Adhyaya 61
Purva BhagaSecond QuarterAdhyaya 6179 Verses

Śokanivāraṇa: Non-brooding, Impermanence, Contentment, and Śuka’s Renunciation

Sanatkumāra expose une psychologie pratique du mokṣa-dharma concernant le chagrin : les joies et peines quotidiennes saisissent l’illusionné, tandis que le sage demeure inébranlable. La douleur vient de l’attachement : ruminer les objets du passé, chercher des fautes là où l’on s’accroche, et se lamenter sans cesse sur la perte et la mort. Le remède est la non-rumination volontaire, le discernement entre la peine mentale (à dissiper par la sagesse) et la maladie du corps (à soigner par les remèdes), ainsi que la contemplation nette de l’impermanence de la vie, de la jeunesse, des richesses, de la santé et des compagnons. Le chapitre s’élargit ensuite à un réalisme karmique : les fruits sont inégaux, l’effort a ses limites, et les êtres sont emportés par le temps, la maladie et la mort ; ainsi le contentement (santoṣa) est proclamé la vraie richesse. Une discipline éthique est prescrite : maîtrise des sens, absence d’addictions, équanimité face à l’éloge et au blâme, et effort constant selon sa nature. La narration se clôt : Sanatkumāra s’en va ; Śuka, ayant compris, rejoint Vyāsa puis part pour Kailāsa ; la peine de Vyāsa met l’enseignement en relief, et l’indépendance de Śuka devient modèle de libération.

Shlokas

Verse 1

सनत्कुमार उवाच । अशोकं शोकनाशार्थं शास्त्रं शांतिकरं शिवम् । निशम्य लभ्यते बुद्धिर्लब्धायां सुखमेधते ॥ १ ॥

Sanatkumāra dit : En écoutant cette Écriture de bon augure, qui apporte la paix, sans tristesse et destinée à détruire le chagrin, on obtient la juste intelligence ; et lorsque cette intelligence est acquise, la félicité croît sans cesse.

Verse 2

हर्षस्थानसहस्राणि शोकस्थानशतानि च । दिवसे दिवसे मूढमाविशंति न पंडितम् ॥ २ ॥

Des milliers d’occasions de joie et des centaines d’occasions de chagrin surgissent jour après jour ; pourtant elles ne saisissent que l’insensé, non le sage.

Verse 3

अनिष्टसंप्रंयोगाश्च विप्रयोगात्प्रियस्य च । मनुष्या मानसैर्दुःखैर्युज्यन्ते येऽल्पबुद्धयः ॥ ३ ॥

Ceux dont l’intelligence est faible se trouvent liés à des peines mentales : par le contact avec l’indésirable et par la séparation d’avec ce qui est cher.

Verse 4

द्रव्येषु समतीतेषु ये गुणास्तेन्न चिंदयेत् । ताननाद्रियमाणश्च स्नेहबन्धाद्विमुच्यते ॥ ४ ॥

Qu’on ne s’attarde pas à ressasser les qualités des choses désormais passées. En cessant de les estimer, on se délivre des liens de l’attachement.

Verse 5

दोषदर्शी भवेत्तत्र यत्र रागः प्रवर्त्तते । अनिष्टबुद्धितां यच्छेत्ततः क्षिप्रं विराजते ॥ ५ ॥

Là où naît l’attachement (rāga), l’homme devient prompt à voir les fautes. S’il retient l’élan qui juge tout « indésirable », il resplendit bientôt de clarté et de stabilité.

Verse 6

नार्थो न धर्मो न यशो योऽतीतमनुशोचति । अस्याभावेन युज्येतं तञ्चास्य तु निवर्तते ॥ ६ ॥

Pour celui qui pleure sans cesse ce qui est déjà passé, il n’est ni richesse, ni dharma, ni bonne renommée. Il s’unit à leur absence, et même ce qu’il a s’éloigne de lui.

Verse 7

गुणैर्भूतानि युज्यंते तथैव च न युज्यते । सर्वाणि नैतदेकस्य शोकस्थानं हि विद्यते ॥ ७ ॥

Les êtres sont liés par les guṇa, et de même peuvent s’en délier. Mais tout cela ne concerne pas l’Unique : en Lui, il n’existe aucun lieu pour la tristesse.

