
Le chapitre 32 déroule des épisodes enchaînés où se rencontrent biographie ascétique, gouvernement divin et causalité karmique. Après le départ des dieux, le sage brāhmane Dadhīci demeure dans l’austérité, se déplace vers le nord et réside dans un āśrama au bord d’une rivière. Sa servante Subhadrā, lors d’un bain, rencontre sans le savoir un pagne abandonné portant du sperme, puis découvre sa grossesse ; honteuse, elle enfante dans un bosquet d’aśvattha et prononce une malédiction conditionnelle contre l’auteur inconnu. Pendant ce temps, les lokapāla et Indra viennent réclamer les armes jadis confiées à Dadhīci. Celui-ci explique qu’il en a absorbé la puissance et propose que l’on façonne de nouvelles armes à partir de ses propres os. Il abandonne volontairement son corps pour la mission protectrice des dieux. Les divinités font venir cinq vaches célestes (Surabhī) pour purifier les restes ; une querelle entraîne une malédiction sur Sarasvatī, donnant une explication narrative à certaines règles d’impureté rituelle. Viśvakarman fabrique alors, des os de Dadhīci, les armes des lokapāla—vajra, cakra, śūla, etc. Plus tard, Subhadrā retrouve l’enfant vivant ; il affirme que tout procède de la nécessité du karma et reçoit le nom de Pippalāda, nourri par la sève de l’aśvattha. Apprenant que son père fut mis à mort pour la fabrication des armes, il jure vengeance et accomplit des tapas, engendrant une kṛtyā destructrice ; de sa cuisse surgit un être de feu lié au feu Vāḍava. Les devas cherchent refuge ; Viṣṇu intervient par une atténuation réglée—qu’il dévore un à un—transformant la rage cataclysmique en ordre cosmique maîtrisé. Le chapitre s’achève sur une promesse de fruit : l’écoute attentive dissipe la crainte de la faute et soutient la connaissance et la délivrance.
Verse 1
ईश्वर उवाच । ततस्तेषु प्रयातेषु देवदेवेष्वसौ मुनिः । शतवर्षाणि तत्रस्थस्तपसे प्रस्थितो द्विजः
Īśvara dit : Lorsque ces dieux se furent retirés, le sage muni demeura en ce lieu ; ce « deux-fois-né » entreprit des austérités (tapas) durant cent ans.
Verse 2
आश्रमादुत्तरात्तस्माद्दिव्यां दिशमथो त्तराम् । सुभद्रापि महाभागा तस्य या परिचारिका
Depuis le côté nord de l’āśrama, vers la direction divine du Nord, Subhadrā, la bienheureuse servante du sage, se tourna elle aussi et s’avança.
Verse 3
अस्त्रादानेऽसमर्था सा ऋषिं प्रोवाच भामिनी । नाहं नेतुं समर्थास्मि शस्त्राण्यालभ्य पाणिना
Ne pouvant remettre les armes, la femme au cœur ardent dit au ṛṣi : « Je ne puis porter ces armes, même en les prenant dans mes mains. »
Verse 4
जलेन सह तद्वीर्यं पीतवान्स ऋषिस्ततः । आत्मसंस्थानि सर्वाणि दिव्यान्यस्त्राण्यसौ मुनिः । कारयित्वोत्तरामाशां जगाम तपसां निधिः
Alors le ṛṣi but, avec l’eau, cette puissance. Et le muni, trésor d’austérités, fit demeurer en lui-même toutes les armes divines, puis s’en alla vers le Nord.
Verse 5
गंगाधरं शुक्लतनुं सर्प्पैराकीर्णविग्रहम् । शिववत्सुखदं पुंसामपश्यत्स हिमाचलम्
Il contempla l’Himālaya : porteur de la Gaṅgā, au corps blanc, la forme parée de serpents, dispensant la félicité aux hommes, tel Śiva lui-même.
Verse 6
तथाश्रमं ददर्शोच्चैरश्वत्थैः परिपालितम् । चंद्रभागोपकंठस्थं समित्पुष्पकुशान्वितम्
Alors il aperçut un āśrama, bien protégé par de hauts aśvattha, établi sur la rive de la Candrabhāgā, pourvu de bois sacrés pour le rite, de fleurs et d’herbe kuśa.
Verse 7
स तस्मिन्मुनिशादूलो ह्यवसन्मुनिभिः सह । सुभद्रया च संयुक्तश्चंद्रश्चंद्रिकया यथा
Ce tigre parmi les sages demeura là avec d’autres munis, uni à Subhadrā comme la lune l’est à sa clarté.
Verse 8
एकदा वसतस्तस्य सुभद्रा परिचारिका । स्नानार्थं यातुमारब्धा चतुर्थेऽह्नि रजस्वला
Un jour, tandis qu’il demeurait là, Subhadrā la servante—au quatrième jour de ses menstrues—se mit en route pour aller se baigner.
Verse 9
व्रजन्त्या च तया दृष्टं कौपीनाच्छादनं पुनः । परि त्यक्तं विदित्वैवं दैवयोगाद्गृहाण सा
Chemin faisant, elle vit de nouveau un kaupīna, un pagne, laissé là. Sachant qu’il avait été rejeté, elle le ramassa, par la conjonction du destin.
Verse 10
परिधाय पुनः सा तु कौपीनं रेतसायुतम् । एकांते स्नातुमारब्धा जलाभ्याशे यथासुखम्
Elle remit ce kaupīna, bien qu’il fût taché de semence; puis, s’écartant en un lieu retiré, elle commença à se baigner près de l’eau, à son gré.
Verse 11
ततो देवी यथाकाममकस्माद्वीक्षते हि सा । स्वोदरस्थं समुत्पन्नं गर्भं गुरुभरालसा
Alors la Dame, selon son gré, jeta soudain les yeux et vit qu’une grossesse était née dans son propre sein ; accablée par ce lourd fardeau, elle devint languissante.
