Adhyaya 45
Kashi KhandaUttara ArdhaAdhyaya 45

Adhyaya 45

Le chapitre met en scène un débat théologique à partir de la rencontre de Vyāsa avec une assemblée de sages à tendance śaiva dans la forêt de Naimiṣāraṇya. Vyāsa y défend une thèse vaiṣṇava exclusiviste : Hari serait l’unique objet de service à travers les Veda, les Itihāsa et les Purāṇa. Les sages le réorientent alors vers Vārāṇasī/Kāśī, où l’autorité de Viśveśvara (Śiva) fait loi. Vyāsa se rend à Kāśī, se baigne et adore à Pañcanada-hrada, puis entre dans l’enceinte de Viśveśvara près de Jñānavāpī au milieu d’acclamations de style vaiṣṇava et d’une longue litanie des noms de Viṣṇu. Lorsqu’il répète son affirmation, bras levé et récitation appuyée, survient le prodige du « stambha » qui paralyse son bras et sa parole. Viṣṇu apparaît en privé, reconnaît l’erreur et affirme Śiva comme l’unique Viśveśvara, expliquant que les pouvoirs et fonctions cosmiques de Viṣṇu lui sont accordés par la grâce de Śiva ; il enjoint Vyāsa de louer Śiva pour une issue propice. Vyāsa offre alors un stotra concentré à Śiva (plus tard nommé « Vyāsa-aṣṭaka ») ; Nandikeśvara dissipe le stambha et proclame les bienfaits de sa récitation : effacement des péchés et proximité de Śiva. Le chapitre s’achève sur la conversion de Vyāsa à une dévotion śaiva durable, l’installation du liṅga de Vyāseśvara près de Ghantākarṇa-hrada, et une assurance liée au lieu : bain rituel et darśana y confèrent un statut salvifique associé à Kāśī et protègent des craintes du péché et des épreuves en l’âge de Kali.

Shlokas

Verse 1

व्यास उवाच । शृणु सूत महाबुद्धे यथा स्कंदेन भाषितम् । भविष्यं मम तस्याग्रे कुंभयोने महामते

Vyāsa dit : Écoute, ô Sūta à la grande intelligence, ce qu’a déclaré Skanda. (Écoute) l’avenir qui me concerne, énoncé devant le sage Kumbhayoni Agastya, né du vase.

Verse 2

स्कंद उवाच । निशामय महाभाग त्वं मैत्रावरुणे मुने । पाराशर्यो मुनिवरो यथा मोहमुपैष्यति

Skanda dit : Écoute avec attention, ô sage noble Maitrāvaruṇa (Agastya). Entends comment l’éminent ṛṣi Pārāśarya (Vyāsa) en viendra à éprouver l’illusion (moha).

Verse 3

व्यस्य वेदान्महाबुद्धिर्नाना शाखा प्रभेदतः । अष्टादशपुराणानि सूतादीन्परिपाठ्य च

Ce Vyāsa, à l’intelligence immense, ordonna les Veda en de nombreuses śākhā et divisions; et il fit aussi enseigner et réciter comme il se doit les dix-huit Purāṇa par Sūta et d’autres.

Verse 4

श्रुतिस्मृतिपुराणानां रहस्यं यस्त्वचीकरत् । महाभारतसंज्ञं च सर्वलोकमनोहरम्

Lui qui exposa le secret intérieur de la Śruti, de la Smṛti et des Purāṇa, composa l’ouvrage nommé Mahābhārata, qui charme le cœur de tous les mondes.

Verse 5

सर्वपापप्रशमनं सर्वशांतिकरं परम् । यस्य श्रवणमात्रेण ब्रह्महत्या विनश्यति

C’est le moyen suprême qui apaise tous les péchés et procure toute paix; par la seule écoute, même le péché de meurtre d’un brāhmane est anéanti.

Verse 6

एकदा स मुनिः श्रीमान्पर्यटन्पृथिवीतले । संप्राप्तो नैमिषारण्यं यत्र संति मुनीश्वराः

Un jour, ce sage illustre, errant à la surface de la terre, parvint à Naimiṣāraṇya, où demeurent les seigneurs des ṛṣi.

