
L’Adhyāya 12 est construit comme une enquête dialoguée. Nārada loue Prajāpati/Brahmā pour sa compréhension ferme tournée vers Śiva et demande un exposé plus complet. Brahmā relate un épisode antérieur : il réunit des ṛṣi et d’autres êtres divins, puis les invite à se rendre au rivage du Kṣīra-samudra (Océan de Lait), domaine de Bhagavān Viṣṇu, décrit comme universellement bienfaisant. À leur arrivée, Viṣṇu—se souvenant des pieds de lotus de Śiva—demande le but de Brahmā et des sura-ṛṣi. Les devas, mains jointes devant Janārdana, posent la question normative : « À qui faut-il rendre un service constant (nitya-sevā) pour que la souffrance (duḥkha) soit ôtée ? » Viṣṇu, bhakta-vatsala, répond avec compassion et ouvre un enseignement faisant autorité sur la bhakti, le culte/service juste, les fruits de la dévotion et la raison théologique par laquelle le sevā devient libérateur plutôt qu’un simple échange d’intérêts.
Verse 1
नारद उवाच । ब्रह्मन्प्रजापते तात धन्यस्त्वं शिवसक्तधीः । एतदेव पुनस्सम्यग्ब्रूहि मे विस्तराद्विधे
Nārada dit : «Ô Brahman, ô Prajāpati, père bien-aimé, tu es béni, car ton intelligence est fermement vouée à Śiva. Aussi, ô Vidhātr, Créateur, redis-moi cela, avec justesse et dans tout le détail».
Verse 2
ब्रह्मोवाच । एकस्मिन्समये तात ऋषीनाहूय सर्वतः । निर्जरांश्चाऽवदं प्रीत्या सुवचः पद्मसंभवः
Brahmā dit : «Un jour, mon enfant, j’ai convoqué les ṛṣi de toutes les directions, ainsi que les dieux immortels. Puis moi, le Né du Lotus, je leur parlai avec affection, en paroles bien choisies.»
Verse 3
यदि नित्यसुखे श्रद्धा यदि सिद्धेश्च कामुकाः । आगंतव्यं मया सार्द्धं तीरं क्षीरपयोनिधेः
Si vous avez foi en la béatitude éternelle, et si vous désirez atteindre la perfection (siddhi), venez avec moi sur la rive de l’Océan de Lait.
Verse 4
इत्येतद्वचनं श्रुत्वा गतास्ते हि मया सह । यत्रास्ते भगवान्विष्णुस्सर्वेषां हितकारकः
Ayant entendu ces paroles, ils partirent avec moi vers le lieu où demeurait le Seigneur Viṣṇu, celui qui œuvre au bien de tous (selon la perspective śaiva, sa bienfaisance agit dans l’ordonnance cosmique de Śiva, pour l’harmonie de la création).
Verse 6
तान्दृष्ट्वा च तदा विष्णुर्ब्रह्माद्यानमरान्स्थितान् । स्मरञ्छिवपदांभोजमब्रवीत्परमं वचः
Alors Viṣṇu, voyant Brahmā et les autres immortels assemblés, se remémora les pieds de lotus de Śiva et prononça ces paroles suprêmes.
Verse 7
विष्णुरुवाच । किमर्थमागता यूयं ब्रह्माद्याश्च सुरर्षयः । सर्वं वदत तत्प्रीत्या किं कार्यं विद्यतेऽधुना
Viṣṇu dit : «Dans quel but êtes-vous venus ici, Brahmā et les autres dieux et ṛṣi ? Dites-moi tout avec bienveillance. Quelle tâche doit être accomplie à présent ?»
Verse 8
ब्रह्मोवाच । इति पृष्टास्तदा तेन विष्णुना च मया सुराः । पुनः प्रणम्य तं प्रीत्या किं कार्यं विद्यतेऽधुना । विनिवेदयितुं कार्यं ह्यब्रुवन्वचनं शुभम्
Brahmā dit : Ainsi, interrogés alors par Viṣṇu et par moi, les dieux se prosternèrent de nouveau devant Lui avec affection et prononcèrent des paroles de bon augure : « Quelle tâche faut-il accomplir à présent ? Nous avons le devoir de soumettre et de rapporter. »
Verse 9
देवा ऊचुः । नित्यं सेवा तु कस्यैव कार्या दुःखपहारिणी
Les dieux dirent : «Qui donc devons-nous servir sans cesse—ce service qui enlève la peine ?»
