Adhyaya 80
Nagara KhandaTirtha MahatmyaAdhyaya 80

Adhyaya 80

Le chapitre 80 s’ouvre sur l’interrogation des sages au sujet de l’affirmation précédente selon laquelle Garuḍa, doté d’un tejas et d’un vīrya extraordinaires, serait né du homa des ṛṣi. Sūta expose la causalité rituelle : un kalaśa d’eau consacrée, rendu puissant par des mantras atharvaniques et par l’action des Vālakhilya, est apporté par Kaśyapa, qui ordonne à Vinatā de boire cette eau purifiée par le mantra afin qu’un fils puissant naisse. Vinatā boit aussitôt, conçoit et enfante Garuḍa, redoutable pour les serpents, puis voué au service vaiṣṇava comme vāhana de Viṣṇu et emblème sur l’étendard du char. Le récit se tourne ensuite vers une seconde question : comment Garuḍa perdit puis recouvra ses ailes, et comment Maheśvara fut satisfait. Apparaît un ami brāhmaṇa de la lignée de Bhṛgu, en quête d’un époux convenable pour sa fille Mādhavī ; Garuḍa les transporte à travers la terre dans une recherche prolongée, offrant une leçon : les critères isolés—beauté, naissance, richesse, etc.—sont insuffisants lorsqu’ils sont séparés d’une vertu harmonieuse et complète. Le voyage s’oriente vers la géographie sacrée : ils atteignent une région marquée par la présence vaiṣṇava et rencontrent Nārada, qui les conduit à Hāṭakeśvara-kṣetra, où Janārdana demeure sous la forme jalśāyī pour une durée déterminée. Devant l’écrasante splendeur (tejas) vaiṣṇava, Garuḍa et Nārada recommandent au brāhmaṇa de rester à distance ; ils accomplissent des gestes de révérence et obtiennent audience. Nārada rapporte à Brahmā la plainte de la Terre, accablée comme sous un daṇḍa par l’essor de forces hostiles (telles Kaṃsa et d’autres), et demande la descente de Viṣṇu pour rétablir l’équilibre. Viṣṇu acquiesce, et le passage s’achève lorsqu’il se tourne vers Garuḍa pour lui demander la raison de sa venue, annonçant la suite.

Shlokas

Verse 1

। अथ सुपर्णाख्यमाहात्म्यं भविष्यंति । ऋषय ऊचुः । यदेतद्भवता प्रोक्तं तेजोवीर्यसमन्वितः । गरुडस्तेन संजज्ञे मुनीनां होमकर्मणा

À présent, expose le Māhātmya appelé « Suparṇa ». Les sages dirent : « Ce que tu as proclamé—que Garuḍa, doté d’une splendeur flamboyante et d’une vaillance héroïque, naquit par le rite de homa des munis—nous désirons l’entendre clairement. »

Verse 2

स कथं तत्र संभूत एतन्नो विस्तराद्वद । विनतायाः समुद्भूत इत्येषा श्रूयते श्रुतिः

« Comment donc naquit-il en ce lieu ? Dis-le-nous en détail. Car la tradition que nous avons entendue dit qu’il naquit de Vinatā. »

Verse 3

सूत उवाच । योऽसावाथर्वणैर्मंत्रैः कलशश्चाभिमन्त्रितः । तैर्मंत्रैर्वालखिल्यैश्च महाऽमर्षसमन्वितैः

Sūta dit : « Ce kalaśa, ce vase d’eau, avait été dûment consacré par les mantras atharvaniques—par ces mêmes mantras—et par les sages Vālakhilya, animés d’une grande ferveur ascétique… »

Verse 4

निवारितैश्च दक्षेण सूचिते विहगाधिपे । कश्यपस्तं समादाय कलशं प्रययौ गृहम्

Lorsque Dakṣa les retint et désigna le seigneur des oiseaux, Kaśyapa prit le kalaśa, le vase d’eau consacrée, et s’en retourna vers sa demeure.