Verse 12
शोचयित्वात्मनात्मानमगर्भाहमिहागता । तत्केन मन्दभागिन्या ममैवं दूषणं कृतम्
Se lamentant en elle-même, elle dit : « Je suis venue ici sans être enceinte. Qui donc, moi si malheureuse, m’a infligé une telle honte ? »
Verse 13
लज्जाभिभूता सा तत्र प्रविश्याश्वत्थवाटिकाम् । तत्र तं सुषुवे गर्भमविज्ञाय कुतो ह्ययम्
Accablée de honte, elle entra dans le bosquet d’aśvattha. Là même, elle enfanta l’enfant de son sein, sans savoir du tout : « D’où cela est-il venu ? »
Verse 14
पुनरेव हि सा स्नात्वा अविज्ञायात्मदुष्कृतम् । शापं दातुं समारब्धा गर्भकर्त्तरि दुःसहम्
Puis, s’étant baignée de nouveau, sans encore connaître sa propre faute, elle entreprit de proférer une terrible malédiction contre celui qui avait causé cette grossesse.
Verse 15
ज्ञानाद्वा यदि वाज्ञानाद्येनेयं दूषणा कृता । सोऽद्यैव पंचतां यातु यद्यहं स्यां पतिव्रता
Qu’il l’ait fait sciemment ou non, quel que soit celui qui a causé cette souillure, qu’il aille dès aujourd’hui à la mort, si je suis vraiment une épouse fidèle à mon seigneur.
Verse 16
यद्यहं मनसा वापि कामये नापरं पतिम् । एतेन सत्यवाक्येन यातु जारः स्वयं क्षयम्
Si, même en mon esprit, je ne désire aucun époux autre que le mien—par cette parole de vérité, que l’amant adultère aille sur-le-champ à sa propre ruine.
Verse 17
एवं शप्त्वा तु तं देवी ह्यज्ञात्वा गर्भकारिणम् । पुनर्यातुं समारब्धा तद्दधीचिनिकेतनम्
Ainsi la déesse le maudit, sans pourtant savoir qui était le véritable géniteur; puis elle se prépara à retourner à la demeure de Dadhīci.
Verse 18
तत्र चार्कप्रतीकाशं गर्भमुत्सृज्य सा तदा । प्राप्ता तपोवनं रम्यं यत्रासौ मुनिपुंगवः
Là, elle laissa l’enfant, rayonnant comme le soleil; puis elle atteignit la belle forêt des austérités où demeurait ce plus éminent des sages.
Verse 19
अत्रांतरे सर्वदेवा लोकपाला महाबलाः । अस्त्राणां कारणार्थाय मुनेराश्रममागताः
Cependant, tous les dieux et les puissants gardiens des mondes arrivèrent à l’ermitage du sage, cherchant la cause et le moyen d’obtenir les armes divines.
Verse 20
उवाच तं मुनिं शक्रो न्यासो यस्तव सुव्रत । दत्तोऽस्माभिस्तु शस्त्राणां तानि क्षिप्रं प्रयच्छ नः
Śakra dit au sage : «Ô toi aux vœux parfaits, le dépôt d’armes que nous t’avons confié—remets-nous vite ces armes».
Verse 21
ऋषिराह पुरा यत्र स्थापि तानि ममाश्रमे । तत्रैव तानि तिष्ठंति न चानीतानि वासव
Le ṛṣi répondit : «Ô Vāsava, là où jadis elles furent déposées dans mon ermitage, là seulement elles demeurent ; elles n’ont pas été apportées ici.»
Verse 22
यत्तु तेषां बलं वीर्यं संग्रामे शत्रुसूदन । तन्मया पीतमखिलं सह तोयेन वासव
«Mais quant à leur force et à leur puissance au combat, ô pourfendeur des ennemis—ô Vāsava—je les ai bues entièrement, avec l’eau.»
Verse 23
एवं स्थिते मयाऽस्त्राणि यदि देयानि तेऽनघ । ततोस्थीनि प्रयच्छामि तदाकाराणि सुव्रत
«Ainsi donc, si, en ces circonstances, mes armes doivent vraiment t’être données, ô sans faute, alors je t’offrirai mes propres os, ô toi au vœu noble, sous ces mêmes formes.»
Verse 24
एवमुक्तः सहस्राक्षस्तमाह मुनिसत्तमम् । नान्येषु तद्बलं रौद्रं यत्तु तेषु व्यवस्थितम्
Ainsi interpellé, Sahasrākṣa (Indra) dit au plus éminent des sages : «Cette puissance farouche, établie dans ces armes, ne se trouve en aucune autre.»
Verse 25
यस्मात्तेषु विनिक्षिप्य सहस्रांशं स्वतेजसाम् । अस्माकं दत्तवान्रुद्रो रक्षार्थं जगतां शिवः
«Car Rudra—Śiva, l’Auspicious protecteur des mondes, a déposé dans ces armes une part mille fois accrue de son propre éclat de feu, et nous les a accordées pour la sauvegarde de la création.»
Verse 26
तद्वयं तानि सर्वाणि गृहीत्वा च व्यवस्थिताः । लोकस्य रक्षणार्थाय संज्ञेयं तेन लोकपाः
Ainsi, ayant saisi toutes ces armes et demeurant prêts au devoir, nous nous vouons à la protection du monde ; c’est pourquoi l’on nous nomme Lokapāla, les gardiens des royaumes.
Verse 27
अमीषामपि शस्त्राणा मुत्तमं वज्रमिष्यते । तद्धारणाद्यतोऽस्माकं देवराजत्वमिष्यते
Parmi ces armes, le vajra est tenu pour le plus excellent. Car en le portant, notre souveraineté comme Devarāja, roi des dieux, est assurée et reconnue.
Verse 28
वज्रादप्युत्तमं चक्रं यत्तद्विष्णुपरिग्रहे । दैत्यदानवसंघानां तदायत्तो जयोऽभवत्
Mais plus excellent encore que le vajra est le cakra, le disque qui demeure dans la main de Viṣṇu ; de lui dépendit la victoire sur les cohortes des Daityas et des Dānavas.
