
Le chapitre s’ouvre sur la demande des sages, qui prient Sūta de donner un inventaire plus complet des tīrtha, comme pour dresser une cartographie ordonnée des lieux saints. Sūta présente alors le tīrtha éminent de Sārasvata : s’y baigner transforme même celui dont la parole est déficiente en un orateur clairvoyant, et accorde les buts désirés jusqu’aux mondes les plus élevés. Vient ensuite un récit royal : Ambuvīci, fils du roi Balavardhana, grandit muet. Après la mort du roi au combat, les ministres placent l’enfant muet sur le trône, et le royaume sombre dans le désordre, les forts opprimant les faibles. Les ministres consultent Vasiṣṭha, qui prescrit de faire baigner le roi au tīrtha Sārasvata, dans le Hāṭakeśvaraja-kṣetra. À peine baigné, le roi recouvre une parole parfaitement articulée. Reconnaissant la puissance du fleuve, il façonne avec l’argile de la rive une image de Sarasvatī à quatre bras, l’installe sur une pierre purifiée et l’honore par encens et onguents. Il récite un long hymne, affirmant que la Déesse demeure dans la parole, l’intelligence, la perception, et dans les forces multiples qui soutiennent les êtres. Sarasvatī se manifeste, accorde une grâce et consent à résider dans l’image consacrée ; elle promet l’accomplissement des vœux à ceux qui se baignent et l’adorent aux jours d’Aṣṭamī et de Caturdaśī, surtout avec des fleurs blanches et une discipline de bhakti. La phalāśruti ajoute que les dévots deviennent éloquents et sages à travers les naissances, que les lignées sont protégées de la sottise, qu’entendre le dharma devant la Déesse procure une longue récompense céleste, et que les dons liés au savoir (livres, textes de dharma) ainsi que l’étude védique en sa présence donnent des fruits égaux à de grands sacrifices tels l’Aśvamedha et l’Agniṣṭoma.
Verse 1
। ऋषय ऊचुः । अन्यानि तत्र तीर्थानि यानि संति महामते । तानि कीर्तय सर्वाणि परं कौतूहलं हि नः
Les sages dirent : «Ô grand d’esprit, quels autres tīrtha, lieux sacrés de bain, se trouvent en cette région ? Raconte-les tous, car notre curiosité est vive.»
Verse 2
सूत उवाच । तत्र सारस्वतं तीर्थमन्यदस्ति सुशोभनम् । यत्र स्नातोऽतिमूकोऽपि भवेद्वाक्यविचक्षणः
Sūta dit : «Là se trouve un autre tīrtha splendide, nommé Sārasvata Tīrtha. Celui qui s’y baigne, fût-il extrêmement muet, devient habile et pénétrant dans la parole.»
Verse 3
लभते चेप्सितान्कामान्मानुषान्दैविकानपि । ब्रह्मलोकादिपर्यतांस्तथालोकान्द्विजोत्तमाः
Ô meilleurs des deux-fois-nés, il obtient les buts désirés—humains comme divins—et atteint des mondes s’étendant jusqu’à Brahmaloka.
Verse 4
पुरासीत्पार्थिवो ना्ना विख्यातो बलवर्धनः । समुद्रवलयामुर्वीं बुभुजे यो भुजार्जिताम्
Dans les temps anciens, il y eut un roi renommé nommé Balavardhana ; il jouit de la terre ceinte par l’océan, conquise par la force de ses propres bras.
Verse 5
तस्य पुत्रः समुत्पन्नः सर्वलक्षणसंयुतः । तस्य नाम पिता चक्रे संप्राप्ते द्वादशेऽहनि । अम्बुवीचिरिति स्पष्टं समाहूय द्विजोत्तमान्
Un fils lui naquit, pourvu de tous les signes de bon augure. Au douzième jour, le père accomplit le rite de nomination, convoqua les meilleurs des deux-fois-nés et lui donna clairement le nom d’« Ambuvīci ».
Verse 6
ततः स ववृधे बालो लालितस्तेन भूभुजा । मूकभावं समापन्नो न शक्रोति प्रजल्पितुम्
Ensuite, l’enfant grandit, choyé et élevé par ce roi ; pourtant, tombé dans la mutité, il ne pouvait nullement parler.
Verse 7
ततोऽस्य सप्तमे वर्षे संप्राप्ते बलवर्धनः । पंचत्वं समनुप्राप्तः संग्रामे शत्रुभिर्हतः
Puis, lorsque l’enfant atteignit sa septième année, Balavardhana connut sa fin : tué par les ennemis au combat, il passa à l’état des cinq éléments.
Verse 8
ततो मूकोऽपि बालोपि मंत्रिभिस्तस्य भूपतेः । स सुतः स्थापितो राज्ये अभावेऽन्यसुतस्य च
Alors, bien qu’il fût muet et encore enfant, les ministres de ce roi établirent ce fils sur le trône, faute d’un autre héritier.