Verse 5

ततः प्रोवाच संहृष्टो विनतां दयितां निजाम् । एतत्पिब जलं भद्रे मन्त्रपूतं महत्तरम्

Alors, tout réjoui, il dit à sa bien-aimée Vinatā : «Ô dame de bon augure, bois cette eau, grandement sanctifiée par les mantras».

Verse 6

येन ते जायते पुत्रः सहस्राक्षाधिको बली । तेजस्वी च यशस्वी च अजेयः सर्व दानवैः

«Par elle tu enfanteras un fils, plus puissant que le Mille-Yeux (Indra) : rayonnant, illustre, et invincible face à tous les Dānavas».

Verse 7

तस्य तद्वचनं श्रुत्वा तत्क्षणादेव संपपौ । तत्तोयं सा वरारोहा सद्यो गर्भं ततो दधे

À ces paroles, elle but sur-le-champ. Ayant bu cette eau, la dame aux beaux membres conçut aussitôt.

Verse 8

एवं तज्जलपानेन तेजोवीर्यसम न्वितः । कश्यपाद्गरुडो जज्ञे सर्वसर्पभयावहः

Ainsi, par l’absorption de cette eau, naquit de Kaśyapa Garuḍa, empli d’éclat et de vaillance, et il devint l’effroi de tous les serpents.

Verse 9

येनामृतं हृतं वीर्यात्परिभूय पुरंदरम् । मातृभक्तिपरीतेन सर्पाणां संनिवेदितम्

Par la vaillance duquel l’amṛta fut enlevé, couvrant de honte Purandara (Indra) ; et, rempli de dévotion envers sa mère, il le présenta aux serpents (Nāga).

Verse 10

यो जज्ञे दयितो विष्णोर्वाहनत्वमुपागतः । ध्वजाग्रे तु रथस्यापि यः सदैव व्यवस्थितः

Celui qui naquit comme le bien-aimé de Viṣṇu, et parvint à la dignité de son vāhana (monture) ; et qui, toujours, se tient à l’avant, au sommet de l’étendard du char.

Verse 11

येन पूर्वं तपस्तप्त्वा क्षेत्रेऽत्रैव महात्मना । त्रिनेत्रस्तुष्टिमानीतो गतपक्षेण धीमता

Ici même, dans ce kṣetra sacré, ce grand être à l’âme vaste—bien que privé de ses ailes—accomplit des austérités comme jadis, et par là mena le Seigneur aux Trois Yeux (Śiva) à la satisfaction.

Verse 12

पक्षाप्तिर्येन संजाता यस्य भूयोऽपि तादृशी । देवदेवप्रसादेन विशिष्टा चाऽथ निर्मिता

Par la grâce du Dieu des dieux, il recouvra ses ailes ; et de nouveau de telles ailes furent façonnées, rendues plus excellentes et plus éminentes encore par la faveur divine.

Verse 13

मुनय ऊचुः । कथं तस्य गतौ पक्षौ गरुडस्य महात्मनः । पुनर्लब्धौ कथं तेन कथं तुष्टो महेश्वरः । एतन्नो विस्तराद्ब्रूहि सूतपुत्र यथातथम्

Les sages dirent : « Comment le grand Garuḍa perdit-il ses ailes ? Comment les recouvra-t-il ensuite ? Et comment Maheśvara fut-il satisfait ? Dis-le-nous en détail, ô fils de Sūta, exactement comme cela advint. »

Verse 14

सूत उवाच । पुरासीद्ब्राह्मणो मित्रं भृगुवंशकुलोद्वहः । गरुडस्य द्विजश्रेष्ठा बालभावादपि प्रभो

Sūta dit : « Jadis vécut un brāhmane, ornement de la lignée de Bhṛgu ; ô meilleur des deux-fois-nés, ô Seigneur, il fut l’ami de Garuḍa dès l’enfance même. »

Verse 15

तस्य कन्या पुरा जाता माधवी नाम संमता । रूपौदार्यसमोपेता सर्वलक्षणलक्षिता

À lui naquit jadis une fille, renommée sous le nom de Mādhavī ; pourvue de beauté et d’une noble largesse, marquée de tous les signes de bon augure.

