Adhyaya 15
Mahesvara KhandaKaumarika KhandaAdhyaya 15

Adhyaya 15

Le chapitre 15 déploie une chaîne de causalité essentielle aux cycles mythiques de Kaumāra : la souffrance engendre la supplication, la supplication suscite la réflexion éthique selon le dharma, et cette réflexion mène au tapas (austérité) qui reconfigure la puissance cosmique. Varāṅgī se lamente d’être abandonnée et accablée, et demande un fils capable de mettre fin à sa terreur et à son humiliation. Le chef des Daitya, bien que présenté comme asurique, énonce une défense normative du devoir de protection conjugale : l’épouse est décrite par des rôles empreints de dharma—jāyā, bhāryā, gṛhiṇī, kalatra—et l’abandon de la compagne affligée est déclaré moralement périlleux. Brahmā intervient pour tempérer une intention d’ascèse excessive et accorde l’assurance d’un fils puissant nommé Tāraka. Varāṅgī porte l’embryon durant mille ans ; la naissance de Tāraka s’accompagne de troubles cosmiques, signe d’une conséquence à l’échelle du monde. Établi souverain des asura, Tāraka adopte un programme stratégique : d’abord pratiquer un tapas plus rigoureux encore, puis soumettre les devas. À Pāriyātra, il reçoit la dīkṣā de Pāśupata, répète cinq mantras, accomplit de longues austérités—jusqu’à des oblations d’automutilation—et épouvante les dieux par l’éclat même de son ascèse. Brahmā, satisfait mais lié par la doctrine de la mortalité, refuse l’invulnérabilité absolue. Tāraka obtient alors un don conditionnel : il ne pourra être tué que par un enfant âgé de plus de sept jours, faiblesse strictement définie qui annonce la résolution kaumāra. Le chapitre se clôt sur l’image d’une souveraineté prospère et raffinée, et sur la consolidation du pouvoir de Tāraka.

Shlokas

Verse 1

वरांग्युवाच । नाशितास्म्यपविद्धास्मि त्रासिता पीडितास्मि च । रौद्रोण देवनाथेन नष्टनाथेन भूरिशः

Varāṅgī dit : « J'ai été ruinée et rejetée ; j'ai été terrifiée et opprimée — encore et encore — par le féroce seigneur des dieux, celui qui a perdu son protecteur. »

Verse 2

दुःखपारमपश्यंती प्राणांस्त्यक्तुं व्यवस्थिता । पुत्रं मे घोरदुःखस्य तारकं देहि चेत्कृपा

Ne voyant pas l'autre rive de cet océan de chagrin, je suis résolue à abandonner la vie. Si tu as de la compassion, accorde-moi un fils — un fils qui me fera traverser cette terrible douleur.

Verse 3

एवमुक्तस्तु दैत्येंद्रो दुःखितोऽचिंतयद्धृदि । आसुरेष्वपि भावेषु स्पृहा यद्यपि नास्ति मे

Ainsi interpellé, le seigneur des Daityas, affligé, réfléchit en son cœur : « Bien que je n'aie aucun désir pour les dispositions et les voies démoniaques... »

Verse 4

तथापि मन्ये शास्त्रैभ्यस्त्वनुकंप्या प्रियेति यत् । सर्वाश्रमानुपादाय स्वाश्रमेण कलत्रवान्

Pourtant, d’après l’enseignement des śāstra, je comprends que l’être aimé est digne de compassion. Même si, en principe, il a embrassé tous les āśrama, l’homme qui demeure dans son propre état de vie doit soutenir et protéger son épouse.

Verse 5

व्यसनार्णवमत्येति जलयानैरिवार्णवम् । यामाश्रित्येंद्रियारातीन्दुर्जयानितराश्रयैः

De même qu’on traverse l’océan grâce aux embarcations, ainsi franchit-on la mer des calamités en prenant refuge en elle : par elle sont vaincus les ennemis que sont les sens, autrement difficiles à dompter lorsqu’on s’appuie sur d’autres soutiens.

Verse 6

गेहिनो हेलया जिग्युर्दस्यून्दूर्ग पतिर्यथा । न केऽपि प्रभवस्तां चाप्यनुकर्तुं गृहेश्वरीम्

Les maîtres de maison triomphent aisément des épreuves, comme le seigneur d’une forteresse vainc les brigands. Pourtant, nul n’a réellement le pouvoir d’imiter cette maîtresse du foyer, dans son rôle de soutien et de préservation.