Verse 9
एवं तस्य महीपस्य राज्यस्थस्य जडात्मनः । बालत्वे वर्तमानस्य राज्यं विप्लवमध्यगात्
Ainsi, ce roi, bien qu’assis dans la souveraineté, l’esprit engourdi et encore dans l’enfance, fit tomber le royaume au cœur du trouble et du désordre.
Verse 10
ततो जलचरन्यायः संप्रवृत्तो महीतले । पीड्यंते सर्वलोकास्तु दुर्बला बलवत्तरैः
Alors, sur la terre, prévalut la « loi des créatures aquatiques » : les forts opprimaient les faibles, et tous les peuples étaient accablés.
Verse 11
ततस्ते मंत्रिणः प्रोचुर्वसिष्ठं स्वपुरोहितम् । वचोऽर्थं नृपतेरस्य कुरूपायं महामुने
Alors ces ministres s’adressèrent à Vasiṣṭha, leur prêtre royal : « Ô grand sage, imagine un remède au malheur de ce roi. »
Verse 12
पश्य कृत्स्नं धरापृष्ठे शून्यतां समुपस्थितम् । जडत्वान्नृपतेरस्य तस्मात्कुरु यथोचितम्
« Vois : sur toute la face de la terre s’est levé un vide ; à cause de la torpeur et de l’impuissance de ce roi, fais donc ce qui convient. »
Verse 13
ततस्तु सुचिरं ध्यात्वा दीनान्प्रोवाच मंत्रिणः । सर्वानार्तिसमोपेताञ्छृण्वतस्तस्य भूपतेः
Puis, après avoir longuement médité, il parla aux ministres abattus, accablés de toutes les détresses, tandis que ce roi écoutait.
Verse 14
अस्ति सारस्वतं तीर्थं सर्वकामप्रदं नृणाम् । हाटकेश्वरजे क्षेत्रे तत्रायं स्नातु भूपतिः
Il existe un gué sacré nommé Sārasvata, qui accorde aux hommes tous les désirs. Dans la région sainte de Hāṭakeśvara, que ce roi s’y baigne.
Verse 15
अथ तद्वचनात्सद्यः स गत्वा तत्र सत्वरम् । स्नानात्तीर्थेऽथ संजातस्तत्क्षणात्स कल स्वनः
À ces paroles, il s’y rendit aussitôt, en toute hâte. Et, s’étant baigné dans ce tīrtha, à l’instant même sa parole devint claire et parfaite.
Verse 16
तत्प्रभावं सरस्वत्याः स विज्ञाय महीपतिः । श्रद्धया परया युक्तो ध्यायमानः सरस्वतीम्
Ayant compris la grande puissance spirituelle de Sarasvatī, le roi, animé d’une foi suprême, se mit à méditer sur la Déesse Sarasvatī.
Verse 17
ततस्तूर्णं समादाय मृत्तिकां स नदीतटात् । चकार भारतीं देवीं स्वयमेव चतुर्भुजाम्
Alors, prenant promptement de l’argile sur la rive du fleuve, il façonna lui-même une image de la Déesse Bhāratī, à quatre bras.
Verse 18
दधतीं दक्षिणे हस्ते कमलं सुमनोहरम् । अक्षमालां तथान्यस्मिञ्जिततारक वर्चसम्
Il la fit tenir, dans une main droite, un lotus d’une beauté exquise; et, dans une autre main, un rosaire (akṣamālā) rayonnant d’un éclat surpassant celui des étoiles.
Verse 19
कमण्डलुं तथान्यस्मिन्दिव्यवारिप्रपूरितम् । पुस्तकं च तथा वामे सर्वविद्यासमुद्भवम्
Et dans une autre main, il plaça un kamaṇḍalu rempli d’eau divine ; et dans la main gauche de la Déesse, un livre — la source même d’où procède tout savoir.
Verse 20
ततो मेध्ये शिलापृष्ठे तां निवेश्य प्रयत्नतः । पूजयामास सद्भक्त्या धूपमाल्पानुलेपनैः
Puis, l’ayant installée avec soin sur une surface de pierre purifiée, il l’adora avec une dévotion authentique, offrant de l’encens et de simples onguents parfumés.
Verse 21
चकार च स्तुतिं पश्चाच्छ्रद्धापूतेन चेतसा । तदग्रे प्रयतो भूत्वा स्वरेण महता नृपः
Ensuite, le cœur purifié par la foi, le roi—se tenant avec recueillement devant elle—offrit un hymne de louange d’une voix forte et limpide.