Verse 16

न देवी न च गन्धर्वी नासुरी न च पन्नगी । तादृग्रूपा महाभागा यादृशी सा सुमध्यमा

Elle n’était ni déesse, ni jeune fille gandharva, ni asurī, ni femme nāga ; et pourtant, cette bienheureuse à la taille fine possédait une beauté qu’aucune d’elles n’égalait.

Verse 17

अथ तस्या वरार्थाय गरुडं विहगाधिपम् । स प्रोवाच परं मित्रं विनयावनतः स्थितः

Alors, afin de lui trouver un époux, il s’approcha de Garuḍa, seigneur des oiseaux ; debout, incliné avec humilité, il s’adressa à son ami le plus cher.

Verse 18

एतस्या मम कन्याया वरं त्वं विहगाधिप । सदृशं वीक्षयस्वाद्य येन तस्मै ददाम्यहम्

« Pour cette fille qui est mienne, ô seigneur des oiseaux, cherche aujourd’hui un époux qui lui soit véritablement égal, afin que je puisse la lui donner », dit-il.

Verse 19

गरुड उवाच । मम पृष्ठं समारुह्य समस्तं क्षितिमंडलम् । त्वं भ्रमस्व द्विजश्रेष्ठ गृहीत्वेमां च कन्यकाम्

Garuḍa dit : «Monte sur mon dos et parcours tout le cercle de la terre, ô le meilleur des brāhmaṇas, en emmenant avec toi cette jeune fille.»

Verse 20

ततस्तस्याः कुमार्या वै अनुरूपं गुणान्वितम् । स्वयं चाहर भर्तारमेषा मैत्री ममोद्भवा

«Ensuite, ramène toi-même pour cette jeune fille un époux qui lui convienne et soit pourvu de vertus ; car cette amitié est née de moi, et je t’assisterai.»

Verse 21

सूत उवाच । एवमुक्तोऽथ विप्रः स तत्क्षणात्कन्यया सह । आरूढो गारुडं पृष्ठं वरार्थाय द्विजोत्तमाः

Sūta dit : Ainsi exhorté, le brāhmaṇa, aussitôt et avec la jeune fille, monta sur le dos de Garuḍa et partit à la recherche d’un époux digne.

Verse 22

यंयं पश्यति विप्रः स कुमारं तरुणाकृतिम् । स स नो तस्य चित्तांते वर्ततेस्म कथंचन

Quiconque le brāhmaṇa voyait—chaque jeune homme à l’allure fraîche et juvénile—nul ne parvenait, d’aucune manière, à s’établir vraiment dans son cœur.

Verse 23

कस्यचिद्रूपमत्युग्रं न कुलं च सुनिर्मलम् । कुलं रूपं च यस्य स्यात्तस्य नो गुणसंचयः

Chez certains, la beauté est saisissante, mais la lignée n’est pas entièrement pure ; chez d’autres, lignée et beauté sont présentes, mais fait défaut l’amas des vertus.

Verse 24

यस्य वा गुणसन्दोहस्तस्य नो रूपमुत्तमम् । पक्षपातं च वित्तं च तथान्यद्वरलक्षणम्

Tel possède un amas de vertus, mais peut être dépourvu d’une beauté éminente ; tel autre, au contraire, peut avoir partialité, richesse et d’autres marques recherchées chez un époux.

Verse 25

एवं वर्षसहस्रांते भ्रमतस्तस्यभूतलम् । विप्रस्य पक्षिनाथस्य वरार्थाय द्रिजोत्तमाः

Ainsi, après mille ans d’errance sur la terre à la recherche d’un époux, le meilleur des brāhmanes poursuivit sa quête, porté par le seigneur des oiseaux.

Verse 26

कदाचिदथ तौ श्रान्तौ भ्रममाणावितस्ततः । क्षेत्रेऽत्रैव समायातौ वासुदेवदिदृक्षया

Or, un jour, tous deux, las d’errer çà et là, parvinrent à ce kṣetra même, désireux de contempler Vāsudeva.

