Adhyaya 46
Purva BhagaSecond QuarterAdhyaya 46103 Verses

Threefold Suffering, Twofold Knowledge, and the Definition of Bhagavān (Vāsudeva); Prelude to Keśidhvaja–Janaka Yoga

Sūta raconte la tendre interrogation de Nārada envers Sanandana après un enseignement sur le Soi en Maithilā. Nārada demande comment éviter les trois formes d’affliction. Sanandana répond que la vie incarnée est, de la matrice à la vieillesse, marquée par la triple souffrance, et que le remède ultime est d’atteindre Bhagavān—béatitude pure au-delà de toute agitation. Il expose ensuite les moyens : connaissance et pratique ; la connaissance est double, śabda-brahman issu de l’Āgama et para-brahman né du viveka (discernement), selon le modèle de vidyā inférieure/supérieure de l’Atharvaṇa-śruti. Le chapitre établit une sémantique théologique réglée : « Bhagavān » désigne le Suprême Impérissable ; bhaga est défini comme six opulences (souveraineté, force, renommée, prospérité, connaissance, détachement), et l’on affirme que ce nom convient proprement à Vāsudeva. Le Yoga est proclamé unique destructeur des kleśa, et l’histoire de Keśidhvaja–Khāṇḍikya (Janaka) est introduite : un conflit de royauté devient le cadre du prāyaścitta, de la guru-dakṣiṇā et de l’enseignement de l’avidyā comme « je » et « mien » projetés sur le non-Soi, menant au Yoga et à la connaissance du Soi.

Shlokas

Verse 1

सूत उवाच । तच्छृत्वा नारदो विप्रा मैथिलाध्यात्ममुत्तमम् । पुनः पप्रच्छ तं प्रीत्या सनंदनमुदारधीः ॥ १ ॥

Sūta dit : Ô brāhmaṇas, après avoir entendu cet enseignement maithila suprême sur le Soi, Nārada, au cœur vaste et réjoui, interrogea de nouveau Sanandana avec affection.

Verse 2

नारद उवाच । आध्यात्मिकादित्रिविधं तापं नानुभवेद्यथा । प्रब्रूहि तन्मुने मह्यं प्रपन्नाय दयानिधे ॥ २ ॥

Nārada dit : Ô sage, enseigne-moi comment ne pas éprouver les trois sortes de souffrances, à commencer par l’interne (ādhyātmika). Ô trésor de compassion, j’ai pris refuge en toi.

Verse 3

सनंदन उवाच । तदस्य त्रिविधं दुःखमिह जातस्य पंडित । गर्भे जन्मजराद्येषुस्थानेषु प्रभविष्यतः ॥ ३ ॥

Sanandana dit : «Ô savant, pour l’être incarné né en ce monde, la souffrance est triple ; elle surgit dans le sein maternel, et dans les états de la naissance, de la vieillesse et autres semblables.»

Verse 4

निरस्तातिशयाह्लादसुखभावैकलक्षणा । भेषजं भगवत्प्राप्तिरैका चात्यंतिकी मता ॥ ४ ॥

Cela seul est tenu pour le remède ultime, sans fin : atteindre le Bhagavān, dont la nature même est un unique état de béatitude sans égal, affranchi de tout excès et de toute agitation.

Verse 5

तस्मात्तत्प्राप्तये यत्नः कर्तव्यः पंडितैर्नरैः । तत्प्राप्तिहेतुज्ञानं च कर्म चोक्तं महामुने ॥ ५ ॥

C’est pourquoi les hommes sages doivent s’efforcer d’atteindre Cela (le But suprême). Et, ô grand muni, ont été enseignés à la fois la connaissance de la cause qui mène à cette obtention et la pratique spirituelle appropriée (karma).

Verse 6

आगमोत्थं विवेकाञ्च द्विधा ज्ञानं तथोच्यते । शब्दब्रह्मागममयं परं ब्रह्मविवेकजम् ॥ ६ ॥

On dit que la connaissance est double : celle qui naît de l’Āgama (la tradition scripturaire) et celle qui naît du discernement (viveka). Le Brahman sous forme de son (śabda-brahman) est constitué d’Āgama, tandis que le Brahman suprême (para-brahman) naît de l’intelligence discriminante.

Verse 7

मनुरप्याह वेदार्थं स्मृत्वायं मुनिसत्तमः । तदेतच्छ्रूयतामत्र सुबोधं गदतो मम ॥ ७ ॥

Ce plus éminent des sages, Manu lui aussi, ayant rappelé le sens des Veda, parla. Aussi, écoutez ici ce même enseignement, que je vais maintenant énoncer en l’expliquant avec clarté.

Verse 8

द्वे ब्रह्मणी वेदितव्ये शब्दब्रह्म परं च यत् । शब्दब्रह्मणि निष्णातः परं ब्रह्माधिगच्छति ॥ ८ ॥

Il est deux formes de Brahman à connaître : le Brahman en tant que son sacré (śabda-brahman) et le Brahman Suprême (para-brahman). Celui qui devient parfaitement versé dans le Brahman du son atteint le Brahman Suprême.

Verse 9

द्वे विद्ये वेदितव्ये चेत्याह चाथर्वणी श्रुतिः । परमा त्वक्षरप्राप्तिर्ऋग्वेदादिमया परा ॥ ९ ॥

La śruti de l’Atharvaṇa enseigne qu’il est deux sortes de connaissance à connaître. La suprême est celle par laquelle on atteint l’Immuable, l’Impérissable (Akṣara) ; l’autre est faite du Ṛgveda et du reste des Veda.

Verse 10

यत्तदव्यक्तमजरमनीहमजमव्ययम् । अनिर्देश्यमरूपं च पाणिपादादिसंयुतम् ॥ १० ॥

Ce Suprême est non manifesté, sans déclin, sans désir, non né et impérissable ; il est indicible et sans forme, et pourtant (au sens transcendant) pourvu de mains, de pieds et autres.

