
Ce chapitre poursuit un débat théologique à plusieurs voix sur l’obligation morale et l’efficacité de la dévotion. Nārada plante le décor : le roi (Indradyumna servant de repère) est accablé après avoir entendu une parole sévère attribuée à Markandeya. Le dialogue met au premier plan satya (la véracité) et mītra-dharma (l’éthique de l’amitié) : un vœu ou une promesse, une fois donnée, lie moralement, même au prix d’un sacrifice personnel, et des exemples de fidélité à la vérité en renforcent l’enjeu. Le groupe renonce à l’idée de l’auto-immolation et choisit une pèlerinage plus pragmatique vers le domaine de Śiva : ils gagnent le Kailāsa et consultent un hibou nommé Prākārakarṇa. Le hibou (jadis un brāhmaṇa appelé Ghaṇṭa) explique que sa longévité extraordinaire est le fruit du culte de Śiva par des offrandes de feuilles de bilva « sans rupture » et une dévotion aux trois temps (tri-kāla). Śiva apparaît et accorde une grâce, puis le récit bascule vers une transgression sociale et éthique : un mariage de type gandharva imposé de force entraîne une malédiction le changeant en hibou, le titre de « rôdeur nocturne » étant réinterprété. La malédiction comporte une clause de restauration : l’aide apportée pour identifier Indradyumna déclenchera le retour à la forme originelle. Le chapitre tresse ainsi enseignement rituel (liṅga-pūjā avec feuilles de bilva), causalité karmique (grâce/malédiction) et éthique normative (tenir parole, normes du mariage et responsabilité).
Verse 1
नारद उवाच । नाडीजंघबकेनोक्तां वाचमाकर्ण्यभूपतिः । मार्कंडेयेन संयुक्तो बभूवातीव दुःखितः
Nārada dit : « En entendant les paroles prononcées par Nāḍījaṃgha-baka, le roi—accompagné de Mārkaṇḍeya—fut accablé d’une profonde affliction. »
Verse 2
तं निशम्य मुनिर्भूपं दुःखितं साश्रुलोचनम् । समानव्यसनः प्राह तदर्थं स पुनर्बकम्
Voyant le roi accablé, les yeux pleins de larmes, le sage—partageant une épreuve semblable—s’adressa de nouveau à la grue afin d’éclaircir la question.
Verse 3
विधायाशां महाभाग त्वदंतिकमुपागतौ । आवां चिरायुर्ज्ञातांशाविन्द्रद्युम्नमिति द्विज
« Ô bienheureux, plaçant notre espérance en toi, nous sommes venus près de toi. Nous deux—moi et Cirāyu—te reconnaissons comme Indradyumna, ô deux-fois-né. »
Verse 4
निष्पन्नं नास्य तत्कार्यं प्राणानेष मुमुक्षति । वह्निप्रवेशेन परं वैराग्यं समुपागतः
« Son dessein n’est pas accompli ; à présent il veut abandonner le souffle de vie. En entrant dans le feu, il est parvenu au détachement suprême. »
Verse 5
तन्मामुपागतोऽहं च त्वां सिद्धं नास्य वांछितम् । तदेनमनुयास्यामि मरणेन त्वया शपे
C’est pourquoi je suis venu à toi, ô être accompli ; son désir n’a pas été exaucé. Ainsi je le suivrai jusque dans la mort — selon ton serment.
Verse 6
आशां कृत्वाभ्युपायातं निराशं नेक्षितुं क्षमाः । भवंति साधवस्तस्माज्जीवितान्मरणं वरम्
Les justes ne peuvent supporter de voir celui qui était venu avec espoir et se trouve sans espoir ; ainsi, pour eux, la mort vaut mieux que la vie.
Verse 7
प्रार्थितं चामुना हृत्स्थं मया चास्मै प्रतिश्रुतम् । त्वां मित्रं तत्परिज्ञाने धृत्वा हृदि चिरायुषम्
Ce qu’il a demandé venait du fond du cœur, et je le lui ai promis. Te gardant dans mon cœur comme un ami pour comprendre cette affaire, moi—Cirāyu—je suis venu.