Verse 7

अष्टाशीतिसहस्राणि शौनकाद्यास्तपोधनाः । त्रिपुंड्रितमहाभाला लसद्रुद्राक्षमालिनः

Quatre-vingt-huit mille ascètes—conduits par Śaunaka—riches du trésor du tapas; le front large marqué du tripuṇḍra, les trois lignes de cendre sacrée, et portant des guirlandes étincelantes de graines de rudrākṣa.

Verse 8

विभूतिधारिणो भक्त्या रुद्रसूक्तजपप्रियान् । लिंगाराधनसंसक्ताञ्छिवनामकृतादरान्

Ils portaient la vibhūti, la cendre sacrée, avec bhakti; ils se réjouissaient du japa du Rudra-sūkta; absorbés dans l’adoration du liṅga, ils honoraient avec ferveur le Nom de « Śiva ».

Verse 9

एक एव हि विश्वेशो मुक्तिदो नान्य एव हि । इति ब्रुवाणान्सततं परिनिश्चितमानसान्

«Viśveśa seul est le dispensateur de la délivrance—nul autre en vérité.» Ainsi parlaient-ils sans cesse, l’esprit établi dans une certitude inébranlable.

Verse 10

विलोक्य स मुनिर्व्यासस्तासर्वान्गिरिशात्मनः । उत्क्षिप्य तर्जनीमुच्चैः प्रोवाचेदं वचः पुनः

Les voyant tous—âmes vouées à Girīśa—le sage Vyāsa leva haut l’index et prononça de nouveau ces paroles d’une voix retentissante.

Verse 11

परिनिर्मथ्य वाग्जालं सुनिश्चित्यासकृद्बहु । इदमेकं परिज्ञातं सेव्यः सर्वेश्वरो हरिः

Après avoir baratté le filet des paroles et l’avoir examiné maintes fois de bien des façons, une seule conclusion est connue: Hari, le Seigneur de tout, est Celui qu’il faut servir.

Verse 12

वेदे रामायणे चैव पुराणेषु च भारते । आदिमध्यावसानेषु हरिरेकोऽत्र नापरः

Dans les Veda, dans le Rāmāyaṇa, dans les Purāṇa et dans le Bhārata—au commencement, au milieu et à la fin—ici, Hari seul est enseigné; il n’en est point d’autre.

Verse 13

सत्यं सत्यं त्रिसत्यं पुनः सत्यं न मृषा पुनः । न वेदादपरं शास्त्रं न देवोच्युततः परः

Vérité—vérité—trois fois vérité; encore, c’est vérité et jamais mensonge. Nulle śāstra n’est au-dessus des Veda, et nulle Divinité n’est au-dessus d’Acyuta (Viṣṇu).

Verse 14

लक्ष्मीशः सर्वदो नान्यो लक्ष्मीशोप्यपवर्गदः । एक एव हि लक्ष्मीशस्ततो ध्येयो न चापरः

Nul autre que le Seigneur de Lakṣmī n’accorde toutes les réalisations; et le Seigneur de Lakṣmī dispense aussi la délivrance. En vérité, Lakṣmīśa est unique; c’est donc Lui seul qu’il faut méditer, et nul autre.

Verse 15

भुक्तेर्मुक्तेरिहान्यत्र नान्यो दाता जनार्दनात् । तस्माच्चतुर्भुजो नित्यं सेवनीयः सुखेप्सुभिः

Pour la jouissance et pour la délivrance—ici comme ailleurs—nul donateur n’est autre que Janārdana. C’est pourquoi le Seigneur aux quatre bras doit être servi sans cesse par ceux qui aspirent au vrai bien.

Verse 16

विहाय केशवादन्यं ये सेवंतेल्पमेधसः । संसारचक्रे गहने ते विशंति पुनःपुनः

Délaissant Keśava, ceux dont l’intelligence est faible et qui servent un autre retombent, encore et encore, dans l’épaisse roue du saṃsāra.