Verse 11

विभुं सर्वगतं नित्यं भूतयोनिमकारणम् । व्याप्यं व्याप्तं यतः सर्वं तं वै पश्यंति सूरयः ॥ ११ ॥

Les sages contemplent ce Seigneur Suprême : tout-puissant, omniprésent, éternel ; matrice-source de tous les êtres, et pourtant Lui-même sans cause (matérielle). Car c’est de Lui que tout est pénétré et répandu partout.

Verse 12

तद्ब्रह्म तत्परं धाम तद्ध्येयं मोक्षकांक्षिभिः । श्रुतिवाक्योदितं सूक्ष्मं तद्विष्णोः परमं पदम् ॥ १२ ॥

Cela est Brahman ; cela est la demeure suprême. Ceux qui aspirent à la délivrance doivent le méditer. Subtil, il est proclamé par les paroles de la Śruti : telle est la station la plus haute de Viṣṇu.

Verse 13

तदेव भगवद्वाच्यं स्वरूपं परमात्मनः । वाचको भगवच्छब्दस्तस्योद्दिष्टोऽक्षयात्मनः ॥ १३ ॥

Cette nature essentielle même du Paramātman est ce que désigne le mot « Bhagavān » ; et le mot « Bhagavān » est le terme signifiant expressément destiné à ce Soi impérissable.

Verse 14

एवं निगदितार्थस्य यत्तत्वं तस्य तत्त्वतः । ज्ञायते येन तज्ज्ञानं परमन्यत्त्रयीमयम् ॥ १४ ॥

Ainsi, la connaissance par laquelle l’essence de ce qui a été énoncé est connue dans sa réalité véritable—sache que cette connaissance est suprême, distincte de la (simple) triade des Veda.

Verse 15

अशब्दगोचरस्यापि तस्य वै ब्रह्मणो द्विजा । पूजायां भगवच्छब्दः क्रियते ह्यौपचारिकः ॥ १५ ॥

Ô deux-fois-nés, même pour ce Brahman qui échappe au domaine des mots, dans le culte l’appellation « Bhagavān » n’est employée qu’au sens figuré et conventionnel.

Verse 16

शुद्धे महाविभूत्याख्ये परे ब्रह्मणि वर्त्तते । भगवन्भगवच्छब्दः सर्वकारणकारणे ॥ १६ ॥

Le mot « Bhagavān » s’emploie à l’égard du Brahman suprême—pur, dit détenteur de la grande majesté divine—qui demeure comme la Cause de toutes les causes.

Verse 17

ज्ञेयं ज्ञातेति तथा भकारोऽर्थद्वयात्मकः । तेनागमपिता स्रष्टा गकारोऽयं तथा मुने ॥ १६ ॥

La syllabe « bha » porte un double sens : « ce qui doit être connu » et « le connaisseur ». Ainsi, ô sage, la syllabe « ga » doit être comprise comme le père des Āgama et aussi comme le Créateur.

Verse 18

ऐश्वर्यस्य समग्रस्य वीर्यस्य यशसः श्रियः । ज्ञानवैराग्ययोश्चैव षण्णां भग इतीरणा ॥ १७ ॥

Souveraineté totale, vaillance, renommée, prospérité, et aussi connaissance et détachement : ces six sont proclamés comme le sens du terme « bhaga » (opulence divine).

Verse 19

वसंति तत्र भूतानि भूतात्मन्यखिलात्मनि । सर्वभूतेष्वशेषेषु वकारार्थस्ततोऽव्ययः ॥ १८ ॥

Tous les êtres demeurent là : dans le Soi des êtres, le Soi qui pénètre tout. Puisqu’Il réside en tous les êtres sans reste, le sens de la syllabe « va » est donc l’Immuable, l’Impérissable (Avyaya).

Verse 20

एवमेव महाशब्दो भगवानिति सत्तम । परमब्रह्मभूतस्य वासुदेवस्य नान्यगः ॥ १९ ॥

Ainsi donc, ô le meilleur des vertueux, le grand et sublime mot « Bhagavān » ne concerne nul autre que Vāsudeva, dont la nature est le Brahman suprême (Paramabrahman).

Verse 21

तत्र पूज्यपदार्थोक्तिः परिभाषासमन्वितः । शब्दोऽयं नोपचारेण चान्यत्र ह्युपचारतः ॥ २० ॥

Dans ce contexte, l’énoncé vise un objet vénérable et s’accompagne d’une règle de définition (paribhāṣā). Ici, ce terme n’est pas employé au sens secondaire ou figuré ; ailleurs, en revanche, il n’est utilisé que par application figurée.

Verse 22

उत्पत्तिं प्रलयं चैव भूतानामागतिं गतिम् । वेत्ति विद्यामविद्यां च स वाच्यो भगवानिति ॥ २१ ॥

Celui qui connaît l’origine et la dissolution des êtres, leur venue et leur départ, et qui connaît aussi la vraie connaissance (vidyā) et l’ignorance (avidyā), celui-là doit être appelé « Bhagavān ».

Verse 23

ज्ञानशक्तिबलैश्वर्यवीर्यतेजांस्यशेषतः । भगवच्छब्दवाच्यानि विना हेयैर्गुणादिभिः ॥ २२ ॥

La connaissance parfaite, la puissance, la force, la souveraineté, la vaillance et la splendeur—sans rien omettre—voilà ce que désigne le mot « Bhagavān »; et cela n’est vrai que lorsque ces qualités sont exemptes de tout défaut blâmable et de ce qui s’y apparente.