Verse 8

मृतं वा यदि वा नष्टं योऽतीतमनुशोचति । दुःखेन लभते दुःखं महानर्थे प्रपद्यते ॥ ८ ॥

Qu’il s’agisse d’un mort ou d’une perte, celui qui s’acharne à pleurer le passé ne récolte que peine par la peine et tombe dans un grand malheur.

Verse 9

दुःखोपघाते शारीरे मानसे चाप्युपस्थिते । यस्मिन्न शक्यते कर्तुं यत्नस्तन्नानुर्चितयेत् ॥ ९ ॥

Quand la souffrance survient, dans le corps ou dans l’esprit, si, en cette situation, aucun effort de remède ne peut réellement être accompli, qu’on ne la ressasse pas sans cesse.

Verse 10

भैषज्यमेतद्दःखस्य यदेतन्नानुचिंतयेत् । चिंत्यमानं हि न व्येति भूयश्चाभिप्रवर्द्धते ॥ १० ॥

Voici le remède à la peine : ne pas s’y attarder en la ressassant. Car, lorsqu’on la rumine, elle ne s’en va pas ; au contraire, elle grandit davantage.

Verse 11

प्रज्ञया मानसं दुःखं हन्याच्छारीरमौषधैः । एतद्विज्ञाय सामर्थ्यं न वान्यैः समतामियात् ॥ ११ ॥

Par une sagesse lucide, qu’on détruise la peine du mental ; et par des remèdes, qu’on apaise les maux du corps. Ayant compris la juste puissance de chacun dans son domaine, qu’on ne les confonde pas en les tenant pour équivalents.

Verse 12

अनित्यं जीवितं रूपं यौवनं द्रव्यसञ्चयः । आरोग्यं प्रियसंवासं न मृध्येत्पंडितः क्वचित् ॥ १२ ॥

La vie est impermanente ; impermanents aussi sont la beauté, la jeunesse, les richesses amassées, la santé et la compagnie des êtres chers. Le sage, le sachant, ne se laisse jamais illusionner par rien de tout cela.

Verse 13

नाज्ञानप्रभवं दुःखमेकं शोचितुमर्हति । अशोचन्प्रतिकुर्वीत यदि पश्येदुपक्रमम् ॥ १३ ॥

On ne doit pas se lamenter, fût-ce pour une seule peine née de l’ignorance. Si l’on voit comment commencer le remède, qu’on agisse pour la contrer, sans gémir.

Verse 14

सुखात्प्रियतरं दुःखं जीविते नात्र संशयः । जरामरणदुःखेभ्यः प्रियमात्मानमुद्धरेत् ॥ १४ ॥

Dans la vie incarnée, la souffrance devient plus chère—plus familière et pressante—que le bonheur ; il n’y a là aucun doute. Aussi faut-il relever et sauver son Soi bien-aimé des peines de la vieillesse et de la mort.

Verse 15

भजंति हि शारीराणि रोगाः शरीरमानसाः । सायका इव तीक्ष्णाग्राः प्रयुक्ता दृढधन्विभिः ॥ १५ ॥

En vérité, les maladies du corps—physiques et mentales—assaillent les êtres incarnés, telles des flèches à la pointe acérée lancées par des archers forts et assurés.

Verse 16

व्याधितस्य चिकित्साभिस्त्रस्यतो जीवितैषिणः । आमयस्य विनाशाय शरीरमनुकृष्यते ॥ १६ ॥

Pour celui que la maladie accable—effrayé et désireux de préserver la vie—le corps est soumis aux remèdes, contraint et discipliné, afin d’anéantir le mal.

Verse 17

स्रंसंति न निवर्तंते स्रोतांसि सरितामिव । आयुरादाय मर्त्यानां रात्र्यहानि पुनःपुनः ॥ १७ ॥

Comme les courants des rivières qui s’écoulent sans retour, les nuits et les jours passent sans cesse, emportant la durée de vie des mortels.

Verse 18

अपयंत्ययमत्यंतं पक्षयोः शुक्लकृष्णयोः । जातं मर्त्यं जरयति निमिषं नावतिष्टते ॥ १८ ॥

Le Temps s’en va sans relâche à travers les quinzaines claire et sombre; il fait vieillir le mortel né, et ne demeure pas même un instant.

