वयं द्रव्यैः समित्कुशमृदादिभिः । फलैः पुष्पैंस्तथा पत्रैस्तुलस्याः स्वच्छवारिभिः ॥ १२ ॥

Avec les matières recueillies de ses propres mains—telles que les bûchettes du sacrifice, l’herbe kuśa, l’argile et autres—ainsi qu’avec des fruits, des fleurs et des feuilles, et avec l’eau pure offerte avec la tulasī, qu’on accomplisse le culte.

Verse 13

पूजयन्प्रयतो भूत्वा भक्तिप्रसरसंप्लुतः । सचैकदा महाभागः स्नात्वा प्रातः समाहितः ॥ १३ ॥

Tout en rendant le culte, devenu attentif, pur et discipliné, et submergé par l’essor de la bhakti—un jour, cette âme noble, après s’être baignée à l’aube, s’assit paisiblement, l’esprit recueilli et concentré.

Verse 14

चक्रनद्यां जपंस्तस्थौ मुहुर्तत्रयमंबुनि । अथाजगाम तत्तीरं जलं पातुं पिपासिता ॥ १४ ॥

Dans la rivière Cakranadī, elle demeura immergée, récitant sans cesse le japa durant trois muhūrtas. Puis, saisie par la soif, elle vint à cette berge pour boire de l’eau.

Verse 15

आसन्नप्रसवा ब्रह्मन्नैकैव हिणी वनात् । ततः समभवत्तत्र पीतप्राये जले तया ॥ १५ ॥

Ô Brāhmane, une biche seule, proche de mettre bas, sortit de la forêt. Alors, là même, dans l’eau qu’elle avait presque entièrement bue, elle enfanta.

Verse 16

सिंहस्य नादः सुमहान् सर्वप्राणिभयंकरः । ततः सा सिंहसन्नादादुत्प्लुता निम्नगातटम् ॥ १६ ॥

Le rugissement du lion fut d’une puissance immense, terrifiant tous les êtres vivants. À ce grondement de lion, elle sursauta et bondit vers la berge basse de la rivière.

Verse 17

अत्युञ्चारोहणेनास्या नद्यां गर्भः पपात ह । तमुह्यमानं वेगेन वीचिमालापरिप्लुतम् ॥ १७ ॥

Parce qu’elle avait grimpé trop brusquement, le fœtus tomba dans la rivière. Emporté par la violence du courant, il fut englouti, ceint d’une guirlande de vagues.

Verse 18

जग्राह भरतो गर्भात्पतितं मृगपोतकम् । गर्भप्रच्युतिदुःखेन प्रोत्तुंगाक्रणेन च ॥ १८ ॥

Bharata recueillit le faon tombé du sein maternel. Touché par la souffrance de la fausse couche et par les cris puissants et déchirants, il le prit avec compassion.

Verse 19

मुनीन्द्र सा तु हरिणी निपपात ममार च । हरिणीं तां विलोक्याथ विपन्नां नृपतापसः ॥ १९ ॥

Ô meilleur des sages, la biche s’effondra puis mourut. Voyant l’animal gisant sans vie, le roi—désormais ascète—fut submergé par la détresse.

Verse 20

मृगपोतं समागृह्य स्वमाश्रममुपागतः । चकारानुदिनं चासौ मृगपोतस्य वै नृपः ॥ २० ॥

Ayant pris le faon sous sa protection, le roi revint à son ermitage; et jour après jour, il pourvut aux besoins de ce jeune cerf.

Verse 21

पोषणं पुष्यमाणश्च स तेन ववृधे मुने । चचाराश्रमपर्यंतं तृणानि गहनेषु सः ॥ २१ ॥

Nourri et constamment entretenu, il grandit ainsi, ô sage. Et il allait jusqu’aux limites de l’ermitage, broutant l’herbe dans les fourrés épais.

Verse 22

दूरं गत्वा च शार्दूलत्रासादभ्याययौ पुनः । प्रातर्गत्वादिदूरं च सायमायात्यथाश्रमम् ॥ २२ ॥

Étant allé très loin, puis, par crainte du tigre, il revenait encore. Le matin, il partait et s’éloignait grandement, mais le soir il retournait de nouveau à l’āśrama.

Verse 23

पुनश्च भरतस्याभूदाश्रमस्योटजांतरे । तस्यतस्मिन्मृगे दूरसमीपपरिवर्तिनि ॥ २३ ॥

Et de nouveau, dans l’enceinte de l’āśrama de Bharata—entre les huttes—son attention se tournait sans cesse vers ce cerf, qui tantôt s’éloignait, tantôt s’approchait.