Verse 29
तस्मात्तानि यथास्माभिः प्राप्यते मुनिसत्तम । तथा कुरुष्व संचिन्त्य कार्यं कार्यविदां वर
C’est pourquoi, ô le meilleur des sages, après mûre réflexion, agis de telle sorte que ces armes puissent être obtenues par nous ; ô le premier de ceux qui savent ce qu’il convient de faire.
Verse 30
एवमुक्ते मुनिः प्राह तं शक्रं पुरतः स्थितम् । तत्प्राप्त्यर्थमुपायं तु कथयामि तवापरम्
Quand cela eut été dit, le sage répondit à Śakra, debout devant lui : «Je vais te dire un autre moyen par lequel on pourra les obtenir».
Verse 31
यान्येतानि ममास्थीनि यूयं तैस्तानि सर्वशः । निर्मापयध्वं शस्त्राणि तदाकाराणि सर्वशः
«Avec ces os qui sont miens, façonnez entièrement les armes, en les formant en tout point selon ces mêmes figures.»
Verse 32
एतानि तत्समुत्थानि तेषामप्यधिकं बलम् । साधयिष्यति भवतां संग्रामे यन्ममेहितम्
«Les armes issues de ces (os) auront une puissance plus grande encore que les leurs ; au combat, elles accompliront pour vous ce que j’ai voulu.»
Verse 33
तमुवाच ततः शक्रो दधीचिं तपसोनिधिम् । प्राणहारं प्रकर्तुं ते नाहं शक्तो यमिच्छसि
Alors Śakra (Indra) dit à Dadhīci, trésor d’austérité : «Je ne suis pas capable de t’ôter la vie, comme tu souhaites que je le fasse.»
Verse 34
न चामृतस्य तेऽस्थीनि ग्रहीतुं शक्तिरस्ति नः । तस्मात्सर्वं समालोच्य यत्कर्तव्यं तदुच्यताम्
«Et nous n’avons pas non plus le pouvoir de prendre tes os, rendus immortels par ton austérité. Ainsi, après avoir tout considéré, dis ce qu’il convient de faire.»
Verse 35
एवमुक्तो मुनिः प्राह एतदेव कलेवरम् । त्यजामि स्वयमेवाहं देव कार्यार्थसिद्धये
Ainsi interpellé, le sage dit : «Moi-même, j’abandonnerai ce corps, afin que s’accomplisse l’œuvre voulue par les dieux.»
Verse 36
अध्रुवं सर्वदुःखानामाश्रयं सुजुगुप्सितम् । यदा ह्येतत्तदा युक्तः परित्यागोऽस्य सांप्रतम्
Ce corps est impermanent, refuge de toutes les douleurs, et doit à juste titre être tenu pour répugnant. Puisqu’il en est ainsi, l’abandonner dès maintenant est vraiment approprié.
Verse 37
अस्य त्यागेन मे दुःखं संसारोत्थं न जायते । यस्माज्जन्मांतरे जातो मृतोपि हि भवेत्पुनः
En l’abandonnant, aucune peine née du saṃsāra ne surgit en moi. Car celui qui naît dans une autre naissance, même mort, renaît assurément.
Verse 38
भार्या भगिनी दुहिता स्वकर्मफलयोजनात् । जाता तेनैव संसारे रतिकार्ये जुगुप्सिता
Par l’enchaînement des fruits de son propre karma, dans ce même cycle de saṃsāra, le même être devient épouse, sœur ou fille ; un lien honteux lorsqu’on ne le poursuit que pour des fins sensuelles.
Verse 39
यस्माच्च स्वयमेवैतद्वपुस्त्यजति वै ध्रुवम् । तस्मादस्य परित्यागो वरः कार्योऽचिरात्स्वयम्
Et puisque ce corps, assurément, s’abandonne de lui-même, il vaut donc mieux y renoncer soi-même—promptement et délibérément.
Verse 40
एवं पुरंदरस्याग्रे संकीर्त्य स महामुनिः । दधीचिः प्राणसंहारं कृतवान्सत्वरं तदा
Ayant ainsi proclamé sa résolution devant Purandara (Indra), le grand sage Dadhīci accomplit alors, avec promptitude, le retrait de son souffle vital.
Verse 41
गतासुं तं विदित्वैवं विबुधास्तत्कलेवरम् मां । सशोणितनिर्मुक्तं कथं कार्यं व्यचिंतयन्
Sachant qu’il avait ainsi quitté la vie, les dieux se demandèrent que faire de son corps, désormais délivré du sang.
Verse 42
ततस्तदस्थिशुद्ध्यर्थमुवाचेदं सुरेश्वरः । गौरीणां कर्कशा जिह्वा ता एतदुत्खिदंत्विति
Puis, pour la purification de ces os, le Seigneur des dieux déclara : «Que les langues rugueuses des Gaurīs les raclent et les rendent purs.»
Verse 43
ततस्तैर्विबुधैर्नंदा यदा लोकेषु संस्थिता । ध्याता तदोपयाता सा सखीभिः परिवारिता
Alors, lorsque ces dieux méditèrent sur Nandā—établie dans les mondes—elle s’approcha aussitôt, entourée de ses compagnes, les mères-vaches.
Verse 44
नंदा सुभद्रा सुरभिः सुशीला सुमनास्तथा । इति गोमातरः पंच गोलोकाच्च समागताः
Nandā, Subhadrā, Surabhī, Suśīlā et Sumanā : ainsi, cinq mères-vaches, arrivèrent de Goloka.
Verse 45
ऊचुस्तान्विबुधान्सर्वानस्माभिर्यत्प्रयोजनम् । कर्त्तव्यं तत्करिष्यामः कथ्यतां सुविचारितम्
Elles dirent à tous ces dieux : «Quel que soit le dessein que vous ayez pour nous—ce qui doit être accompli—nous l’accomplirons. Dites-le clairement, après mûre délibération.»