Verse 10
इत्येतद्वचनं श्रुत्वा भगवान्भक्तवत्सलः । सामरस्य मम प्रीत्या कृपया वाक्यमब्रवीत्
Entendant ces paroles, le Seigneur Bienheureux—toujours tendre envers Ses dévots—par amour pour Sāmarasa et par compassion pour moi, répondit en ces mots.
Verse 11
श्रीभगवानुवाच । ब्रह्मञ्च्छृणु सुरैस्सम्यक्श्रुतं च भवता पुरा । तथापि कथ्यते तुभ्यं देवेभ्यश्च तथा पुनः
Le Seigneur Bienheureux dit : «Ô Brahmā, écoute. Ce que tu as jadis bien entendu dans l’assemblée des dieux, je le redis pourtant—pour toi et pour les devas, une fois encore.»
Verse 12
इति श्रीशिवमहापुराणे द्वितीयायां रुद्र संहितायां प्रथमखण्डे सृष्ट्युपाख्याने पूजाविधिवर्णने सारासारविचारवर्णनो नाम द्वादशोऽध्यायः
Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa—au sein de la seconde Rudrasaṃhitā, dans la première section, dans le récit de la création, et dans la description de la méthode d’adoration—s’achève le douzième chapitre, intitulé «Exposé du discernement entre l’essentiel et le non-essentiel».
Verse 13
सेव्यसेव्यस्सदा देवश्शंकरस्सर्वदुःखहा । ममापि कथितं तेन ब्रह्म णोऽपि विशेषतः
Toujours digne d’adoration, toujours Seigneur suprême, Śaṅkara est celui qui ôte toute souffrance. Cela fut déclaré même à moi; et, tout particulièrement, il l’enseigna aussi à Brahmā.
Verse 14
प्रस्तुतं चैव दृष्टं वस्सर्वं दृष्टांतमद्भुतम् । त्याज्यं तदर्चनं नैव कदापि सुखमीप्सुभिः
Cet exemple merveilleux a maintenant été exposé et montré devant vous en entier. Ainsi, ceux qui aspirent au vrai bonheur ne doivent jamais, à aucun moment, délaisser l’adoration du Seigneur Śiva.
Verse 15
संत्यज्य देवदेवेशं लिंगमूर्तिं महेश्वरम् । तारपुत्रास्तथैवैते नष्टास्तेऽपि सबांधवाः
Ayant délaissé le Dieu des dieux—Mahādeva, le Grand Seigneur présent sous la forme du Liṅga—les fils de Tārā périrent eux aussi, avec tous leurs proches.
Verse 16
मया च मोहितास्ते वै मायया दूरतः कृताः । सर्वे विनष्टाः प्रध्वस्ताः शिवेन रहिता यदा
«En vérité, c’est par Moi qu’ils furent abusés ; par Ma māyā ils furent tenus à distance. Lorsqu’ils furent privés de Śiva, tous périrent—entièrement brisés.»
Verse 17
तस्मात्सदा पूजनीयो लिंगमूर्तिधरी हरः । सेवनीयो विशेषेण श्रद्धया देवसत्तमः
Ainsi, Hara—qui porte la forme du Liṅga—doit être adoré en tout temps ; ce suprême parmi les dieux doit être servi avec révérence, avec une dévotion et une foi particulières.
Verse 18
शर्वलिङ्गार्चनादेव देवा दैत्याश्च सत्तमाः । अहं त्वं च तथा ब्रह्मन्कथं तद्विस्मृतं त्वया
Par la seule adoration du Liṅga de Śarva, ô le meilleur des êtres, même les Devas et les Daityas atteignirent l’accomplissement qui leur était destiné ; et moi comme toi, ô Brahman. Comment donc as-tu pu l’oublier ?
Verse 19
तल्लिङ्गमर्चयेन्नित्यं येन केनापि हेतुना । तस्मात् ब्रह्मन्सुरः शर्वः सर्वकामफलेप्सया
Ainsi, ô Brahman, que l’on adore ce Liṅga chaque jour, pour quelque raison que ce soit ; car Śarva (le Seigneur Śiva), dispensateur des fruits de tous les désirs, se recherche par une telle adoration.
Verse 20
सा हनिस्तन्महाछिद्रं सान्धता सा च मुग्धता । यन्मुहूर्त्तं क्षणं वापि शिवं नैव समर्चयेत्
C’est là la ruine ; c’est, en vérité, une grande brèche dans la vie et dans le mérite. C’est lourdeur et illusion : lorsque, ne fût-ce qu’un muhūrta ou un instant, on n’adore pas le Seigneur Śiva.
