Adhyaya 20
Brahma KhandaBrahmottara KhandaAdhyaya 20

Adhyaya 20

Le chapitre s’ouvre sur la proclamation concise de Sūta : écouter et réciter la gloire du Rudrākṣa purifie, et son bienfait s’étend aux auditeurs comme aux récitateurs, quels que soient leur condition et leur degré de dévotion. Il présente ensuite le Rudrākṣa comme une observance disciplinée, semblable à un grand vœu (mahā-vrata), en indiquant des nombres idéaux de perles et leurs emplacements sur le corps, ainsi que des équivalences rituelles : se laver la tête avec le Rudrākṣa procure le mérite d’un bain dans le Gaṅgā ; vénérer le Rudrākṣa équivaut à vénérer le liṅga. Le japa accompli avec le Rudrākṣa est dit amplifier les fruits par rapport au japa sans lui, et le Rudrākṣa est placé au cœur de l’identité dévotionnelle śaiva, avec le bhasma et les marques du tripuṇḍra. Le récit se tourne ensuite vers une légende édifiante : le roi Bhadrasena du Cachemire interroge le sage Parāśara au sujet de deux jeunes gens naturellement attachés au Rudrākṣa. Parāśara rapporte un épisode d’une vie antérieure : une courtisane dévouée à Śiva ; un marchand offrant un bracelet de joyaux et confiant un liṅga de gemme. Un incendie soudain détruit le liṅga, et le marchand résout de s’immoler ; la courtisane, liée par la vérité de sa parole, se prépare aussi à entrer dans le feu. Śiva apparaît, révèle qu’il s’agissait d’une épreuve, accorde des grâces et délivre la femme ainsi que ses dépendants. Les animaux survivants—un singe et un coq, jadis parés de Rudrākṣa—renaissent comme les deux garçons, expliquant leur pratique innée par le mérite et l’habitude acquis auparavant.

Shlokas

Verse 1

सूत उवाच । अथ रुद्राक्षमाहात्म्यं वर्णयामि समासतः । सर्वपापक्षयकरं शृण्वतां पठतामपि

Sūta dit : À présent, je décrirai brièvement la grandeur du Rudrākṣa, un récit qui opère la destruction de tous les péchés pour ceux qui l’écoutent, et même pour ceux qui le récitent.

Verse 2

अभक्तो वापि भक्तो वा नीचो नीचतरोपि वा । रुद्राक्षान्धारयेद्यस्तु मुच्यते सर्वपातकैः

Qu’on soit sans dévotion ou dévot, qu’on soit vil ou plus vil encore : quiconque porte le Rudrākṣa est délivré de toutes les fautes graves.

Verse 3

रुद्राक्षधारणं पुण्यं केन वा सदृशं भवेत् । महाव्रतमिदं प्राहुर्मुनयस्तत्त्वदर्शिनः

Le mérite de porter le Rudrākṣa—qu’est-ce qui pourrait lui être comparable ? Les sages qui voient la vérité le déclarent être un « grand vœu » (mahā-vrata).

Verse 4

सहस्रं धारयेद्यस्तु रुद्राक्षाणां धृतव्रतः । तं नमंति सुराः सर्वे यथा रुद्रस्तथैव सः

Mais celui qui, ferme dans son observance, porte mille Rudrākṣas : tous les dieux s’inclinent devant lui comme ils s’inclinent devant Rudra ; ainsi, lui aussi devient semblable à Rudra.

Verse 5

अभावे तु सहस्रस्य बाह्वोः षोडश षोडश । एकं शिखायां करयोर्द्वादश द्वादशैव हि

Si l’on ne peut en avoir mille, qu’on en porte seize et seize aux deux bras ; un au chignon du sommet ; et douze et douze aux deux mains, assurément.

Verse 6

द्वात्रिंशत्कंठदेशे तु चत्वारिंशत्तु मस्तके । एकैक कर्णयोः षट् षट् वक्षस्यष्टोत्तरं शतम् । यो धारयति रुद्राक्षान्रुद्रवत्सोपि पूज्यते

Qu’on en porte trente-deux au cou, et quarante sur la tête ; six et six à chaque oreille ; et cent huit sur la poitrine. Celui qui porte ainsi les Rudrākṣas est vénéré, comme Rudra lui-même est vénéré.