Verse 24

आसीञ्चेतः समासक्तं न तथा ह्यच्युते मुने । विमुक्तराज्यतनयः प्रोज्झिताशेषबांधवः ॥ २४ ॥

Ô sage, son esprit s’attacha profondément à cela, mais non de la même manière à Acyuta (le Seigneur). Bien qu’il eût renoncé au royaume et au fils, et abandonné tous les proches restants, son cœur ne devint pas pour autant également dévoué à l’Impérissable.

Verse 25

ममत्व स चकारोञ्चैस्तस्मिन्हरिणपोतके । किं वृकैभक्षितो व्याघ्नैः किं सिंहेन निपातितः ॥ २५ ॥

À haute voix, il fit naître l’attachement possessif—le « mien »—pour ce faon, se demandant : « Les loups l’ont-ils dévoré ? Les tigres l’ont-ils saisi ? Ou un lion l’a-t-il terrassé ? »

Verse 26

चिरायमाणे निष्कांते तस्यासीदिति मानसम् । प्रीतिप्रसन्नवदनः पार्श्वस्थे चाभवन्मृगे ॥ २६ ॥

Comme il tardait longtemps et ne paraissait pas, cette pensée s’éleva en son esprit : « Lui serait-il arrivé quelque chose ? » Et le cerf, le visage rayonnant d’affection et de joie, demeura debout tout près d’elle.

Verse 27

समाधिभंगस्तस्यासीन्ममत्वाकृष्टमानसः । कालेन गच्छता सोऽथ कालं चक्रे महीपतिः ॥ २७ ॥

Son samādhi fut rompu, car son esprit fut attiré par l’attachement du « mien ». Puis, tandis que le Temps s’écoulait, ce roi, en son heure, parvint à sa fin, soumis à la puissance de Kāla.

Verse 28

पितेव सास्त्रं पुत्रेण मृगपोतेन वीक्षितः । मृगमेव तदाद्राक्षीत्त्यजन्प्राणानसावपि ॥ २८ ॥

Tel un père posant les yeux sur son fils, il regarda le faon. À cet instant, il ne vit plus que le cerf; et même en rendant son dernier souffle, son esprit demeura fixé sur lui.

Verse 29

मृगो बभूव स मुने तादृशीं भावनां गतः । जाति स्मरत्वादुद्विग्नः संसारस्य द्विजोत्तम ॥ २९ ॥

Ô sage, il devint un cerf, étant tombé dans un tel état intérieur. Et parce qu’il se souvenait de sa naissance antérieure, ô meilleur des deux-fois-nés, il fut tourmenté par le saṃsāra, l’existence mondaine.

Verse 30

विहाय मातरं भूयः शालग्राममुपाययौ । शुष्कैस्तृणैस्तथा पर्णैः स कुर्वन्नात्मपोषणम् ॥ ३० ॥

Laissant de nouveau sa mère, il se rendit à Śālagrāma. Là, il se maintint en vie, se nourrissant de brins d’herbe sèche et de feuilles.

Verse 31

मृगत्वहेतुभूतस्य कर्मणो निष्कृतिं ययौ । तत्र चोत्सृष्टदेहोऽसौ जज्ञे जातिस्मरो द्विजः ॥ ३१ ॥

Il accomplit l’expiation du karma qui avait causé sa condition de cerf. Et là, après avoir quitté ce corps, il naquit de nouveau comme un dvija (brāhmaṇa), doué du souvenir de ses existences antérieures.

Verse 32

सदाचारवतां शुद्धे यागिनां प्रवरे कुले । सर्वविज्ञान संपन्नः सर्वशास्त्रार्थतत्त्ववित् ॥ ३२ ॥

Né dans une lignée pure et excellente d’hommes de bonne conduite et de sacrifiants éminents, il est comblé de toute science et connaît véritablement l’essence et le sens de tous les śāstras.

Verse 33

अपश्यत्स मुनिश्रेष्टः स्वात्मानं प्रकृतेः परम् । आत्मनोधिगतज्ञानाद्द्वेवादीनि महामुने ॥ ३३ ॥

Alors le meilleur des sages contempla son propre Soi comme transcendant la Prakṛti. Et, ô grand muni, par la connaissance réalisée dans l’Ātman, la haine et les autres impulsions affligeantes furent dissipées.