Verse 19

सुखदुःखाभिभूतानामजरो जरयत्यसून् । आदित्यो ह्यस्तमभ्येति पुनः पुनरुदेति च ॥ १९ ॥

Même celui qui est sans vieillesse fait se flétrir les souffles vitaux de ceux que dominent plaisir et peine; et le Soleil, en vérité, se couche sans cesse et se lève de nouveau.

Verse 20

अदृष्टपूर्वानादाय भावानपरिशंकितान् । इष्टानिष्टा मनुष्याणां मतं गच्छन्ति रात्रयः ॥ २० ॥

Les nuits s’écoulent, portant des expériences jamais vues et des états d’esprit inattendus; comme si elles apportaient aux hommes des issues qu’ils tiennent pour agréables ou pénibles.

Verse 21

यो यदिच्छेद्यथाकामं कामानां तत्तदाप्नुयात् । यदि स्यान्न पराधीनं पुरुषस्य क्रियाफलम् ॥ २१ ॥

Si le fruit des actes d’un homme ne dépendait de rien d’autre, alors tout désir qu’il formerait à sa guise, il l’obtiendrait exactement parmi les objets convoités.

Verse 22

संयताश्चैव तक्षाश्च मतिमंतश्च मानवाः । दृश्यंते निष्फलाः संतः प्रहीनाश्च स्वकर्मभिः ॥ २२ ॥

Même les hommes maîtrisés, les artisans habiles et les intelligents se voient sans fruit dans la vie, pour s’être détournés de leurs devoirs et actes propres.

Verse 23

अपरे निष्फलाः सन्तो निर्गुणाः पुरुषाधमाः । आशाभिरण्यसंयुक्ता दृश्यन्ते सर्वकामिनः ॥ २३ ॥

D’autres, au contraire, paraissent sans fruit dans leur vie: dépourvus de vertus, les plus vils des hommes; enlacés d’espoirs et de richesses, poussés par toutes sortes de désirs.

Verse 24

भूतानामपरः कश्चिद्धिंसायां सततोत्थितः । वंचनायां च लोकेषु ससुखेष्वेव जीयते ॥ २४ ॥

Un autre, toujours porté à nuire aux êtres vivants et à tromper les gens dans le monde, peut pourtant sembler vivre au milieu des plaisirs.

Verse 25

अचेष्टमानमासीनं श्रीः कंचिदुपतिष्टति । कश्चित्कर्माणि कुरुते न प्राप्यमधिगच्छति ॥ २५ ॥

Même celui qui demeure assis sans effort peut, parfois, être approché par Śrī Lakṣmī (la Fortune) ; tandis qu’un autre accomplit maintes actions et n’obtient pourtant pas ce qui devait être atteint.

Verse 26

अपराधान्समाच्ष्टुं पुरुषस्य स्वभावतः । शुक्रमन्यत्र संभूतं पुनरन्यत्र गच्छति ॥ २६ ॥

Par sa nature même, l’homme incline à commettre des fautes ; et la semence génératrice, formée en un lieu, va de nouveau vers un autre (un sein) : ainsi se poursuit la ronde des naissances.

Verse 27

तस्य योनौ प्रसक्तस्य गर्भो भवति मानवः । आम्रपुष्पोपमा यस्य निवृत्तिरुपलभ्यते ॥ २७ ॥

Pour l’homme attaché à ce yoni (source de naissance), l’incarnation surgit comme fœtus humain. Mais pour celui qui obtient le retrait de l’attachement, cette cessation est comparée à la fleur du manguier.

Verse 28

केषांचित्पुत्रकामानामनुसन्तानमिच्छताम् । सिद्धौ प्रयतमानानां नैवांडमुपजायते ॥ २८ ॥

Certains, désireux de fils et d’une lignée ininterrompue, bien qu’ils s’efforcent selon les moyens prescrits, ne conçoivent pourtant pas du tout.

Verse 29

गर्भादुद्विजमानानां क्रुद्धादशीविषादिव । आयुष्मान् जायते पुत्रः कथं प्रेतः पितेव सः ॥ २९ ॥

De ceux qui frémissent de peur même devant le sein—comme devant un serpent venimeux en colère—naît un fils de bon augure et de longue vie ; comment donc le père pourrait-il devenir un preta (esprit errant) ?