Verse 7

अथायुषा वा कार्त्स्न्येन धर्मे दित्सुर्यथैव च । यस्यां भवति चात्मैव ततो जाया निगद्यते

Et que ce soit durant toute la durée de la vie, ou par un don total au dharma, celle en qui l’on trouve son propre être : c’est pourquoi on l’appelle « jāyā » (épouse).

Verse 8

भर्तव्या एव यस्माच्च तस्माद्भार्येति सा स्मृता । सा एव गृहमुक्तं च गृहीणी सा ततः स्मृता

Parce qu’elle est véritablement celle que l’époux doit entretenir et soutenir, on se souvient d’elle comme de « bhāryā » (épouse). Et puisqu’elle est aussi celle qu’on appelle la « maison » elle-même, on se souvient d’elle comme de « gṛhiṇī », la maîtresse du foyer.

Verse 9

संसारकल्मषात्त्रात्री कलत्रमिति सा ततः । एवंविधां प्रियां को वै नानुकंपितुमर्हति

Parce qu’elle protège des souillures de l’existence mondaine (saṃsāra), on l’appelle donc « kalatra » (épouse/compagne). Qui donc ne serait pas porté à la compassion envers une telle bien-aimée ?

Verse 10

त्रीणि ज्योतींषि पुरुष इति वै देवलोऽब्रवीत् । भार्या कर्म च विद्या च संसाध्यं यत्नतस्त्रयम्

Devala déclara en vérité : « L’homme possède trois lumières ». Ce sont : l’épouse, l’action juste selon le dharma (le devoir), et la connaissance ; ces trois doivent être cultivées avec effort.

Verse 11

तदेनां पीडितां चेद्यः पतिर्भूत्वा न पालये । ततो यास्ये शास्त्रवादान्नरकांतं न संशयः

Si quelqu’un, devenu époux, ne la protège pas lorsqu’elle est accablée, alors—selon l’enseignement des śāstras—il ira jusqu’aux confins de l’enfer ; il n’y a là aucun doute.

Verse 12

अह मप्येनमिंद्रं वै शक्तो जेतुं यथाऽनृणाम् । पुनः कामं करिष्येऽस्या दास्ये पुत्रऊं महाबलम्

« Moi aussi, assurément, je puis vaincre cet Indra, comme on vainc un homme sans appui. De nouveau j’accomplirai son désir ; je lui donnerai un fils d’une grande puissance. »

Verse 13

इति संचिंत्य वज्रांगः कोपव्याकुललोचनः । प्रतिकर्तुं महेंद्राय तपो भूयो व्यवस्यत

Ainsi pensant, Vajrāṅga—les yeux bouleversés par la colère—résolut d’entreprendre de nouveau des austérités (tapas), afin de se venger du grand Indra.

Verse 14

ज्ञात्वा तु तस्य संकल्पं ब्रह्मा क्रूरतरं पुनः । आजगाम त्वरायुक्तो यत्राऽसौ दितिनंदनः

Ayant connu sa résolution, désormais plus farouche encore, Brahmā accourut en hâte là où se tenait ce fils de Diti.

Verse 15

उवाचैनं स भगवान्प्रभुर्मधुरया गिरा

Le Seigneur Bienheureux, Brahmā le Souverain, lui adressa des paroles douces.

Verse 16

ब्रह्मोवाच । किमर्थं भूय एव त्वं नियमं क्रूरमिच्छसि । आहाराभिमुखो दैत्य तन्मे ब्रूहि महाव्रतः

Brahmā dit : «Pour quelle raison désires-tu encore une austère discipline ? Ô Daitya, maintenant que tu te tournes vers la nourriture, dis-le-moi, ô toi au grand vœu.»

Verse 17

यावदब्दसहस्रेण निराहारेण वै फलम् । त्यजता प्राप्तमाहारं लब्धं ते क्षणमात्रतः

«Le fruit qu’on obtient en jeûnant sans nourriture durant mille ans—en renonçant à la nourriture qui t’était parvenue, tu as obtenu ce même fruit en un seul instant.»