Verse 7

मुक्ताप्रवालस्फटिकरौप्यवैदूर्यकांचनैः । समेतान्धारयेद्यस्तु रुद्राक्षान्स शिवो भवेत्

Celui qui porte les Rudrākṣas avec des perles, du corail, du cristal, de l’argent, la gemme œil-de-chat et de l’or, devient semblable à Śiva, atteignant l’état de Śiva.

Verse 8

केवलानपि रुद्राक्षान्यथालाभं बिभर्ति यः । तं न स्पृशंति पापानि तमांसीव विभावसुम्

Même s’il ne porte que des Rudrākṣas, selon ce qu’il peut obtenir, les péchés ne le touchent pas, comme les ténèbres ne touchent pas le soleil.

Verse 9

रुद्राक्षमालया जप्तो मंत्रोऽनंतफलप्रदः । अरुद्राक्षो जपः पुंसां तावन्मात्रफलप्रदः

Le mantra récité avec un chapelet de Rudrākṣa donne un fruit sans fin. Mais le japa accompli sans Rudrākṣa n’accorde qu’un fruit d’une mesure limitée.

Verse 10

यस्यांगे नास्ति रुद्राक्ष एकोपि बहुपुण्यदः । तस्य जन्म निरर्थं स्यात्त्रिपुंड्ररहितं यदि

Si le corps d’un homme ne porte pas même un seul rudrākṣa—dispensateur d’un grand mérite—et s’il est en outre dépourvu du Tripuṇḍra, les trois lignes de cendre, alors sa naissance même devient vaine.

Verse 11

रुद्राक्षं मस्तके बद्ध्वा शिरःस्नानं करोति यः । गंगास्नानफलं तस्य जायते नात्र संशयः

Celui qui attache un rudrākṣa sur sa tête puis se lave la tête obtient le fruit même du bain dans la sainte Gaṅgā ; là-dessus, il n’y a aucun doute.

Verse 12

रुद्राक्षं पूजयेद्यस्तु विना तोयाभिषेचनम् । यत्फलं लिंगपूजायास्तदेवाप्नोति निश्चितम्

Mais celui qui vénère un rudrākṣa même sans l’asperger d’eau en abhiṣeka obtient assurément le même fruit que celui du culte du Śiva-liṅga.

Verse 13

एकवक्त्राः पंचवक्त्रा एकादशमुखाः परे । चतुर्दशमुखाः केचिद्रुद्राक्षा लोकपूजिताः

Certains rudrākṣas sont à un visage, d’autres à cinq visages, d’autres encore à onze visages ; et quelques-uns à quatorze visages : ces rudrākṣas sont vénérés par le monde.

Verse 14

भक्त्या संपूजितो नित्यं रुद्राक्षः शंकरात्मकः । दरिद्रं वापि कुरुते राजराजश्रियान्वितम्

Lorsque le rudrākṣa—de la nature même de Śaṅkara—est honoré chaque jour avec dévotion, il peut même combler un pauvre de la prospérité royale, digne des rois.

Verse 15

अत्रेदं पुण्यमाख्यानं वर्णयंति मनीषिणः । महापापक्षयकरं श्रवणात्कीर्त्तनादपि

Ici, les sages exposent ce récit sacré, qui anéantit les grands péchés, ne fût-ce qu’en l’écoutant ou en le récitant.

Verse 16

राजा काश्मीरदेशस्य भद्रसेन इति श्रुतः । तस्य पुत्रो ऽभवद्धीमान्सुधर्मानाम वीर्यवान्

Dans le pays du Kāśmīra régnait un roi renommé, appelé Bhadrasena. Il eut un fils, sage et vaillant, nommé Sudharmā.

Verse 17

तस्यामात्यसुतः कश्चित्तारको नाम सद्गुणः । बभूव राजपुत्रस्य सखा परमशोभनः

Un fils de ministre, nommé Tāraka, riche de bonnes qualités, devint l’ami du prince, éminemment admirable.

Verse 18

तावुभौ परमस्निग्धौ कुमारौ रूपसुन्दरौ । विद्याभ्यासपरौ बाल्ये सह क्रीडां प्रचक्रतुः

Ces deux jeunes princes, étroitement unis et beaux de forme, s’adonnaient à l’étude ; dans leur enfance, ils jouaient ensemble.