Verse 8
असंपादयतो नार्थं प्रतिज्ञातं ममायुषा । कलुषेणार्थिना माशापूरकेण सखेधुना
Si je n’accomplis pas le but que j’ai promis, ma propre vie est perdue. Car à cause de ce suppliant souillé—ce combleur d’espérance—ce compagnon devenu maintenant cause de chagrin.
Verse 9
प्रतिश्रुतं कृतं श्लाघ्या दासतांत्यजपक्वणे । हरिश्चंद्रस्येव नृणां न श्लाघ्या सत्यसंधता
Tenir une promesse une fois donnée est vraiment digne d’éloge—même chez celui qui a mûri en renonçant à la dépendance servile. Pourtant, parmi les hommes, la fidélité inébranlable à la vérité n’est pas louée comme elle le devrait, bien qu’elle soit telle celle du roi Hariścandra.
Verse 10
मित्रस्नेहस्य पर्यायस्तच्च साप्तपदं स्मृतम् । स्नेहः स कीदृशो मित्रे दुःखितो यो न दृश्यते
L’affection d’un ami est dite “sāptapada”, les sept pas accomplis ensemble. Quelle affection est-ce donc, si, lorsque l’ami est dans la peine, on ne le voit pas, on ne se tient pas auprès de lui ?
Verse 11
तदवश्यमहं साकमधुना वह्निसाधनम् । करिष्ये कीर्तिवपुषः कृते सत्यमिदं सखे
Ainsi, ô ami, je vais à présent accomplir à coup sûr l’épreuve du feu, avec toi (ou pour toi). C’est la vérité, pour l’amour de celui dont le corps est la renommée même, c’est-à-dire pour l’honneur.
Verse 12
अनुजानीहि मामेतद्दर्शनं तव पश्चिमम् । त्वया सह महाभाग नाडीजंघ द्विजोत्तम
Accorde-moi la permission : ce regard sur toi sera mon dernier. Ô Nāḍījaṃgha, si fortuné, le meilleur des deux-fois-nés, laisse-moi partir avec toi.
Verse 13
नारद उवाच । वज्रवद्दुःसहां वाचं मार्कंडेयसमीरिताम् । शुश्रुवान्स क्षणं ध्यात्वा प्रतीतः प्राह तावुभौ
Nārada dit : Ayant entendu les paroles de Mārkaṇḍeya, dures comme le vajra et insoutenables, il réfléchit un instant ; puis, apaisé et satisfait, il s’adressa à tous deux.
Verse 14
नाडीजंघ उवाच । यद्येवं तदिदं मित्रं विशंतं ज्वलनेऽधुना । निवारय मुनिश्रेष्ठ मत्तोऽस्ति चिरजीवितः
Nāḍījaṃgha dit : S’il en est ainsi, ô le meilleur des sages, retiens cet ami qui s’apprête maintenant à entrer dans le feu flamboyant. Une longue vie l’attend encore (plus que moi).
Verse 15
प्राकारकर्णनामासावुलूकः शिवपर्वते । स ज्ञास्यति महीपालमिंद्रद्युम्नं न संशयः
Sur la montagne de Śiva se trouve un hibou nommé Prākārakarṇa. Il reconnaîtra et désignera le roi Indradyumna ; il n’y a là aucun doute.
Verse 16
तस्मादहं त्वया सार्धममुना च शिवालयम् । व्रजामि तं शिखरिणं मित्रकार्यप्रसिद्धये
C’est pourquoi j’irai avec toi et avec lui vers la demeure de Śiva—jusqu’à ce sommet—afin que l’œuvre de l’ami s’accomplisse pleinement.
Verse 17
इत्येव मुक्त्वा ते जग्मुस्त्रयोऽपि द्विजपुंगवाः । कैलासं ददृशुस्तत्र तमुलूकं स्वनीडगम्
Après avoir ainsi parlé, les trois brāhmaṇas d’élite se mirent en route. Là, ils virent le Kailāsa, et ils aperçurent aussi ce hibou dans son propre nid.