Verse 34

सर्वभूतान्यभे देन ददर्श स महामतिः । न पपाठ गुरुप्रोक्तं कृतोपनयनः श्रुतम् ॥ ३४ ॥

Cet homme au grand esprit voyait tous les êtres comme non différents (de l’unique Réalité). Pourtant, même après avoir reçu le rite d’upanayana, il n’étudia pas la śruti, l’enseignement sacré donné par son maître.

Verse 35

न ददर्श च कर्माणि शास्त्राणि जगृहे न च । उक्तोऽपि बहुशः किंचिज्जंड वाक्यमभाषत ॥ ३५ ॥

Il ne porta même pas son regard vers les devoirs prescrits, ni ne prit les Écritures; et, bien qu’instruit maintes fois, il ne prononça que quelques paroles lourdes et dénuées de sens.

Verse 36

तदप्यसंस्कारगुणं ग्रामभाषोक्तिसंयुतम् । अपद्धस्तवपुः सोऽपि मलिनांबरधृङ् मुने ॥ ३६ ॥

Même sa parole est dépourvue de raffinement et de bonne éducation, mêlée d’expressions rustiques et familières; et lui-même, ô muni, a l’allure négligée et porte des vêtements souillés.

Verse 37

क्लिन्नदंतांतरः सर्वैः परिभूतः स नागरैः । संमानेन परां हानिं योगर्द्धेः कुरुते यतः ॥ ३७ ॥

Les interstices de ses dents étant souillés, paraissant impur, il est méprisé par tous les gens de la cité ; car une telle disgrâce entraîne une grande perte des accomplissements du yoga et de la prospérité.

Verse 38

जनेनावमतो योगी योगसिद्धिं च विंदति । तस्माञ्चरेत वै योगी सतां धर्ममदूषयन् ॥ ३८ ॥

Même méprisé par les gens, le yogin obtient la perfection du yoga. C’est pourquoi le yogin doit se conduire sans ternir le dharma juste que maintiennent les êtres vertueux.

Verse 39

जना यथावमन्येयुर्गच्छेयुर्नैव संगतिम् । हिरण्यगर्भवचनं विचिंत्येत्थं महामतिः ॥ ३९ ॥

Même si les gens le méprisent et fuient sa compagnie, l’homme au grand esprit doit méditer ainsi l’enseignement énoncé par Hiraṇyagarbha (Brahmā).

Verse 40

आत्मानं दर्शयामास जडोन्मत्ताकृतिं जने । भुंक्ते कुल्माषवटकान् शाकं त्रन्यफलं कणान् ॥ ४० ॥

Il se présenta aux yeux des gens sous l’apparence d’un être hébété ou fou ; et il vivait d’une nourriture grossière — boulettes de grains bouillis, herbes potagères, fruits sauvages et miettes éparses.

Verse 41

यद्यदाप्नोति स बहूनत्ति वै कालसंभवम् । पितर्युपरते सोऽथ भ्रातृभ्रातृव्यबांधवैः ॥ ४१ ॥

Toute richesse qu’un homme acquiert est en vérité consommée par beaucoup, car elle est un produit du temps. Et lorsque le père s’en est allé, cette richesse est alors prise et utilisée par les frères, les cousins et les autres parents.

Verse 42

कारितः क्षेत्रकर्मादि कदन्नाहारपोषितः । सरूक्षपीनावयवो जडकारी च कर्मणि ॥ ४२ ॥

Poussé aux travaux des champs et à d’autres labeurs, nourri d’une nourriture grossière et médiocre, les membres secs et amaigris, il devient lourd d’esprit et lent dans son ouvrage.

Verse 43

सर्वलोकोपकरणं बभूवाहारवेतनः । तं तादृशमसंस्कारं विप्राकृतिविचेष्टितम् ॥ ४३ ॥

Il devint un serviteur utile à tous, ne travaillant que pour la nourriture comme salaire. Pourtant, il demeura sans formation ni raffinement, se conduisant d’une manière indigne de celui qui, par nature, était brāhmaṇa.

Verse 44

क्षत्ता सौवीरराज्यस्य विष्टियोग्यममन्यत । स राजा शिबिकारूढो गंतुं कृतमतिर्द्विज ॥ ४४ ॥

Ô brāhmaṇa, l’officier de cour (kṣattā) du royaume de Sauvīra estima que cet homme était propre au travail forcé (viṣṭi). Le roi, assis dans son palanquin, avait décidé de poursuivre sa route.