Verse 19

तौ सदा सर्वगात्रेषु रुद्राक्षकृतभूषणौ । विचेरतुरुदारांगौ सततं भस्मधारिणौ

Ils portaient toujours, sur tous leurs membres, des ornements de rudrākṣa ; au corps noble, ils allaient sans cesse, revêtus de la cendre sacrée.

Verse 20

हारकेयूरकटककुंडलादिविभूषणम् । हेमरत्नमयं त्यक्त्वा रुद्राक्षान्दधतुश्च तौ

Délaissant les parures—colliers, bracelets de bras, joncs et boucles d’oreilles—faits d’or et de gemmes, tous deux revêtirent à la place les grains sacrés de Rudrākṣa.

Verse 21

रुद्राक्षमालितौ नित्यं रुद्राक्षकरकंकणौ । रुद्राक्षकंठाभरणौ सदा रुद्राक्षकुंडलौ

Ils étaient sans cesse couronnés de guirlandes de Rudrākṣa ; leurs parures des mains étaient Rudrākṣa ; leurs ornements du cou étaient Rudrākṣa ; et leurs boucles d’oreilles aussi étaient toujours Rudrākṣa.

Verse 22

हेमरत्नाद्यलंकारे लोष्टपाषाणदर्शनौ । बोध्यमानावपि जनैर्न रुद्राक्षान्व्यमुंचताम्

À leurs yeux, les parures d’or et de gemmes n’étaient que mottes de terre et pierres; et même lorsque les gens cherchaient à les détourner, ils ne renoncèrent pas à leurs Rudrākṣa.

Verse 23

तस्य काश्मीरराजस्य गृहं प्राप्तो यदृच्छया । पराशरो मुनिवरः साक्षादिव पितामहः

Par hasard, le grand sage Parāśara parvint à la demeure de ce roi du Kāśmīra, tel Pitāmaha (Brahmā) lui-même rendu visible.

Verse 24

तमर्चयित्वा विधिवद्राजा धर्मभृतां वरः । प्रपच्छ सुखमासीनं त्रिकालज्ञं महामुनिम्

Après l’avoir honoré selon le rite, le roi—le plus éminent des gardiens du dharma—interrogea le grand muni, assis paisiblement et connaisseur des trois temps.

Verse 25

राजोवाच । भगवन्नेष पुत्रो मे सोपि मंत्रिसुतश्च मे । रुद्राक्षधारिणौ नित्यं रत्नाभरणनिःस्पृहौ

Le roi dit : « Ô Bienheureux, voici mon fils, et celui-là est le fils de mon ministre. Tous deux portent sans cesse le Rudrākṣa et demeurent sans désir pour les parures de gemmes. »

Verse 26

शास्यमानावपि सदा रत्नाकल्पपरिग्रहे । विलंघितास्मद्वचनौ रुद्राक्षेष्वेव तत्परौ

Bien qu’on les exhortât sans cesse à accepter des parures de joyaux, ils passèrent outre mes paroles et demeurèrent uniquement voués au Rudrākṣa.

Verse 27

नोपदिष्टाविमौ बालौ कदाचिदपि केनचित् । एषा स्वाभाविकी वृत्तिः कथमासीत्कुमारयोः

Jamais personne n’enseigna ces deux enfants, pas même une fois. Comment donc cette conduite innée naquit-elle chez ces deux jeunes gens ?

Verse 28

पराशर उवाच । शृणु राजन्प्रवक्ष्यामि तव पुत्रस्य धीमतः । यथा त्वं मंत्रिपुत्रस्य प्राग्वृत्तं विस्मयावहम्

Parāśara dit : « Écoute, ô roi ; je vais t’exposer le récit d’autrefois concernant ton fils plein de sagesse, et de même l’étonnant passé du fils du ministre. »

Verse 29

नंदिग्रामे पुरा काचिन्महानंदेति विश्रुता । बभूव वारवनिता शृंगारललिताकृतिः

Autrefois, à Nandigrāma, vivait une courtisane renommée, appelée Mahānandā, gracieuse de forme et experte en parure et en séduction.

Verse 30

छत्रं पूर्णेंदुसंकाशं यानं स्वर्णविराजितम् । चामराणि सुदंडानि पादुके च हिरण्मये

Un parasol éclatant tel la pleine lune, un char resplendissant d’or, des chasse-mouches de chāmara aux manches solides, et même des sandales d’or : telles étaient ses possessions magnifiques.