Verse 46
देवा ऊचुः । यदेतदृषिणा त्यक्तं स्वयमेव कलेवरम् । एतन्मांसादिनिर्मुक्तं क्रियतामस्थिपंजरम्
Les dieux dirent : «Quant à ce corps que le ṛṣi a lui-même délaissé—désormais délivré de la chair et du reste—qu’il soit façonné en une armature d’os.»
Verse 47
तत्कृत्वा गर्हितं कर्म देवादेशात्सुदारुणम् । पुनः पितामहं द्रष्टुं गतास्ताः सुरसत्तमाः
Après avoir accompli cet acte terrible—bien qu’il fût blâmé—sur l’ordre des dieux, ces plus éminents des célestes allèrent de nouveau voir Pitāmaha (Brahmā).
Verse 48
ततस्तु दारुणं कर्म यच्च ताभिरनुष्ठितम् । पितामहस्य तत्सर्वं समाचख्युर्यथातथम्
Alors elles rapportèrent à Pitāmaha, exactement comme cela s’était produit, tout l’acte rigoureux qu’elles avaient accompli.
Verse 49
तच्छ्रुत्वा विबुधान्सर्वान्समाहूय पितामहः । सर्वगात्रेष्वस्पृशत सुरभीः शुद्धिकाम्यया
L’ayant entendu, Pitāmaha convoqua tous les dieux et, désirant la purification, toucha Surabhī sur tous ses membres.
Verse 50
तास्तु तैर्विबुधैः स्पृष्टाः सुपूताः समवस्थिताः । मुखमेकं परं तासां न स्पृष्टमशुचि स्मृतम्
Mais lorsque ces mères-vaches furent touchées par les dieux, elles furent parfaitement purifiées et se tinrent rétablies ; toutefois une partie—la bouche—ne fut pas touchée, car on s’en souvenait comme impure.
Verse 51
अपवित्रं भवेत्तासां मुखमेकं जुगुप्सितम् । शेषं शरीरं सर्वासां विशिष्टं तु सुरैः कृतम्
Pour elles, seule la bouche est tenue pour impure et digne d’être évitée ; mais le reste du corps de toutes fut rendu excellent et distingué par les dieux.
Verse 52
सरस्वत्या तु ताः प्रोक्ता भवंत्यो ब्रह्मघातिकाः । अन्यथा कारणात्कस्मान्न स्पृष्टममरैर्मुखम्
Mais Sarasvatī déclara qu’elles deviennent « meurtrières d’un brāhmaṇa » ; autrement, pour quelle raison les Immortels n’auraient-ils pas touché leur bouche ?
Verse 53
ततस्ताभिस्तु सा प्रोक्ता देवी तत्र सरस्वती । नैतत्ते वचनं युक्तं वक्तुमेवंविधं मुखम्
Alors, là même, la Déesse Sarasvatī leur adressa ces paroles : « Il ne vous sied pas de tenir de tels propos ; et une bouche comme la vôtre ne devrait pas proférer une parole de cette sorte. »
Verse 54
अस्माकमेव हृदयमनेन वचसा त्वया । निर्दग्धं येन तस्मात्त्वमचिराद्दाहमाप्स्यसि
« Par ces mêmes paroles, tu as brûlé nos cœurs ; aussi, sous peu, toi aussi tu connaîtras la brûlure. »
Verse 55
शापं दत्त्वा ततस्तस्याः सरस्वत्यास्तु तास्तदा । गोलोकं गतवत्यस्तु सुरभ्यः सुरपूजिताः
Après avoir ainsi lancé une malédiction contre Sarasvatī, ces Surabhī—honorées par les dieux—partirent alors pour Goloka.
Verse 56
आहूय विश्वकर्माणं तक्षाणं सुरसत्तमाः । अस्माकं कुरु शस्त्राणि तमाहुर्युद्धकारणात्
Les plus éminents des dieux mandèrent Viśvakarmā, l’artisan divin, et lui dirent : «Façonne pour nous des armes», en vue du combat à venir.
Verse 57
एतद्वचनमाकर्ण्य तानि पूतैर्नवैर्दृढैः । अस्त्राणि कारयामास दर्धोचेरस्थिसंचयैः
Ayant entendu ces paroles, il fit façonner ces armes—neuves, solides et purifiées—à partir de l’amas d’ossements recueillis de Dadhīci.
Verse 58
प्रमाणाकारयुक्तानि देवानां तानि संयुगे । अजेयानि यथा चासंस्तथा चासौ विनिर्ममे
Il les façonna avec la juste mesure et la forme parfaite pour les dieux au combat, afin qu’elles fussent invincibles ; ainsi, véritablement, les fit-il.
Verse 59
वज्रमिंद्रस्य शक्तिं च वह्नेर्दंडं यमस्य च । खड्गं तु निऋतेः पाशं सम्यक्चक्रे प्रचेतसः
Pour Indra, il fit le Vajra, le foudre; pour Agni, la Śakti, la lance; pour Yama, le Daṇḍa, le bâton; pour Nirṛti, l’épée; et pour Varuṇa (Pracetas), le Pāśa, le lacet : il façonna le tout à la perfection.
Verse 60
वायोर्ध्वजं कुबेरस्य गदां गुर्वीं च निर्ममे । विश्वकर्मा तथा शूलमीशानस्य च निर्ममे
Pour Vāyu, il fit un étendard ; pour Kubera, une lourde massue ; et Viśvakarmā façonna aussi le Śūla, le trident, pour Īśāna (Śiva).
Verse 61
गृहीत्वैतानि वै देवाः शस्त्राण्यस्त्रबलं तदा । विजेतुं च ततो दैत्यान्दानवांश्च गतास्तदा
Alors les dieux, saisissant ces armes et la puissance de leurs astra, s’avancèrent pour vaincre les Daitya et les Dānava.
Verse 62
अत्रांतरे सुभद्रापि दधीचेरौर्ध्वदैहिकम् । कृत्वा तैर्मुनिभिः सार्धमन्वेष्टुं सा गता सुतम्
Pendant ce temps, Subhadrā aussi, après avoir accompli les rites funéraires de Dadhīci, s’en alla avec ces sages à la recherche de son fils.
