
Cet adhyāya s’ouvre sur la question de Yudhiṣṭhira concernant le nom, la grandeur (māhātmya) et les fruits du bain rituel et des dons à Devatīrtha, puis Mārkaṇḍeya en donne l’exposé théologique. Il est affirmé que les tīrtha vénérés par les devas et les sages sont contemplés par Viṣṇu et se trouvent unifiés en ce lieu, faisant de Devatīrtha un centre de pèlerinage vaiṣṇava. Ainsi, s’y baigner est déclaré équivalent à se baigner dans tous les tīrtha, sans égal. Vient ensuite un enseignement sur le mérite rituel : les pratiques accomplies lors d’un grahaṇa (éclipse) procurent un fruit “ananta”, infini. Divers dāna—or, terre, vache, etc.—sont recensés avec des évaluations liées aux divinités, et l’on conclut que tout don fait avec śraddhā à Devatīrtha devient d’effet inépuisable. Le texte prescrit ensuite une observance dévotionnelle centrée sur Ekādaśī : bain (y compris avec l’eau de la Narmadā), jeûne, culte de Śrīpati, veille nocturne, et réveil par la lampe au ghee; le lendemain matin, en Dvādaśī, on honore les brāhmanes et les couples par des vêtements, ornements, bétel, fleurs, encens et onguents. Sont détaillés les éléments de pūjā (produits laitiers, eau de tīrtha, étoffes fines, parfums, naivedya, lampes) et l’ascension posthume du dévot vers Viṣṇuloka avec des attributs vaiṣṇava. La phalaśruti finale souligne la valeur protectrice et salutaire du nīrājana quotidien, l’usage du reste de la lampe pour les yeux, et le mérite d’entendre/réciter le māhātmya, en le reliant aussi à la satisfaction des ancêtres lorsqu’il est récité dans le cadre du śrāddha.
Verse 1
युधिष्ठिर उवाच । देवतीर्थे तु किं नाम माहात्म्यं समुदाहृतम् । फलं किं स्नानदानादिकारिणां जायते मुने
Yudhiṣṭhira dit : «Quelle est donc la grandeur proclamée de Devātīrtha ? Et quel fruit, ô sage, revient à ceux qui y accomplissent le bain sacré, l’aumône et les autres rites ?»
Verse 2
मार्कण्डेय उवाच । पृथिव्यां यानि तीर्थानि देवैर्मुनिगणैरपि । सेवितानि महाबाहो तानि ध्यातानि विष्णुना
Mārkaṇḍeya dit : «Tous les tīrthas qui existent sur la terre, honorés même par les devas et les assemblées de sages, ces lieux sacrés eux-mêmes, ô héros aux bras puissants, sont médités par Viṣṇu.»
Verse 3
समागतान्येकतां वै तत्र तीर्थे युधिष्ठिर । तत्तीर्थं वैष्णवं पुण्यं देवतीर्थमिति श्रुतम्
«Là, en ce tīrtha, ô Yudhiṣṭhira, les forces des tīrthas se sont rassemblées en une seule unité. Ce gué sacré est un lieu saint vaiṣṇava, et l’on l’entend nommé “Devātīrtha”.»
Verse 4
कुरुक्षेत्रं भुवि परमन्तरिक्षे त्रिपुष्करम् । पुरुषोत्तमं दिवि परं देवतीर्थं परात्परम्
«Sur la terre, Kurukṣetra est suprême ; dans la région médiane, Tripuṣkara est suprême ; au ciel, Puruṣottama est suprême ; mais Devātīrtha est au-delà du plus élevé.»
Verse 5
देवतीर्थसमं नास्ति तीर्थमत्र परत्र च । यत्प्राप्य मनुजस्तप्येन्न कदाचिद्युधिष्ठिर
«Il n’est point de tīrtha égal à Devātīrtha, ni en ce monde ni dans l’autre. L’ayant atteint, l’homme ne souffre plus jamais de tourment, ô Yudhiṣṭhira.»
Verse 6
देवैरुक्तानि तीर्थानि योऽत्र स्नानं समाचरेत् । देवतीर्थे स सर्वत्र स्नातो भवति मानवः
Quiconque se baigne ici dans le tīrtha proclamé par les devas—en se baignant à Devātīrtha, cet homme est tenu pour s’être baigné en tous les lieux saints.