Verse 21
भवभक्तिपरा ये च भवप्रणतचेतसः । भवसंस्मरणा ये च न ते दुःखस्यभाजनाः
Ceux qui sont voués à Bhava (le Seigneur Śiva), dont l’esprit se prosterne avec révérence devant Bhava et qui se souviennent sans cesse de Bhava, ne deviennent pas des réceptacles de souffrance.
Verse 22
भवनानि मनोज्ञानि मनोज्ञाभरणाः स्त्रियः । धनं च तुष्टिपर्यंतं पुत्रपौत्रादिसंततिः
Il est des demeures charmantes, des femmes parées d’ornements agréables, des richesses suffisantes pour contenter le cœur, et une lignée ininterrompue de fils, de petits-fils et de descendants.
Verse 23
आरोग्यं च शरीरं च प्रतिष्ठां चाप्यलौकिकीम् । ये वांछंति महाभागाः सुखं वा त्रिदशालयम्
Les dévots très fortunés qui aspirent à la santé et au bien-être du corps, à un honneur et une renommée extraordinaires au-delà du monde, ou au bonheur dans la demeure des dieux, doivent se réfugier dans le culte de Śiva tel qu’il est enseigné ici.
Verse 24
अंते मुक्तिफलं चैव भक्तिं वा परमेशितुः । पूर्वपुण्यातिरेकेण तेऽर्चयंति सदाशिवम्
À la fin, ils obtiennent le fruit de la délivrance (mokṣa), ou bien la dévotion suprême envers le Seigneur. Par l’excédent de leurs mérites antérieurs, ils adorent Sadāśiva.
Verse 25
योऽर्चयेच्छिवलिंगं वै नित्यं भक्तिपरायणः । तस्य वै सफला सिद्धिर्न स पापैः प्रयुज्यते
Quiconque vénère chaque jour le Śiva-liṅga avec une dévotion d’un seul élan—son accomplissement devient réellement fécond, et il n’est ni lié ni tourmenté par les péchés.
Verse 26
ब्रह्मोवाच । इत्युक्ताश्च तदा देवाः प्रणिपत्य हरिं स्वयम् । लिंगानि प्रार्थयामासुस्सर्वकामाप्तये नृणाम्
Brahmā dit : Ainsi interpellés, les dieux se prosternèrent devant Hari lui-même et prièrent pour la manifestation des Śiva-liṅga, afin que les humains obtiennent l’accomplissement de tous les désirs légitimes.
Verse 27
तच्छ्रुत्वा च तदा विष्णु विश्वकर्माणमब्रवीत । अहं च मुनिशार्दूल जीवोद्धारपरायणः
L’ayant entendu, Viṣṇu dit alors à Viśvakarmā : « Ô tigre parmi les sages, moi aussi je suis voué au relèvement et à la délivrance des êtres vivants. »
Verse 28
विश्वकर्मन्यथा शंभोः कल्पयित्वा शुभानि च । लिंगानि सर्वदेवेभ्यो देयानि वचनान्मम
« Ô Viśvakarman, façonne des liṅga de bon augure selon la manière de Śambhu et, sur mon ordre, fais que ces liṅga soient accordés à tous les dieux. »
Verse 29
ब्रह्मोवाच । लिंगानि कल्पयित्वेवमधिकारानुरूपतः । विश्वकर्मा ददौ तेभ्यो नियोगान्मम वा हरेः
Brahmā dit : «Ainsi, après avoir façonné les liṅga selon la juste qualification et l’autorité de chacun, Viśvakarmā leur assigna leurs devoirs propres—sur mon ordre, ou sur celui de Hari (Viṣṇu).»
Verse 30
तदेव कथयाम्यद्य श्रूयतामृषिसत्तम । पद्मरागमयं शक्रो हेम विश्र वसस्सुतः
«C’est cela même que je vais raconter aujourd’hui—écoute, ô le meilleur des sages. Indra (Śakra), fils de Vasu, le façonna de rubis (padmarāga) et d’or aux éclats multiples.»
Verse 31
पीतं मणिमयं धर्मो वरुणश्श्यामलं शिवम् । इन्द्रनीलमयं विष्णुर्ब्रह्मा हेममयं तथा
Le Dharma rayonne d’un éclat jaune, tel un joyau ; Varuṇa est de teinte sombre, au teint semblable à celui de Śiva. Viṣṇu resplendit comme le saphir (indranīla), et Brahmā, de même, est doré comme l’or pur.
Verse 32
विश्वेदेवास्तथा रौप्यं वसवश्च तथैव च । आरकूटमयं वापि पार्थिवं ह्यश्विनौ मुने
Ô sage, les Viśvedevas et les Vasus sont pareillement de nature argentée ; et les Aśvins, en vérité, sont de nature terrestre, ou bien l’on dit qu’ils sont faits de cuivre.