Verse 31

अंबराणि विचित्राणि महार्हाणि द्युमंति च । चंद्ररश्मिनिभाः शय्या पर्यंकाश्च हिरण्मयाः

Elle possédait des vêtements aux motifs variés, précieux et lumineux ; des lits pareils aux rayons de lune par leur douceur et leur éclat, et des couches façonnées d’or.

Verse 32

गावो महिष्यः शतशो दासाश्च शतशस्तथा

Il y avait des centaines de vaches et de bufflonnes, et de même des centaines de serviteurs.

Verse 33

सर्वाभरणदीप्तांग्यो दास्यश्च नवयौवना । भूषणानि परार्ध्याणि नवरत्नोज्ज्वलानि च

Ses servantes, dans la fraîcheur de la jeunesse, brillaient de tous les ornements ; et il y avait des parures d’un prix incomparable, étincelantes de neuf sortes de gemmes.

Verse 34

गन्धकुंकुमकस्तूरीकर्पूरागुरुलेपनम् । चित्रमाल्यावतंसश्च यथेष्टं मृष्टभोजनम्

Il y avait des parfums et des onguents — safran, kunkuma, musc, camphre et pâte d’agaru —, des guirlandes et des ornements chatoyants pour la chevelure, et des mets délicats selon le désir.

Verse 35

नानाचित्रवितानाढ्यं नानाधान्यमयं गृहम् । बहुरत्नसहस्राढ्यं कोटिसंख्याधिकं धनम्

Sa demeure était riche de dais aux mille couleurs et remplie de grains variés ; elle regorgeait de milliers de joyaux de toutes sortes, et d’une fortune dépassant même les crores en nombre.

Verse 36

एवं विभवसंपन्ना वेश्या कामविहारिणी । शिवपूजारता नित्यं सत्यधर्मपरायणा

Ainsi comblée de faste et de richesses, cette courtisane—bien qu’évoluant parmi les plaisirs—demeurait sans cesse vouée au culte de Śiva, et fermement attachée à la vérité et au dharma.

Verse 37

सदाशिवकथासक्ता शिवनामकथोत्सुका । शिवभक्तांघ्र्यवनता शिवभक्तिरतानिशम्

Elle s’attachait aux récits de Sadāśiva, avide des narrations du Nom de Śiva ; elle se prosternait aux pieds des dévots de Śiva et, jour et nuit, se réjouissait dans la bhakti envers Śiva.

Verse 38

विनोदहेतोः सा वेश्या नाट्यमण्डपमध्यतः । रुद्राक्षैभूषयित्वैकं मर्कटं चैव कुक्कुटम्

Pour se divertir, cette courtisane, au milieu du pavillon de danse, para d’un chapelet de rudrākṣa un singe et aussi un coq.

Verse 39

करतालैश्च गीतैश्च सदा नर्तयति स्वयम् । पुनश्च विहसंत्युच्चैः सखीभिः परिवारिता

Au rythme des claquements de mains et des chants, elle les faisait sans cesse danser de ses propres mains ; puis, entourée de ses sakhīs, elle riait à haute voix, encore et encore.

Verse 40

युग्मम् । रुद्राक्षैः कृतकेयूरकर्णाभरणभूषणः । मर्कटः शिक्षया तस्याः सदा नृत्यति बालवत्

Paré de bracelets et d’ornements d’oreilles faits de graines de rudrākṣa, le singe—dressé par elle—dansait sans cesse comme un enfant.

Verse 41

शिखायां बद्धरुद्राक्षः कुक्कुटः कपिना सह । चिरं नृत्यति नृत्यज्ञः पश्यतां चित्रमावहन्

Une rudrākṣa nouée à sa houppe, le coq—expert en danse—dansait longtemps avec le singe, offrant aux spectateurs un tableau merveilleux.

Verse 42

एकदा भवनं तस्याः कश्चिद्वैश्यः शिवव्रती । आजगाम सरुद्राक्षस्त्रिपुंड्री निर्ममः कृती

Un jour, un certain vaiśya, voué au vœu de Śiva, vint chez elle : portant la rudrākṣa, marqué des trois lignes de cendre sacrée, sans possessivité et maître de sa conduite.

Verse 43

स बिभ्रद्भस्म विशदे प्रकोष्ठे वरकंकणम् । महारत्नपरिस्तीर्णं ज्वलंतं तरुणार्कवत्

Il portait une cendre sacrée, claire et pure, et à l’avant-bras un bracelet splendide, semé de grandes gemmes, flamboyant tel le soleil naissant.