Verse 17

एक एव हि सर्वेशो हृषीकेशः परात्परः । तं सेवमानः सततं सेव्यस्त्रिजगतां भवेत्

Un seul est le Seigneur de tout : Hṛṣīkeśa, au-delà du suprême. Celui qui Le sert sans relâche devient digne d’être servi et honoré par les trois mondes.

Verse 18

एको धर्मप्रदो विष्णुस्त्वेको बह्वर्थदो हरिः । एकः कामप्रदश्चक्री त्वेको मोक्षप्रदोच्युतः

Viṣṇu seul accorde le dharma ; Hari seul accorde l’abondante prospérité. Le Seigneur porteur du disque seul exauce les désirs ; et Acyuta seul est dit accorder la délivrance.

Verse 19

शार्ङ्गिणं ये परित्यज्य देवमन्यमुपासते । ते सद्भिश्च बहिष्कार्या वेदहीना यथा द्विजाः

Ceux qui, délaissant Śārṅgin (Viṣṇu, porteur de l’arc Śārṅga), vénèrent une autre divinité, doivent être écartés par les justes, tels des « deux-fois-nés » privés du Veda.

Verse 20

श्रुत्वेति वाक्यं व्यासस्य नैमिषारण्यवासिनः । प्रवेपमानहृदयाः परिप्रोचुरिदं वचः

Ayant entendu ces paroles de Vyāsa, les habitants de Naimiṣāraṇya, le cœur frémissant, l’interrogèrent en ces termes.

Verse 21

ऋषय ऊचुः । पाराशर्य मुने मान्यस्त्वमस्माकं महामते । यतो वेदास्त्वया व्यस्ताः पुराणान्यपि वेत्ति यत्

Les sages dirent : Ô Pārāśarya, vénérable muni, ô grand esprit, tu es honoré parmi nous ; car c’est toi qui as ordonné les Veda, et tu connais aussi les Purāṇa.

Verse 22

यतश्च कर्ता त्वमसि महतो भारतस्य वै । धर्मार्थकाममोक्षाणां विनिश्चयकृतो ध्रुवम्

Et puisque tu es véritablement l’auteur du grand Bhārata, c’est assurément toi qui as tranché avec certitude les justes conclusions concernant le dharma, l’artha, le kāma et le mokṣa.

Verse 23

तत्त्वज्ञः कोपरश्चात्र त्वत्तः सत्यवतीसुत । भवता यत्प्रतिज्ञातं निश्चित्योक्षिप्यतर्जनीम्

« Ô fils de Satyavatī (Vyāsa), bien que tu sois connaisseur de la vérité, qui ici pourrait être plus courroucé que toi ? Ayant arrêté fermement ce que tu avais promis, tu levai l’index avec une sévérité appuyée. »

Verse 24

अस्मिन्माणवकास्तत्र परिश्रद्दधते नहि । प्रतिज्ञा तस्य वचसस्तव श्रद्धा भवेत्तदा

« En cette affaire, les jeunes élèves d’ici n’accordent pas une confiance entière. Ils n’auront foi en tes paroles que lorsque cette parole deviendra un vœu véritable, accompli en acte. »

Verse 25

यदाऽनंदवने शंभोः प्रतिजानासि वै वचः

« Lorsque, dans Ānandavana —le bosquet de béatitude de Śambhu (Śiva)— tu prononceras véritablement ta déclaration… »

Verse 26

गच्छ वाराणसीं व्यास यत्र विश्वेश्वरः स्वयम् । न तत्र युगधर्मोस्ति न च लग्ना वसुंधरा

« Va à Vārāṇasī, ô Vyāsa, où demeure Viśveśvara en personne. Là, les contraintes du dharma propre à l’âge ne prévalent pas, et la terre n’est pas liée par une limite ordinaire. »

Verse 27

इति श्रुत्वा मुनिर्व्यासः किंचित्कुपितवद्धृदि । जगाम तूर्णं सहितः स्वशिष्यैरयुतोन्मितैः

À ces paroles, le sage Vyāsa—le cœur légèrement ému comme d’une colère—partit en hâte, accompagné de ses disciples, innombrables.