Verse 63
अश्वत्थवाटिकायां च तमपश्य न्मनोरमम् । दृष्ट्वा रोदिति जीवंतं मुक्त्वा बाष्पमथाचिरम्
Et dans le bosquet d’aśvattha, elle le vit, charmant à contempler. Voyant l’enfant vivant mais en pleurs, elle aussi fondit bientôt en larmes.
Verse 64
अंबेत्याभाष्य तेनोक्ता मा रोदीस्त्वं यशस्विनि । सर्वं पुराकृतस्यैतत्फलं तव ममापि हि
L’appelant « Mère », il dit : « Ne pleure pas, ô illustre. Tout cela est le fruit des actes accomplis jadis — les tiens, et aussi les miens. »
Verse 65
यद्यथा यत्र येनेह कर्म जन्मांतरार्जितम् । तदवश्यं हि भोक्तव्यं त्यज शोकमतोऽखिलम्
Quel que soit le karma amassé en d’autres naissances — par qui que ce soit, où que ce soit et de quelque manière que ce soit — son fruit doit assurément être goûté. Aussi renonce entièrement au chagrin.
Verse 66
मत्परित्यागलज्जा च न ते कार्येह सुन्दरि । फलं पुराकृतस्यैतद्भोक्तव्यं तन्मयापि हि
Ô belle, n’aie point honte ici de m’avoir délaissé. Ceci est le fruit des actes accomplis jadis, et moi aussi je dois en porter le poids.
Verse 68
बालेनाभिहिता सा तु ध्यात्वा देवं जनार्द्दनम् । कृतांजलिरुवाचेदं कथ्यतां मे सुनिश्चितम्
Ainsi interpellée par l’enfant, elle médita sur le Seigneur Janārdana. Les mains jointes, elle dit : «Dis-moi avec certitude ce qui est sûr, la vérité de ceci.»
Verse 69
न विजानाम्यहं तथ्यं कस्यायं वीर्यसंभवः । तस्मात्कथय देवेश मम ते निश्चितं वचः
«Je ne connais pas la vérité : de la puissance de qui cet enfant est-il né ? Aussi, ô Seigneur des dieux, dis-moi ta parole sûre et décisive.»
Verse 70
आहोक्ते मातरं कृष्णः सुभद्रां वै जनार्द्दनः । दधीचेस्तन यश्चायं भर्तुस्ते क्षेत्रसंभवः
Alors Janārdana—Kṛṣṇa—parla à sa mère Subhadrā : «Cet enfant est le fils de Dadhīci, et il est apparu dans le kṣetra sacré lié à ton époux.»
Verse 71
तस्योत्पत्तिं विदित्वैवं सुभद्रा हृष्टमानसा । बालमंके समारोप्य अरोदीदार्तया गिरा
Ayant ainsi connu l’origine de l’enfant, Subhadrā se réjouit au fond du cœur. Le prenant sur ses genoux, elle pleura, la voix tremblante d’émotion.
Verse 72
आह बालक उत्पन्नः शोकस्य वद कारणम् । अथोक्तः स्तन्यरहितं कथं ते जीवितं धृतम्
Elle dit : «Ô enfant, maintenant que tu es né, dis-moi la cause de ton chagrin.» Puis elle demanda : «Sans le lait de la mère, comment ta vie a-t-elle été soutenue ?»
Verse 73
यस्माच्चतुर्विधा सृष्टिर्जीवानां ब्रह्मणा कृता । जरायुजांडजोद्भिज्ज स्वेदजाश्च तथा स्मृताः
Car Brahmā a établi la création des êtres vivants en quatre espèces : ceux nés du sein, ceux nés de l’œuf, ceux qui germent de la terre, et ceux nés de l’humidité ; ainsi s’en souvient la tradition.
Verse 74
नरस्त्रीनपुंसकाख्याश्च जातिभेदा जरायुजाः । चतुष्पदाश्च पशवो ग्राम्याश्चारण्यजास्तथा
Les hommes, les femmes et ceux qu’on nomme du troisième genre—divers selon la naissance—sont tous nés du sein. De même les bêtes à quatre pattes, qu’elles soient domestiques ou sauvages des forêts.
Verse 75
अण्डजाः पक्षिणः सर्वे मीनाः कूर्मसरीसृपाः । स्वेदजा मत्कुणा यूका दंशाश्च मशकास्तथा
Tous les oiseaux naissent de l’œuf ; de même les poissons, les tortues et les reptiles rampants. Nés de la sueur sont les punaises et les poux, ainsi que les insectes piqueurs et les moustiques.
Verse 76
उद्भिज्जाः स्थावराः प्रोक्तास्तृणगुल्मलता दयः । अन्येऽप्येवं यथायोगमंतर्भूताः सहस्रशः
Ceux qui naissent par germination sont dits les « immobiles » (sthāvara) : herbes, arbustes, lianes et autres semblables. Ainsi, des milliers d’autres formes sont incluses selon la place qui leur convient.
Verse 77
अण्डजाः पक्षपातेन जीवंति शिशवो भुवि । ऊष्मणा स्वेदजाः सर्वे उद्भिज्जाः सलिलेन हि
Les petits des êtres nés de l’œuf vivent sur la terre grâce aux soins de leurs parents ailés. Tous les êtres nés de la sueur vivent par la chaleur, et ceux nés du germe vivent, en vérité, par l’eau.
Verse 78
समुदायेन भूतानां पञ्चानामुद्भिजं भुवि । जरायुजाश्च स्तन्येन विना जीवितुमक्षमाः
Dans l’ensemble des cinq classes d’êtres, ceux nés du germe prospèrent sur la terre ; et ceux nés du ventre ne peuvent vivre sans lait.
Verse 79
विना तेन कथं पुत्र त्वया प्राणा विधारिताः । तां तथा जननीं प्राह स च बाष्पाविलेक्षणाम्
«Sans cela, mon fils, comment tes souffles de vie ont-ils été soutenus ?» Ainsi parla-t-il à sa mère, dont les yeux étaient voilés de larmes.