Verse 18
कृतसंविदसौ तेन बकः स्वागतपूजया । पृष्टश्च तावुभौ प्राह तत्सर्वमभिवांछितम्
Après avoir scellé une entente par l’accueil et les honneurs, cet oiseau Baka fut interrogé ; et il dit à tous deux tout ce qu’ils désiraient savoir.
Verse 19
चिरायुरसि जानीषे यदीन्द्रद्युम्नभूपतिम् । तद्ब्रूहि तेन ज्ञानेन कार्यं जीवामहे वयम्
Tu es de longue vie. Si tu connais le roi Indradyumna, dis-le-nous ; par cette connaissance notre dessein s’accomplira, et nous pourrons continuer à vivre.
Verse 20
इति पृष्टः स विमना मित्रकार्यप्रसाधनात् । कौशिकः प्राह जानामि नेन्द्रद्युम्नमहं नृपम्
Ainsi interrogé, il fut accablé, car il ne pouvait accomplir le dessein de son ami. Kauśika dit : « Je ne connais pas le roi Indradyumna. »
Verse 21
अष्टाविंशत्प्रमाणा मे कल्पा जातस्य भूतले । न दृष्टो न श्रुतो वासाविंद्रद्युम्नो नृपः क्षितौ
J’ai vécu sur la terre un temps mesuré en vingt-huit kalpas ; pourtant, sur cette terre, je n’ai ni vu ni même entendu parler d’un roi nommé Indradyumna.
Verse 22
तच्छ्रुत्वा विस्मितो भूपस्तस्यायुरतिमात्रतः । दुःखितोऽपि तदा हेतुं पप्रच्छासौ तदायुषः
En entendant cela, le roi fut saisi d’étonnement devant l’excessive longévité de cet être ; et, bien qu’affligé, il lui demanda alors la raison de cette durée de vie.
Verse 23
एवमायुर्यदि तव कथं प्राप्तं ब्रवीहि तत् । उलूकत्वं कथमिदं जुगुप्सितमतीव च
Si telle est ta durée de vie, dis-moi comment tu l’as obtenue. Et comment es-tu devenu un hibou, si véritablement repoussant ?
Verse 24
प्राकारकर्ण उवाच । श्रृणु भद्र यथा दीर्घमायुर्मेशिवपूजनात् । जुगुप्सितमुलूकत्वं शापेन च महामुनेः
Prākārakarṇa dit : « Écoute, ô homme de bien : comment j’ai obtenu une longue vie par le culte de Śiva, et comment cet état détestable de hibou est advenu par la malédiction d’un grand sage. »
Verse 25
वसिष्ठकुलसंभूतः पुराहमभवं द्विजः । घंट इत्यभिविख्यातो वाराणस्यां शिवेरतः
Autrefois, j’étais un brāhmaṇa, né dans la lignée de Vasiṣṭha, renommé sous le nom de « Ghaṇṭa », et voué à Śiva à Vārāṇasī.
Verse 26
धर्मश्रवणनिष्ठस्य साधूनां संसदि स्वयम् । श्रुत्वास्मि पूजयामीशं बिल्वपत्रैरखंडितैः
Dans l’assemblée des sādhus, fermes dans l’écoute du dharma, après avoir entendu leur enseignement, j’adorai moi-même le Seigneur avec des feuilles de bilva intactes.
Verse 27
न मालती न मंदारः शतपत्रं न मल्लिका । तथा प्रियाणि श्रीवृक्षो यथा मदनविद्विषः
Ni la mālatī ni la mandāra, ni le lotus aux cent pétales ni la mallikā : rien n’est aussi cher à l’Ennemi de Madana (Śiva) que le śrīvṛkṣa, l’arbre de bilva.
Verse 28
अखंडबिल्वपत्रेण एकेन शिवमूर्धनि । निहितेन नरैः पुण्यं प्राप्यते लक्षपुष्पजम्
En déposant ne fût-ce qu’une seule feuille de bilva intacte sur la tête de Śiva, l’homme obtient un mérite égal à l’offrande de cent mille fleurs.