Verse 45

बभूवेक्षुमतीतीरे कपिलर्षेर्वराश्रमम् । श्रेयः किमत्र संसारे दुःखप्राये नृणामिति ॥ ४५ ॥

Sur la rive de l’Ikṣumatī se trouvait l’excellent āśrama du sage Kapila. Et il songea : «Dans ce saṁsāra, presque tout entier fait de souffrance, quel bien véritable existe pour les hommes ?»

Verse 46

प्रष्टुं तं मोक्षधर्मज्ञं कपिलाख्यं महामुनिम् । उवाह शिबिकामस्य क्षत्तुर्वचनचोदितः ॥ ४६ ॥

Désireux d’interroger le grand muni nommé Kapila, versé dans le dharma de la délivrance (mokṣa), il porta le palanquin, pressé par l’ordre du kṣattā.

Verse 47

नृणां विष्टिगृहीतानामन्येषां सोऽपि मध्यगः । गृहीतो विष्टिना विप्र सर्वज्ञानैकभाजनम् ॥ ४७ ॥

Parmi les hommes saisis par l’influence néfaste nommée Viṣṭi, et parmi les autres aussi, même ce sage—bien qu’il se tînt au milieu—fut capturé par Viṣṭi, ô brāhmane, lui qui est l’unique réceptacle de toute connaissance.

Verse 48

जातिस्मरोऽसौ पापस्य क्षयकाम उवाह ताम् । ययौ जडगतिस्तत्र युगमात्रावलोकनम् ॥ ४८ ॥

Se souvenant de ses naissances antérieures et désirant l’anéantissement de ses fautes, il l’épousa. Puis, se mouvant comme engourdi et inerte, il demeura là, ne faisant que regarder, comme durant l’espace d’un yuga.

Verse 49

कुर्वन्मतिमतां श्रेष्टस्ते त्वन्ये त्वरितं ययुः । विलोक्य नृपतिः सोऽथ विषमं शिबिकागतम् ॥ ४९ ॥

Tandis que le meilleur des sages réfléchissait, les autres se hâtèrent d’avancer. Alors le roi, voyant le mouvement inégal du palanquin, s’en aperçut.

Verse 50

किमेतदित्याह समं गम्यतां शिबिकावहाः । पुनस्तथैव शिबिकां विलोक्य विषमां हसन् ॥ ५० ॥

« Qu’est-ce donc ? » dit-il. « Ô porteurs du palanquin, marchez d’un pas égal. » Puis, voyant le palanquin redevenir inégal de la même manière, il se mit à rire.

Verse 51

नृपः किमेऽतदित्याह भवद्भिर्गम्यतेऽन्यथा । भूपतेर्वदतस्तस्य श्रुत्वेत्थं बहुशो वचः । शिबिकावाहकाः प्रोचुरयं यातीत्यसत्वरम् ॥ ५१ ॥

Le roi dit : « Qu’est-ce donc ? Vous marchez autrement qu’il ne faut. » Entendant maintes fois ces paroles du seigneur du pays, les porteurs du palanquin répondirent : « Il avance », et ils continuèrent sans hâte.

Verse 52

राजोवाच । किं श्रांतोऽस्यल्पमध्वानं त्वयोढा शिबिका मम । किमायाससहो न त्वं पीवा नासि निरीक्ष्यसे ॥ ५२ ॥

Le roi dit : «T’es-tu lassé, bien que le trajet soit court, en portant mon palanquin ? Ne peux-tu supporter l’effort ? N’es-tu pas robuste ? À te regarder, tu ne le parais pas.»

Verse 53

ब्राह्मण उवाच । नाहं पीवा न चैवोढा शिबिका भवतो मया । न श्रांतोऽस्मि न चायासो वोढान्योऽस्ति महीपते ॥ ५३ ॥

Le brāhmane dit : «Je ne suis pas buveur, et je ne suis pas non plus le porteur de ton palanquin. Je ne suis pas fatigué et je ne ressens aucune peine. Ô roi, un autre en est le porteur.»

Verse 54

राजोवाच । प्रत्यक्षं दृश्यते पीवात्वद्यापि शिबिका त्वयि । श्रमश्च भारो द्वहने भवत्येव हि देहिनाम् ॥ ५४ ॥

Le roi dit : «On voit clairement —encore aujourd’hui— que le palanquin pèse sur toi. Car pour les êtres incarnés, la fatigue et le fardeau naissent assurément lorsqu’on porte une charge.»

Verse 55

ब्राह्मण उवाच । प्रत्यक्षं भवता भूप यद्दृष्टं मम तद्वद । बलवानबलश्चेति वाच्यं पश्चाद्विशेषणम् ॥ ५५ ॥

Le brāhmane dit : «Ô roi, dis ce que toi-même as vu de tes propres yeux. Les qualificatifs “fort” et “faible” doivent être énoncés ensuite, comme des distinctions secondaires.»