Verse 30

देवानिष्ट्वा तपस्तप्त्वा कृपणैः पुत्रहेतुभिः । दशमासान्परिधृता जायते कुलपांसनाः ॥ ३० ॥

Même après avoir honoré les dieux et pratiqué l’austérité—si l’avare n’agit que pour obtenir un fils—après dix mois portés au sein, naît un enfant qui devient la « poussière et souillure de la lignée ».

Verse 31

अपरे धनधान्यानि भोगांश्च पितृसंचितान् । विमलानभिजायन्ते लब्ध्वा तैरेव मङ्गलैः ॥ ३१ ॥

D’autres obtiennent richesses, grains et jouissances amassés par leurs ancêtres ; et, en recevant ces mêmes acquisitions de bon augure, ils naissent comme des êtres purs, sans blâme.

Verse 32

अन्योन्य समभिप्रेत्य मैथुनस्य समागमे । उपद्रवइवादृष्टो योनौ गर्भः प्रपद्यते ॥ ३२ ॥

Lorsque les deux consentent l’un à l’autre et s’unissent dans l’union charnelle, une force invisible—tel un trouble qui pousse—fait que l’embryon pénètre et s’établit dans le sein.

Verse 33

स्निग्धत्वादिंद्रियार्थेषु मोहान्मरणमप्रियम् । परित्यजति यो दुःखं सुखमप्युभयं नरः ॥ ३३ ॥

Par attachement aux objets des sens et par égarement, l’homme trouve la mort pénible ; mais celui qui renonce à la douleur comme au plaisir les transcende tous deux.

Verse 34

अत्येति ब्रह्म सोऽत्यन्तं सुखमप्यश्नुते परम् । दुःखमर्था हि त्यज्यंते पालने च न ते सुखाः ॥ ३४ ॥

Il transcende même Brahman et goûte la béatitude suprême, sans limite. Car les visées mondaines (artha) sont abandonnées puisqu’elles engendrent la souffrance, et même à les conserver il n’y a point de vraie joie.

Verse 35

श्रुत्वैव नाधिगमनं नाशमेषां न चिंतयेत् । अन्यामन्यां धनावस्थां प्राप्य वैशेषिका नराः ॥ ३५ ॥

Pour avoir seulement entendu l’enseignement, qu’on ne s’imagine pas avoir atteint la réalisation véritable; et qu’on ne s’absorbe pas dans le chagrin de la perte de ces conditions mondaines. Les hommes, poussés par leurs idées et poursuites particulières, traversent sans cesse des états de richesse changeants.

Verse 36

अतृप्ता यांति विध्वंसं सन्तोषं यांति पंडिताः । सर्वे क्षयांता निचयाः पतनांताः समुच्छ्रयाः ॥ ३६ ॥

Les insatiables vont à la ruine, tandis que les sages parviennent au contentement. Tout amas finit par s’épuiser, et toute élévation finit par une chute.

Verse 37

संयोगा विप्रयोगांता मरणांतं हि जीवितम् । अन्तो नास्ति पिपासायास्तुष्टिस्तु परमं सुखम् ॥ ३७ ॥

Toute rencontre s’achève en séparation, et la vie, en vérité, s’achève dans la mort. La soif du désir n’a pas de fin; mais le contentement seul est le bonheur suprême.

Verse 38

तस्मात्संतोषमेवेह धनं शंसन्ति पंडिताः । निमेषमात्रमपि हि योऽधिगच्छन्न तिष्टति ॥ ३८ ॥

C’est pourquoi les sages déclarent ici que le contentement seul est la vraie richesse; car tout ce qui est acquis ne demeure pas même un instant, tel un battement de paupières.

Verse 39

सशरीरेष्वनित्येषु नित्यं किमनुचिंतयेत् । भूतेषु भावं संचिंत्य ये बुद्ध्या तमसः परम् ॥ ३९ ॥

Parmi les êtres incarnés—dont les corps sont impermanents—quelle chose « éternelle » faudrait-il contempler sans cesse ? En discernant la réalité intérieure en toutes les créatures, les sages, par l’intelligence, réalisent Cela qui est au-delà des ténèbres (tamas).