Verse 29
अखंडितैर्बिल्वपत्रैः श्रद्धया स्वयमाहृतैः । लिंगप्रपूजनं कृत्वा वर्षलक्षं वसेद्दिवि
Après avoir accompli le culte complet du Śiva-liṅga avec des feuilles de bilva intactes, cueillies soi-même avec foi, on demeure au ciel durant cent mille ans.
Verse 30
सच्छास्त्रेभ्य इति श्रुत्वा पूजयाम्यहमीश्वरम् । त्रिकालं श्रद्धया पत्रैः श्रीवृक्षस्य त्रिभिस्त्रिभिः
Ayant entendu cela des śāstra véridiques, j’adore le Seigneur : trois fois par jour, avec foi, offrant à chaque fois trois feuilles du bilva sacré.
Verse 31
ततो वर्षशतस्यांते तुतोष शशिशेखरः । प्रत्यक्षीभूय मामाह मेघगंभीरया गिरा
Puis, au terme de cent années, Śaśiśekhara (Śiva) fut comblé. Se manifestant devant moi, il me parla d’une voix grave, profonde comme les nuées d’orage.
Verse 32
ईश्वर उवाच । तुष्टोस्मि तव विप्रेंद्राखंडबिल्वदलार्चनात् । वृणीष्वाभिमतं यत्ते दास्यम्यपि च दुर्लभम्
Īśvara dit : «Ô le meilleur des brāhmaṇa, je suis satisfait de ton culte fait avec des feuilles de bilva intactes. Choisis la grâce que tu désires : je t’accorderai même ce qui est difficile à obtenir.»
Verse 33
अखंडबिल्वपत्रेण महातुष्टिः प्रजायते । एकनापि यथान्येषां तथा न मम कोटिभिः
Par une seule feuille de bilva intacte naît (en moi) une grande satisfaction. Par cette unique feuille, je suis comblé comme d’autres le sont par de nombreuses offrandes ; pour moi, même des crores d’autres dons n’y égalent pas.
Verse 34
इत्युक्तोऽहं भगवता शंभुना स्वमनः स्थितम् । वृणोमि स्म वरं देव कुरु मामजरामरम्
Ainsi interpellé par le Bienheureux Śambhu, je choisis la grâce qui demeurait en mon cœur : «Ô Seigneur, rends-moi libre de la vieillesse et de la mort.»
Verse 35
अथ लीलाविलासो मां तथेत्युक्त्वाऽविचारितम् । ययावदर्शनं प्रीतिमहं च महतीं गतः
Alors le Seigneur, dans son jeu divin, dit : « Qu’il en soit ainsi », sans hésiter, puis disparut à la vue ; et je parvins à une joie immense.
Verse 36
कृतकृत्यं तदात्मानमज्ञासिपमहं क्षितौ । एतस्मिन्नेव काले तु भृगुवंश्योऽभवद्द्विजः
Sur la terre, je sus alors que mon dessein était accompli. Et en ce même temps, dans la lignée de Bhṛgu naquit un brāhmane, deux fois né (dvija).
Verse 37
अवदातत्रिजन्मासवक्षविच्चाक्षरार्थवित् । सुदर्शनेति प्रथिता प्रिया तस्याभवत्सती
Son épouse vertueuse, renommée sous le nom de Sudarśanā, devint sa bien-aimée : pure et rayonnante, connaissant le sens des mots et des syllabes, et versée dans l’essence de la parole sacrée.
Verse 38
अतीव मुदिता पत्युर्मुखं प्रेक्ष्यास्य दर्शनात् । तनया देवलस्यैपा रूपेणाप्रतिमा भुवि
Toute réjouie en contemplant le visage de son époux, elle enfanta cette fille de Devala, dont la beauté sur terre était sans pareille.
Verse 39
तस्यां तस्मादभूत्कन्या निर्विशेषा निजारणेः । निवृत्तबालभावाभूत्कुमारी यौवनोन्मुखी
D’elle et de lui naquit une fille : une jeune vierge extraordinaire, sans pareille dans sa propre lignée. Ayant dépassé l’enfance, la kumārī se tint au seuil de la jeunesse.