Verse 18

त्यागो ह्यप्राप्तकामानां न तथा च गुरुः स्मृतः । यथा प्राप्तं परित्यज्य कामं कमललोचन । श्रुत्वैतद्ब्रह्मणो वाक्यं दैत्यः प्रांजलिरब्रवीत्

«Le renoncement n’est pas si difficile pour ceux qui n’ont pas obtenu leurs désirs, et l’on ne le tient pas alors pour une grande vertu. Mais abandonner le désir après l’avoir atteint—ô toi aux yeux de lotus—voilà le vrai renoncement.» Ayant entendu ces paroles de Brahmā, le Daitya, les mains jointes, répondit.

Verse 19

दैत्य उवाच । पत्न्यर्थेऽहं करिष्यामि तपो घोरं पितामह । पुत्रार्थमुद्यतश्चाहं यः स्याद्गीर्वाणदर्पहा

Le Daitya dit : «Pour obtenir une épouse, ô Grand-Père primordial, j’accomplirai une austérité terrible. Et je suis résolu à obtenir un fils, celui qui brisera l’orgueil des dieux.»

Verse 20

एतच्छ्रुत्वा वचो देवः पद्मगर्भोद्भवस्तदा । उवाच दैत्यराजानं प्रसन्नश्चतुराननः

Entendant ces paroles, le dieu né du sein du lotus —Brahmā aux quatre visages— fut comblé de joie, puis s’adressa au roi des Daityas.

Verse 21

ब्रह्मोवाच । अलं ते तपसा वत्स मा क्लेशे विस्तरे विश । पुत्रस्ते तारकोनाम भविष्यति महाबलः

Brahmā dit : «Assez, mon enfant, de cette austérité ; ne t’enfonce pas dans une peine prolongée. Un fils te naîtra, nommé Tāraka, d’une force immense.»

Verse 22

देवसीमंतिनीकाम्यधम्मिल्लकविमोक्षणः । इत्युक्तो दैत्यराजस्तु प्रणम्य प्रपितामहम्

Ainsi exhorté —avec la grâce qui accomplit le désir d’une dame divine et dénoue ses tresses— le roi des Daityas se prosterna devant le Grand-Père primordial (Brahmā).

Verse 23

विसृज्य गत्वा महिषीं नंदया मास तां मुदा । तौ दंपती कृतार्थौ च जग्मतुश्चाश्रमं तदा

S’en étant allé, il rejoignit sa reine et la combla de joie. Alors les deux époux, leur dessein accompli, se rendirent à l’āśrama.

Verse 24

आहितं च ततो गर्भं वरांगी वरवर्णिनी । पूर्णं वर्षसहस्रं तु दधारोदर एव हि

Alors la dame aux membres gracieux et au teint éclatant conçut. En vérité, elle porta l’embryon dans son sein pendant mille années entières.

Verse 25

ततो वर्षसहस्रांते वरांगी समसूयत । जायमाने तु दैत्येंद्रे तस्मिंल्लोकभयंकरे

Puis, au terme de mille ans, la dame aux membres gracieux enfanta. Et tandis que naissait ce seigneur des Daityas, redoutable pour les mondes…

Verse 26

चचाल सकला पृथ्वी प्रोद्धूताश्च महार्णवा । चेलुर्धराधराश्चापि ववुर्वाता विभीषणाः

La terre entière trembla ; les grands océans furent soulevés en tumulte. Même les montagnes vacillèrent, et des vents effroyables se mirent à souffler.

Verse 27

जेपुर्जप्यं मुनिवरा व्याधविद्धा मृगा इव । जहुः कांतिं च सूर्याद्या नीहाराश्छांदयन्दिशः

Les plus grands sages hâtèrent leurs récitations sacrées, tels des cerfs frappés par le chasseur. Le soleil et les autres luminaires perdirent leur éclat, et d’épaisses brumes voilèrent les directions.

Verse 28

जाते महासुरे तस्मिन्सर्व एव महासुराः । आजग्मुर्हर्षितास्तत्र तथा चासुरयोषितः

Quand naquit ce puissant Asura, tous les grands Asuras—avec les femmes des Asuras—accoururent là, pleins d’allégresse, se réjouissant de l’avènement propice de leur champion.