Verse 44

तमागतं सा गणिका संपूज्य परया मुदा । तत्प्रकोष्ठगतं वीक्ष्य कंकणं प्राह विस्मिता

À son arrivée, la courtisane l’accueillit et l’honora avec une grande joie ; puis, voyant le bracelet à son avant-bras, elle parla, saisie d’étonnement.

Verse 45

महारत्नमयः सोऽयं कंकणस्त्वत्करे स्थितः । मनो हरति मे साधौ दिव्यस्त्रीभूषणोचितः

Ce bracelet à ton poignet est fait de gemmes précieuses. Ô vertueuse, il ravit mon esprit ; vraiment, il sied comme parure divine d’une femme.

Verse 46

इति तां वररत्नाढ्य सस्पृहां करभूषणे । वाक्ष्योदारमतिर्वैश्यः सस्मितं समभाषत

Ainsi, la voyant—riche de joyaux exquis—désireuse de l’ornement de la main, le Vaiśya au cœur généreux lui adressa la parole avec un sourire.

Verse 47

वैश्य उवाच । अस्मिन्रत्नवरे दिव्ये यदि ते सस्पृहं मनः । तमेवादत्स्व सुप्रीता मौल्यमस्य ददासि किम्

Le Vaiśya dit : «Si ton cœur désire ce joyau divin et suprême, prends-le avec joie. Quel prix en donneras-tu ?»

Verse 48

वेश्यो वाच । वयं तु स्वैरचारिण्यो वेश्यास्तु न पतिव्रताः । अस्मत्कुलोचितो धर्मो व्यभिचारो न संशयः

La courtisane dit : «Nous sommes des femmes au comportement libre ; les courtisanes ne sont pas des épouses vouées à leur mari. Le dharma propre à notre milieu est l’union hors mariage, sans aucun doute.»

Verse 49

यद्येतद्रत्नखचितं ददासि करभूषणम् । दिनत्रयमहोरात्रं तव पत्नी भवाम्यहम्

«Si tu me donnes cet ornement de la main serti de joyaux, alors, durant trois jours et trois nuits, je serai ton épouse.»

Verse 50

वैश्य उवाच । तथास्तु यदि ते सत्यं वचनं वारवल्लभे । ददामि रत्नवलयं त्रिरात्रं भव मद्वधूः

Le marchand dit : « Qu’il en soit ainsi — si ta parole est vraie, ô courtisane bien-aimée. Je te donnerai un bracelet serti de joyaux ; durant trois nuits, sois mon épouse. »

Verse 51

एतस्मिन्व्यवहारे तु प्रमाणं शशिभास्करौ । त्रिवारं सत्यमित्युक्त्वा हृदयं मे स्पृश प्रिये

« Dans cet accord, la Lune et le Soleil seront témoins. Après avoir dit trois fois : “C’est vérité”, touche mon cœur, ô bien-aimée. »

Verse 52

वेश्योवाच । दिनत्रयमहोरात्रं पत्नी भूत्वा तव प्रभो । सहधर्मं चरामीति सा तद्धृदयमस्पृशत्

La courtisane dit : « Trois jours et trois nuits, ô seigneur, devenue ton épouse, je vivrai avec toi dans le dharma partagé. » Ainsi parlant, elle toucha son cœur.

Verse 53

अथ तस्यै स वैश्यस्तु प्रददौ रत्नकङ्कणम् । लिंगं रत्नमयं चास्या हस्ते दत्त्वेदमब्रवीत्

Alors ce marchand lui remit un bracelet de joyaux ; et, plaçant dans sa main un Liṅga fait de pierres précieuses, il parla ainsi.

Verse 54

इदं रत्नमयं शैवं लिंगं मत्प्राणसंनिभम् । रक्षणीयं त्वया कांते तस्य हानिर्मृतिर्मम

« Ce Liṅga śaiva fait de joyaux m’est aussi cher que ma propre vie. Tu dois le protéger, ô bien-aimée ; sa perte serait ma mort. »

Verse 55

एवमस्त्विति सा कांता लिंगमादाय रत्नजम् । नाट्यमण्डपिकास्तंभे निधाय प्राविशद्गृहम्

«Qu’il en soit ainsi», dit la bien-aimée. Prenant le Liṅga né du joyau, elle le déposa dans un pilier du petit pavillon-théâtre, puis entra dans la demeure.