Verse 40
नालं बभूव तां दातुं तनयां गुणशालिनीम् । कस्यापि जनकः सा च वयःसंधौ मयेक्षिता
Son père ne trouva personne digne à qui donner cette fille riche en vertus. Et au point de jonction des âges—au seuil de la jeunesse—je la vis.
Verse 41
प्रविश्द्यौवनाभोगभावैरतिमनोहरा । निर्वास्यमानैरपरैस्तिलतंदुलिताकृतिः
Entrant pleinement dans les délices et les humeurs de la jeunesse, elle devint d’une grâce irrésistible. Et tandis que d’autres traits s’épanouissaient, sa silhouette parut fine et délicate, telle une liane de sésame bercée par le vent.
Verse 42
क्रीडमाना वयस्याभिर्लावण्यप्रतिमेव सा । व्यचिंतयमहं विप्र तां निरीक्ष्य सुमध्यमाम्
Jouant avec ses compagnes, elle semblait l’image même de la beauté. En voyant cette jeune fille à la taille fine, ô brāhmane, je me mis à réfléchir.
Verse 43
अनन्याकृतिमन्योऽसौ विधिर्येनेति निर्मिता । ततः सात्त्विकभावानां तत्क्षणादस्मि गोचरम्
«Assurément, quelque autre Créateur l’a façonnée», pensai-je, tant sa forme était unique. Dès cet instant même, je tombai sous l’empire d’émotions sāttviques : tendresse et frémissement intérieur.
Verse 44
प्रापितो लीलयाहत्य बाणैः कुसुमधन्विना । ततो मया स्खलद्वालं पृष्टा कस्येति तत्सखी
Frappé en badinage par les flèches de Celui dont l’arc est de fleurs (Kāma), je fus saisi. Alors, d’une voix hésitante, je demandai à son amie : «De qui est-elle la fille ?»
Verse 45
प्राहेति भृगुवंश्यस्य कन्येयं द्विजजन्मनः । अनूढाद्यापि केनापि समायातात्र खेलितुम्
Sa compagne répondit : « Cette jeune fille est la fille d’un deux-fois-né (brāhmane) de la lignée de Bhṛgu. Elle n’est pas encore mariée et elle est venue ici jouer avec ses compagnes. »
Verse 46
ततः कुसुमबाणेन शरव्रातैर्भृशं हतः । पितरं प्रणतो गत्वा ययाचे तां भृगूद्वहम्
Alors, cruellement frappé par les volées de flèches de fleurs, j’allai vers son père, m’inclinai avec révérence et le suppliai de me l’accorder en mariage — lui, le plus éminent des Bhṛgu.
Verse 47
स च मां सदृशं ज्ञात्वा शीलेन च कुलेन च । अतीव चार्थिनं मह्यं ददौ वाचा पुरः क्रमात्
Me reconnaissant comme un époux convenable — par la conduite et par la lignée — et voyant l’ardeur de ma demande, il me l’accorda par sa parole, selon l’ordre et le rite convenables.
Verse 48
ततः सा तनया तस्य भार्गवस्या श्रृणोदिति । दत्तास्मि तस्मै विप्राय विरूपायेति जल्पताम्
Alors la fille de ce Bhārgava les entendit dire : « J’ai été donnée à ce brāhmane — si disgracieux », murmura-t-elle en se plaignant.
Verse 49
रोरूयमाणा जननीमाह पश्य यथा कृतम् । अतीवानुचितं दत्त्वा जनकेन तथा वरे
En pleurant, elle dit à sa mère : « Vois ce qui a été fait ! Mon père m’a donnée en mariage d’une manière tout à fait inconvenante, et à un époux de cette sorte. »
Verse 50
विषमालोड्य पास्यामि प्रवेक्ष्यामि हुताशनम् । वरं न तु विरूपस्योद्वोढुर्भार्या कथंचन
«Je boirai le poison, ou j’entrerai dans le feu sacré; mais jamais, d’aucune manière, je ne deviendrai l’épouse d’un époux difforme.»