Verse 24

सर्वाणि तत्र भूतानि वसंति परमात्मनि । भूतेषु वसनादेव वासुदेवस्ततः स्मृतः ॥ २३ ॥

Tous les êtres demeurent là, dans le Soi suprême (Paramātman). Et parce qu’Il demeure au cœur de tous les êtres, Il est donc rappelé sous le Nom de Vāsudeva.

Verse 25

खांडिक्यं जनकं प्राह पृष्टः केशिध्वजः पुरा । नामव्याख्यामनंतस्य वासुदेवस्य तत्त्वतः ॥ २४ ॥

Autrefois, interrogé, Keśidhvaja s’adressa à Khāṇḍikya Janaka, exposant en vérité le sens du Nom d’Ananta—Vāsudeva.

Verse 26

भूतेषु वसते सोंऽतर्वसंत्यत्र च तानि यत् । धाता विधाता जगतां वासुदेवस्ततः प्रभुः ॥ २५ ॥

Il demeure en tous les êtres, et tous les êtres demeurent en Lui. Ainsi Vāsudeva est le Seigneur, à la fois soutien et ordonnateur des mondes.

Verse 27

स सर्वभूतप्रकृतिं विकारं गुणादिदोषांश्च मुने व्यतीतः । अतीतसर्वावरणोऽखिलात्मा तेनास्तृतं यद्भुवनांतरालम् ॥ २६ ॥

Ô sage, Il transcende la nature de tous les êtres et ses transformations, ainsi que les défauts qui commencent avec les guṇa et autres. Au-delà de tout voile et de toute enveloppe, Soi de tous, c’est par Lui que toute l’étendue entre les mondes est pénétrée.

Verse 28

समस्तकल्याणगुणं गुणात्मको हित्वातिदुःखावृतभूतसर्गः । इच्छागृहीताभिमतोरुदेहः संसाधिताशेषजगद्धितोऽसौ ॥ २७ ॥

Il est l’essence de toutes les vertus de bon augure, le Seigneur des qualités. Bien que la création incarnée soit enveloppée d’une souffrance intense, par Sa propre volonté Il revêt la vaste forme qu’Il choisit et accomplit le bien de l’univers entier.

Verse 29

तेजोबलैश्वर्यमहावबोधं स्ववीर्यशक्त्यादुगुणैकराशिः । परः पराणां सकला न यत्र क्लेशादयः संति परावरेशे ॥ २८ ॥

En Lui sont rassemblés l’éclat, la force, la souveraineté et la conscience suprême : un trésor indivisible de vertus, telles que Son héroïsme et Sa puissance. Il est le Suprême au-delà de tous les suprêmes ; en ce Seigneur des plans supérieur et inférieur, les afflictions et semblables maux n’existent pas du tout.

Verse 30

स ईश्वरो व्यष्टिसमष्टिरूपोऽव्यक्तस्वरूपः प्रकटस्वरूपः । सर्वेश्वरः सर्वनिसर्गवेत्ता समस्तशक्तिः परमेश्वराख्यः ॥ २९ ॥

Il est le Seigneur, ayant la forme à la fois de l’individuel (vyaṣṭi) et de la totalité cosmique (samaṣṭi) ; Sa nature véritable est non manifestée, et pourtant Il apparaît aussi sous une forme manifestée. Il est le Maître de tout, connaisseur de l’ordre entier de la création, pourvu de toutes les puissances ; et Il est nommé Parameśvara, le Seigneur Suprême.

Verse 31

स ज्ञायते येन तदस्तदोषं शुद्धं परं निर्मलमेव रूपम् । संदृश्यते चाप्यवगम्यते च तज्ज्ञानमतोऽन्यदुक्तम् ॥ ३० ॥

Ce par quoi l’on connaît le Suprême—sans aucun défaut, pur, transcendant et parfaitement immaculé en essence—et ce par quoi, pour ainsi dire, on Le voit directement et on Le comprend en vérité : cela seul est appelé « connaissance » ; tout le reste est dit autre que la connaissance.

Verse 32

स्वाध्यायसंयमाभ्यां स दृश्यते पुरुषोत्तमः । तत्प्राप्तिकारणं ब्रह्म तवेतत्प्रतिपद्यते ॥ ३१ ॥

Par svādhyāya, l’étude personnelle des Écritures, et par saṃyama, la maîtrise de soi, Puruṣottama, la Personne Suprême, est véritablement perçu. Le Brahman qui est la cause de L’atteindre : cela, ô toi, doit être compris et réalisé avec justesse.

Verse 33

स्वाध्यायाद्योगमासीत योगात्स्वाध्यायमामनेत् । स्वाध्याययोगसंपत्त्या परमात्मा प्रकाशते ॥ ३२ ॥

Par le svādhyāya (l’étude sacrée des Écritures en soi) qu’on entre dans le yoga, et par le yoga qu’on revienne au svādhyāya. Par l’accomplissement de l’union du svādhyāya et du yoga, le Paramātmā, le Soi suprême, se révèle.

Verse 34

तदीक्षणाय स्वाध्यायश्चक्षुर्योगस्तथापरम् । न मांसचक्षुषा द्रष्टुं ब्रह्मभूतः स शक्यते ॥ ३३ ॥

Pour contempler Cela, l’« œil » est le svādhyāya, et aussi la discipline supérieure du yoga. Celui qui est devenu Brahman ne peut être vu par l’œil de chair.