Verse 56

त्वयोढा शिबिका चेति त्वय्यद्यापि च संस्थिता । मिथ्या तदप्यत्र भवान् श्रृणोतु वचनं मम ॥ ५६ ॥

«L’idée que “c’est toi qui as porté le palanquin” demeure encore fixée en toi jusqu’à ce jour. Pourtant, elle est fausse. En cette affaire, daigne écouter mes paroles.»

Verse 57

भूमौ पादयुगं चाथ जंघे पादद्वये स्थिते । ऊरु जंघाद्वयावस्थौ तदाधारं तथोदरम् ॥ ५७ ॥

Sur la terre repose la paire de pieds ; sur ces deux pieds se tiennent les jambes. Les cuisses s’appuient sur les deux jambes, et leur support est le ventre, le tronc du corps.

Verse 58

वक्षस्थलं तथा बाहू स्कंधौ चोदरसंस्थितौ । स्कंधाश्रितयें शिबिका ममाधारोऽत्र किंकृतः ॥ ५८ ॥

La poitrine et les bras, et les épaules posées sur le ventre : ce palanquin repose sur les épaules. Dès lors, quel est ici le support du « moi », et qu’est-ce qui, en vérité, est porté ?

Verse 59

शिबिकायां स्थितं चेदं देहं त्वदुपलक्षितम् । तत्र त्वमहमप्यत्रेत्युच्यते चेदमन्यथा ॥ ५९ ॥

Si ce corps, assis dans un palanquin, est désigné comme « toi », alors on pourrait aussi dire : « toi, tu es là-bas, et moi, je suis ici » ; mais en vérité, la chose est tout autre.

Verse 60

अहं त्वं च तथान्ये च भूतैरुह्याश्च पार्थिव । गुणप्रवाहपतितो भूतवर्गोऽपि यात्ययम् ॥ ६० ॥

Ô roi, moi et toi, et les autres aussi—même les cohortes d’êtres tels que les plantes—toute cette multitude de créatures, tombée dans le courant des guṇa, s’écoule, allant vers le changement et la dissolution.

Verse 61

कर्मवश्या गुणश्चैते सत्त्वाद्याः पृथिवीपते । अविद्यासंचितं कर्मतश्चाशेषेषु जंतुषु ॥ ६१ ॥

Ô seigneur de la terre, ces guṇa—à commencer par sattva—sont eux-mêmes gouvernés par le karma. De l’ignorance (avidyā) le karma s’amasse, et ainsi il agit en tous les êtres vivants, sans exception.

Verse 62

आत्मा शुद्धोऽक्षरः शांतो निर्गुणः प्रकृते परः । प्रवृद्ध्यपचयौ न स्त एकस्याखिलजंतुषु ॥ ६२ ॥

L’Ātman est pur, impérissable et paisible—sans qualités et au-delà de la Prakṛti. Pour cet Unique Soi, présent en tous les êtres, il n’y a ni accroissement ni déclin.

Verse 63

यदा नोपचयस्तस्य नचैवापचयो नृप । तदापि बालिशोऽसि त्वं कया युक्त्या त्वयेरितम् ॥ ६३ ॥

Ô roi, puisque pour Lui il n’y a ni accroissement ni diminution, et pourtant tu demeures puéril, par quel raisonnement as-tu parlé ainsi ?

Verse 64

भूपादजंघाकट्यूरुजठरादिषु संस्थिता । शिबिकेयं यदा स्कंधे तदा भारः समस्त्वया ॥ ६४ ॥

Tant que ce palanquin repose sur la terre—sur les pieds, les jambes, les hanches, les cuisses, le ventre et ainsi de suite—il est soutenu par plusieurs. Mais lorsqu’on le pose sur ton épaule, alors tout le fardeau est porté par toi seul.

Verse 65

तथान्यजंतुभिर्भूप शिबिकोढान केवलम् । शैलद्रुमगृहोत्थोऽपि पृथिवीसंभवोऽपि च ॥ ६५ ॥

De même, ô roi, le palanquin et l’acte de le porter ne sont que l’œuvre d’autres créatures. Même ce qui provient des montagnes, des arbres et des maisons naît aussi de la terre.