Verse 51
ततः संबोध्य जननी तां सुतामाह भार्गवम् । न देयास्मै त्वया कन्या विरूपायेति चाग्रहात्
Alors la mère, consolant sa fille, dit avec insistance au Bhārgava : «Ne donne pas cette jeune fille à lui — surtout pas à cet homme difforme.»
Verse 52
स वल्लभावचः श्रुत्वा धर्मशास्त्राण्यवेक्ष्य च । दत्तामपि हरेत्पूर्वां श्रेयांश्चेद्वर आव्रजेत्
Entendant les paroles de sa bien-aimée et consultant les traités du dharma, il conclut : «Même si elle a déjà été donnée (à un autre), on peut la reprendre si se présente un époux plus digne.»
Verse 53
अर्वाक्छिलाक्रमणतो निष्ठा स्यात्सप्तमे पदे । इति व्यवस्य प्रददावन्यस्मै तां द्विजः सुताम्
Il décida ainsi : «Avant que le lien nuptial ne soit scellé — tenu pour ferme au septième pas — il peut être changé.» Ayant tranché, le brāhmane donna sa fille à un autre.
Verse 54
श्वोभाविनि विवाहे तु तच्च सर्वं मया श्रुतम् । ततोतीव विलक्ष्योहं वयस्यानां पुरस्तदा
Lorsque le mariage devait avoir lieu le lendemain, j’entendis tout cela. Alors, devant mes compagnons, je fus saisi d’une profonde honte et d’un grand trouble.
Verse 55
नाशकं वदनं भद्र तथा दर्शयितुं निजम् । कामार्तोतीव तां सुप्तामर्वाग्निशि तदाहरम्
Ô vertueux, je ne pouvais montrer mon visage ainsi. Submergé par le désir, je l'ai enlevée la nuit pendant son sommeil.
Verse 56
नीत्वा दुर्गतमैकांतेऽकार्षमौद्वाहिकं विधिम् । गांधर्वेण विवाहेन ततोऽकार्षं हृदीप्सितम्
L'emmenant dans un lieu isolé, j'ai accompli le rite nuptial ; par un mariage Gandharva, j'ai alors assouvi le désir de mon cœur.
Verse 57
अनिच्छंतीं तदा बालां बलात्सुरतसेवनम् । अथानुपदमागत्य तत्पिता प्रातरेव माम्
Bien qu'elle fût une jeune fille réticente, j'ai forcé l'union charnelle. Puis, arrivant juste après, son père est venu me trouver au matin.
Verse 58
निश्वस्य संवृतो विप्रास्तां वीक्ष्योद्वाहितां सुताम् । शशाप कुपितो भद्र मां तदानीं स भार्गवः
Soupirant profondément, le brâhmane, voyant sa fille ainsi « mariée », entra en rage, ô vertueux, et à cet instant même le Bhārgava me maudit.
Verse 59
भार्गव उवाच । निशाचरस्य धर्मेण यत्त्वयोद्वाहिता सुता । तस्मान्निशाचरः पाप भव त्वमविलंबितम्
Bhārgava dit : « Puisque, suivant la coutume d'un être rôdant la nuit, tu as épousé cette fille, alors, ô pécheur, deviens toi-même un niśācara sur-le-champ, sans délai. »
Verse 60
इति शप्तः प्रण्म्यैनं पादोपग्रहपूर्वकम् । हाहेति च ब्रुवन्गाढं साश्रुनेत्रं सगद्गदम्
Ainsi maudit, il se prosterna devant lui, saisissant d’abord ses pieds; et, s’écriant : « Hélas ! Hélas ! », il parla dans une vive détresse—les yeux baignés de larmes et la voix étranglée par le chagrin.
Verse 61
ततोहमब्रवं कस्माददोषं मां भवानिति । शपते भवता दत्ता मम वाचा पुरा सुता
Alors je dis : « Pourquoi me maudis-tu, moi qui suis sans faute ? Par ta parole, jadis, ta fille m’avait été promise ».