Verse 22
सदसद्देवि यत्किञ्चिद्बन्धमोक्षात्मकं पदम् । तत्सर्वं गुप्तया व्याप्तं त्वया काष्ठं यथाग्निना
Ô Déesse, tout ce qui existe—bien ou mal—tout état relevant de l’entrave ou de la délivrance : tout cela est secrètement pénétré par toi, comme le feu demeure caché dans le bois.
Verse 23
सर्वस्य सिद्धिरूपेण त्वं जनस्य हृदि स्थिता । वाचारूपेण जिह्वायां ज्योतीरूपेण चक्षुषि
Comme forme même de l’accomplissement, tu demeures dans le cœur de tous ; comme parole, tu résides sur la langue ; et comme lumière, tu demeures dans les yeux.
Verse 24
भक्तिग्राह्यासि देवेशि त्वमेका भुवनत्रये । शरणागतदीनार्तपरित्राणपरायणे
Ô Déesse souveraine, c’est par la seule bhakti que l’on Te rejoint ; Tu es l’Unique dans les trois mondes, toujours vouée à protéger ceux qui se réfugient en Toi, les pauvres et les affligés.
Verse 25
त्वं कीर्तिस्त्वं धृतिर्मेधा त्वं भक्तिस्त्वं प्रभा स्मृता । त्वं निद्रा त्वं क्षुधा कीर्तिः सर्वभूतनिवासिनी
Tu es la renommée ; Tu es la fermeté et l’intelligence ; Tu es la bhakti, et l’on se souvient de Toi comme d’une splendeur. Tu es le sommeil ; Tu es la faim ; Tu es la gloire—demeurant en tous les êtres.
Verse 26
तुष्टिः पुष्टिर्वपुः प्रीतिः स्वधा स्वाहा विभावरी । रतिः प्रीतिः क्षितिर्गंगा सत्यं धर्मो मनस्विनी
Ô Déesse souveraine, Tu es Satisfaction et Nourriture ; Tu es beauté du corps et Amour. Tu es Svadhā (l’offrande aux ancêtres) et Svāhā (l’offrande aux dieux), et Tu es la Nuit. Tu es délice et tendresse ; Tu es la Terre et la Gaṅgā ; Tu es Vérité et Dharma, et la force d’un esprit ferme et lucide.
Verse 27
लज्जा शांतिः स्मृतिर्दक्षा क्षमा गौरी च रोहिणी । सिनीवाली कुहू राका देवमाता दितिस्तथा
Tu es pudeur et paix ; Tu es mémoire et habileté ; Tu es patience et pardon. Tu es Gaurī et Rohiṇī ; Tu es Sinīvālī, Kuhū et Rākā (les phases de la lune), et Tu es Devamātā, et Diti également.
Verse 28
ब्रह्माणी विनता लक्ष्मीः कद्रूर्दाक्षायणी शिवा । गायत्री चाथ सावित्री कृषिर्वृष्टिः श्रुतिः कला
Tu es Brahmāṇī et Vinatā ; Tu es Lakṣmī et Kadrū ; Tu es Dākṣāyaṇī, Śivā. Tu es Gāyatrī et aussi Sāvitrī ; Tu es l’agriculture et la pluie ; Tu es Śruti (l’Écriture révélée) et tout art sacré.
Verse 29
बलानाडी तुष्टिकाष्ठा रसना च सरस्वती । यत्किञ्चित्त्रिषु लोकेषु बहुत्वाद्यन्न कीर्तितम्
Ô Déesse ! Tu es Balānāḍī, Tuṣṭikāṣṭhā et Rasānā ; tu es Sarasvatī elle-même. Tout ce qui existe dans les trois mondes, tant cela est vaste, je ne l’ai pas entièrement nommé.
Verse 30
इंगितं नेंगितं तच्च तद्रूपं ते सुरेश्वरि । गन्धर्वाः किन्नरा देवाः सिद्धविद्याधरोरगाः
Ô Sureshvarī, Souveraine des dieux ! Le mouvement et l’immobilité—cet état même—sont ta forme. Gandharvas, Kinnaras, Devas, Siddhas, Vidyādharas et Nāgas…
Verse 31
यक्षगुह्यकभूताश्च दैत्या ये च विनायकाः । त्वत्प्रसादेन ते सर्वे संसिद्धिं परमां गताः
Yakṣas, Guhyakas et Bhūtas, les Daityas, et aussi les Vināyakas : tous, par ta grâce, ont atteint l’accomplissement suprême.
Verse 32
तथान्येऽपि बहुत्वाद्ये न मया परिकीर्तिताः । आराधितास्तु कृच्छ्रेण पूजिताश्च सुविस्तरैः । हरंतु देवताः पापमन्ये त्वं कीर्तिताऽपि च
Ainsi encore, bien d’autres—car ils sont innombrables—n’ont pas été pleinement célébrés par moi. Certains ne sont apaisés qu’au prix de peines, et sont honorés par des rites très étendus. Que d’autres divinités ôtent le péché ; mais toi—même par la seule louange—tu l’ôtes aussi.