Verse 66

यथा पुंसः पृथग्भावः प्राकृतैः करणैर्नृप । सोढव्यः सुमहान्भारः कतमो नृप ते मया ॥ ६६ ॥

Ô roi, de même que le sentiment de séparation chez l’homme naît de ses facultés matérielles, de même un fardeau immense doit être porté. Dis-moi, ô roi : quel est donc ton fardeau que je devrais porter ?

Verse 67

यद्द्रव्यो शिबिका चेयं तद्द्रव्यो भूतसंग्रहः । भवतो मेऽखिलस्यास्य समत्वेनोपबृंहितः ॥ ६७ ॥

La substance même dont est fait ce palanquin est la même que celle qui constitue l’assemblage de tous les êtres vivants. Par ton enseignement, mon intelligence de ce monde tout entier s’est affermie grâce à la vision de l’égalité (samatā).

Verse 68

सनंदन उवाच । एवमुक्त्वाऽभवंन्मौनी स वहञ्शिबिकां द्विजः । सोऽपि राजाऽवतीर्योर्व्यां तत्पादौ जगृहे त्वरन् ॥ ६८ ॥

Sanandana dit : Ayant ainsi parlé, ce brāhmane se tut et continua de porter le palanquin. Le roi, lui aussi, descendit promptement à terre et se hâta de saisir ses pieds avec respect.

Verse 69

राजोवाच । भो भो विसृज्य शिबिकां प्रसादं कुरु मे द्विज । कथ्यतां को भवानत्र जाल्मरुपधरः स्थितः ॥ ६९ ॥

Le roi dit : « Hé ! Hé ! Pose ce palanquin et accorde-moi ta grâce, ô deux-fois-né. Dis-moi : qui es-tu, toi qui te tiens ici sous ce misérable déguisement ? »

Verse 70

यो भवान्यदपत्यं वा यदागमनकारणम् । तत्सर्वं कथ्यतां विद्वन्मह्यं शुश्रूषवे त्वया ॥ ७० ॥

Ô sage, qu’il s’agisse de la descendance de Bhavānī ou de la raison de ta venue, dis-moi tout, car je brûle du désir de t’écouter.

Verse 71

ब्राह्मण उवाच । श्रूयतां कोऽहमित्येतद्वक्तुं भूप न शक्यते । उपयोगनिमित्तं च सर्वत्रागमनक्रिया ॥ ७१ ॥

Le brāhmane dit : « Écoute, ô roi : il n’est pas possible de dire ainsi “qui je suis”. En toute circonstance, la venue et le départ d’un homme sont suscités par quelque dessein (une utilité). »

Verse 72

सुखदुःखोपभोगौ तु तौ देहाद्युपपादकौ । धर्माधर्मोद्भवौ भोक्तुं जंतुर्देहादिमृच्छति ॥ ७२ ॥

Les expériences de joie et de peine sont, en vérité, ce qui fait advenir le corps et tout le reste de l’existence incarnée. Nées du dharma et de l’adharma, les êtres vivants obtiennent un corps et d’autres conditions afin d’en goûter les fruits.

Verse 73

सर्वस्यैव हि भूपाल जंतोः सर्वत्र कारणम् । धर्माधर्मौ यतस्तस्मात्कारणं पृच्छ्यते कुतः ॥ ७३ ॥

Ô roi, pour tout être incarné, en toute situation, le dharma et l’adharma sont eux-mêmes la cause. Dès lors, d’où viendrait la question d’une « cause » séparée ?

Verse 74

राजोवाच । धर्माधर्मौ न संदेहः सर्वकार्येषु कारणम् । उपभोगनिमित्तं च देहाद्देहांतरागमः ॥ ७४ ॥

Le roi dit : Il n’y a aucun doute que le dharma et l’adharma sont les causes de toutes les actions et de leurs fruits ; et c’est afin d’éprouver les fruits du karma que l’être incarné passe d’un corps à un autre.

Verse 75

यत्त्वेतद्भवता प्रोक्तं कोऽहमित्येतदात्मनः । वक्तुं न शक्यते श्रोतुं तन्ममेच्चा प्रवर्तते ॥ ७५ ॥

Ce que tu as dit — cette quête du Soi : « Qui suis-je ? » — ne peut, en vérité, être formulé ni même être pleinement entendu ; pourtant, en moi s’est levé le désir ardent de la poursuivre.

Verse 76

योऽस्ति योऽहमिति ब्रह्मन्कथं वक्तुं न शक्यते । आत्मन्येव न दोषाय शब्दोऽहमिति यो द्विजा ॥ ७६ ॥

Ô brahmane, on ne peut véritablement dire par des mots qui est Celui qui est, ni qui est celui qu’on appelle « moi ». Mais le mot « moi », lorsqu’il ne vise que l’Atman, n’est pas une faute, ô deux-fois-nés.