Verse 35

नारद उवाच । भगवंस्तमहं योगं ज्ञातुमिच्छामि तं वद । ज्ञाते यन्नाखिलाधारं पश्येयं परमेश्वरम् ॥ ३४ ॥

Nārada dit : « Ô Bienheureux, dis-moi ce Yoga que je désire connaître. En le connaissant, puissé-je contempler le Seigneur suprême, soutien de tout, fondement de l’univers entier. »

Verse 36

सनंदन उवाच । केशिध्वजो यथा प्राह खांडिक्याय महात्मने । जनकाय पुरा योगं तथाहं कथयामि ते ॥ ३५ ॥

Sanandana dit : « De même que Keśidhvaja enseigna jadis le Yoga au magnanime Khāṇḍikya—et au roi Janaka—de même je t’exposerai ce Yoga. »

Verse 37

नारद उवाच । खांङिक्यः कोऽभवद्बह्यन्को वा केशिध्वजोऽभवत् । कथं तयोश्च संवादो योगसंबन्धवानभूत् ॥ ३६ ॥

Nārada dit : « Qui était Khāṃṅikya, et qui était Keśidhvaja ? Comment naquit entre eux un dialogue lié au Yoga ? »

Verse 38

सनंदन उवाच । धर्मध्वजो वै जनक तस्य पुशेऽमितध्वजः । कृतध्वजोऽस्य भ्राताभूत्सदाध्यात्मरतिर्नृपः ॥ ३७ ॥

Sanandana dit : « Il y eut en vérité un ancêtre nommé Dharmadhvaja. De lui naquit Amitadhvaja. Son frère fut Kṛtadhvaja, un roi toujours attaché à la connaissance du Soi (Ātman). »

Verse 39

कृतध्वजस्य पुत्रोऽभूद्धन्यः केशिध्वजो द्विजः । पुत्रोऽमितव्वजस्यापि खांडिक्यजनकाभिधः ॥ ३८ ॥

Le fils de Kṛtadhvaja fut le dvija Keśidhvaja, renommé sous le nom de « Dhanya ». Et le fils d’Amitavvaja fut connu comme Khāṇḍikya, appelé aussi Janaka.

Verse 40

कर्ममार्गे हि खांडिक्यः स्वराज्यादवरोपितः । पुरोधसा मंत्रिभिश्च समवेतोऽल्पसाधनः ॥ ३८ ॥

En vérité, Khāṇḍikya —déchu de sa propre souveraineté— s’engagea sur la voie du karma, celle des actes rituels. Accompagné de son prêtre de famille et de ses ministres, il poursuivit avec de maigres ressources.

Verse 41

राज्यान्निराकृतः सोऽथ दुर्गारण्यचरोऽभवत् । इयाज सोऽपि सुबहून यज्ञाञ्ज्ञानव्यपाश्रयः ॥ ३९ ॥

Rejeté hors de son royaume, il devint habitant d’une forêt difficile d’accès. Là encore, s’appuyant sur la connaissance spirituelle, il accomplit de nombreux yajñas, sacrifices sacrés.

Verse 42

ब्रह्मविद्यामधिष्टाय तर्तुं मृत्युमपि स्वयम् । एकदा वर्तमानस्य यागे योगविदां वर ॥ ४० ॥

Établi dans la Brahma-vidyā, la connaissance de Brahman, il put —même par lui-même— franchir la mort. Un jour, tandis qu’un yajña était en cours, ô le meilleur parmi les connaisseurs du Yoga, cela advint.

Verse 43

तस्य धेनुं जघानोग्रः शार्दूलो विजने वने । ततो राजा हतां ज्ञात्वा धेनुं व्याघ्रेण चर्त्विजः ॥ ४१ ॥

Dans une forêt déserte, un tigre farouche tua sa vache. Alors le roi et le prêtre officiant, apprenant que la vache avait été mise à mort par le tigre, furent saisis d’une vive inquiétude.

Verse 44

प्रायश्चित्तं स पप्रच्छ किमत्रेति विधीयताम् । ते चोचुर्नवयंविद्मः कशेरुः पृच्छ्यतामिति ॥ ४२ ॥

Il s’enquit de l’expiation (prāyaścitta) en disant : «Que faut-il prescrire en ce cas ?» Ils répondirent : «Nous ne le savons pas ; interroge Kaśeru.»

Verse 45

कशेरुरपि तेनोक्तस्तथेति प्राह नारद । शुनकं पृच्छ राजेन्द्र वेद स वेत्स्यति ॥ ४३ ॥

Kaśeru, lui aussi interrogé, répondit : «Qu’il en soit ainsi», ô Nārada. «Ô le meilleur des rois, interroge Śunaka : il connaît le Veda et l’expliquera.»

Verse 46

स गत्वा तमपृच्छञ्च सोऽप्याह नृपतिं मुने । न कशेरुर्नचैवाहं न चान्यः सांप्रतं भुवि ॥ ४४ ॥

Il alla vers lui et l’interrogea ; celui-ci répondit : «Ô sage, à présent sur la terre il n’y a ni Kaśeru, ni moi, ni aucun autre (de cette sorte).»

Verse 47

वेत्त्येक एव त्वच्छत्रुः खांडिक्यो यो जितस्त्वया । स चाह तं व्रजाम्येष प्रष्टुमात्मरिपुं मुने ॥ ४५ ॥

Un seul connaît ton ennemi : Khāṇḍikya, que tu as vaincu. Il dit : «J’irai à lui maintenant, ô sage, pour l’interroger sur l’ennemi intérieur (ātma-ripu).»

Verse 48

प्राप्त एव मया यज्ञे यदि मां स हनिष्यति । प्रायश्चित्तं स चेत्पृष्टो वदिष्यति रिपुर्मम ॥ ४६ ॥

S’il vient au sacrifice et me tue réellement, alors—s’il est interrogé—mon ennemi lui-même parlera du prāyaścitta, l’expiation purificatrice.

Verse 49

ततश्चाविकलो योगो मुनिश्रेष्ट भविष्यति । इत्युक्त्वा रथमारुह्य कृष्णाजिनधरो नृपः ॥ ४७ ॥

«Alors, ô le meilleur des sages, ton Yoga deviendra sans obstacle et parfait.» Ayant ainsi parlé, le roi, revêtu d’une peau d’antilope noire, monta sur son char.