Verse 56

सा तेन संगता रात्रौ वैश्येन विटधर्मिणा । सुखं सुष्वाप पर्यंके मृदुतल्पोपशोभिते

Cette nuit-là, elle s’unit à lui, le marchand aux mœurs dissolues, et dormit heureuse sur une couche ornée d’un matelas moelleux.

Verse 57

ततो निशीथसमये नाट्यमण्डपिकांतरे । अकस्मादुत्थितो वह्निस्तमेव सहसावृणोत्

Puis, à minuit, dans l’enceinte du pavillon-théâtre, un feu surgit soudain et l’engloutit en un instant.

Verse 58

मण्डपे दह्यमाने तु सहसोत्थाय संभ्रमात् । सा वेश्या मर्कटं तत्र मोचयामास बंधनात्

Tandis que le pavillon brûlait, elle se leva d’un bond, saisie d’effroi; et là, la courtisane délivra un singe de ses liens.

Verse 59

स मर्कटो मुक्तबंधः कुक्कुटेन सहामुना । भीतो दूरं प्रदुद्राव विधूयाग्निकणान्बहून्

Ce singe, délivré de ses liens, s’enfuit au loin, effrayé, avec ce coq, secouant de lui maintes étincelles de feu.

Verse 60

स्तंभेन सह निर्दग्धं तल्लिंगं शकलीकृतम् । दृष्ट्वा वेश्या च वैश्यश्च दुरंतं दुःखमापतुः

Voyant le Liṅga—brûlé avec son socle et réduit en fragments—la courtisane et le vaiśya furent accablés d’une peine insoutenable.

Verse 61

दृष्ट्वा प्राणसमं लिंगं दग्धं वैश्यपतिस्तथा । स्वयमप्याप्तनिर्वेदो मरणाय मतिं दधौ

Voyant le Liṅga—cher à lui comme sa propre vie—réduit en cendres, ce chef des marchands, saisi d’un profond détachement, se résolut à la mort.

Verse 62

निर्वेददान्नितरां खेदाद्वैश्यस्तामाह दुःखिताम् । शिवलिंगे तु निर्भिन्ने नाहं जीवितुमुत्सहे

Par remords et par une affliction plus profonde encore, le vaiśya dit à la femme en pleurs : «À présent que le Śiva-liṅga est brisé, je n’ai plus le cœur de vivre».

Verse 63

चितां कारय मे भद्रे तव भृत्यैर्बलाधिकैः । शिवे मनः समावेश्य प्रविशामि हुताशनम्

«Ô noble dame, que tes robustes serviteurs me dressent un bûcher funéraire. Fixant mon esprit sur Śiva, j’entrerai dans le feu».

Verse 64

यदि ब्रह्मेंद्रविष्ण्वाद्या वारयेयुः समेत्य माम् । तथाप्यस्मिन्क्षणे धीरः प्रविश्याग्निं त्यजाम्यसून्

«Quand bien même Brahmā, Indra, Viṣṇu et les autres viendraient ensemble pour m’en empêcher, en cet instant même, résolu, j’entrerai dans le feu et rendrai mon souffle».

Verse 65

तमेवं दृढबंधं सा विज्ञाय बहुदुःखिता । स्वभृत्यैः कारयामास चितां स्वनगराद्बहिः

Sachant qu'il était ainsi fermement résolu, elle, accablée de chagrin, fit construire un bûcher funéraire par ses serviteurs hors de la ville.

Verse 66

ततः स वैश्यः शिवभक्तिपूतः प्रदक्षिणीकृत्य समिद्धमग्निम् । विवेश पश्यत्सु जनेषु धीरः सा चानुतापं युवती प्रपेदे

Alors ce Vaishya, purifié par sa dévotion à Shiva, fit le tour du feu ardent et y entra résolument sous le regard des gens ; et la jeune femme fut saisie de remords.

Verse 67

अथ सा दुःखिता नारी स्मृत्वा धर्मं सुनिर्मलम् । सर्वान्बन्धून्समीक्ष्यैव बभाषे करुणं वचः

Alors la femme affligée, se souvenant du Dharma immaculé, regarda tous ses proches et prononça des paroles empreintes de compassion.