Verse 77

ब्राह्मण उवाच । शब्दोऽहमिति दोषाय नात्मन्येवं तथैव तत् । अनात्मन्यात्मविज्ञानं शब्दो वा श्रुतिलक्षणः ॥ ७७ ॥

Le brāhmane dit : « Dire “je suis la parole” mène à l’erreur ; et pour l’Ātman il n’en est pas ainsi. Reporter la connaissance du Soi sur ce qui n’est pas le Soi est une faute ; “parole” n’est qu’une désignation reconnue par la Śruti. »

Verse 78

जिह्वा ब्रवीत्यहमिति दंतौष्टतालुक नृप । एतेनाहं यतः सर्वे वाङ्निष्पादनहेतवः ॥ ७८ ॥

« La langue dit : “moi (je parle)”, ô roi, tandis que les dents, les lèvres et le palais agissent aussi. Pourtant, c’est par la langue que ce “moi” est affirmé, car tous ceux-là ne sont que des causes aidant à produire la parole. »

Verse 79

किं हेतुभिर्वदूत्येषा वागेवाहमिति स्वयम् । तथापि वागहमेद्वक्तुमित्थं न युज्यते ॥ ७९ ॥

« Pourquoi parlerait-elle en s’appuyant sur des raisons ? La parole elle-même proclame d’elle-même : “je suis la parole”. Et pourtant, il n’est pas juste de l’énoncer ainsi : “je suis la parole”. »

Verse 80

पिंडः पृथग्यतः पुंसः शिरःपाण्यादिलक्षणः । ततोऽहमिति कुत्रैनां संज्ञां राजन्करोम्यहम् ॥ ८० ॥

«Ô roi, puisque cette masse corporelle—marquée par la tête, les mains et le reste—est distincte de la personne (le Soi), où donc pourrais-je, à bon droit, lui appliquer la désignation “je” ?»

Verse 81

यद्यन्योऽस्ति परः कोऽपि मत्तः पार्थिवसत्तम् । न देहोऽहमयं चान्ये वक्तुमेवमपीष्यते ॥ ८१ ॥

«Ô le meilleur des rois, s’il existait quelqu’un de supérieur à moi, alors d’autres pourraient parler ainsi. Mais l’assertion : “je ne suis pas ce corps” ne convient à être proférée par nul autre.»

Verse 82

यदा समस्तदेहेषु पुमानेको व्यवस्थितः । तददा हि को भवान्कोऽहमित्येतद्विफलं वचः ॥ ८२ ॥

Quand on reconnaît que l’unique Soi (Puruṣa) demeure en tous les corps, alors les paroles : « Qui es-tu, et qui suis-je ? » deviennent vaines.

Verse 83

त्वं राजा शिबिका चेयं वयं वाहाः पुरः सराः । अयं च भवतो लोको न सदेतन्नृपोच्यते ॥ ८३ ॥

«Tu es le roi ; voici la litière ; nous en sommes les porteurs, marchant devant et la soutenant. Pourtant, cette “royauté” en toi n’est pas réellement vraie ; ainsi, au sens suprême, on ne t’appelle pas roi.»

Verse 84

वृक्षाद्दारु ततश्चेयं शिबिका त्वदधिष्टिता । क्व वृक्षसंज्ञा वै तस्या दारुसंज्ञाथवा नृप ॥ ८४ ॥

De l’arbre vient le bois, et de ce bois a été faite cette litière sur laquelle tu es assis. Alors, ô roi, où est désormais pour elle le nom « arbre », ou même le nom « bois » ?

Verse 85

वृक्षारूढो महाराजो नायं वदति ते जनः । न च दारुणि सर्वस्त्वां ब्रवीति शिबिकागतम् ॥ ८५ ॥

Ô grand roi, lorsque tu es perché dans un arbre, ces gens ne te parlent pas ; et lorsque tu es assis dans une litière, nul ne s’adresse à toi comme si tu étais à terre.

Verse 86

शिबिकादारुसंघातो स्वनामस्थितिसंस्थितः । अन्विष्यतां नृपश्रेष्टानन्ददाशिबिका त्वया ॥ ८६ ॥

Cette litière n’est qu’un assemblage de pièces de bois, arrangées seulement pour porter le nom de « litière ». Ô meilleur des rois, examine-la toi-même en recherchant sa réalité, et tu verras qu’elle donne compréhension et joie par le juste discernement.