Verse 27

श्वेतद्वीपं समालोक्य तथान्यां बदरीं शुभाम् । क्षीरोदं च सवैकुण्ठं तथान्यं तस्य संश्रयम्

Ils contemplèrent Śvetadvīpa, ainsi que la bienheureuse Badarī ; l’Océan de Lait avec Vaikuṇṭha, et d’autres demeures encore qui sont son séjour.

Verse 28

अथ ताभ्यां मुनिर्दृष्टो नारदो ब्रह्मसंभवः । सांत्वपूर्वं तदा पृष्टो विष्णुं ब्रह्म सनातनम्

Alors ils virent le sage Nārada, né de Brahmā ; et, après avoir d’abord prononcé des paroles d’apaisement, ils l’interrogèrent au sujet de Viṣṇu, le Brahman éternel.

Verse 29

क्व देवः पुंडरीकाक्षः सांप्रतं वर्तते मुने । विष्णुस्थानानि सर्वाणि वीक्षितानि समंततः । आवाभ्यां संप्रहृष्टाभ्यां न संदृष्टः स केशवः

«O sage, où se trouve à présent le Seigneur aux yeux de lotus (Puṇḍarīkākṣa) ? Nous avons contemplé de toutes parts tous les lieux sacrés de Viṣṇu ; pourtant, même en le cherchant avec une joie ardente, nous n’avons pas vu Keśava.»

Verse 30

नारद उवाच । जलशायिस्वरूपेण यावन्मासचतुष्टयम् । हाटकेश्वरजे क्षेत्रे स संतिष्ठति सर्वदा

Nārada dit : «Sous la forme du Seigneur qui repose sur les eaux (Jalaśāyī), durant quatre mois Il demeure—toujours présent—dans le kṣetra sacré de Hāṭakeśvara.»

Verse 31

तस्मात्तद्दर्शनार्थाय गम्यतां तत्र मा चिरम् । येन सन्दर्शनं याति द्वाभ्यामपि स चक्रधृक्

Ainsi, pour obtenir Sa vision, allons-y sur-le-champ, sans tarder. En nous y rendant, nous deux recevrons le darśana béni du Seigneur porteur du Disque (Cakradhṛk).

Verse 32

अहमप्येव तत्रैव प्रस्थितस्तस्य दर्शनात् । प्रस्थितश्च त्वया युको देवकार्येण केनचित्

Moi aussi, je suis parti vers ce même lieu, pour obtenir Sa vision ; et je suis également parti avec toi, engagé dans quelque tâche des dieux.

Verse 33

अथ तौ पक्षिविप्रेन्द्रौ स च ब्रह्मसुतो मुनिः । प्राप्ताः सर्वे स्थितो यत्र जलशायी जनार्दनः

Alors ces deux-là—prince parmi l’oiseau et prince parmi les brāhmaṇas—et le sage, fils de Brahmā, arrivèrent tous au lieu où Janārdana, reposant sur les eaux, demeurait étendu.

Verse 34

अथ दृष्ट्वा महत्तेजो वैष्णवं दूरतोऽपि तम् । ब्राह्मणं गरुडः प्राह नारदश्च मुनीश्वरः

Alors, voyant de loin cette grande radiance vaiṣṇava, Garuḍa s’adressa au brāhmane ; et Nārada aussi, seigneur parmi les sages, prit la parole.

Verse 35

अत्रैव त्वं द्विजश्रेष्ठ तिष्ठ दूरेऽपि तेजसः । वैष्णवस्य सुतायुक्तः कल्पांताग्निसमम् व

Ô le meilleur des deux-fois-nés, demeure ici même—à distance de cette radiance. Cette splendeur vaiṣṇava, avec sa puissance, est semblable au feu à la fin d’un kalpa.

Verse 36

नो चेत्संपत्स्यसे भस्म पतंग इव पावकम् । समासाद्य निशायोगे मूढं भावं समाश्रितः

Sinon, tu seras réduit en cendres—tel le papillon de nuit qui se précipite dans la flamme—en t’approchant hors du temps propice, tombé dans l’illusion.