Verse 50

वनं जगाम यत्रास्ते खांडिक्यः स महीपतिः । तमायांतं समालोक्य खांजडिक्यो रिपुमात्मनः ॥ ४८ ॥

Il se rendit dans la forêt où séjournait le roi Khāṇḍikya. Le voyant s’approcher, Khāṃjaḍikya—son propre ennemi—le fixa du regard.

Verse 51

प्रोवाच क्रोधताम्राक्षः समारोपितकार्मुकः । खांडिक्य उवाच । कृष्णाजिनत्वक्कवचभावेनास्मान्हनिष्यसि ॥ ४९ ॥

Les yeux rougis de colère, l’arc déjà bandé, il parla. Khāṇḍikya dit : «Tu nous tueras parce que tu es revêtu de la peau d’antilope noire, telle une armure protectrice.»

Verse 52

कृष्णाजिनधरे वेत्सि न मयि प्रहरिष्यति । मृगानां वद पृष्टेषु मूढ कृष्णाजिनं न किम् ॥ ५० ॥

Tu te dis : «Parce que je porte une peau d’antilope noire, il ne me frappera pas.» Mais dis-moi, insensé : sur le dos des cerfs, n’y a-t-il pas aussi une peau d’antilope noire ?

Verse 53

येषां मत्वा वृथा चोग्राः प्रहिताः शितसायकाः । स त्वामहं हनिष्यामि न मे जीवन्विमोक्ष्यसे ॥ ५१ ॥

Pensant que mes flèches féroces et acérées furent tirées en vain contre d'autres, je vais maintenant te tuer ; tu ne m'échapperas pas vivant.

Verse 54

आतताय्यसि दुर्बुद्धे मम राज्यहरो रिपुः । केशिध्वज उवाच । खांडिक्य संशयं प्रष्टुं भवंतमहमागतः ॥ ५२ ॥

« Tu es un agresseur meurtrier, à l'esprit mauvais, un ennemi qui a volé mon royaume ! » Keśidhvaja dit : « Ô Khāṇḍikya, je suis venu te consulter sur un doute. »

Verse 55

न त्वां हंतुं विचार्यतैत्कोपं बाणं च मुंच वा । ततः स मंत्रिभिः सार्द्धमेकांते सपुरोहितः ॥ ५३ ॥

Réfléchissant, il décida de ne pas le tuer ; il écarta sa colère et ne décocha pas la flèche. Puis, accompagné de ses ministres et de son prêtre, il se retira dans un lieu isolé.

Verse 56

मंत्रयामास खांडिक्यः सर्वैरेव महामतिः । तमूर्मंत्रिणो वध्यो रिपुरेष वशंगतः ॥ ५४ ॥

Khāṇḍikya, au grand esprit, les consulta tous. Les ministres dirent : « Cet ennemi est tombé sous notre coupe ; il doit être mis à mort. »

Verse 57

हतेऽत्र पृथिवी सर्वा तव वश्या भविष्यति । खांडिक्यश्चाह तान्सर्वानेवमेव न संशयः ॥ ५५ ॥

« Une fois qu'il sera tué, la terre entière sera sous votre contrôle. » Khāṇḍikya leur dit aussi à tous : « Il en sera exactement ainsi, cela ne fait aucun doute. »

Verse 58

हते तु पृथिवी सर्वा मम वश्या भविष्यति । परलोकजयस्तस्य पृथिवी सकला मम ॥ ५६ ॥

Mais une fois qu’il sera abattu, la terre entière passera sous mon pouvoir. Pour celui qui triomphe du monde à venir, la terre tout entière est à moi.

Verse 59

न हन्मि चेल्लोकजयो मम वयत्वस्सुंधरा । परलोकजयोऽनंतः स्वल्पकालो महीजयः ॥ ५७ ॥

Si je ne le tue pas (l’ennemi), la conquête de ce monde n’est pour moi qu’un ornement de jeunesse, passager. La conquête de l’au-delà est sans fin, tandis que la victoire sur la terre ne dure qu’un bref temps.

Verse 60

तस्मान्नैनं हनिष्येऽहं यत्पृच्छति वदामि तत् । ततस्तमभ्युपेत्याह खांडिक्यो जनको रिपुम् ॥ ५८ ॥

«C’est pourquoi je ne le tuerai pas ; quoi qu’il demande, je le lui dirai.» Ayant ainsi résolu, Khāṇḍikya s’approcha de son ennemi, le roi Janaka, et lui adressa la parole.

Verse 61

प्रष्टव्यं यत्त्वया सर्वं तत्पृच्छ त्वं वदाम्यहम् । ततः प्राह यथावृत्तं होमधेनुवधं मुने ॥ ५९ ॥

«Demande tout ce que tu veux demander ; je te le dirai.» Alors, ô sage, il raconta exactement comme cela s’était passé l’épisode de la mise à mort de la vache sacrificielle, Homadhenu.

Verse 62

ततश्च तं स पप्रच्छ प्रायश्चित्तं हि तद्रूतम् । स चाचष्ट यथान्यायं मुने केशिध्वजाय तत् ॥ ६० ॥

Puis il l’interrogea sur l’expiation appropriée (prāyaścitta) en cette affaire ; et celui-ci, selon la règle du dharma, l’expliqua au sage Keśidhvaja.

Verse 63

प्रायश्चित्तमशेषं हि यद्वै तत्र विधीयते । विदितार्थः स तेनैवमनुज्ञातो महात्मना ॥ ६१ ॥

En vérité, y fut prescrit tout le prāyaścitta, l’expiation complète. En en ayant saisi le sens, il reçut ainsi l’autorisation de ce grand d’âme.