Verse 80
अश्वत्थफलनिर्यासपानात्प्राणा मया धृताः । गौणं तदा तया तस्य पिप्पलादेति कल्पि तम्
Il dit : «En buvant le suc de sève du fruit de l’aśvattha (pippala), j’ai soutenu mes souffles vitaux.» C’est pourquoi elle lui donna alors le nom secondaire de « Pippalāda ».
Verse 81
नाम तेन जगत्यस्मिन्नित्यं ख्यातं महात्मनः । तत्रस्थैर्मुनिभिस्तस्य कृताः सर्वैर्यथाक्रमम्
Par ce nom, le grand d’âme devint à jamais renommé en ce monde. Et les sages qui demeuraient en ce lieu accomplirent pour lui, dans l’ordre prescrit, tous les rites.
Verse 82
संस्काराः पिप्पलादस्य वेदोक्ता वेद पारगैः । षडंगोपांगसंयुक्ता वेदास्तेन समुद्धृताः । तदाश्रमनिवासिभ्यो मुनिभ्यश्च सुपुष्कलाः
Pour Pippalāda, les sages connaisseurs du Veda accomplirent les saṃskāra prescrits par le Veda. Pourvu des six Vedāṅga et des disciplines annexes, il maîtrisa les Veda et les fit resplendir; et pour les munis demeurant dans cet āśrama, il devint d’un très grand bienfait.
Verse 83
पुनस्तत्र स्थितश्चासौ दृष्ट्वा मुनिकुमारकान् । स्वपित्रंकगतान्प्राह जननीं तां शुचिस्मिताम्
Puis, demeurant de nouveau en ce lieu, il vit les jeunes fils de munis assis sur les genoux de leurs pères, et il s’adressa à sa mère, dont le sourire était d’une pureté douce.
Verse 84
पिता मे कुत्र भद्रं ते सुभद्रे कथय स्फुटम् । तदेकांतस्थितो येन बालक्रीडां करोम्यहम्
«Où est mon père ? Bénédictions sur toi — ô Subhadrā, dis-le-moi clairement, afin que, demeurant là en solitude, je puisse poursuivre mon jeu d’enfant.»
Verse 85
एवं सा जननी तेन यदा पृष्टा तपस्विनी । तदा रोदितुमारब्धा नोत्तरं किञ्चिदब्रवीत्
Ainsi, lorsque cette mère ascète fut interrogée par lui, elle se mit à pleurer et ne donna aucune réponse.
Verse 86
रुदन्तीं तां समालोक्य कुद्धोऽसौ मुनिदारकः । किमसौ कुत्सितः कश्चिद्येन नाख्यासि तं मम
La voyant en pleurs, l’enfant du sage s’irrita : «Mon père serait-il quelqu’un de vil et méprisable, pour que tu ne me parles pas de lui ?»
Verse 87
इत्युक्ते सुतमाहैवं विबुधैस्ते पिता हतः । कोपं त्यजस्व भद्रं ते दधीचिः कथितो मया
Lorsqu’il eut parlé ainsi, elle dit à son fils : « Ton père a été tué par les dieux. Renonce à la colère — bénédiction sur toi. Je te l’ai dit : c’était Dadhīci. »
Verse 88
कोपवह्निप्रदीप्तात्मा प्राह तां जननीं पुनः । किमपकृतं सुराणां मत्पित्रा कथयस्व तत्
Le cœur embrasé par le feu de la colère, il dit de nouveau à sa mère : « Quel tort mon père a-t-il fait aux dieux ? Dis-le-moi. »
Verse 89
सुभद्रोवाच । शस्त्राणां कारणान्मूढैर्हतोऽसौ मुनिपुंगवः प्र । यच्छन्नपि चान्यानि तदाकाराणि सुव्रत
Subhadrā dit : « À cause des armes, ce taureau parmi les sages fut tué par des êtres égarés. Ô toi de vœu pur, bien qu’il les eût dissimulées, ils recherchèrent d’autres formes de ces mêmes armes. »
Verse 90
श्रुत्वैतद्वचनं सोऽपि मुनिरुग्रतपास्तदा । पिता मे यो हतो देवैस्तेषां कृत्यां महाबलाम्
Entendant ces paroles, le sage aux austérités terribles résolut alors : « Puisque mon père a été tué par les dieux, je susciterai contre eux une kṛtyā, un rite destructeur, d’une grande puissance. »
Verse 91
उत्थाप्य पातयिष्यामि मूर्द्ध्नि प्राणापहारिकाम् । पितामहमहं मुक्त्वा नैव हन्यो भवेद्यदि
« Je la soulèverai et l’abattrai sur leurs têtes, ravisseuse de vie ; à moins que je n’épargne leur aïeul, nul d’entre eux ne demeurera indemne. »
Verse 92
अन्यान्प्रमथयिष्यामि कृत्याशस्त्रेण संगतान् । शरणं यदि यास्यंति गीर्वाणा मद्भयातुराः । तथापि पातयिष्यामि तेनैव सह संगतान्
J'écraserai les autres qui s'unissent, par l'arme de la Kṛtyā. Même si les dieux, affligés par la peur de moi, cherchent refuge, j'abattrai aussi ceux qui s'unissent à eux.
Verse 93
मत्वैवं तमृषिं कुद्धं सर्वे ते सुरसत्तमाः । ब्रह्माणं शरणं प्राप्ता भयेन महताऽर्द्दिताः
Comprenant que ce sage était ainsi enragé, tous ces dieux suprêmes, frappés d'une grande peur, trouvèrent refuge auprès de Brahmā.
Verse 94
तांस्तस्य शरणं प्राप्ताञ्ज्ञात्वा देवः कृपान्वितः । तत्रैव गत्वा त्वरितं प्राह देवाञ्जनार्द्दनः
Sachant qu'ils avaient cherché refuge auprès de lui, le Seigneur compatissant Janārdana s'y rendit aussitôt et s'adressa rapidement aux dieux.