Verse 28

प्राप्य वाराणसीं व्यासः स्नात्वा पंचनदे ह्रदे । श्रीमन्माधवमभ्यर्च्य ययौ पादोदकं ततः

Parvenu à Vārāṇasī, Vyāsa se baigna dans l’étang de Pañcanada. Puis, après avoir vénéré le noble Mādhava, il s’avança afin d’obtenir le pādodaka, l’eau sacrée des pieds du Seigneur.

Verse 29

तत्र स्नानादिकं कृत्वा दृष्ट्वा चैवादिकेशवम् । पंचरात्रं ततः कृत्वा वैष्णवैरभिनंदितः

Là, après avoir accompli le bain rituel et les autres observances, et après avoir reçu le darśana d’Ādikeśava, il observa ensuite le rite du Pañcarātra, et fut honoré par les Vaiṣṇavas.

Verse 30

अग्रतः पृष्ठतः शंखैर्वाद्यमानैः प्रमोदितः । जयविष्णो हृषीकेश गोविंद मधुसूदन

Tout réjoui, tandis que les conques retentissaient devant et derrière, ils s’écrièrent : « Victoire à Viṣṇu — ô Hṛṣīkeśa, Govinda, Madhusūdana ! »

Verse 31

अच्युतानंतवैकुंठ माधवोपेंद्रकेशव । त्रिविक्रम गदापाणे शार्ङ्गपाणे जनार्दन

« Ô Acyuta, ô Ananta, ô Vaikuṇṭha ; ô Mādhava, Upendra, Keśava ; ô Trivikrama, porteur de la massue ; porteur de l’arc Śārṅga ; ô Janārdana ! »

Verse 32

श्रीवत्सवक्षः श्रीकांत पीतांबर मुरांतक । कैटभारे बलिध्वंसिन्कंसारे केशिसूदन

Ô Toi qui portes le Śrīvatsa sur la poitrine, bien-aimé de Śrī (Lakṣmī), revêtu du vêtement jaune; meurtrier de Mura, destructeur de Kaiṭabha, Toi qui brises l’orgueil de Bali, ennemi de Kaṃsa, vainqueur de Keśin !

Verse 33

नारायणासुररिपो कृष्ण शौरे चतुर्भुज । देवकीहृदयानंद यशोदानंदवर्धन

Ô Nārāyaṇa, ennemi des asuras ; ô Kṛṣṇa, descendant de Śūra, Seigneur aux quatre bras — Tu es la joie du cœur de Devakī et Celui qui accroît l’allégresse de Yaśodā.

Verse 34

पुंडरीकाक्ष दैत्यारे दामोदर बलप्रिय । बलारातिस्तुत हरे वासुदेव वसुप्रद

Ô Toi aux yeux de lotus, ennemi des daityas ; ô Dāmodara, cher à Balarāma ; ô Hari loué par Indra — ô Vāsudeva, dispensateur de prospérité et de bénédictions.

Verse 35

विष्वक्चमूस्तार्क्ष्य रथवनमालिन्नरोत्तम । अधोक्षज क्षमाधार पद्मनाभ जलेशय

Ô Seigneur dont le char est porté par Garuḍa et dont les armées embrassent l’univers ; ô Toi qui portes la guirlande de la forêt, Personne suprême — ô Adhokṣaja, soutien de la terre ; ô Padmanābha, Toi qui reposes sur les eaux cosmiques.

Verse 36

नृसिंह यज्ञवाराह गोपगोपालवल्लभ । गोपीपते गुणातीत गरुडध्वज गोत्रभृत्

Ô Narasiṃha ; ô Yajña-varāha, incarnation du Sanglier qui soutient le sacrifice ; bien-aimé des gopas et protecteur des vaches — ô Seigneur des gopīs, au-delà des guṇas ; ô Toi dont l’étendard est Garuḍa, Toi qui soulevas la montagne (Govardhana).