Verse 68

रत्नकंकणमादाय मया सत्यमुदाहृतम् । दिनत्रयमहं पत्नी वैश्यस्यामुष्य संमता

"Prenant le bracelet orné de joyaux, j'ai dit la vérité : pendant trois jours, j'ai été reconnue comme l'épouse de ce Vaishya."

Verse 69

कर्मणा मत्कृतेनायं मृतो वैश्यः शिवव्रती । तस्मादहं प्रवेक्ष्यामि सहानेन हुताशनम् । सधर्मचारिणीत्युक्तं सत्यमेतद्धि पश्यथ

"À cause de mon acte, ce Vaishya, observateur du vœu de Shiva, est mort. C'est pourquoi j'entrerai dans le feu avec lui. 'Une compagne dans le Dharma', cela est dit avec vérité ; contemplez cette vérité."

Verse 70

सत्येन प्रीतिमायांति देवास्त्रिभुवनेश्वराः । सत्यासक्तिः परो धर्मः सत्ये सर्वं प्रतिष्ठितम्

Par la vérité, les dieux—seigneurs des trois mondes—sont comblés. L’attachement à la vérité est le dharma suprême ; sur la vérité tout est solidement établi.

Verse 71

सत्येन स्वर्गमोक्षौ च नासत्येन परा गतिः । तस्मासत्यं समाश्रित्य प्रवेक्ष्यामि हुताशनम्

Par la vérité on obtient le ciel et la délivrance ; par le mensonge, point de suprême destinée. C’est pourquoi, prenant refuge en la vérité, j’entrerai dans le feu.

Verse 72

इति सा दृढनिर्बंधा वार्यमाणापि बंधुभिः । सत्यलोपभयान्नारी प्राणांस्त्यक्तुं मनो दधे

Ainsi, bien que retenue par les siens, elle demeura ferme dans sa résolution. Craignant toute atteinte à la vérité, la femme fixa son esprit à abandonner sa propre vie.

Verse 73

सर्वस्वं शिवभक्तेभ्यो दत्त्वा ध्यात्वा सदाशिवम् । तमग्निं त्रिः परिक्रम्य प्रदेशाभिमुखी स्थिता

Après avoir donné tout ce qu’elle possédait aux dévots de Śiva et médité sur Sadāśiva, elle fit trois circumambulations autour de ce feu, puis se tint face à lui, prête à s’avancer.

Verse 74

तां पतंतीं समिद्धेऽग्नौ स्वपदार्पितमानसाम् । वारयामास विश्वात्मा प्रादुर्भूतः शिवः स्वयम्

Comme elle allait tomber dans le feu embrasé, l’esprit offert à Ses pieds, Śiva lui-même—l’Âme de l’univers—se manifesta et l’arrêta.

Verse 75

सा तं विलोक्याखिलदेव देवं त्रिलोचनं चन्द्रकलावतंसम् । शशांकसूर्यानलकोटिभासं स्तब्धेव भीतेव तथैव तस्थौ

L’ayant contemplé—Dieu de tous les dieux, le Trilocana ceint du croissant de lune, rayonnant comme des myriades de lunes, de soleils et de feux—elle demeura immobile, comme saisie et effrayée.

Verse 76

तां विह्वलां परित्रस्तां वेपमानां जडी कृताम् । समाश्वास्य गलद्बाष्पां करे गृह्याब्रवीद्वचः

La voyant bouleversée, terrifiée, tremblante et comme engourdie, Il la rassura ; prenant sa main tandis que les larmes coulaient, Il prononça ces paroles.

Verse 77

शिव उवाच । सत्यं धर्मं च ते धैर्यं भक्तिं च मयि निश्चलाम् । निरीक्षितुं त्वत्सकाशं वैश्यो भूत्वाहमागतः

Śiva dit : «Pour éprouver ta vérité, ton dharma, ton courage inébranlable et ta dévotion immobile envers Moi, je suis venu près de toi sous l’apparence d’un vaiśya».

Verse 78

माययाग्निं समुत्थाप्य दग्धवान्नाट्यमंडपम् । दग्धं कृत्वा रत्नलिंगं प्रवृष्टोस्मि हुताशनम्

«Par Ma māyā, j’ai fait surgir un feu et j’ai brûlé le pavillon du spectacle. Ayant fait paraître brûlé le liṅga de joyaux, je suis entré dans le feu pour cette épreuve».