Verse 33
लक्ष्मीश्च स्फाटिकं देवी ह्यादित्यास्ताम्रनिर्मितम् । मौक्तिकं सोमराजो वै वज्रलिंगं विभावसुः
La Déesse Lakṣmī est associée au liṅga de cristal ; les Ādityas, à celui façonné de cuivre ; le Roi Soma, assurément, au liṅga de perle ; et Vibhāvasu (Agni), au vajra-liṅga. Ainsi, diverses puissances divines sont reliées à des matières particulières dans le culte du liṅga.
Verse 34
मृण्मयं चैव विप्रेंद्रा विप्रपत्न्यस्तथैव च । चांदनं च मयो नागाः प्रवालमयमादरात्
Ô le meilleur des brāhmaṇas, les épouses des brāhmaṇas préparèrent des offrandes d’argile ; et les Nāgas, avec révérence, préparèrent des offrandes de bois de santal et aussi façonnées de corail.
Verse 35
नवनीतमयं देवी योगी भस्ममयं तथा । यक्षा दधिमयं लिंगं छाया पिष्टमयं तथा
La Déesse façonna un Liṅga de beurre frais ; le yogin, de même, en fit un de bhasma, la cendre sacrée. Les Yakṣa firent un Liṅga de caillé, et les êtres de Chāyā en firent aussi un de pâte de farine.
Verse 36
शिवलिंगं च ब्रह्माणी रत्नं पूजयति ध्रुवम् । पारदं पार्थिवं बाणस्समर्चति परेऽपि वा
Brahmāṇī (l’épouse de Brahmā) adore assurément le Śiva-liṅga façonné d’une gemme précieuse. De même, elle vénère le liṅga fait de mercure, de terre (argile), ou même le Bāṇa-liṅga, liṅga de pierre formé naturellement.
Verse 37
एवं विधानि लिंगानि दत्तानि विश्वकर्मणा । ते पूजयंति सर्वे वै देवा ऋषिगणा स्तथा
Ainsi, de tels Śiva-liṅgas, façonnés selon la règle, furent accordés par Viśvakarman. Et tous—en vérité—les dieux comme les assemblées de ṛṣis, rendirent un culte à ces liṅgas.
Verse 38
विष्णुर्दत्त्वा च लिंगानि देवेभ्यो हितकाम्यया । पूजाविधिं समाचष्ट ब्रह्मणे मे पिनाकिनः
Souhaitant le bien des dieux, Viṣṇu accorda des Liṅgas aux divinités ; et mon Seigneur Pinākin (Śiva, porteur de l’arc Pināka) enseigna à Brahmā la juste méthode du culte.
Verse 39
तच्छ्रुत्वा वचनं तस्य ब्रह्माहं देवसत्तमैः । आगच्छं च स्वकं धाम हर्षनिर्भरमानसः
Ayant entendu ses paroles, moi—Brahmā—avec les plus éminents des dieux, je retournai en ma demeure, l’esprit débordant de joie.
Verse 40
तत्रागत्य ऋषीन्सर्वान्देवांश्चाहं तथा मुने । शिवपूजाविधिं सम्यगब्रुवं सकलेष्टदम्
«Étant arrivé là, ô sage, je m’adressai à tous les ṛṣis ainsi qu’aux dieux, et j’enseignai correctement l’intégralité du rite d’adoration de Śiva, dispensateur de tout accomplissement désiré.»
Verse 41
ब्रह्मोवाच । श्रूयतामृषयः सर्वे सामराः प्रेमतत्पराः । शिवपूजाविधिं प्रीत्या कथये भुक्तिमुक्तिदम्
Brahmā dit : «Écoutez, ô tous les sages—avec les dieux—fermement établis dans l’amour et la dévotion. Avec joie, je décrirai la méthode d’adoration de Śiva, qui accorde à la fois l’accomplissement en ce monde et la délivrance».
Verse 42
मानुषं जन्म संप्राप्य दुर्लभं सर्वजंतुषु । तत्रापि सत्कुले देवा दुष्प्राप्यं च मुनीश्वराः
Parmi tous les êtres vivants, obtenir une naissance humaine est chose rare ; et même alors, ô dieux et sages éminents, naître dans une famille noble et vertueuse est extrêmement difficile à obtenir.
Verse 43
अव्यंगं चैव विप्रेषु साचारेषु सपुण्यतः । शिवसंतोषहेतोश्च कर्मस्वोक्तं समाचरेत्
Qu’on se conduise sans faute envers les brāhmaṇa, établis dans la juste conduite ; et, pour amasser le mérite et pour la satisfaction de Śiva, qu’on accomplisse avec diligence les actes prescrits.