Verse 40

न शोचंति गताध्वानः पश्यंति परमां गतिम् । संचिन्वन्नेकमेवैनं कामानावितृप्तकम् ॥ ४० ॥

Ceux qui ont achevé la route ne s’affligent point; ils contemplent la Demeure suprême. Mais celui qui n’amasse que cela—les désirs—demeure à jamais inassouvi.

Verse 41

व्याघ्र पशुमिवासाद्य मृत्युरादाय गच्छति । अथाप्युपायं संपश्येद्दुःखस्यास्य विमोक्षणे ॥ ४१ ॥

Comme le tigre saisit une bête et l’emporte, ainsi la Mort, ayant saisi l’homme, l’emporte. C’est pourquoi il faut assurément chercher un moyen de se délivrer de cette souffrance.

Verse 42

अशोचन्नारभेन्नैव युक्तश्चाव्यसनी भवेत् । शब्दे स्पर्शे रसे रूपे गंधे च परमं तथा ॥ ४२ ॥

Sans s’affliger, qu’on n’entreprenne pas d’actes nés du trouble. Qu’on demeure discipliné, sans dépendances; et qu’on garde la plus haute retenue envers le son, le toucher, la saveur, la forme et le parfum.

Verse 43

नोपभोगात्परं किंचिद्धनिनो वाऽधनस्य वा । वाक्संप्रयोगाद्भृतानां नास्ति दुःखमनामयम् ॥ ४३ ॥

Pour le riche comme pour le pauvre, rien ne paraît plus haut que la simple jouissance. Pourtant, pour ceux qui dépendent d’autrui, la parole dure et blessante engendre une souffrance difficile à guérir.

Verse 44

विप्रयोगश्च सर्वस्य न वाचा न च विद्यया । प्रणयं परिसंहृत्य संस्तुतेष्वितरेषु च ॥ ४४ ॥

Le détachement de tous les liens ne s’obtient ni par la parole seule ni par l’érudition seulement. Ayant retiré la familiarité et l’affection, qu’on demeure égal envers les loués comme envers les autres.

Verse 45

विचरेदसमुन्नद्धः स सुखी स च पंडितः । अध्यात्मगतमालीनो निरपेक्षो निरामिषः ॥ ४५ ॥

Qu’il chemine sans arrogance; un tel homme est vraiment heureux et vraiment sage—absorbé dans l’Âtman, ferme au-dedans, sans dépendance et sans convoitise pour les objets des sens.

Verse 46

आत्मनैव सहायेन चश्चरेत्स सुखी भवेत् । सुखदुःखविपर्यासो यदा समुपपद्यते ॥ ४६ ॥

Quand on traverse la vie avec l’Âtman seul pour appui, on devient heureux—surtout lorsque survient inévitablement l’alternance du plaisir et de la peine.

Verse 47

नैनं प्रज्ञा सुनियतं त्रायते नापि पौरुषम् । स्वभावाद्यत्नमातिष्ठेद्यत्नवान्नावसीदति ॥ ४७ ॥

Ni la seule intelligence, ni même une discipline bien maîtrisée ne sauvent l’homme—pas plus que la simple vaillance. Ainsi, en partant de sa propre nature, qu’il entreprenne un effort soutenu; celui qui s’efforce ne sombre pas dans la ruine.

Verse 48

उपद्रव इवानिष्टो योनिं गर्भः प्रपद्यते । तानि पूर्वशरीराणि नित्यमेकं शरीरिणम् ॥ ४८ ॥

Tel un malheur indésirable, l’embryon entre dans le sein; pourtant l’unique Soi incarné demeure à jamais le même, tandis que ces corps ne sont que des corps antérieurs, abandonnés.

Verse 49

प्राणिनां प्राणसंरोधे मांसश्लेष्मविचेष्टितम् । निर्दग्धं परदेहेन परदेंहं बलाबलम् ॥ ४९ ॥

Quand le souffle vital (prāṇa) des êtres est entravé, le corps—mû par la seule chair et le flegme—se débat encore; puis, par un autre corps (forces extérieures et autres incarnés), ce corps est consumé, révélant que sa force comme sa faiblesse dépendent d’un autre corps.