Verse 29

जगुर्हर्षसमाविष्टा ननृतुश्चासुरांगनाः । ततो महोत्सवे जाते दानवानां पृथासुत

Saisis de joie, ils chantèrent, et les jeunes filles asuras dansèrent. Puis, lorsqu’une grande fête s’éleva parmi les Dānavas—ô fils de Pṛthā—(le récit se poursuit).

Verse 30

विषण्णमनसो देवाः समहेंद्रास्तदाभवन् । जातामात्रस्तु दैत्येंद्रस्तारकश्चंडविक्रमः

Alors les dieux—Indra avec eux—furent accablés de tristesse. Car Tāraka, farouche en vaillance, dès l’instant de sa naissance était déjà le seigneur des Daityas.

Verse 31

अभिषिक्तोऽसुरो दैत्यैः कुरंगमहिषादिभिः । सर्वासुरमहाराज्ये युतः सर्वैर्महासुरैः

Cet Asura fut consacré (couronné) par les Daityas—Kuraṅga, Mahiṣa et d’autres—et établi comme souverain du vaste royaume de tous les Asuras, appuyé par tous les grands Asuras.

Verse 32

स तु प्राप्तमहाराज्यस्तारकः पांडुसत्तम । उवाच दानवश्रेष्ठान्युक्तियुक्तमिदं वचः

Ayant obtenu cette grande souveraineté, Tāraka—ô le meilleur des Pāṇḍus—adressa aux plus éminents Dānavas ces paroles, pleines de raison et de stratégie.

Verse 33

श्रृणुध्वमसुराः सर्वे वाक्यं मम महाबलाः । श्रुत्वा वः स्थेयसी बुद्धिः क्रियतां वचने मम

«Écoutez mes paroles, vous tous, Asuras à la grande puissance. Après les avoir entendues, affermissez votre résolution et agissez selon mon conseil.»

Verse 34

अस्माकं जातिधर्मेण विरूढं वैरमक्षयम् । करिष्याम्यहं तद्वैरं तेषां च विजयाय च

Selon le dharma de notre lignée, une inimitié impérissable a pris racine. Je porterai cette hostilité jusqu’au bout, afin qu’ils soient vaincus et que la victoire soit nôtre.

Verse 35

किं तु तत्तपसा साध्यं मन्येहं सुरसंगमम् । तस्मादादौ करिष्यामि तपो घोरं दनोः सुताः

Pourtant, je tiens que l’accès à la compagnie des dieux s’obtient par l’austérité (tapas). C’est pourquoi, d’abord, j’entreprendrai un tapas terrible, ô fils de Danu.

Verse 36

ततः सुरान्विजेष्यामो भोक्ष्यामोऽथ जगत्त्रयम् । युक्तोपायोऽहि पुरुषः स्थिरश्रीरेव जायते

Ensuite nous vaincrons les dieux, puis nous jouirons des trois mondes. Car l’homme qui use des moyens justes devient, en vérité, doté d’une prospérité stable.

Verse 37

अयुक्तश्चपलः प्राप्तामपि रक्षितुमक्षमः । तच्छ्रुत्वा दानवाः सर्वे वाक्यं तस्यासुरस्य तु

Mais celui qui manque de juste discernement et demeure instable ne peut protéger même ce qu’il a déjà acquis. Entendant les paroles de cet Asura, tous les Dānavas…

Verse 38

साधुसाध्वित्यथोचुस्ते वचनं तस्य विस्मिताः । सोऽगच्छत्पारियात्रस्य गिरेः कंदरमुत्तमम्

Émerveillés par ses paroles, ils s’écrièrent : « Bien dit, bien dit ! » Puis il se mit en route vers la plus excellente caverne du mont Pāriyātra.

Verse 39

सर्वर्तुकुसुमाकीर्णनानौषधिविदिपितम् । नानाधातुरसस्राविचित्रनानागृहाश्रयम्

Il était jonché de fleurs de toutes les saisons et richement rempli de nombreuses herbes médicinales ; orné de merveilleux ruisseaux d'essences minérales et abritant de nombreuses grottes.