Verse 44
यद्यज्जातिसमुद्दिष्टं तत्तत्कर्म न लंघयेत् । यावद्दानस्य संपत्तिस्तावत्कर्म समावहेत्
Qu’on ne transgresse pas les devoirs prescrits selon sa condition de vie. Tant qu’on possède les moyens de donner, qu’on accomplisse avec constance la charité et les devoirs justes qui s’y rattachent.
Verse 45
कर्मयज्ञसहस्रेभ्यस्तपोयज्ञो विशिष्यते । तपोयज्ञसहस्रेभ्यो जपयज्ञो विशिष्यते
Parmi des milliers de sacrifices rituels accomplis par des actes extérieurs, le sacrifice de l’austérité (tapas) est supérieur ; et parmi des milliers de sacrifices d’austérité, le sacrifice du japa—la répétition du mantra sacré—est le plus excellent.
Verse 46
ध्यानयज्ञात्परं नास्ति ध्यानं ज्ञानस्य साधनम् । यतस्समरसं स्वेष्टं यागी ध्यानेन पश्यति
Il n’est point de sacrifice plus élevé que le sacrifice de la méditation. La méditation est le moyen de la vraie connaissance; car par elle l’adorateur contemple le Seigneur Bien-Aimé comme une seule essence, inséparable, d’une même saveur d’être.
Verse 47
ध्यानयज्ञरतस्यास्य सदा संनिहितश्शिवः । नास्ति विज्ञानिनां किंचित्प्रायश्चित्तादिशोधनम्
Pour celui qui est voué au sacrifice de la méditation, Śiva demeure toujours tout proche. Pour le connaisseur de la vraie sagesse, nul besoin de purification par des expiations et autres rites semblables.
Verse 48
विशुद्धा विद्यया ये च ब्रह्मन्ब्रह्मविदो जनाः । नास्ति क्रिया च तेषां वै सुखं दुखं विचारतः
Ô Brahmane, ceux que la vraie connaissance a purifiés et qui connaissent Brahman: pour eux, nulle contrainte d’agir; et, par le juste discernement, plaisir et douleur ne les enchaînent pas.
Verse 49
धर्माधर्मौ जपो होमो ध्यानं ध्यानविधिस्तथा । सर्वदा निर्विकारास्ते विद्यया च तयामराः
Dharma et adharma, japa et homa, la méditation et la méthode même de méditer: tout cela demeure à jamais sans changement; et par cette connaissance ils deviennent immortels.
Verse 50
परानंदकरं लिंगं विशुद्धं शिवमक्षरम् । निष्कलं सर्वगं ज्ञेयं योगिनां हृदि संस्थितम्
Sachez que le Liṅga est le dispensateur de la béatitude suprême—parfaitement pur, Śiva Lui-même, la Réalité impérissable. Sans parties et omniprésent, il doit être réalisé comme demeurant dans le cœur des yogins.
Verse 51
लिंगं द्विविधं प्रोक्तं बाह्यमाभ्यंतरं द्विजाः । बाह्यं स्थूलं समुद्दिष्टं सूक्ष्ममाभ्यंतरं मतम्
Ô deux-fois-nés, il est proclamé que le Liṅga est de deux sortes : extérieur et intérieur. L’extérieur est décrit comme la forme grossière et tangible ; l’intérieur est tenu pour la forme subtile, réalisée au-dedans.
Verse 52
कर्मयज्ञरता ये च स्थूललिंगार्चने रताः । असतां भावनार्थाय सूक्ष्मेण स्थूलविग्रहाः
Ceux qui s’attachent aux rites védiques et aux œuvres sacrificielles, et ceux qui se plaisent au culte du Liṅga grossier et visible—afin d’éveiller la dévotion dans des esprits encore frustes—approchent la Réalité subtile (Śiva) au moyen d’une forme grossière et incarnée.
Verse 53
आध्यात्मिकं यल्लिंगं प्रत्यक्षं यस्य नो भवेत् । स तल्लिंगे तथा स्थूले कल्पयेच्च न चान्यथा
Si le Liṅga spirituel (intérieur) ne se manifeste pas directement à quelqu’un, qu’il contemple et établisse ce même Liṅga dans une forme grossière et visible, et non autrement.