Verse 50

विनश्यति विनाशांते नावि नावमिवाचलाम् । संगत्या जठरे न्यस्तं रेतोबिंदुमचेतनम् ॥ ५० ॥

Au temps de la dissolution, tout périt—tel un bateau sur la mer, quoique semblant stable. De même, par la seule conjonction, une goutte de semence inerte est déposée dans le sein maternel.

Verse 51

केन यत्नेन जीवंतं गर्भं त्वमिह पश्यसि । अन्नपानानि जीर्यंते यत्र भक्ष्याश्च भक्षिताः ॥ ५१ ॥

Par quel effort vois-tu ici un embryon vivant—en ce lieu où nourriture et boisson sont digérées, et où même ce qui doit être mangé est à son tour dévoré ?

Verse 52

तस्मिन्नेवोदरे गर्भः किं नान्नमिव जीर्यति । गर्भे मूत्रपुरीषाणां स्वभावनियता गतिः ॥ ५२ ॥

Dans ce même ventre, l’embryon ne serait-il pas digéré comme la nourriture ? Et dans la matrice, le mouvement de l’urine et des excréments suit sa propre nature, régi par une loi innée.

Verse 53

धारणे वा विसर्गे च न कर्तुं विद्यतेऽवशः । प्रभवंत्युदरे गर्भा जायमानास्तथापरे ॥ ५३ ॥

Qu’il s’agisse de retenir ou de relâcher, l’être impuissant n’a pas le pouvoir d’agir autrement. Des embryons naissent dans le ventre, et d’autres viennent au monde—tout selon cette contrainte.

Verse 54

आगमेन महान्येषां विनाश उपपद्यते । एतस्माद्योनिसंबंधाद्यो जीवन्परिमुच्यते ॥ ५४ ॥

Par les Āgamas, autorité sacrée, la destruction totale des liens devient possible pour les grands. Et celui qui, de son vivant, se délivre pleinement de ce rapport à la naissance (yoni-saṃbandha), celui-là est affranchi.

Verse 55

पूजां न लभते कांचित्पुनर्द्धंद्वेषु मज्जति । गर्भस्य सह जातस्य सप्तमीमीदृशीं दशाम् ॥ ५५ ॥

Il ne reçoit aucun honneur ni aucune vénération, et retombe encore dans les paires d’opposés (plaisir et peine, gain et perte). Telle est la condition de l’être incarné au septième degré, dès l’instant même de la naissance avec le corps né du sein maternel.

Verse 56

प्राप्नुवंति ततः पंच न भवंति शतायुषः । नाभ्युत्थाने मनुष्याणां योगाः स्युर्नात्र संशयः ॥ ५६ ॥

De ce manque d’effort spirituel, on n’atteint que cinq (années) ; ils ne deviennent pas longévifs, jusqu’au plein centenaire. Sans un relèvement ardent et une discipline assidue chez l’homme, les accomplissements du yoga ne naissent pas — il n’y a là aucun doute.

Verse 57

व्याधिभिश्च विवध्यंते व्याघ्रैः क्षुद्रमृगा इव । व्याधिभिर्भक्ष्यमाणानां त्यजतां विपुलंधनम् ॥ ५७ ॥

Ils sont tourmentés par les maladies, comme les petites bêtes par les tigres. Tandis que les maux les dévorent, ils abandonnent leurs richesses abondantes.

Verse 58

वेदना नापकर्षंति यतमानास्चिकित्सकाः ॥ ५८ ॥

Même lorsque les médecins s’y emploient avec ardeur, ils ne peuvent ôter la douleur.

Verse 59

ते चापि विविधा वैद्याः कुशला संमतौषधाः । व्याधिभिः परिकृष्यंते मृगा ज्याघ्रैरिवार्दिताः ॥ ५९ ॥

Même ces nombreux médecins — habiles et dont les remèdes sont reconnus — sont eux aussi entraînés vers le bas par les maladies, tels des cerfs harcelés par des tigres.

Verse 60

ते पिबंति कषायांश्च सर्पीषि विविधानि च । दृश्यंते जरया भग्ना नागैर्नागा इवोत्तमाः ॥ ६० ॥

Ils boivent des décoctions médicinales et des ghee de maintes sortes; pourtant on les voit brisés par la vieillesse, tels les plus nobles éléphants terrassés par d’autres éléphants.