Verse 7
एवमस्त्विति तैरुक्ता देवा ऋषिगणा अपि । संतुष्टाः श्रीशमभ्यर्च्य स्वं स्वं स्थानं तु भेजिरे
«Qu’il en soit ainsi», dirent-ils ; les devas et les assemblées de ṛṣis aussi—comblés, ils rendirent un culte à Śrīśa (le Seigneur), puis chacun regagna sa demeure.
Verse 8
सूर्यग्रहेऽत्र वै क्षेत्रे स्नात्वा यत्फलमश्नुते । स्नात्वा श्रीशं समभ्यर्च्य समुपोष्य यथाविधि
Lors d’une éclipse solaire, le mérite que l’on obtient en se baignant dans ce saint domaine—après s’y être baigné, avoir vénéré Śrīśa (Viṣṇu) selon le rite et observé le jeûne prescrit—c’est de ce fruit même que l’on jouit.
Verse 9
यद्ददाति हिरण्यानि दानानि विधिवन्नृप । तदनन्तफलं सर्वं सूर्यस्य ग्रहणे यथा
Ô Roi, quels que soient les dons d’or offerts selon la règle—au moment de l’éclipse du Soleil, tout cela devient d’un fruit sans fin.
Verse 10
भूमिदानं धेनुदानं स्वर्णदानमनन्तकम् । वज्रदानमनन्तं च फलं प्राह शतक्रतुः
Le don de la terre, le don d’une vache et le don de l’or sont d’un mérite sans fin ; et le don d’un vajra (pierre précieuse) aussi porte un fruit infini—ainsi l’a proclamé Śatakratu (Indra).
Verse 11
सोमो वै वस्त्रदानेन मौक्तिकानां च भार्गवः । सुवर्णस्य रविर्दानं धर्मराजो ह्यनन्तकम्
Soma se réjouit du don de vêtements ; Bhārgava (Śukra) du don de perles. Pour l’or, Ravi (le Soleil) est la divinité ; et quant au dāna lui-même, Dharma-rāja (Yama) proclame que son fruit est sans fin.
Verse 12
देवतीर्थे तु यद्दानं श्रद्धायुक्तेन दीयते । तदनन्तफलं प्राह बृहस्पतिरुदारधीः
Mais tout don offert à Devatīrtha avec foi, Bṛhaspati, à l’intelligence magnanime, a déclaré qu’il porte un fruit infini.
Verse 13
देवतीर्थे भृगुक्षेत्रे सर्वतीर्थाधिक नृप । देवतीर्थे नरः स्नात्वा श्रीपतिं योऽनुपश्यति
Ô Roi, dans le Bhṛgu-kṣetra nommé Devatīrtha, qui surpasse tous les autres tīrthas, quiconque se baigne à Devatīrtha et contemple Śrīpati (Viṣṇu)…
Verse 14
सोमग्रहे कुलशतं स समुद्धृत्य नाकभाक् । दानानि द्विजमुख्येभ्यो देवतीर्थे नराधिप
Ô seigneur des hommes, au moment d’une éclipse lunaire, il relève cent générations de sa lignée et devient participant du ciel, en offrant des dons aux plus éminents brāhmaṇas à Devatīrtha.
Verse 15
यैर्दत्तानि नरैर्भोगभागिनः प्रेत्य चेह ते । देवतीर्थे विप्रभोज्यं हरिमुद्दिश्य यश्चरेत्
Les hommes qui ont fait des dons deviennent jouisseurs des bénédictions, ici et après la mort. Et celui qui, à Devatīrtha, nourrit les brāhmaṇas en l’offrant à Hari (Viṣṇu)…
Verse 16
स सर्वाह्लादमाप्नोति स्वर्गलोके युधिष्ठिर । देवतीर्थे नरो नारी स्नात्वा नियतमानसौ
Ô Yudhiṣṭhira, il obtient la joie parfaite dans le monde céleste. À Devatīrtha, homme ou femme, après s’être baigné l’esprit maîtrisé…
Verse 17
उपोष्यैकादशीं भक्त्या पूजयेद्यः श्रियः पतिम् । रात्रौ जागरणं कृत्वा घृतेनोद्बोध्य दीपकम्
Celui qui, jeûnant à Ekādaśī avec dévotion, vénère le Seigneur de Śrī (Viṣṇu), et, veillant la nuit, allume une lampe avec du ghee…
Verse 18
द्वादश्यां प्रातरुत्थाय तथा वै नर्मदाजले । विप्रदाम्पत्यमभ्यर्च्य विधिवत्कुरुनन्दन
Au jour de Dvādaśī, se levantant de bon matin et se baignant dans les eaux de la Narmadā, qu’on honore selon le rite un couple de brāhmaṇas, ô joie des Kurus.