Verse 62
सोद्वाहिता मया कन्या दानं सकृदिति स्मृतिः । सकृज्जल्पंति राजानः सकृज्जल्पंति पण्डिताः
« Cette jeune fille a été unie à moi; la tradition se souvient qu’un don ne se fait qu’une seule fois. Les rois ne parlent qu’une fois; les sages aussi ne parlent qu’une fois ».
Verse 63
सकृत्कन्याः प्रदीयंते त्रीण्येतानि सकृत्सकृत् । किं च प्रतिश्रुतार्थस्य निर्वाहस्तत्सतां व्रतम्
«Une jeune fille n’est donnée qu’une seule fois; ces trois actes sont des actes “d’une seule fois”. Et de plus, accomplir ce qui a été promis—tel est le vœu des hommes vertueux».
Verse 64
भवादृशानां साधूनां साधूनां तस्य त्यागो विगर्हितः । प्रतिश्रुता त्वया लब्धा तदा कालमियं मया
«Pour des hommes de bien tels que toi, un tel abandon est blâmable. Elle m’a été acquise par ta promesse d’alors; maintenant, le temps venu, je suis venu la réclamer».
Verse 65
उद्वोढा चाधुना नाहमुचितः शापभाजनम् । वृथा शपन्ति मह्यं च भवंतस्तद्विचार्यताम्
À présent qu’elle a été mariée, je ne suis pas digne d’être le réceptacle d’une malédiction. Vous me maudissez en vain—réfléchissez-y avec soin.
Verse 66
यो दत्त्वा कन्यकां वाचा पश्चाद्धरति दुर्मतिः । स याति नरकं चेति धर्मशास्त्रेषु निश्चितम्
Celui qui, après avoir donné une jeune fille par parole engagée, la reprend ensuite—l’esprit mauvais—va en enfer : ainsi l’ont fixé fermement les Dharmaśāstras.
Verse 67
तदाकर्ण्य व्यवस्यासौ तथ्यं मद्वचनं हृदा । पश्चात्तापसमोपेतो मुनिर्मामित्यथाब्रवीत्
En entendant cela, le sage reconnut en son cœur que mes paroles étaient vraies. Puis, saisi de repentir, le muni me parla ainsi.
Verse 68
न मे स्यादन्यथा वाणी उलूकस्त्वं भविष्यति । निशाचरो ह्युलूकोऽपि प्रोच्यते द्विजसत्तम
Ma parole ne peut être autrement : tu deviendras un hibou. Car même le hibou est appelé « niśācara », ô meilleur des deux-fois-nés.
Verse 69
यदेंद्रद्युम्नविज्ञाने सहायस्तंव भविष्यसि । तदा त्वं प्रकृतिं विप्र प्राप्स्यसीत्यब्रवीत्स माम्
Il me dit : « Lorsque tu deviendras un auxiliaire dans l’affaire de la reconnaissance d’Indradyumna, alors, ô brāhmaṇa, tu retrouveras ton état naturel ».
Verse 70
तद्वाक्यसमकालं च कौशिकत्वमिदं मम । एतावंति दिनान्यासीदष्टाविंशद्दिनं विधेः
Dès l’instant même où ces paroles furent prononcées, l’état de « Kauśika » s’abattit sur moi ; il ne dura que ce nombre de jours — vingt-huit jours, ô toi que l’Ordre a établi.
Verse 71
बिल्वीदलौरिति पुरा शशिशेखरस्य संपूजनेन मम दीर्घतरं किलायुः । संजातमत्र च जुगुप्सितमस्य शापात्कैलासरोधसि निशाचररूपमासीत्
Autrefois, en vénérant Śaśiśekhara (Śiva) avec des feuilles de bilva, ma durée de vie fut, dit-on, réellement prolongée. Mais ici, par l’effet de sa malédiction, advint un sort détestable : sur les pentes du Kailāsa, je pris la forme d’un être rôdant la nuit, d’essence démoniaque.