Verse 37

जय चाणूरमथन जय त्रैलोक्यरक्षण । जयानाद्य जयानंद जय नीलोत्पलद्युते

Victoire à Toi, vainqueur de Cāṇūra ! Victoire à Toi, protecteur des trois mondes ! Victoire à l’Être sans commencement, victoire à l’Ānanda même—victoire à Toi dont l’éclat est tel le lotus bleu !

Verse 38

कौस्तुभोद्भूषितोरस्क पूतनाधातुशोषण । रक्षरक्ष जगद्रक्षामणे नरकहारक

Ô Toi dont la poitrine est ornée du joyau Kaustubha ; ô Toi qui as tari le souffle vital de Pūtanā—protège, protège ! Ô gemme précieuse, gardien du monde ; ô destructeur de Naraka.

Verse 39

सहस्रशीर्षपुरुष पुरुहूत सुखप्रद । यद्भूतं यच्च भाव्यं वै तत्रैकः पुरुषो भवान्

Ô Puruṣa aux mille têtes, ô Seigneur maintes fois invoqué, dispensateur de bonheur—tout ce qui fut et tout ce qui sera, en tout cela Toi seul es l’unique Puruṣa.

Verse 40

इत्यादि नाममालाभिः संस्तुवन्वनमालिनम् । स्वच्छंदलीलया गायन्नृत्यंश्च परया मुदा

Ainsi, louant le Seigneur aux guirlandes par de telles guirlandes de noms, il chanta et dansa dans un jeu spontané, rempli d’une joie suprême.

Verse 41

व्यासो विश्वेशभवनं समायातः सुहृष्टवत् । ज्ञानवापी पुरोभागे महाभागवतैः सह

Vyāsa, transporté d’une grande allégresse, parvint à la demeure de Viśveśvara ; avec de grands dévots, il s’avança jusqu’au devant de Jñānavāpī.

Verse 42

विराजमानसत्कंठस्तुलसीवरदामभिः । स्वयं तालधरो जातः स्वयं जातः सुनर्तकः

Son noble cou resplendissait, paré d’excellentes guirlandes de tulasī ; de lui-même il prit les tāla (cymbales de main) et, de lui-même, il devint un danseur d’une grâce exquise.

Verse 43

वेणुवादनतत्त्वज्ञः स्वयं श्रुतिधरोभवत् । नृत्यं परिसमाप्येत्थं व्यासः सत्यवतीसुतः

Ainsi Vyāsa, fils de Satyavatī — connaisseur des principes intérieurs de la musique de la flûte et lui-même véritable porteur du Veda — mit un terme à sa danse.

Verse 44

पुनरूर्ध्वभुजं कृत्वा दक्षिणं शिष्यमध्यगः । पुनः पपाठ तानेव श्लोकान्गायन्निवोच्चकैः

De nouveau, levant le bras bien haut, il se tourna vers le disciple à sa droite ; puis, une fois encore, il récita ces mêmes vers, les psalmodiant comme un chant, d’une voix forte.

Verse 45

परिनिर्मथ्य वाग्जालं सुनिश्चित्यासकृद्बहु । इदमेकं परिज्ञातं सेव्यः सर्वेश्वरो हरिः

Après avoir longuement brassé le filet des paroles et maintes fois examiné de vastes savoirs, une seule conclusion demeure certaine : Hari, le Seigneur de tout, est celui qu’il faut adorer.

Verse 46

इत्यादि श्लोकसंघातं स्वप्रतिज्ञा प्रबोधकम् । यावत्पठति स व्यासः सव्यमुत्क्षिप्य वै भुजम्

Récitant « ainsi » et d’autres groupes de vers qui éveillaient sa propre résolution, Vyāsa poursuivit sa lecture, levant en vérité son bras gauche.

Verse 47

तस्तंभ तावत्तद्बाहुं स शैलादिः स्वलीलया । वाक्स्तंभश्चापि तस्यासीन्मुनेर्व्यासस्य सन्मुनेः

Alors le Seigneur Śailādi (Śiva), par sa propre puissance de jeu divin, rendit aussitôt ce bras raide; et la parole du sage Vyāsa, noble voyant, se trouva elle aussi arrêtée.