Verse 95
भवतां रक्षणोपायश्चिंतितोऽत्र मयाऽधुना । तेन तां मोहयिष्यामि कृत्यां हंतुमुपस्थिताम्
J'ai maintenant conçu ici le moyen de votre protection. Par ce plan, je dérouterai cette Kṛtyā qui est venue prête à tuer.
Verse 96
अत्रांतरे पिप्पलादः पितुर्वैरमनुस्मरन् । हंतुं सुरान्व्यवसितः प्रविवेश हिमाचलम्
Pendant ce temps, Pippalāda, se rappelant l'inimitié concernant son père, résolut de tuer les dieux et entra dans l'Himalaya.
Verse 97
श्रुत्वा तदप्रियं वाक्यं मातुर्वक्त्राद्विनिर्गतम् । पिप्पलादः पुनर्यातस्तस्मात्स्थानाद्धिमाचलम्
Entendant ces paroles déplaisantes sorties de la bouche de sa mère, Pippalāda quitta de nouveau ce lieu pour l’Himācala.
Verse 98
स्वर्गसोपानवत्पुंसां स्थलीभूतमिवांबरम् । शेषस्याभोगसंकाशं प्राप्तोऽसौ तुहिनाच लम्
Il parvint à Tuhinācala (la montagne neigeuse), où le ciel semblait s’être fait sol—tel un escalier vers le ciel pour les hommes—vaste et déployé comme les replis de Śeṣa.
Verse 99
प्रतिज्ञां कुरुते यत्र स्थितः स्थाणुरिवाचलः । हंतारो ये मम पितुस्तान्हनिष्यामि चारणात्
Là, immobile tel un pilier sur la montagne, il fit un vœu : «Ceux qui ont tué mon père, je les tuerai tous, sans défaillance.»
Verse 100
कृत्याशस्त्रेण सकलानमर त्वेन गर्वितान् । तस्मिन्स्थितः प्रकुपितः शिवायतनसंसदि
Pris de colère, il demeura là, dans l’assemblée du sanctuaire de Śiva, résolu—par l’arme de la Kṛtyā—à abattre tous ceux qui s’enorgueillissaient de leur immortalité.
Verse 101
अत्रस्थः साधयिष्यामि तां कृत्यां चिंतयन्हृदि । कृत्यां वा साधयिष्यामि यास्ये वा यमसादनम्
«Ici même, j’accomplirai cette Kṛtyā», pensa-t-il en son cœur. «Ou bien je réussirai à susciter la Kṛtyā, ou bien j’irai au séjour de Yama (je mourrai).»
Verse 102
निर्द्वन्द्वो निर्भयो भूत्वा निराहारो ह्यहर्निशम् । सव्येन पाणिना सव्यं निर्मथ्योरुमहं पुनः
Se libérant de l'hésitation et de la peur, jeûnant jour et nuit, il commença de nouveau à frotter sa cuisse gauche avec sa main gauche.
Verse 103
तस्मा दुत्पादयिष्यामि महाकृत्यामिति स्थितः । संवत्सरे तस्य गते ऊरुगात्राद्विनिःसृता
Résolu : « De ceci je ferai naître une grande Kṛtyā », et après qu'une année se fut écoulée, elle émergea de sa cuisse.
Verse 104
वडवा गुरुभारार्त्ता वाडवेनान्विता तदा । ऊरो र्निर्गत्य सा तस्मात्सुषुवे सुमहाबलम्
Alors la jument (Vaḍavā), affligée par le lourd fardeau et unie au feu Vaḍava, sortit de sa cuisse ; et de là, elle donna naissance à un être d'une force immense.
Verse 105
वडवा स्वोदराद्गर्भं ज्वालामालासमाकुलम् । विमुच्य तमृषेस्तस्य पुरो गर्भं समुज्जवलम्
La jument libéra de son propre ventre un fœtus entouré de guirlandes de flammes, rayonnant et flamboyant, déposant cette « matrice » brillante devant le sage.
Verse 106
पुनर्गता क्वापि तदा न ज्ञाता मुनिना हि सा । वडवानलो नरस्तस्याः स गर्भो निःसृतस्तदा
Puis elle s'en alla de nouveau quelque part, et le sage ne sut pas où elle était allée. À ce moment-là, ce fœtus, de la nature de Vaḍavānala, émergea sous la forme d'un homme.
Verse 107
कल्पांत इव भूतानां कालाग्निरिव वर्चसा । विद्युत्पुञ्जप्रतीकाशं तं दृष्ट्वा पुरतः स्थितम्
Le voyant debout devant lui—splendide comme le feu du Temps à la fin d’un kalpa, semblable à une masse d’éclairs—le sage contempla une radiance terrifiante.
Verse 108
स चापि विस्मितोऽत्यंतं किमेतदिति चिंतयन् । ततस्तेन पुरःस्थेन वाडवेन च वह्निना
Lui aussi fut saisi d’un profond étonnement, se disant : «Qu’est-ce donc ?» Alors, par ce feu Vaḍava dressé devant lui—par cette flamme ardente—il fut apostrophé.
Verse 109
ऋषिः प्रोक्तः पिप्पलादः साधितोऽहं त्वया बलात् । इदानीं ते मया कार्यं कर्त्तव्यं यत्समाहितम्
Le sage dit : «(Je suis) Pippalāda. Par la force tu m’as contraint et maîtrisé. À présent, je dois accomplir pour toi une tâche—tout ce que tu as résolu d’un esprit ferme.»
Verse 110
करिष्यामीह तत्सर्वम साध्यमपि साध्यताम् । स्वोरुं निर्मथ्य जनितो येन संवत्सरादहम् । तातोरुणा विहीनोऽपि करिष्ये त्वत्समीहितम्
«Ici, j’accomplirai tout cela ; que même l’impossible en apparence devienne possible. Car je fus engendré en broyant mon propre flanc durant une année entière. Ainsi, même privé de cuisse, j’accomplirai ce que tu désires.»