Verse 19
वस्त्राभरणताम्बूलपुष्पधूपविलेपनैः । अक्षये विष्णुलोकेऽसौ मोदते चरितव्रतः
Par des offrandes de vêtements, parures, bétel, fleurs, encens et onguents, cet observant—ayant accompli le vœu—se réjouit dans l’impérissable séjour de Viṣṇu.
Verse 20
यः सदैकादशीतिथौ स्नात्वोपोष्यार्चयेद्धरिम् । रात्रौ जागरणं कुर्याद्वेदशास्त्रविधानतः
Quiconque, à chaque Ekādaśī, se baigne, jeûne et adore Hari, et veille la nuit selon les prescriptions des Vedas et des śāstras—
Verse 21
धर्मराजकृतां पापां न स पश्यति यातनाम् । पञ्चरात्रविधानेन श्रीपतिं योऽर्चयिष्यति
Il ne verra pas les tourments assignés par Dharmarāja pour les péchés, celui qui vénérera Śrīpati selon les injonctions du Pañcarātra.
Verse 22
दीक्षामवाप्य विधिवद्वैष्णवीं पापनाशिनीम् । स्वर्गमोक्षप्रदां पुण्यां भोगदां वित्तदामथ
Ayant reçu selon le rite la dīkṣā vaiṣṇava, destructrice du péché, celle-ci est sainte : elle donne le ciel et la délivrance, accorde les jouissances et même la richesse.
Verse 23
राज्यदां वा महाभाग पुत्रदां भाग्यदामथ । सुकलत्रप्रदां वापि विष्णोर्भक्तिप्रदामिति
Elle peut accorder la souveraineté, ô bienheureux ; elle peut donner des fils et la bonne fortune ; elle peut aussi donner une épouse excellente — et elle donne la dévotion à Viṣṇu.
Verse 24
तरिष्यति भवाम्भोधिं स नरः कुरुनन्दन । योऽर्चयिष्यति तत्रैव देवतीर्थे श्रियः पतिम्
Cet homme traversera l’océan de l’existence mondaine, ô joie des Kuru, celui qui vénérera là même, à Devatīrtha, le Seigneur de Śrī (Viṣṇu).
Verse 25
विश्वरूपमथो सम्यङ्मूलश्रीपतिमेव वा । नारायणगिरिं वापि गृहे वैकादशीतिथौ
Ou bien, le jour d’Ekādaśī—à la maison—on peut vénérer comme il se doit Viśvarūpa, ou le Śrīpati primordial, ou encore Nārāyaṇa-giri.
Verse 26
भक्तिमाञ्छ्रद्धया युक्तः क्षीरैस्तीर्थोदकैरपि । सुसूक्ष्मैरहतैर्वस्त्रैर्महाकौशेयकैर्नृप
Doué de dévotion et de foi, ô roi, (qu’il adore) avec du lait et aussi avec les eaux sacrées des tīrtha, et avec des vêtements très fins, neufs et non taillés — de riches étoffes de soie également.
Verse 27
विचित्रैर्नेत्रजैर्वापि धूपैरगुरुचन्दनैः । गुग्गुलैर्घृतमिश्रैश्च नैवेद्यैर्विविधैरपि
(Qu’il adore) avec des encens variés et parfumés, fins et choisis, faits d’aguru et de santal; avec du guggulu mêlé de ghee; et aussi avec de nombreuses offrandes de naivedya.
Verse 28
पायसाद्यैर्मनुष्येन्द्र पयसा वा युधिष्ठिर । पिष्टदीपैः सुविमलैर्वर्धमानैर्मनोहरैः
Ô seigneur des hommes, ô Yudhiṣṭhira, (adore Hari) avec des offrandes telles que le riz au lait sucré (pāyasa) ou avec du lait, et avec des lampes de pâte, pures et sans tache, toujours croissantes et charmantes à contempler.
Verse 29
पूजयित्वा नरो याति यथा तच्छृणु भारत । शङ्खी चक्री गदी पद्मी भूत्वासौ गरुडध्वजः
Écoute, ô Bhārata, comment un homme s’en va après une telle adoration : il devient tel un serviteur du Seigneur au drapeau de Garuḍa, portant conque, disque, massue et lotus.
Verse 30
देवलोकानतिक्रम्य विष्णुलोकं प्रपद्यते । यस्तु वै परया भक्त्या श्रीपतेः पादपङ्कजम्
Dépassant les mondes des dieux, il parvient au royaume même de Viṣṇu — lui qui, avec une dévotion suprême, (adore) les pieds-lotus du Seigneur de Śrī.