Verse 48

ततो गुप्तं समागम्य विष्णुर्व्यासमभाषत । अपराद्धं महच्चात्र भवता व्यास निश्चितम्

Puis Viṣṇu vint invisiblement et dit à Vyāsa : «Ô Vyāsa, ici tu as assurément commis une grave offense.»

Verse 49

तवैतदपराधेन भीतिर्मेपि महत्तरा । एक एव हि विश्वेशो द्वितीयो नास्ति कश्चन

«À cause de cette offense de ta part, même moi je ressens une crainte plus grande encore. Car le Seigneur de l’univers est Un; il n’existe nul second.»

Verse 50

तत्प्रसादादहं चक्री लक्ष्मीशस्तत्प्रभावतः । त्रैलोक्यरक्षासामर्थ्यं दत्तं तेनैव शंभुना

«Par sa grâce je suis devenu le porteur du disque, l’Époux de Lakṣmī; et par sa propre puissance, la capacité de protéger les trois mondes m’a été accordée — par ce même Śambhu.»

Verse 51

तद्भक्त्या परमैश्वर्यं मया लब्धं वरात्ततः । इदानीं स्तुहि तं शंभुं यदि मे शुभमिच्छसि

«Par dévotion envers lui, j’ai obtenu la souveraineté suprême grâce à son don. Maintenant, loue ce Śambhu, si tu désires l’auspice — pour moi comme pour toi.»

Verse 52

अन्यदापि न वै कार्या भवता शेमुषीदृशी । पाराशर्य इति श्रुत्वा संज्ञया व्याजहार ह

« Qu’une telle pensée ne s’élève plus jamais en toi. » Et, entendant l’appel « Pārāśarya ! », il répondit par un signe d’acquiescement.

Verse 53

भुजस्तंभः कृतस्तेन नंदिना दृष्टिमात्रतः । वाक्स्तंभस्तद्भयाज्जातः स्पृश मे कंठकंदलीम्

D’un seul regard de Nandin, mes bras se figèrent comme des piliers; et, par crainte de lui, ma parole aussi fut arrêtée. Touche, je t’en prie, la grappe à ma gorge, et délivre-moi.

Verse 54

यथा स्तोतुं भवानीश प्रभवाभि भवांतकम । संस्पृश्य विष्णुस्तत्कंठं गुप्तमेव जगाम ह

Afin qu’il puisse te louer, ô Seigneur de Bhavānī, destructeur du devenir du monde, Viṣṇu toucha sa gorge, puis s’en alla, demeurant invisible.

Verse 55

ततः सत्यवतीसूनुस्तथा स्तंभितदोर्लतः । प्रारब्धवान्महेशानं परितुष्टोतुमुदारधीः

Alors le fils de Satyavatī—les bras encore figés—commença, avec une intention noble, à louer Maheśa afin de lui plaire.

Verse 57

यः क्षीराब्धेर्मंदराघातजातो ज्वालामाली कालकूटोति भीमः । तं सोढुं वा को परोऽभून्महेशाद्यत्कीलाभिः कृष्णतामाप विष्णुः

L’effroyable poison Kālakūṭa—ceint de flammes—naquit de l’Océan de Lait lorsque le mont Mandara le frappa. Qui, hormis Maheśa, aurait pu le supporter ? Tant il brûlait que, sous ses dards ardents, même Viṣṇu devint sombre.

Verse 58

यद्वाणोभूच्छ्रीपतिर्यस्य यंता लोकेशो यत्स्यंदनं भूः समस्ता । वाहा वेदा यस्य येनेषुपाताद्दग्धा ग्रामास्त्रैपुरास्तत्समः कः

Celui dont la flèche fut Śrīpati (Viṣṇu), dont le cocher fut le Seigneur des mondes (Brahmā), dont le char fut la terre entière et dont les coursiers furent les Veda—par le trait lancé, les cités de Tripura furent consumées : qui pourrait Lui être égal ?