Verse 33
एवं स्तुता सा देवेशी भूभुजा तेन भारती । ययौ प्रत्यक्षतां तूर्णं प्राह चेदं सुहर्षिता
Ainsi louée par ce roi, la Déesse, Souveraine des dieux—Bhāratī—se manifesta promptement à la vue, et, toute joyeuse, prononça ces paroles :
Verse 34
सरस्वत्युवाच । स्तोत्रेणानेन भूपाल भक्त्या सुस्थिरया सदा । परितुष्टास्मि तेनाशु वरं वृणु यथेप्सितम्
Sarasvatī dit : Ô roi, par cet hymne—et par ta dévotion, toujours ferme et inébranlable—je suis pleinement satisfaite. Choisis vite une grâce selon ton désir.
Verse 35
राजोवाच । अद्यप्रभृति मद्वाक्यात्त्वया स्थेयमसंशयम् । अत्रार्चायां त्रिलोकेस्मि न्यावत्कीर्तिर्मम स्थिरा
Le roi dit : Dès aujourd’hui, par ma parole, demeure ici sans aucun doute—en cette icône sacrée—dans les trois mondes, tant que ma renommée restera durable.
Verse 36
यस्त्वामाराधयेत्सम्यगत्रस्थां मन्निमित्ततः । भक्त्यानुरूपमेवाशु तस्मै देयं त्वया हि तत्
Quiconque t’adore ici même comme il se doit, pour l’amour de moi, accorde-lui promptement la grâce conforme à sa dévotion.
Verse 37
सरस्वत्युवाच । यो मामत्र स्थितां नित्यं स्नात्वाऽत्र सलिले शुभे । अष्टम्यां च चतुर्दश्यां पूजयिष्यति मानवः
Sarasvatī dit : Quiconque, après s’être baigné chaque jour dans ces eaux de bon augure, me rendra un culte tandis que je demeure en ce lieu—surtout le huitième et le quatorzième jour lunaire—
Verse 38
तस्याहं वांछितान्कामान्संप्रदास्यामि पार्थिव । सूत उवाच । एवं तत्र स्थिता देवी स्वयमेव सरस्वती
À celui-là, ô roi, j’accorderai les vœux désirés. Sūta dit : Ainsi, la déesse Sarasvatī elle-même demeura établie en ce lieu sacré.
Verse 39
ततःप्रभृति लोकानां हिताय परमेश्वरी । अष्टम्यां च चतुर्दश्यामुपवासपरायणः
Dès lors, pour le bien des mondes, la Déesse Suprême institua cette observance : aux huitième et quatorzième jours lunaires, qu’on soit voué au jeûne.
Verse 40
यस्तां पूजयते मर्त्यः श्वेतपुष्पानुलेपनैः । स स्याद्वाग्ग्मी सुमेधावी सदा जन्मनिजन्मनि
Tout mortel qui l’adore avec des fleurs blanches et des onguents parfumés devient éloquent et d’intelligence vive, naissance après naissance, toujours.
Verse 41
सरस्वत्याः प्रसादेन जायमानः पुनःपुनः । अन्वयेऽपि न तस्यैव कश्चिन्मूर्खः प्रजायते
Par la grâce de Sarasvatī, même si l’on renaît encore et encore, nul insensé ne naît jamais dans sa lignée.
Verse 42
यो धर्मश्रवणं तस्याः पुरतः कुरुते नरः । स नूनं वसति स्वर्गे तत्प्रभावाद्युगत्रयम्
Quiconque, en sa présence, accomplit l’écoute du dharma demeure assurément au ciel, par cette puissance, durant trois yuga.
Verse 43
विद्यादानं नरो यश्च तस्या ह्यायतने सदा । करोति श्रद्धया युक्तः सोऽश्वमेधफलं लभेत्
Et celui qui, animé de foi, offre constamment le don du savoir dans son sanctuaire sacré obtient le mérite du sacrifice de l’Aśvamedha.
Verse 44
यो यच्छति द्विजेन्द्राय धर्मशास्त्रसमुद्भवम् । पुस्तकं वाजिमेधस्य स समग्रं फलं लभेत्
Quiconque offre à un brāhmane éminent un livre issu de la tradition du Dharmaśāstra obtient la plénitude du fruit du sacrifice Vājimedha.
Verse 458
यो वेदाध्ययनं तस्याः करोति पुरतः स्थितः । सोऽग्निष्टोमस्य यज्ञस्य कृत्स्नं फलमवाप्नुयात्
Quiconque, se tenant en sa présence, récite et étudie le Veda, obtient la totalité du fruit du sacrifice Agniṣṭoma.