Verse 54
ज्ञानिनां सूक्ष्मममलं भावात्प्रत्यक्षमव्ययम् । यथा स्थूलमयुक्तानामुत्कृष्टादौ प्रकल्पितम्
Pour les connaissants, la Réalité est subtile, sans tache, directement intuée par la contemplation intérieure, et impérissable. Mais pour ceux qui ne sont pas encore maîtrisés, elle est imaginée sous une forme grossière—projetée comme « le Suprême » et autres—afin qu’ils puissent comprendre.
Verse 55
अहो विचारतो नास्ति ह्यन्यत्तत्वार्थवादिनः । निष्कलं सकलं चित्ते सर्वं शिवमयं जगत्
Ah ! Par la vraie investigation, les interprètes du réel ne trouvent rien d’autre que Śiva. Dans l’esprit, on saisit à la fois le niṣkala (sans parties) et le sakala (manifesté) : ce monde entier est pénétré de Śiva seul.
Verse 56
एवं ज्ञानविमुक्तानां नास्ति दोष विकल्पना । विधिश्चैव तथा नास्ति विहिताविहिते तथा
Ainsi, pour ceux qui sont délivrés par la connaissance véritable, il n’y a ni imputation ni fabrication mentale de faute. Pour eux, même le domaine des prescriptions et des interdits ne s’applique plus : ni ce qui est ordonné ni ce qui est défendu.
Verse 57
यथा जलेषु कमलं सलिलैर्नावलिप्यते । तथा ज्ञानी गृहे तिष्ठन्कर्मणा नावबध्यते
De même que le lotus dans les eaux n’est pas souillé par l’eau, ainsi le connaissant de la vérité, même demeurant au foyer, n’est pas lié par les actes (karma).
Verse 58
इति ज्ञानं समुत्पन्नं यावन्नैव नरस्य वै । तावच्च कर्मणा देवं शिवमाराधयेन्नरः
Tant que la connaissance véritable n’est pas née en l’homme, qu’il adore le Seigneur Śiva par les actes prescrits (karma), accomplissant devoirs et rites avec révérence, jusqu’à l’aube de la sagesse.
Verse 59
प्रत्ययार्थं च जगतामेकस्थोऽपि दिवाकरः । एकोऽपि बहुधा दृष्टो जलाधारादिवस्तुषु
Afin d’assurer la certitude aux mondes, le soleil, bien qu’il demeure en un seul lieu, apparaît comme multiple. De même, bien qu’un, il est vu de diverses façons dans des récipients d’eau et autres supports semblables.
Verse 60
दृश्यते श्रूयते लोके यद्यत्सदसदात्मकम् । तत्तत्सर्वं सुरा वित्त परं ब्रह्म शिवात्मकम्
Tout ce qui est vu et tout ce qui est entendu en ce monde—qu’il paraisse réel ou irréel—sachez, ô dieux, que tout cela n’est rien d’autre que le Brahman suprême, dont la nature même est Śiva.
Verse 61
भेदो जलानां लोकेऽस्मिन्प्रतिभावे विचारतः । एवमाहुस्तथा चान्ये सर्वे वेदार्थतत्त्वगाः
En ce monde, les eaux paraissent multiples et différentes; mais, à y réfléchir avec discernement, on comprend que cette diversité n’est que dans leurs modes de manifestation. Ainsi le proclament ceux qui ont saisi le vrai sens des Vedas; et d’autres connaisseurs de cette réalité védique le disent de même.
Verse 62
हृदि संसारिणः साक्षात्सकलः परमेश्वरः । इति विज्ञानयुक्तस्य किं तस्य प्रतिमादिभिः
Dans le cœur de l’âme incarnée qui chemine à travers le saṃsāra demeure directement le Seigneur suprême—Śiva dans son aspect manifesté (sakala). Pour celui qui possède la vraie connaissance discriminante de cela, quel besoin y a-t-il d’images et d’autres supports extérieurs de culte ?
Verse 63
इति विज्ञानहीनस्य प्रतिमाकल्पना शुभा । पदमुच्चैस्समारोढुं पुंसो ह्यालम्बनं स्मृतम्
Ainsi, pour celui qui manque de véritable discernement spirituel, la consécration et la contemplation d’une forme d’image sacrée sont de bon augure; on s’en souvient comme d’un appui permettant à l’homme de s’élever vers l’état supérieur.
Verse 64
आलम्बनं विना तस्य पदमुच्चैः सुदुष्करम् । निर्गुणप्राप्तये नॄणां प्रतिमालम्बनं स्मृतम्
Sans appui, atteindre cet état sublime est extrêmement difficile. C’est pourquoi, afin que les hommes parviennent à la Réalité Nirguṇa (sans attributs), il est enseigné de prendre pour support une image sacrée (pratimā).