Verse 64

यागभूमिमुपागत्य चक्रे सर्वां क्रियां क्रमत् । क्रमेण विधिवद्यागं नीत्वा सोऽवभृथाप्लुतः ॥ ६२ ॥

Parvenu au lieu du yajña, il accomplit chaque rite selon l’ordre prescrit. Puis, ayant mené le sacrifice pas à pas conformément à la règle, il prit le bain final, l’avabhṛtha.

Verse 65

कृतकृत्यस्ततो भूत्वा चिंतयामास पार्थिवः । पूजिता ऋत्विजः सर्वे सदस्या मानिता मया ॥ ६३ ॥

Alors le roi, se sentant quitte de ses devoirs, se mit à réfléchir : «J’ai honoré par le culte tous les ṛtvij, les prêtres officiants, et j’ai respecté comme il se doit les savants membres de l’assemblée.»

Verse 66

तथैवार्थिजनोऽप्यर्थोजितोऽभिमतैर्मया । यथाहं मर्त्यलोकस्य मया सर्वं विचष्टितम् ॥ ६४ ॥

De même, même celui qui convoite la richesse, je le gagne par les objets qu’il désire. Car j’ai observé et compris tout ce qui concerne le monde des mortels.

Verse 67

अनिष्पन्नक्रियं चेतस्तथा न मम किं यथा । इत्थं तु चिंतयन्नेव सम्मार स महीपतिः ॥ ६५ ॥

«Mon esprit est incapable d’achever la moindre résolution ; il ne demeure nullement sous ma maîtrise.» Pensant ainsi sans cesse, ce roi tomba dans l’égarement et le désespoir.

Verse 68

खांडिक्याय न दत्तेति मया वैगुरुदक्षिणा । स जगाम ततो भूयो रथमारुह्य पार्थिवः ॥ ६६ ॥

Pensant : «Je n’ai pas offert à Khāṇḍikya la dakṣiṇā due au guru», le roi repartit, remontant une fois encore sur son char.

Verse 69

स्वायंभुवः स्थितो यत्र खांडिक्योऽरण्यदुर्गमम् । खांडिक्योऽपि पुनर्द्दष्ट्वा तमायान्तं धृतायुधः ॥ ६७ ॥

Là, dans la retraite forestière difficile d’accès où demeurait Svāyaṁbhuva, se trouvait aussi Khāṇḍikya. Et Khāṇḍikya, l’arme à la main, le voyant s’approcher encore, se tint prêt.

Verse 70

तस्थौ हंतुं कृतमतिस्ममाह स पुनर्नृपः । अहं तु नापकाराय प्राप्तः खांडिक्य मा क्रुधः ॥ ६८ ॥

Résolu à frapper, il se tint prêt à tuer; mais le roi lui parla encore : «Ô Khāṇḍikya, ne te mets pas en colère. Je ne suis pas venu pour te nuire».

Verse 71

गुरोर्निष्कृतिदानाय मामवेहि सेमागतम् । निष्पादितो मया यागः सम्यक् त्वदुपदेशतः ॥ ६९ ॥

Sache que je suis venu offrir la juste réparation et rétribution à mon guru. Le yajña a été accompli par moi comme il se doit, exactement selon ton enseignement.

Verse 72

सोऽहं ते दातुमिच्छामि वृणीष्व गुरुदक्षिणाम् । इत्युक्तो मंत्रयामास स भूयो मंत्रिभिः सह ॥ ७० ॥

«C’est pourquoi je veux te faire un don ; choisis la guru-dakṣiṇā.» Ainsi interpellé, il délibéra de nouveau avec ses ministres.

Verse 73

गुरोर्निष्कृतिकामोऽय किमयं प्रार्थ्यतां मया । तमूचुर्मंत्रिणो राज्यमशेषं याच्यतामयम् ॥ ७१ ॥

« Cet homme désire l’expiation pour la faute envers le Guru ; que dois-je donc lui demander ? » Les ministres lui dirent : « Qu’on lui réclame la totalité du royaume. »

Verse 74

कृताभिः प्रार्थ्यते राज्यमनायासितसैनिकैः । प्राहस्य तानाह नृपः स खांडिक्यो महापतिः ॥ ७२ ॥

Lorsque les Kṛtas—dont les troupes n’avaient point été éprouvées au combat—le demandèrent le royaume, le roi Khāṇḍikya, grand seigneur, se mit à rire et leur parla.

Verse 75

स्वल्पकालं महीराज्यं मादृशैः प्रार्थ्यते कथम् । एतमेतद्भंवतोऽत्र स्वार्थ साधनमंत्रिणः ॥ ७३ ॥

« Comment des hommes tels que nous pourraient-ils solliciter une souveraineté sur la terre, si brève et passagère ? Voilà bien, ô ministres qui poursuivez votre intérêt, ce que vous cherchez à accomplir ici. »

Verse 76

परमार्थः कथं कोऽत्र यूयं नात्र विचक्षणाः । इत्युक्त्वा समुपेत्यैंनं स तु केशिध्वजं नृपम् ॥ ७४ ॥

« Comment pourrait-il y avoir ici le paramārtha, la vérité suprême ? Vous n’êtes pas clairvoyants en cette affaire. » Ayant parlé ainsi, il s’approcha du roi Keśidhvaja.

Verse 77

उवाच किमवश्यं त्वं दास्यसि गुरुदक्षिणाम् । बाढमित्येव तेनोक्तः खांडिक्यस्तमथाब्रवीत् ॥ ७५ ॥

Il demanda : « Quelle guru-dakṣiṇā, l’offrande due au Guru, donneras-tu à coup sûr ? » Lorsqu’il répondit : « Assurément », Khāṇḍikya lui adressa alors la parole.

Verse 78

भवानध्यात्मविज्ञानपरमार्थविचक्षणः । यदि चेद्दीयते मह्यं भवता गुरुनिष्क्रयः ॥ ७६ ॥

Tu es clairvoyant dans la science du Soi et dans la Vérité suprême. Si tu y consens, accorde-moi le « guru-niṣkraya » : le moyen de délivrance par le Guru, l’orientation décisive qui affranchit le disciple.