Verse 37

आवाभ्यां तत्प्रसादेन सोढमेतत्सुदुःसहम् । न करोति शरीरार्ति तथान्यदपि कुत्सितम्

Par Sa grâce, nous deux avons enduré cela, si difficile à supporter ; il ne nous inflige ni tourment du corps, ni aucune autre atteinte nuisible.

Verse 38

एवं तं ब्राह्मणं तत्र मुक्त्वा दूरे सुतान्वितम् । गतौ तौ तत्र संसुप्तस्तोये यत्र जनार्दनः

Ainsi, laissant là le brāhmane au loin, avec son fils, tous deux poursuivirent leur route vers le lieu où Janārdana reposait endormi sur les eaux.

Verse 39

दिव्यस्तुतिपरौ मूर्ध्नि धृतहस्तांजलीपुटौ । पुलकांकितसर्वांगावानन्दाश्रुप्लुताननौ

Absorbés dans les hymnes divins, les mains jointes en añjali révérencieux portées jusqu’au sommet de la tête, tout leur corps frémissait de pieuse chair de poule, et leurs visages étaient baignés de larmes de béatitude.

Verse 40

त्रिःपरिकम्य तं देवमष्टांगं प्रणतौ हरिम् । दृष्टवन्तौ च पादांते संनिविष्टां समुद्रजाम्

Après avoir fait trois fois la circumambulation de ce Dieu, ils se prosternèrent devant Hari selon la prosternation aux huit membres (aṣṭāṅga). Et, à ses pieds, ils virent assise la fille de l’Océan : Śrī/Lakṣmī.

Verse 41

पादसंवाहनासक्तां विष्णु वक्त्राहितेक्षणाम् । अथापरां वयोवृद्धां श्वेतवस्त्रावगुंठिताम्

Il vit l’une, toute appliquée à masser les pieds, le regard fixé sur le visage de Viṣṇu ; puis il vit une autre, âgée et vénérable, voilée de vêtements blancs.

Verse 42

सन्निविष्टां तदभ्याशे सम्यग्ध्यानपरायणाम् । द्वादशार्कप्रभायुक्तां कृशांगीं पुलकान्विताम्

Assise tout près, entièrement vouée à la méditation parfaite, elle rayonnait d’un éclat pareil à celui de douze soleils ; aux membres sveltes, elle était parcourue du frisson de la dévotion.

Verse 43

अथ तौ विष्णुना हर्षादुभावपि प्रहर्षितौ । संभाषितौ च संपृष्टौ यदर्थं च समागतौ

Alors Viṣṇu, dans la joie, les combla tous deux d’allégresse ; il s’entretint avec eux et demanda dans quel dessein ils étaient venus.

Verse 44

श्रीनारद उवाच । अहं हि सुरकार्येण संप्राप्योऽत्र तवांतिकम् । गरुडो वै ब्राह्मणाय यन्मां पृच्छसि केशव

Śrī Nārada dit : «Je suis venu en ta présence pour une affaire des dieux. Et Garuḍa est venu pour la cause d’un brāhmane ; voilà ce que tu me demandes, ô Keśava.»

Verse 45

श्रीभगवानुवाच । कच्चित्क्षेमं मुनिश्रेष्ठ सर्वेषां त्रिदिवौकसाम् । कच्चिन्नेंद्रस्य संजातं भयं दानवसंभवम्

Le Seigneur Bienheureux dit : «Ô le meilleur des sages, tout va-t-il bien pour tous les habitants du ciel ? Une crainte est-elle née pour Indra, à cause des daṇava ?»

Verse 46

यज्ञभागं लभंते स्म कच्चिद्देवाः सवासवाः । कच्चिन्न दानवः कश्चिदुत्कटोऽभूद्धरातले

«Les dieux, avec Vāsava (Indra), reçoivent-ils encore leur juste part du sacrifice ? Et aucun daṇava farouche n’est-il apparu sur la terre ?»