Verse 65
सगुणानिर्गुणा प्राप्तिर्भवती सुनिश्चितम् । एवं च सर्वदेवानां प्रतिमा प्रत्ययावहा
Il est absolument certain qu’en s’approchant comme il se doit du Saguṇa (avec attributs), on parvient au Nirguṇa (sans attributs). Ainsi, les images sacrées de tous les dieux deviennent, pour le dévot, porteuses d’une conviction ferme et d’une foi recueillie.
Verse 66
देवश्चायं महीयान्वै तस्यार्थे पूजनं त्विदम् । गंधचन्दनपुष्पादि किमर्थं प्रतिमां विना
Cette Divinité est véritablement suprêmement grande, et ce culte est accompli pour Lui. Mais sans une image (pratimā), à quoi servent le parfum, la pâte de santal, les fleurs et le reste ?
Verse 67
तावच्च प्रतिमा पूज्य यावद्विज्ञानसंभवः । ज्ञानाभावेन पूज्येत पतनं तस्य निश्चितम्
Une image (pratimā) ne doit être adorée que tant que la réalisation discriminative supérieure (vijñāna) n’est pas encore née. Mais si l’on persiste à adorer seulement par absence de vraie connaissance, la chute spirituelle de cette personne est certaine.
Verse 68
एवस्मात्कारणाद्विप्राः श्रूयतां परमार्थतः । स्वजात्युक्तं तु यत्कर्म कर्तव्यं तत्प्रयत्नतः
Ainsi donc, ô sages brāhmaṇas, écoutez la vérité suprême : le devoir prescrit pour sa propre condition selon la naissance doit être accompli avec un effort sincère et assidu.
Verse 69
यत्र यत्र यथा भक्तिः कर्तव्यं पूजनादिकम् । विना पूजनदानादि पातकं न च दूरतः
Où que l’on se trouve, et de quelque manière que s’éveille la bhakti, il convient d’accomplir le culte et les actes qui l’accompagnent. Sans adoration, sans aumône et autres œuvres, le péché n’est jamais loin.
Verse 70
यावच्च पातकं देहे तावत्सिद्धिर्न जायते । गते च पातके तस्य सर्वं च सफलं भवेत्
Tant que le péché demeure dans le corps, la siddhi, l’accomplissement spirituel, ne naît pas. Mais lorsque ce péché est ôté, alors tout devient fécond pour cette personne.
Verse 71
तथा च मलिने वस्त्रे रंगः शुभतरो न हि । क्षालने हि कृते शुद्धे सर्वो रंगः प्रसज्जते
De même, sur un tissu souillé, la teinture n’apparaît pas éclatante. Mais lorsqu’il est lavé et rendu pur, toute couleur y adhère parfaitement. (Ainsi, quand l’être intérieur est purifié, l’empreinte de grâce de l’enseignement et du culte de Śiva s’y fixe avec fermeté.)
Verse 72
तथा च निर्मले देहे देवानां सम्यगर्चया । ज्ञानरंगः प्रजायेत तदा विज्ञानसंभवः
De même, lorsque le corps est purifié par le culte accompli comme il se doit envers les divinités, naît la joie de la vraie connaissance ; et de là surgit la sagesse réalisée (vijñāna).
Verse 73
विज्ञानस्य च सन्मूलं भक्तिरव्यभिचारिणी । ज्ञानस्यापि च सन्मूलं भक्तिरेवाऽभिधीयते
La bhakti, dévotion inébranlable et sans déviation, est proclamée la véritable racine de la sagesse réalisée (vijñāna) ; et la dévotion seule est aussi dite la véritable racine de la connaissance spirituelle (jñāna).
Verse 74
संगत्या गुरुराप्येत गुरोर्मंत्रादि पूजनम् । पूजनाज्जायते भक्तिर्भक्त्या ज्ञानं प्रजायते
Par une fréquentation juste, on obtient le Guru; et du Guru vient le culte des mantras et des rites. Du culte naît la bhakti, et de la bhakti naît la connaissance véritable.
Verse 76
विज्ञानं जायते ज्ञानात्परब्रह्मप्रकाशकम् । विज्ञानं च यदा जातं तदा भेदो निवर्तते
De la connaissance naît le vijñāna, la sagesse réalisée qui illumine le Brahman suprême. Et lorsque ce vijñāna est né, alors s’éteint le sentiment de différence (bheda).
Verse 77
भेदे निवृत्ते सकले द्वंद्वदुःखविहीनता । द्वंद्वदुःखविहीनस्तु शिवरूपो भवत्यसौ
Lorsque tout sentiment de différence (bheda) est entièrement résorbé, on devient exempt de la peine née des contraires. En vérité, celui qui est délivré de la douleur des dualités devient de la nature même de Śiva.