Verse 79

तत्क्लेशप्रशमायालं यत्कर्म तदुदीरय । केशिध्वज उवाच । न प्रार्थितं त्वया कस्मान्मम राज्यमकंटकम् ॥ ७७ ॥

«Enseigne-moi la pratique suffisante pour apaiser cette affliction.» Keśidhvaja dit : «Pourquoi ne m’as-tu pas demandé mon royaume, sans épines (c’est-à-dire sans troubles ni opposition) ?»

Verse 80

राज्यलाभाः द्धि नास्त्यन्यत्क्षत्रियाणामतिप्रियम् । खांडिक्य उवाच । केशिध्वज निबोध त्वं मया न प्रार्थितं यतः ॥ ७८ ॥

Car pour les kṣatriya, rien n’est plus cher que l’acquisition d’un royaume. Khāṇḍikya dit : «Keśidhvaja, comprends : ce que je cherche, je ne te l’ai pas demandé pour cette raison ; ce n’est pas pour la souveraineté.»

Verse 81

राज्यमेतदशेषेण यन्न गृघ्रंति पंडिताः । क्षत्रियाणामयं धर्मो यत्प्रजापरिपालनम् ॥ ७९ ॥

Les sages ne convoitent pas la souveraineté pour elle-même, fût-elle entière. Le véritable dharma du kṣatriya est ceci : protéger et gouverner justement les sujets.

Verse 82

वधश्च धर्मयुद्धेन स्वराज्यपरिपंथिनाम् । यत्राशक्तस्य मे दोषो नैवास्त्यपकृते त्वया ॥ ८० ॥

Et le fait de tuer, dans une guerre juste selon le dharma, ceux qui entravent la souveraineté légitime—en cela aucune faute ne m’incombe, à moi qui étais sans force, car c’est toi qui as commis le tort.

Verse 83

बंधायैव भवत्येषा ह्यविद्या चाक्रमोज्झिता । जन्मोपभोगलिप्सार्थमियं राज्यस्पृहा मम ॥ ८१ ॥

Ceci devient en vérité cause de servitude : l’avidyā, l’ignorance non rejetée. Par désir de renaissances répétées et de jouissances mondaines, cet attrait pour la royauté s’est levé en moi.

Verse 84

अन्येषां दोपजानेव धर्ममेवानुरुध्यते । न याच्ञा क्षत्रबंधूनां धर्मायैतत्सतां मतम् ॥ ८२ ॥

Pour d’autres, la droiture n’est suivie que comme un gain secondaire. Mais pour les véritables kṣatriya, mendier n’est pas tenu pour un moyen de soutenir le dharma : telle est l’opinion des vertueux.

Verse 85

अतो न याचित राज्यमविद्यांतर्गतं तव । राज्यं गृध्नंति विद्वांसो ममत्वाकृष्टचेतसः ॥ ८३ ॥

C’est pourquoi je ne t’ai pas demandé la royauté, car la souveraineté relève du domaine de l’avidyā. Seuls ces « savants » dont l’esprit est tiré par le sentiment de possession convoitent un royaume.

Verse 86

अहंमानमह्य पानमदमत्ता न मादृशाः । केशिध्वज उवाच । अहं च विद्यया मृत्युं तर्तुकामः करोमि वै ॥ ८४ ॥

Enivré par l’orgueil du moi et par l’arrogance de la boisson, nul n’est comme moi. Keśidhvaja dit : « Et moi, par la vraie vidyā, je m’efforce en vérité de franchir la mort ».

Verse 87

राज्यं यज्ञांश्च विविधान्भोगे पुण्यक्षयं तथा । तदिदं ते मनो दिष्ट्या विवेकैश्चर्यतां गतम् ॥ ८५ ॥

Les royaumes, les sacrifices variés et les jouissances mondaines mènent aussi à l’épuisement du mérite. Ainsi, tu es béni : par le discernement (viveka), ton esprit s’est tourné vers la voie de la juste conduite et de la retenue sage.

Verse 88

श्रूयतां चाप्यविद्यायाः स्वरूपं कुलनंदन । अनात्मन्यात्मबुद्धिर्या ह्यस्वे स्वविषया मतिः ॥ ८६ ॥

Écoute encore la véritable nature de l’ignorance, ô joie de ta lignée : c’est la notion de « moi » dans ce qui n’est pas le Soi, et la certitude de « mien » à l’égard de ce qui n’est pas à soi.

Verse 89

अविद्यातरुसंन्भूतं बीजमेतद्द्विधा स्थितम् । पंचभूतात्मके देहे देही मोहतमोवृत्तः ॥ ८७ ॥

Cette semence, née de l’arbre de l’ignorance (avidyā), demeure sous une forme double. Dans le corps constitué des cinq éléments, l’âme incarnée agit sous l’emprise de l’illusion et de l’obscurité (tamas).

Verse 90

अहमेतदितीत्युञ्चैः कुरुते कुमतिर्मतिम् । आकाशवाय्वग्रिजलपृथिवीभिः पृथक् स्थिते ॥ ८८ ॥

Alors même que le Soi est en vérité distinct de l’espace, de l’air, du feu, de l’eau et de la terre, l’intellect égaré s’écrie : « Je suis ceci (ce corps) ».

Verse 91

आत्मन्यात्ममयं भावं कः करोति कलेवरे । कलेवरोपभोग्यं हि गृहक्षेत्रादिकं च यत् ॥ ८९ ॥

Qui donc peut établir dans le corps une conscience de nature du Soi ? Car tout ce dont le corps jouit — maison, terres et autres — n’appartient qu’au domaine de l’expérience du corps.