Verse 59

यं कदर्पो वीक्षमाणः समानं देवैरन्यैर्भस्मजातः स्वयं हि । पौष्पैर्बाणैः सर्वविश्वैकजेता को वा स्तुत्यः कामजेतुस्ततोन्यः

Lorsque Kāma (Cupidon), le prenant pour l’égal des autres dieux, posa sur Lui son regard, il fut lui-même réduit en cendres. Lui qui vainc le monde par des flèches de fleurs—qui donc est digne de louange, sinon le Vainqueur de Kāma ?

Verse 60

यं वै वेदो वेद नो नैव विष्णुर्नोवा वेधा नो मनो नैव वाणी । तं देवेशं मादृशः कोल्पमेधा याथात्म्याद्वै वेत्त्यहो विश्वनाथम्

Celui que même le Veda ne connaît qu’en partie, et que ni Viṣṇu ni Brahmā—ni l’esprit ni la parole—ne peuvent embrasser pleinement : comment un être de faible intelligence comme moi pourrait-il connaître en vérité, selon sa nature réelle, le Seigneur des dieux, Viśvanātha ?

Verse 61

यस्मिन्सर्वं यस्तु सर्वत्र सर्वो यो वै कर्ता योऽविता योऽपहर्ता । नो यस्यादिर्यः समस्तादिरेको नो यस्यांतो योंतकृत्तं नतोस्मि

En Lui tout demeure; Il est partout et Il est tout; Il est l’agent, le protecteur et Celui qui retire. Il n’a pas de commencement, et pourtant Il est l’unique commencement de tout; Il n’a pas de fin, et pourtant Il est l’auteur des fins : à Lui je me prosterne.

Verse 62

यस्यैकाख्या वाजिमेधेन तुल्या यस्या न त्या चैकयाल्पेंद्रलक्ष्मीः । यस्य स्तुत्या लभ्यते सत्यलोको यस्यार्चातो मोक्षलक्ष्मीरदूरा

Une seule invocation de son Nom équivaut au sacrifice de l’Aśvamedha; auprès de Lui, la maigre splendeur d’Indra n’est rien. Par sa louange on atteint Satyaloka; et par son culte, la grâce de la délivrance n’est pas lointaine.

Verse 63

नान्यं देवं वेद्म्यहं श्रीमहेशान्नान्यं देवं स्तौमि शंभोरृतेऽहम् । नान्यं देवं वा नमामि त्रिनेत्रात्सत्यं सत्यं सत्यमेतन्मृषा न

Je ne connais pas d’autre dieu que le glorieux Maheśa; je ne loue nul autre dieu que Śambhu; je ne me prosterne devant nul autre dieu que le Trinètre, le Dieu aux trois yeux. Vérité—vérité—c’est la vérité; ce n’est point mensonge.

Verse 64

इत्थं यावत्स्तौति शंभुं महर्षिस्तावन्नंदी शांभवाद्दृक्प्रसादात् । तद्दोः स्तंभं त्यक्तवांश्चाबभाषे स्मायंस्मायं ब्राह्मणेभ्यो नमो वः

Tandis que le grand ṛṣi continuait ainsi de louer Śambhu, Nandī—par le regard de grâce de Śambhu—fut délivré de la raideur de ses bras. Souriant sans cesse, il dit : «Hommage à vous, ô brāhmaṇas».

Verse 65

नंदिकेश्वर उवाच । इदं स्तवं महापुण्यं व्यास ते परिकीर्तितम् । यः पठिष्यति मेधावी तस्य तुष्यति शंकरः

Nandīkeśvara dit : «Ô Vyāsa, cet hymne que tu as proclamé est d’un mérite très saint. Celui qui, avec intelligence, le récite, Śaṅkara se réjouit de lui».

Verse 66

व्यासाष्टकमिदं प्रातः पठितव्यं प्रयत्नतः । दुःस्वप्नपापशमनं शिवसान्निध्यकारकम्

Ce « Vyāsa Aṣṭaka » doit être récité le matin avec application. Il apaise les mauvais rêves et les péchés, et fait advenir la proximité de la présence de Śiva.