Verse 111
तच्छ्रुत्वा वचनं तस्य मुनिः कोपसमन्वितः । प्रोवाच विबुधान्सर्वान्मद्दत्तान्भक्षय स्वयम्
Entendant ses paroles, le sage, empli de colère, dit à tous les dieux : «Dévore toi-même tous les dieux—ceux que je t’ai accordés !»
Verse 112
पितुर्वधात्क्रोधकृतावधानं मत्वा सुरा रौद्रमतीव घोरम् । समेत्य सर्वे पुरुषं पुराणं समाश्रितास्ते सहसा सभार्याः
Sachant qu’en raison du meurtre de son père, son esprit était saisi par la colère—terrible, d’une férocité effroyable—tous les dieux se rassemblèrent et, sur-le-champ, prirent refuge auprès du Purusha primordial, avec leurs épouses divines.
Verse 113
स तान्समाश्वास्य सुरान्वरिष्ठं कोपानलं तत्र ययौ प्रहृष्टः । दृष्ट्वा च तं वै रविपुंजकाशमुवाच विष्णुर्वचनं वरिष्ठम्
Après avoir rassuré ces dieux, Viṣṇu se rendit, plein d’allégresse, vers ce « feu de colère » le plus ardent. Et le voyant resplendir comme une masse de soleils, Viṣṇu prononça des paroles des plus excellentes.
Verse 114
अहं सुरेशान तवैव पार्श्वं विसर्जितो जातभयैश्च देवैः । मत्तः शृणु त्वं वचनं हि पथ्यं यच्चारणानां भवतोऽपि पथ्यम्
Ô Seigneur des dieux, les devas, saisis de crainte, m’ont envoyé tout près de toi. Écoute de moi un conseil salutaire ; il est bénéfique pour toi comme pour les Cāraṇas.
Verse 115
ज्ञातं बलं ते विबुधैरचिंत्यं विनाशनं चात्मवतां ह्यवश्यम् । एवं स्थिते कुरु वाक्यं सुराणामेकैकमद्धि प्रतिवासरं त्वम्
Les sages connaissent ta puissance inconcevable, et que la ruine peut atteindre même les plus forts. Ainsi, en cette situation, exauce la demande des dieux : consume-les un à un, jour après jour.
Verse 116
मुख्यानां कोटयस्त्रिंशत्सुराणां बलशालिनाम् । कथं तु भक्षणं तेषां युगपत्त्वं करिष्यसि
Il y a trente crores de dieux principaux, puissants en force : comment pourrais-tu les dévorer tous en même temps ?
Verse 117
तस्मादेकैकशस्तेषां कर्त्तव्यं भक्षणं त्वया । नैकेन भवता शक्या विधातुं भक्षणक्रिया
C’est pourquoi tu dois les consommer un à un ; l’acte de les dévorer ne peut être accompli par toi d’un seul coup.
Verse 118
तथा च पांडुरोगित्वं हुतभुक्प्राप्तवान्पुरा । अतिभक्षणं न युक्तं तस्मात्कुरु मतिं मम
De plus, jadis le dieu du Feu (Hutabhuk) fut atteint du mal de pâleur ; l’excès de consommation n’est pas convenable. Aussi, adopte mon conseil.
Verse 119
तथा च युगपत्तेषु भक्षितेषु पुनस्त्वया । प्रत्यहं भक्षणोपायश्चिंतितव्यो बुभुक्षया
Et si tu les dévorais tous d’un seul coup, alors—poussé par la faim—tu devrais chaque jour imaginer un nouveau moyen de te nourrir.
Verse 121
तत्करिष्यायहं सर्वमाहैवं स जनार्दनः । एकैकशः स विबुधान्भक्षयिष्यति वाडवः
«Je ferai tout cela», dit Janārdana. Ainsi le Vāḍava dévorera les dieux un à un.
Verse 122
ततः सुराः सुरेशानं तं विष्णुममितौजसम् । प्रणम्याहुर्यथायुक्तं शोभनं भवता कृतम्
Alors les dieux se prosternèrent devant ce Viṣṇu à la splendeur incommensurable et dirent comme il convient : «Tu as fait ce qui est juste ; vraiment, c’est excellent».
Verse 123
भूयोऽद्य पुनरेवास्य दोषस्योपशमक्रियाम् । कर्तुं त्वमेव शक्तोऽसि नान्यस्त्राता दिवौक साम्
Même aujourd’hui, une fois encore, toi seul peux accomplir le remède qui apaisera cette faute ; pour les habitants du ciel, il n’est point d’autre sauveur.
Verse 124
ततः पीतांबरधरः शंखचक्रगदाधरः । युष्मद्भयं हरिष्यामि तत्सुरानाह माधवः
Alors Mādhava, vêtu de jaune et portant conque, disque et massue, dit aux dieux : «J’ôterai votre crainte.»
Verse 125
श्रुत्वैतद्विबुधाः सर्वे हर्षेणोत्फुल्ल लोचनाः
À ces paroles, tous les dieux furent comblés de joie, les yeux épanouis d’allégresse.
Verse 126
ततस्तान्विबुधान्दृष्ट्वा प्रोवाच स तु वाडवः । किमिदानीं मया कार्यं भवतां कथ्यतां हि तत्
Puis, voyant ces dieux, Vāḍava dit : «Que dois-je faire à présent ? Dites clairement ce qu’il faut accomplir pour vous.»
Verse 127
अत्रान्तरे विश्व तनुर्महौजा विमोहयंस्तं ज्वलनं स्वबुद्ध्या । प्रोवाच पूर्वं विहिता यदापस्ता भक्षयस्वेति महानुभावः
Cependant, le Puissant à la forme universelle, par sa propre sagesse, troubla ce feu flamboyant et déclara : «Puisque les Eaux furent établies auparavant, consume ces Eaux.»
Verse 128
एतद्व्यवसितं विष्णोर्यः शृणोति समाहितः । सोऽतिचारभयान्मुक्तो ज्ञानं मुक्तिमवाप्नुयात्
Celui qui, l’esprit recueilli, entend cette résolution de Viṣṇu, est délivré de la crainte de la transgression et obtient la connaissance spirituelle ainsi que la délivrance.