Verse 79

वेश्याः कैतवकारिण्यः स्वैरिण्यो जनवंचकाः । सा त्वं सत्यमनुस्मृत्य प्रविष्टाग्निं मया सह

«Les courtisanes sont souvent trompeuses, débridées et séduisent pour duper les gens ; mais toi, te souvenant de la vérité, tu es entrée dans le feu avec Moi».

Verse 80

अतस्ते संप्रदास्यामि भोगांस्त्रिदशदुर्लभान् । आयुश्च परमं दीर्घमारोग्यं च प्रजोन्नतिम् । यद्यदिच्छसि सुश्रोणि तत्तदेव ददामि ते

C’est pourquoi je t’accorderai des jouissances difficiles à obtenir même pour les dieux : une vie suprêmement longue, la santé sans maladie, et la prospérité de ta descendance. Tout ce que tu désires, ô toi aux hanches gracieuses, je te le donne.

Verse 81

सूत उवाच । इति ब्रुवति गौरीशे सा वेश्या प्रत्यभाषत

Sūta dit : Lorsque le Seigneur de Gaurī eut parlé ainsi, cette courtisane répondit.

Verse 82

वेश्योवाच । न मे वांछास्ति भोगेषु भूमौ स्वर्गे रसातले । तव पादांबुजस्पर्शादन्यत्किंचिन्न वै वृणे

La courtisane dit : Je ne désire aucun plaisir, ni sur la terre, ni au ciel, ni dans les mondes souterrains. En dehors du contact de tes pieds de lotus, je ne choisis vraiment rien d’autre.

Verse 83

एते भृत्याश्च दास्यश्च ये चान्ये मम बांधवाः । सर्वे त्वदर्चनपरास्त्वयि संन्यस्तवृत्तयः

Ces serviteurs et servantes, ainsi que mes autres proches : que tous soient voués à ton culte, leur conduite entière déposée et abandonnée en toi.

Verse 84

सर्वानेतान्मया सार्धं नीत्वा तव परं पदम् । पुनर्जन्मभयं घोरं विमोचय नमोस्तु ते

En nous emmenant tous avec moi vers ta demeure suprême, délivre-nous de l’effroyable crainte de la renaissance. Hommage à toi !

Verse 85

तथेति तस्या वचनं प्रतिनंद्य महेश्वरः । तान्सर्वांश्च तया सार्धं निनाय परमं पदम्

Disant : « Qu’il en soit ainsi », Maheśvara approuva ses paroles et les mena tous, avec elle, à l’état suprême.

Verse 86

पराशर उवाच । नाट्यमंडपिकादाहे यौ दूरं विद्रुतौ पुरा । तत्रावशिष्टौ तावेव कुक्कुटो मर्कटस्तथा

Parāśara dit : Jadis, lorsque le petit pavillon du théâtre brûlait, deux s’enfuirent au loin ; pourtant, ces deux-là mêmes restèrent là : le coq et aussi le singe.

Verse 87

कालेन निधनं यातो यस्तस्या नाट्यमर्कटः । सोभूत्तव कुमारोऽसौ कुवकुटो मंत्रिणः सुतः

Avec le temps, le singe de ce théâtre alla à la mort. Il est devenu ce fils qui est le tien ; et le (jadis) coq est devenu le fils du ministre.

Verse 88

रुद्राक्षधारणोद्भूतात्पुण्यात्पूर्वभवार्जितात् । कुले महति संजातौ वर्तेते बालकाविमौ

Par le mérite né du port des rudrākṣa — mérite acquis dans une existence antérieure — ces deux enfants sont nés dans une lignée grande et noble, et y demeurent à présent.

Verse 89

पूर्वाभ्यासेन रुद्राक्षान्दधाते शुद्धमानसौ । अस्मिञ्जन्मनि तं लोकं शिवं संपूज्य यास्य तः

Par la force de l’exercice antérieur, ils portent des rudrākṣa, l’esprit purifié. En cette vie même, en vénérant pleinement Śiva, ils iront vers ce monde divin.

Verse 90

एषा प्रवृत्तिस्त्वनयोर्बालयोः समुदाहृता । कथा च शिवभक्ताया किमन्यत्प्रष्टुमिच्छसि

Ainsi a été pleinement rapporté le récit de ces deux garçons, ainsi que l’histoire de cette dévote de Śiva. Que désires-tu encore demander ?