Verse 47

श्रीनारद उवाच । सांप्रतं धरणी प्राप्ता चतुर्वक्त्रस्य संनिधौ । रोरूयमाणा भारार्ता दानवैः पीडिता भृशम् । प्रोवाच पद्मजं तत्र दुःखेन महताऽन्विता

Śrī Nārada dit : «À l’instant, la Terre s’approcha de la présence du Quatre-Visages (Brahmā). Pleurant, accablée par le fardeau et cruellement tourmentée par les daṇava, elle parla là au Né du Lotus, envahie d’une immense peine.»

Verse 48

धरण्युवाच । कालनेमिर्हतो योऽसौ विष्णुनाप्रभविष्णुना । उग्रसेनसुतः कंसः संभूतः स महासुरः

La Terre dit : «Ce Kālanemi que Viṣṇu —le puissant, l’invincible Viṣṇu— a jadis terrassé, est né de nouveau sous la forme de Kaṃsa, fils d’Ugrasena, grand asura.»

Verse 49

अरिष्टो धेनुकः केशी प्रलम्बोनाम चापरः । तथान्या तु महारौद्रा पूतना नाम राक्षसी

Ariṣṭa, Dhenuka, Keśī, et un autre nommé Pralamba ; et aussi cette autre, d’une effroyable férocité — la rākṣasī appelée Pūtanā.

Verse 50

इतश्चेतश्च धावद्भिर्दानवैरेभिरेव च । वृथा मे जायते पीडा तथान्यैरपि दारुणैः

Par ces daṇavas courant çà et là en tous sens — et par d’autres êtres cruels encore — la souffrance s’élève en moi, sans répit, en pure perte.

Verse 51

ऊर्ध्वबाहुस्तथा जातो मर्त्यलोके जनोऽधुना । बहुत्वान्न प्रमाति स्म कथंचिद्धि ममोपरि

À présent, dans le monde des mortels, des hommes sont bien nés les bras levés vers le haut ; mais, tant ils sont nombreux, ils ne me remarquent nullement — presque personne ne prête attention à ma détresse.

Verse 52

भारावतरणं देव न करिष्यसि चाशु चेत् । रसातलं प्रयास्यामि तदाऽहं नात्र संशयः

Ô Dieu ! Si tu n’opères pas promptement l’allègement de ce fardeau, alors je descendrai à Rasātala — de cela, point de doute.

Verse 53

तस्यास्तद्वचनं श्रुत्वा ब्रह्मणा लोककर्तृणा । संमंत्र्य विबुधैः सार्धं प्रेषितोऽहं तवांतिकम्

Ayant entendu ses paroles, Brahmā, le créateur des mondes, après s’être concerté avec les dieux, m’a envoyé auprès de toi.

Verse 54

प्रोक्तव्यो भगवान्वाक्यं त्वया देवो जनार्दनः । यथाऽवतीर्य भूपृष्ठे भारमस्याः प्रणाशयेत्

Tu dois transmettre cette parole au Seigneur Bienheureux Janārdana : qu’en descendant sur la surface de la terre, il détruise le fardeau qui l’accable.

Verse 55

तस्माद्भूभितले देव कृत्वा जन्म स्वयं विभो । भारं नाशय मेदिन्या एतदर्थ मिहागतः

C’est pourquoi, ô Seigneur—ô Tout-Puissant—prends naissance de ta propre volonté sur la terre et ôte le fardeau de la Déesse Terre. C’est pour cela que je suis venu ici.

Verse 56

श्रीभगवानुवाच । एवं मुने करिष्यामि संमंत्र्य ब्रह्मणा सह । भारावतरणं भूमेः साकं देवैः सवासवैः

Le Seigneur Bienheureux dit : « Qu’il en soit ainsi, ô sage. Je le ferai, après m’être concerté avec Brahmā, accomplissant l’allègement du fardeau de la Terre avec les dieux, y compris Indra et les Maruts. »

Verse 57

एवमुक्त्वाऽथ तं विष्णुर्नारदं मुनिपुंगवम् । ततश्च गरुडं प्राह त्वं किमर्थमिहागतः

Après avoir ainsi parlé à Nārada, le plus éminent des sages, Viṣṇu s’adressa ensuite à Garuḍa : « Dans quel dessein es-tu venu ici ? »