Verse 40

अनेकाकारबहुलं पृथक्पक्षिकुलाकुलम् । नानाप्रस्रवणोपेतं नानाविधजलाशयम्

Il regorgeait de nombreuses formes de vie et s'animait de divers volées d'oiseaux ; orné de nombreuses cascades et de toutes sortes de bassins et de réservoirs d'eau.

Verse 41

प्राप्य तत्कंदरं दैत्यश्चकार विपुलं तपः । वहन्पाशुपतीं दीक्षां पंच मंत्राञ्जजाप सः

Ayant atteint cette grotte, le Daitya entreprit une immense austérité. Portant l'initiation Pāśupata, il récitait continuellement les cinq mantras.

Verse 42

निराहारः पंचतपा वर्षायुतमभूत्किल । ततः स्वदेहादुत्कृत्त्य कर्षंकर्षं दिनेदिने

En effet, il resta sans nourriture et pratiqua l'austérité des « cinq feux » pendant dix mille ans. Puis, jour après jour, il coupa de son propre corps une portion — un karṣa à la fois.

Verse 43

मांसस्याग्नौ जुहावैव ततो निर्मांसतां गतः । ततो निर्मांसदेहः स तपोराशिरजायत

Il offrit sa propre chair au feu, et devint ainsi décharné. Alors, avec un corps dépouillé de chair, il devint une véritable incarnation — un amas — d'austérité.

Verse 44

जज्वलुः सर्वभूतानि तेजसा तस्य सर्वतः । उद्विग्नाश्च सुराः सर्वे तपसा तस्य भीषिताः

Par son énergie flamboyante, tous les êtres semblaient brûler de toutes parts. Tous les dieux furent saisis d’inquiétude, terrifiés par la puissance de son austérité.

Verse 45

एतस्मिन्नंतरे ब्रह्मा परमं तोषमागतः । तारकस्य वरं दातुं जगाम शिखरं गिरेः

Cependant, Brahmā fut comblé d’une joie suprême. Afin d’accorder une grâce à Tāraka, il se rendit au sommet de la montagne.

Verse 46

प्राप्य तं शैलराजानं हंसस्यंदनमास्थितः । उवाच तारकं देवो गिरा मधुरया तदा

Parvenu auprès de ce roi des montagnes, le dieu (Brahmā), assis sur son char au cygne, s’adressa alors à Tāraka d’une voix suave.

Verse 47

ब्रह्मोवाच । उत्तिष्ठ पुत्र तपसो नास्त्यसाध्यं तवाधुना । वरं वृणीष्वाभिमतं यत्ते मनसि वर्तते

Brahmā dit : « Lève-toi, mon fils. Par ton austérité, rien ne t’est désormais impossible. Choisis la grâce que tu désires, tout ce qui demeure en ton esprit. »

Verse 48

इत्युक्तस्तारको दैत्यः प्रांजलिः प्राह तं विभुम्

Ainsi interpellé, l’asura Tāraka, les paumes jointes avec révérence, s’adressa à ce Seigneur tout-puissant.

Verse 49

तारक उवाच । वयं प्रभो जातिधर्माः कृतवैराः सहमरैः । तैश्च निःशेषिता दैत्याः कृताः क्रूरैनृशं सवत्

Tāraka dit : «Ô Seigneur, par notre nature même et selon le dharma reçu des ancêtres, nous portons inimitié aux dieux. Par eux, nos armées Daitya ont été entièrement détruites, traitées avec une cruauté sans pitié.»

Verse 50

तेषामहं समुद्धर्ता भवेयमिति मे मतिः । अवध्यः सर्वभूतानामस्त्राणां च महौजसाम्

«Ma résolution est de devenir leur libérateur. Fais que je sois invulnérable à tous les êtres, et même aux armes des plus puissants.»

Verse 51

स्यामहं चामरैश्चैष वरो मम हृदिस्थितः । एतन्मे देहि देवेश नान्यं वै रोचये वरम्

«Que je sois ainsi, impossible à tuer même pour les dieux : ce don demeure scellé dans mon cœur. Accorde-le-moi, ô Seigneur des dieux ; je ne désire aucun autre don.»