Verse 61

कैर्वा भुवि चिकित्स्येंत रोगार्त्ता मृगपक्षिणः । श्वापदाश्च दरिद्राश्च प्रायो नार्ता भवंति ते ॥ ६१ ॥

Qui donc sur cette terre soignerait les cerfs et les oiseaux tourmentés par la maladie ? Et les bêtes sauvages comme les indigents—la plupart, en vérité, demeurent sans secours et persistent dans la détresse.

Verse 62

घोरानपि दुराधर्षान्नृपतीनुग्रतेजस । आक्रम्य रोग आदत्ते पशून्पशुपचो यथा ॥ ६२ ॥

Même les rois redoutables, difficiles à vaincre et flamboyants de puissance, la maladie les attaque et les emporte, comme le boucher saisit les bêtes.

Verse 63

इति लोकमनाक्रंदं मोहशोकपरिप्लुतम् । स्रोतसा महसा क्षिप्रं ह्रियमाणं बलीयसा ॥ ६३ ॥

Ainsi le monde—incapable même de pousser un cri, submergé par l’illusion et le chagrin—était promptement emporté par un courant immense et puissant.

Verse 64

न धनेन न राज्येन नोग्रेण तपसा तथा । स्वभावा ह्यतिवर्तंते ये निर्मुक्ताः शरीरिषु ॥ ६४ ॥

Ni par la richesse, ni par la royauté, ni même par de rudes austérités on ne surmonte les tendances innées; seuls ceux qui se sont réellement affranchis de l’identification au corps transcendent leur propre nature.

Verse 65

उपर्यपरि लोकस्य सर्वो भवितुमिच्छति । यतते च यथाशक्ति न च तद्वर्तते तथा ॥ ६५ ॥

Tous désirent être les premiers parmi les hommes; chacun s’efforce selon sa force, et pourtant les choses ne se déroulent pas toujours ainsi.

Verse 66

न म्रियेरन्नजीर्येरन्सर्वे स्युः सार्वकामिकाः । नाप्रियं प्रतिपद्येरन्नुत्थानस्य फलं प्रति ॥ ६६ ॥

Si tous les êtres avaient un effort inébranlable, nul ne mourrait ni ne vieillirait; tous accompliraient tous leurs désirs, et nul ne rencontrerait rien de pénible comme fruit d’un tel élan.

Verse 67

ऐश्वर्यमदमत्ताश्च मानान्मयमदेन च । अप्रमत्ताः शठाः क्रूरा विक्रांताः पर्युपासते ॥ ६७ ॥

Enivrés par le pouvoir et la richesse, et aussi par l’orgueil et la vanité, les impénitents—fourbes, cruels et dominateurs—épient et guettent de près les vertueux.

Verse 68

शोकाः प्रतिनिवर्तंते केषांचिदसमीक्षताम् । स्वं स्वं च पुनरन्येषां न कंचिदतिगच्छति ॥ ६८ ॥

Les chagrins se retournent et retombent sur ceux qui ne réfléchissent pas avec discernement; en vérité, chacun ne porte que ce qui est sien—nul ne dépasse ni ne prend la part d’autrui.

Verse 69

महञ्च फलवैषम्यं दृश्यते कर्मसंधिषु । वहंति शिबिकामन्ये यांत्यन्ये शिबिकारुहः ॥ ६९ ॥

Dans les enchaînements du karma, on voit une grande inégalité des fruits : les uns portent le palanquin, tandis que d’autres avancent assis dans le palanquin.

Verse 70

सर्वेषामृद्धिकामानामन्ये रथपुरः सराः । मनुजाश्च गतश्रीकाः शतशो विविधाः स्त्रियाः ॥ ७० ॥

Pour tous ceux qui désirent la prospérité, d’autres possèdent des chars et des cités de luxe, et même des lacs de plaisir ; et il est aussi des hommes dont la fortune s’est éteinte, ainsi que des centaines de femmes de maintes sortes.