Verse 92

अदेहे ह्यात्मनि प्राज्ञो ममेदमिति मन्यते । इत्थं च पुत्रपौत्रेषु तद्देहोत्पादितेषु च ॥ ९० ॥

Bien que le Soi soit sans corps, celui qui se méprend sur le réel pense : « Ceci est à moi ». De même, il étend ce sentiment de « mien » aux fils et aux petits-fils, et même aux corps issus de ce corps (sa descendance).

Verse 93

करोति पंडितः स्वाम्यमनात्मनि कलेवरे । सर्वदेहोपभोगाय कुरुते कर्म मानवः ॥ ९१ ॥

Celui qu’on dit savant revendique la possession du corps, qui n’est pas le Soi; et, pour jouir par tout le corps, l’homme accomplit des actes (karma).

Verse 94

देहं चान्यद्यदा पुंसस्सदा बंधाय तत्परम् । मृण्मयं हि यथा गेहं लिप्यते वै मृदंभसा ॥ ९२ ॥

Quand l’homme tient le corps pour autre chose et le prend pour « moi » ou « mien », cette disposition se voue entièrement à la servitude. Comme une maison d’argile se trouve de nouveau enduite de boue et d’eau, ainsi l’identification au corps amasse sans cesse des impuretés qui enchaînent.

Verse 95

पार्थिवोऽयं तथा देहो मृदंभोलेपनस्थितिः । पंचभोगात्मकैर्भोगैः पंचभोगात्मकं वपुः ॥ ९३ ॥

Ce corps est de nature terrestre; il se maintient par la terre, l’eau et les onctions. Par les jouissances faites des cinq objets des sens, le corps lui-même en vient à être constitué de ces cinq jouissances.

Verse 96

आप्यायते यदि ततः पुंसो गर्वोऽत्र किंकृतः । अनेकजन्मसाहस्त्रं ससारपदवीं व्रजन् ॥ ९४ ॥

Même si un homme devient prospère, quelle raison y a-t-il de s’enorgueillir? Car il a erré sur la route du saṃsāra au fil de milliers de naissances.

Verse 97

मोहश्रमं प्रयातोऽसौ वासनारेणुगुंठितः । प्रक्षाल्यते यदा सौम्य रेणुर्ज्ञानोष्णवारिणा ॥ ९५ ॥

Épuisée par l’illusion, l’âme se trouve couverte de la poussière des vāsanās, les impressions latentes. Mais, ô doux ami, lorsque cette poussière est lavée par l’eau tiède de la connaissance spirituelle, la clarté se révèle.

Verse 98

तदा संसारपांथस्य याति मोहश्रमः शमम् । मोहश्रमे शमं याते स्वच्छांतःकरणः पुमान् ॥ ९६ ॥

Alors, sur la route du saṃsāra, la fatigue née de l’illusion s’apaise. Quand cette illusion épuisante est pacifiée, l’instrument intérieur (mental et cœur) de l’homme devient limpide et purifié.

Verse 99

अनन्यातिशयाधारः परं निर्वाणमृच्छति । निर्वाणमय एवायमात्मा ज्ञानमयोऽमलः ॥ ९७ ॥

Celui dont l’appui n’est nul autre que le Suprême atteint le Nirvāṇa le plus élevé. Ce Soi (Ātman) est lui-même de nature nirvânique : pur, sans tache, fait de conscience-savoir.

Verse 100

दुःखाज्ञानमया धर्माः प्रकृतेस्ते तुनात्मनः । जलस्य नाग्निना संगः स्थालीसंगात्तथापि हि ॥ ९८ ॥

Les qualités et conditions faites de souffrance et d’ignorance appartiennent à Prakṛti, non au Soi. De même que l’eau n’a pas de contact réel avec le feu—son association n’est qu’apparente, parce qu’ils sont dans le même récipient—ainsi le Soi ne paraît lié à ces qualités que par illusion.

Verse 101

शब्दोद्रेकादिकान्धर्मान्करोति हि यथा बुधः । तथात्मा प्रकृतेः संगादहंमानादिदूषितः ॥ ९९ ॥

De même qu’un sage produit (ou adopte) des manières telles que l’emphase de la parole et autres, de même le Soi, par son association avec Prakṛti, se trouve souillé par l’ego (ahaṃkāra), l’orgueil et les défauts apparentés.

Verse 102

भजते प्राकृतान्धर्मान्न्यस्तस्तंभो हि सोऽव्ययः । तदेतत्कथितं बीजमविद्याया मया तव ॥ १०० ॥

Ayant pourtant rejeté le pilier de soutien, l’Immuable en vient encore à assumer des devoirs mondains et matériels. Voilà ce que je t’ai exposé comme la semence de l’ignorance (avidyā).

Verse 103

क्लेशानां च क्षयकरं योगादन्यन्न विद्यते ॥ १०१ ॥

Il n’est rien, en dehors du Yoga, qui puisse consumer les afflictions (kleśas).

Frequently Asked Questions

The chapter asserts a paribhāṣā (defining rule) that “Bhagavān” is the signifier for the Imperishable Supreme Self, and then identifies that Supreme as Vāsudeva—who indwells all beings and in whom all beings abide—thereby treating the usage as primary in that context rather than merely figurative.

The text presents a disciplined reciprocity: from svādhyāya one enters Yoga, and from Yoga one returns to svādhyāya; through their accomplished union the Supreme Self becomes manifest. Yoga is singled out as the destroyer of kleśas, while viveka yields para-brahman realization.

It dramatizes the shift from external conflict and ritual concerns (cow killed during yajña, prāyaścitta, avabhṛtha) to the ‘inner enemy’ (avidyā). The guru-dakṣiṇā request becomes a request for liberating instruction, framing Yoga and Self-knowledge as superior to transient sovereignty and merit-exhausting enjoyments.