Verse 87

एवं छत्रं शलाकाभ्यः पृथग्भावो विमृश्यताम् । क्व जातं छत्रमित्येष न्यायस्त्वयि तथा मयि ॥ ८७ ॥

De même, qu’on examine avec soin la prétendue séparation du parasol d’avec ses baleines. «D’où naît le parasol ?»—ce raisonnement s’applique à toi, et tout autant à moi.

Verse 88

पुमान्स्त्री गौरजा बाजी कुंजरो विहगस्तरुः । देहेषु लोकसंज्ञेयं विज्ञेया कर्महेतुषु ॥ ८८ ॥

Homme et femme ; vache, chèvre et cheval ; éléphant, oiseau et arbre : ces désignations du monde doivent être comprises comme se rapportant aux corps, et reconnues comme issues des causes du karma.

Verse 89

पुमान्न देवो न नरो न पशुर्न च पादपः । शरीराकृतिभेदास्तु भूपैते कर्मयोनयः ॥ ८९ ॥

Le Soi n’est en vérité ni dieu, ni homme, ni bête, ni même plante. Ô roi, ce ne sont que des différences de forme corporelle, nées du sein du karma, source de l’incarnation.

Verse 90

वस्तु राजेति यल्लेके यञ्च राजभटात्मकम् । तथान्यश्च नृपेत्थं तन्न सत्यं कल्पनामयम् ॥ ९० ॥

Ce que le monde appelle «le roi» comme une entité réelle—et ce qui se constitue en «roi et serviteurs (suite)»—et de même tout ce qu’on conçoit ainsi comme «souverain» : ce n’est pas la vérité ultime ; c’est fait d’imagination, de construction mentale.

Verse 91

यस्तु कालांतरेणापि नाशसंज्ञामुपैति वै । परिणामादिसंभूतं तद्वस्तु नृप तञ्च किम् ॥ ९१ ॥

Mais ce qui, même après un certain temps, en vient à être désigné comme «détruit»—étant produit par la transformation et autres processus—qu’est donc réellement cette chose, ô roi ?

Verse 92

त्वं राजा सर्वसोकस्य पितुः पुत्रो रिपो रिपुः । पत्न्याः पतिः पिता सूनोः कस्त्वं भूप वदाम्यहम् ॥ ९२ ॥

Tu es le roi de toute douleur; pour ton père tu es un fils, pour ton ennemi tu es un ennemi; pour ton épouse tu es un époux, et pour ton enfant tu es un père. Alors, qui es-tu, ô roi ? Je vais te le dire.

Verse 93

त्वं किमेतच्चिरः किं तु शिरस्तव तथो दरम् । किमु पादादिकं त्वेतन्नैव किं ते महीपते ॥ ९३ ॥

Qu’est donc cette tête qui est la tienne ? Et, en vérité, qu’est-ce que ta “tête”, et de même ton ventre ? Que sont ces pieds et les autres membres ? En réalité, ô seigneur de la terre, qu’y a-t-il en toi qui soit vraiment « à toi » ?

Verse 94

समस्तावयवेभ्यस्त्वं पृथग्भूतो व्यवस्थितः । कोऽहमित्यत्र निपुणं भूत्वा चिंतय पार्थिव ॥ ९४ ॥

Tu demeures distinct, séparé de tous les membres du corps et de leurs éléments constitutifs. Ainsi, ô roi, deviens habile en cette enquête et médite profondément : « Qui suis-je ? »

Verse 95

एवं व्यवस्थिते तत्त्वे मयाहमिति भावितुम् । पृथकूचरणनिष्पाद्यं शक्यं तु नृपते कथम् ॥ ९५ ॥

Lorsque la Réalité (tattva) est ainsi établie, comment, ô roi, pourrait-on encore entretenir la notion de « moi » et de « mien », comme si elle devait être produite et soutenue par un effort séparé et individuel ?

Frequently Asked Questions

The chapter frames the danger not in compassion itself but in mamatā (possessive ‘mine-ness’) that displaces devotion to Acyuta; the mind’s fixation at death (antya-smṛti) crystallizes karmic continuity, demonstrating how attachment can redirect the trajectory of sādhana into saṃsāra.

It dismantles the assumption of a fixed agent (‘I carry’/‘you are carried’) by tracing ‘burden’ through bodily parts and material supports, then relocating reality in the nirguṇa Ātman beyond Prakṛti; social identities like ‘king’ and ‘bearer’ are shown as conceptual designations that dissolve under tattva-vicāra.