Verse 67

मातृहा पितृहा वापि गोघ्नो बालघ्र एव वा । सुरापी स्वर्णहृद्वापि निष्पापो स्याः स्तुतेर्जपात्

Même celui qui a tué sa mère ou son père; ou qui a tué une vache ou un enfant; même le buveur d’alcool ou le voleur d’or—par la répétition de cet hymne, il devient sans péché.

Verse 68

स्कंद उवाच । पाराशर्यस्तदारभ्य शंभुभक्तिपरोभवत् । लिंगं व्यासेश्वरं स्थाप्य घंटाकर्ण ह्रदाग्रतः

Skanda dit : «Dès lors, Pārāśarya (Vyāsa) devint entièrement voué, dans la bhakti, à Śambhu (Śiva). Ayant établi le Liṅga de Vyāseśvara devant le lac de Ghaṇṭākarṇa…»

Verse 69

विभूतिभूषणो नित्यं नित्यरुद्राक्षभूषणः । रुद्रसूक्तपरो नित्यं नित्यं लिंगार्चकोभवत्

Il portait sans cesse la vibhūti (cendre sacrée) pour parure, et se parait toujours de grains de rudrākṣa ; constamment voué aux hymnes de Rudra, il devint un adorateur du Liṅga à toute heure.

Verse 70

स कृत्वा क्षेत्रसंन्यासं त्यजेन्नाद्यापि काशिकाम् । तत्त्वं क्षेत्रस्य विज्ञाय निर्वाणपददायिनः

Ayant entrepris la «renonciation pour le kṣetra sacré», il n’abandonna pas Kāśikā, pas même jusqu’à ce jour, ayant compris la vérité de ce domaine saint qui confère l’état de nirvāṇa, la délivrance.

Verse 71

घंटाकर्णह्रदे स्नात्वा दृष्ट्वा व्यासेश्वरं नरः । यत्रकुत्र मृतो वापि वाराणस्यां मृतो भवेत्

Celui qui se baigne dans le lac de Ghaṇṭākarṇa et contemple Vyāseśvara — où qu’il meure ensuite — obtient la condition de celui qui est mort à Vārāṇasī.

Verse 72

काश्यां व्यासेश्वरं लिंगं पूजयित्वा नरोत्तमः । न ज्ञानाद्भ्रश्यते क्वापि पातकैर्नाभिभूयते

Le meilleur des hommes, après avoir adoré le Liṅga de Vyāseśvara à Kāśī, ne déchoit jamais de la connaissance véritable, et nulle part n’est dominé par les fautes.

Verse 73

व्यासेश्वरस्य ये भक्ता न तेषां कलिकालतः । न पापतो भयं क्वापि न च क्षेत्रोपसर्गतः

Ceux qui sont les dévots de Vyāseśvara n’ont aucune crainte de l’âge de Kali; ils ne craignent le péché nulle part, ni les malheurs liés au territoire sacré.

Verse 74

व्यासेश्वरः प्रयत्नेन द्रष्टव्यः काशिवासिभिः । घंटाकर्णकृतस्नानैः क्षेत्रपातकभीरुभिः

Les habitants de Kāśī doivent, avec un effort fervent, aller contempler le liṅga de Vyāseśvara—ceux qui se sont baignés à Ghaṇṭākarṇa et qui, craignant les fautes commises dans le kṣetra sacré, recherchent la purification.

Verse 95

इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीति साहस्र्यां संहितायां चतुर्थे काशीखंड उत्तरार्धे व्यासभुजस्तंभोनाम पंचनवतितमोऽध्यायः

Ainsi s’achève, dans le vénérable Skanda Mahāpurāṇa—au sein de la compilation de quatre-vingt-un mille vers, dans la quatrième saṃhitā—dans le Kāśī Khaṇḍa (Uttarārdha), le quatre-vingt-quinzième chapitre intitulé «L’Arrêt du bras de Vyāsa».