Verse 52

तमुवाच ततो दैत्यं विरंचोऽमरनायकः । न युज्यते विना मृत्युं देहिनो देहधारणम् । जातस्य हि ध्रुवो मृत्युः सत्यमेतच्छ्रुतीरितम्

Alors Virañca (Brahmā), chef des immortels, dit à ce Daitya : «Pour un être incarné, porter un corps sans la mort n’est pas convenable. Pour celui qui naît, la mort est certaine : telle est la vérité, ainsi que l’énonce la śruti.»

Verse 53

इति संचिंत्य वरय वरं यस्मान्न शंकसे । ततः संचिंत्य दैत्येंद्रः शिशुतः सप्तवासरात्

«Ainsi, réfléchis et choisis un don au sujet duquel tu n’as aucun doute.» Alors le seigneur des Daitya réfléchit et (forma une condition) au sujet d’un enfant âgé de sept jours.

Verse 54

तारक उवाच । वासराणां च सप्तानां वर्जयित्वा तु बालकम् । देवानामप्यवध्योऽहं भूयासं तेन याचितः

Tāraka dit : «À l’exception d’un enfant âgé de sept jours, puisse-je être impossible à tuer, même par les dieux.» Ainsi demanda-t-il cette grâce.

Verse 55

वव्रे महासुरो मृत्युं ब्रह्माणं मानमोहितः । ब्रह्मा प्रोचे ततस्तं च तथेति हरवाक्यतः

Aveuglé par l’orgueil, le grand Asura sollicita de Brahmā cette condition touchant sa mort. Alors Brahmā lui déclara : «Qu’il en soit ainsi», selon la parole de Hara.

Verse 56

जगाम त्रिदिवं देवो दैत्योऽपि स्वकमालयम् । उत्तीर्णं तपसस्तं च दैत्यं दैत्येश्वरास्तदा

Le dieu retourna à Tridiva (le ciel), et le Daitya regagna lui aussi sa demeure. Alors les seigneurs daityas se rassemblèrent autour de ce démon qui avait mené à bien ses austérités.

Verse 57

परिवव्रुः फलाकीर्णं वृक्षं शकुनयो यथा । तस्मिन्महति राज्यस्थे तारके दितिनंदने

Ils l’entourèrent comme les oiseaux encerclent un arbre chargé de fruits—lorsque le grand Tāraka, descendant de Diti, fut solidement établi dans la royauté.

Verse 58

ब्रह्मणाभिहि तस्थाने महार्णवतटोत्तरे । तरवो जज्ञिरे पार्थ तत्र सर्वर्तवः शुभाः

En ce lieu—établi par Brahmā—sur la rive septentrionale du grand océan, ô Pārtha, des arbres surgirent, et toutes les saisons y devinrent favorables.

Verse 59

कांतिर्द्युतिर्धृतिर्मेधा श्रीरखंडा च दानवम् । परिवव्रुर्गुणा कीर्णं निश्छिद्राः सर्व एव हि

Splendeur, éclat, constance, intelligence et prospérité ininterrompue entouraient ce Dānava ; en vérité, il était comblé de qualités, accompli en tout, sans la moindre faille.

Verse 60

कालागरुविलिप्तांगं महामुकुटमंडितम् । रुचिरांगदसन्नद्धं महासिंहासने स्थितम्

Son corps était oint d’une pâte sombre de bois d’aloès ; il portait une grande couronne, de splendides bracelets de bras, et siégeait sur un trône élevé.

Verse 61

नृत्यंत्यप्सरसः श्रेष्ठा गन्धर्वा गाययंति च । चन्द्रार्कौ दीपमार्गेषु व्यजनेषु च मारुतः । ग्रहा अग्रेसरास्तस्य जीवादेशप्रभाषिणः

Les plus nobles Apsaras dansaient et les Gandharvas chantaient ; la Lune et le Soleil faisaient office de lampes sur ses chemins, le vent devenait son éventail, et même les planètes marchaient devant lui, comme pour proclamer ses ordres.

Verse 62

एवं स्वकाद्बाहुबलात्स दैत्यः संप्राप्य राज्यं परिमोदमानः । कदाचिदाभाष्य जगाद मंत्रिणः प्रोद्धृत्तसर्वांगबलेन दर्पितः

Ainsi, par la force de ses propres bras, ce Daitya obtint la souveraineté et s’en réjouit. Puis, un jour, enflé d’orgueil par la puissance accrue de tout son être, il s’adressa à ses ministres et parla.