Verse 31
चतुर्धाधिष्ठितं पश्येच्छ्रियं त्रैलोक्यमातरम् । नृत्यगीतविनोदेन मुच्यते पातकर्ध्रुवम्
Il contemple Śrī, la Mère des trois mondes, établie en quadruple manière ; et, se réjouissant par la danse et le chant (devant le Seigneur), il est assurément délivré du péché.
Verse 32
नीराजने तु देवस्य प्रातर्मध्ये दिने तथा । सायं च नियतो नित्यं यः पश्येत्पूजयेद्धरिम्
Lors du nīrājana du Seigneur—à l’aube, à midi et de même au soir—celui qui, maîtrisé et chaque jour, contemple et vénère Hari, recueille le mérite énoncé.
Verse 33
स तीर्त्वा ह्यापदं दुर्गां नैवार्तिं समवाप्नुयात् । आयुःश्रीवर्धनं पुंसां चक्षुषामपि पूरकम्
Ayant franchi la calamité difficile, il ne tombe pas dans la détresse. Ce culte du nīrājana accroît la longévité et la prospérité des hommes, et nourrit aussi les yeux, comblant la vision.
Verse 34
उपपापहरं चैव सदा नीराजनं हरेः । तदा नीराजनाकाले यो हरेः पठति स्तवम्
Le nīrājana de Hari efface toujours même les fautes légères. Et au moment du nīrājana, celui qui récite un stava, un hymne à Hari, obtient un mérite particulier.
Verse 35
स धन्यो देवदेवस्य प्रसन्नेनान्तरात्मना । हरेर्नीराजनाशेषं पाणिभ्यां यः प्रयच्छति
Bienheureux est vraiment celui—dont l’âme intérieure se réjouit par la grâce du Dieu des dieux—qui, de ses mains, reçoit et s’applique le reste du nīrājana de Hari, la bénédiction de l’ārati.
Verse 36
संगृह्य चक्षुषी तेन योजयेन्मार्जयन्मुखम् । तिमिरादीनक्षिरोगान्नाशयेद्दीप्तिमन्मुखम्
Ayant recueilli cette bénédiction du nīrājana, qu’on l’applique aux yeux puis qu’on essuie le visage ; elle détruit les maladies des yeux, telles que l’obscurcissement (timira), et rend le visage lumineux.
Verse 37
भवत्यशेषदुष्टानां नाशायालं नरोत्तम । दीपप्रज्वलनं यस्य नित्यमग्रे श्रियः पतेः
Ô le meilleur des hommes : pour celui dont la lampe est allumée chaque jour devant le Seigneur de Śrī, cela suffit pleinement à anéantir toutes les forces mauvaises.
Verse 38
स्नात्वा रेवाजले पुण्ये प्रदद्यादधिकं व्रती । सप्तद्वीपवती तेन ससागरवनापगा
Après s’être baigné dans les eaux sacrées de la Revā, le dévot observant son vœu doit offrir une aumône abondante. Par cet acte, la terre entière—avec ses sept continents, ses océans, ses forêts et ses rivières—est comme dûment honorée et comblée.
Verse 39
प्रदक्षिणीकृता स्याद्वै धरणी शङ्करोऽब्रवीत् । इदं यः पठ्यमानं तु शृणुयात्पठतेऽपि वा
Śaṅkara déclara : «Par ceci, la terre elle-même est véritablement parcourue en pradakṣiṇā, comme acte d’adoration. Et quiconque l’entend réciter—ou le récite lui-même—en recueille le mérite».
Verse 40
स्मरणं सोऽतसमये विपाप्मा प्राप्नुयाद्धरेः । इदं यशस्यमायुष्यं स्वर्ग्यं पितृगुणप्रियम्
Même en un moment inopportun, par le seul souvenir de ceci, il devient sans péché et atteint Hari. Cette glorification accorde renommée et longue vie, donne le ciel, et réjouit les vertus des ancêtres (pitṛs).
Verse 41
माहात्म्यं श्रावयेद्विप्राञ्छ्रीपतेः श्राद्धकर्मणि । घृतेन मधुना तेन तर्पिताः स्युः पितामहाः
Lors du rite de śrāddha dédié à Śrīpati (Viṣṇu), qu’on fasse entendre ce māhātmya aux brāhmanes. Par cet acte même, les ancêtres sont comblés, comme par des offrandes de ghee et de miel.
Verse 195
अध्याय
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