Verse 71

द्वंद्वारामेषु भूतेषु गच्छन्त्येकैकशो नराः । इदमन्यत्परं पश्य नात्र मोहं करिष्यसि ॥ ७१ ॥

Parmi les êtres qui se plaisent au jeu des contraires—plaisir et peine, gain et perte—les hommes vont, chacun seul. Contemple cette vérité plus haute, distincte de tout cela ; alors tu ne tomberas pas dans l’égarement.

Verse 72

धर्मं चापि त्यजा धर्मं त्यज सत्यानृतां धियम् । सर्वं त्यक्त्वा स्वरूपस्थः सुखी भव निरामयः ॥ ७२ ॥

Abandonne même le dharma conventionnel ; abandonne le dharma comme identité et attachement. Renonce à l’esprit qui oscille entre le vrai et le faux. Ayant tout quitté, demeure établi dans ta nature essentielle : sois heureux, sans affliction.

Verse 73

एतत्ते परमं गुह्यमाख्यातमृषिसत्तम । येन देवाः परित्यज्य भर्त्यलोकं दिवं गताः ॥ ७३ ॥

Ô le meilleur des sages, je t’ai révélé ce secret suprême : par lui, les dieux, abandonnant le monde de servitude, atteignirent le ciel.

Verse 74

सनंदन उवाच । इत्युक्त्वा व्यासतनयं समापृच्छ्य महामुनिः । सनत्कुमारः प्रययौ पूजितस्तेन सादरम् ॥ ७४ ॥

Sanandana dit : Ayant ainsi parlé, le grand sage Sanatkumāra prit congé du fils de Vyāsa ; et, honoré par lui avec respect, il s’en alla comme il convient.

Verse 75

शुकोऽपि योगिनां श्रेष्टः सम्यग्ज्ञात्वा ह्यवस्थितम् । ब्रह्मणः पदमन्वेष्टुमुत्सुकः पितरं ययौ ॥ ७५ ॥

Śuka aussi—le plus éminent des yogin—ayant compris avec justesse la vérité établie, alla avec ferveur vers son père afin de rechercher la Demeure suprême de Brahman.

Verse 76

ततः पित्रा समागम्य प्रणम्य च महामुनिः । शुकः प्रदक्षिणीकृत्य ययौ कैलासपर्वतम् ॥ ७६ ॥

Puis, après avoir rencontré son père et s’être prosterné devant lui, le grand sage Śuka—l’ayant circumambulé avec vénération—partit pour le mont Kailāsa.

Verse 77

व्यासस्तद्विरहाद्दूनः पुत्रस्नेहसमावृतः । क्षणैकं स्थीयतां पुत्र इति च क्रोश दुर्मनाः ॥ ७७ ॥

Vyāsa, accablé par la séparation d’avec lui et enveloppé d’affection pour son fils, s’écria, le cœur en peine : «Mon fils, demeure ne fût-ce qu’un seul instant !»

Verse 78

निरपेक्षः शुको भूत्वा निःस्नेहो मुक्तबन्धनः । मोक्षमेवानुसंचित्य गत एव परं पदम् ॥ ७८ ॥

Devenant tel Śuka—sans dépendance, sans attachement et délivré de tout lien—il ne rassembla pour seul but que la libération (mokṣa) et, en vérité, atteignit l’état suprême.

Verse 79

इति श्रीबृहन्नारदीयपुराणे पूर्वभागे बृहदुपाख्याने द्वितीयपादे एकषष्टितमोऽध्यायः ॥ ६१ ॥

Ainsi s’achève le soixante et unième chapitre (61) de la Première Partie du Śrī Bṛhannāradīya Purāṇa, au sein du Grand Récit (Bṛhad-upākhyāna), dans le Deuxième Pada.

Frequently Asked Questions

Because repeated rumination strengthens saṅkalpa-driven attachment and reactivates grief; the text frames sorrow as a mental formation sustained by attention, so withdrawing fixation (along with viveka and vairāgya) prevents its growth and enables clarity.

It assigns mental sorrow to be removed by discerning wisdom (jñāna/viveka) and bodily ailments to be treated by medicines, warning against confusing their domains—an early “scope-of-remedy” principle within mokṣa-dharma counsel.

Śuka embodies non-dependence and freedom from attachment, while Vyāsa’s grief dramatizes the very bondage the teaching diagnoses; the narrative seals the instruction by showing renunciation as lived practice rather than mere hearing.