Verse 78
द्वंद्वाप्राप्तौ न जायेतां सुखदुःखे विजानतः । विहिताविहिते तस्य न स्यातां च सुरर्षयः
Ô sages divins, pour celui qui connaît véritablement la Réalité, lorsque les paires d’opposés se présentent, ni plaisir ni peine ne surgissent ; et pour lui, même le « prescrit » et l’« interdit » ne lient pas, car il demeure établi dans le juste discernement et la stabilité intérieure (en Śiva).
Verse 79
ईदृशो विरलो लोके गृहाश्रमविवर्जितः । यदि लोके भवत्यस्मिन्दर्शनात्पापहारकः
Un tel être est rare dans le monde : celui qui a renoncé à l’état de maître de maison. S’il existe ici-bas un tel homme, le seul fait de le voir devient destructeur des péchés.
Verse 80
तीर्थानि श्लाघयंतीह तादृशं ज्ञानवित्तमम् । देवाश्च मुनयस्सर्वे परब्रह्मात्मकं शिवम्
Ici même, jusqu’aux lieux saints de pèlerinage (tīrtha) louent cette richesse suprême : la connaissance véritable. Tous les dieux et tous les sages célèbrent Śiva, dont la nature est le Parabrahman, le Brahman suprême.
Verse 81
तादृशानि न तीर्थानि न देवा मृच्छिलामयाः । ते पुनंत्युरुकालेन विज्ञानी दर्शनादपि
De telles choses ne sont pas les véritables tīrtha, et ces divinités ne sont pas simplement faites d’argile et de pierre. Elles ne purifient qu’au bout d’un long temps; mais le connaisseur de la Vérité purifie même par un seul regard.
Verse 82
यावद्गृहाश्रमे तिष्ठेत्तावदाकारपूजनम् । कुर्याच्छ्रेष्ठस्य सप्रीत्या सुरेषु खलु पंचसु
Tant qu’on demeure dans l’āśrama du maître de maison, qu’on adore le Seigneur Suprême sous une forme manifestée (saguṇa-ākāra). Avec une dévotion aimante, qu’on accomplisse ce culte au Seigneur Excellent—vraiment, parmi les cinq divinités principales.
Verse 83
अथवा च शिवः पूज्यो मूलमेकं विशिष्यते । मूले सिक्ते तथा शाखास्तृप्तास्सत्यखिलास्सुराः
Ou bien, qu’on n’adore que Śiva : Il est l’unique Racine suprême. Quand la racine est arrosée, les branches sont rassasiées; de même, en vérité, tous les dieux sont comblés (lorsque Śiva est honoré).
Verse 84
शाखासु च सुतृप्तासु मूलं तृप्तं न कर्हिचित् । एवं सर्वेषु तृप्तेषु सुरेषु मुनिसत्तमाः
Quand bien même les branches seraient pleinement rassasiées, la racine n’en est jamais rassasiée pour autant. De même, ô sages éminents, quand tous les dieux seraient satisfaits, la Racine suprême—Śiva—n’a pas nécessairement été adorée.
Verse 85
सर्वथा शिवतृप्तिर्नो विज्ञेया सूक्ष्मबुद्धिभिः । शिवे च पूजिते देवाः पूजितास्सर्व एव हि
En toute manière, la parfaite satisfaction de Śiva ne peut être pleinement comprise, même par les esprits les plus subtils. Et lorsque Śiva est adoré, tous les dieux, en vérité, le sont aussi.
Verse 86
तस्माच्च पूजयेद्देवं शंकरं लोकशंकरम् । सर्वकामफलावाप्त्यै सर्वभूतहिते रतः
C’est pourquoi il faut adorer le Dieu Śaṅkara, Celui qui apporte l’auspice aux mondes. Voué au bien de tous les êtres, par ce culte on obtient les fruits de tout désir légitime.
Brahmā gathers ṛṣis and devas and leads them to the shore of the Ocean of Milk to approach Viṣṇu; the devas then formally ask whom they should serve constantly to remove suffering.
The episode frames sevā as a salvific technology: the ‘right object’ of service and the ‘right inner orientation’ (marked by Viṣṇu’s remembrance of Śiva) determine whether worship becomes liberative or merely worldly.
Viṣṇu appears as Jagannātha/Janārdana and bhakta-vatsala (devotee-protecting lord), while Śiva is highlighted as the supreme referent through Śiva-smaraṇa and Śiva-Śakti-centered framing.