Adhyaya 228
Nagara KhandaTirtha MahatmyaAdhyaya 228

Adhyaya 228

Le chapitre exalte Biladvāra comme un tīrtha purificateur : voir et adorer Viṣṇu sous la forme de Jalāśāyī, étendu sur Śeṣa, efface les fautes. La dévotion maintenue durant les quatre mois du cāturmāsya est décrite comme portant des fruits comparables à de vastes circuits de pèlerinage et à de grands sacrifices, accordant la délivrance même à ceux que l’on dit profondément dépravés. Lorsque les sages s’interrogent sur la présence à Biladvāra du Seigneur qui repose sur l’Océan de Lait, Sūta affirme le principe doctrinal : la Divinité transcendante peut se manifester en un lieu précis sous une forme accessible, par compassion. Le récit glisse ensuite vers la causalité mythique : après la chute d’Hiraṇyakaśipu, Prahlāda et Andhaka sont introduits ; Andhaka reçoit un don de Brahmā, affronte Indra et s’empare des prérogatives du Svarga. Indra implore Śaṅkara ; Śaṅkara dépêche Vīrabhadra comme émissaire pour ordonner à Andhaka de rendre le ciel et de retourner au domaine ancestral, mais Andhaka se moque et refuse, préparant la rétribution divine et la réaffirmation du dharma.

Shlokas

Verse 1

सूत उवाच । तथान्यच्च बिलद्वारि शयनार्थे व्यवस्थितम् । दृष्ट्वा प्रमुच्यते पापी देवं च जलशायिनम्

Sūta dit : De plus, à Biladvāra se trouve une autre divinité établie pour le repos ; en contemplant ce Seigneur, Lui qui repose sur les eaux, même le pécheur est délivré de ses fautes.

Verse 2

स्नात्वा तस्मिन्बिलद्वारे पवित्रे लोकसंश्रये । यस्तं पूजयते भक्त्या शेषपर्यंकशायिनम् । आजन्ममरणात्पापात्स च मुक्तिमवाप्नुयात्

Après s’être baigné à Biladvāra—lieu pur, refuge des mondes—quiconque vénère avec bhakti le Seigneur reposant sur la couche de Śeṣa est délivré des fautes amassées de la naissance à la mort et obtient la libération.

Verse 3

चतुरो वार्षिकान्मासान्सुप्रसुप्तं सुरेश्वरम् । संपूजयति यो भक्त्या न स भूयोऽत्र जायते

Celui qui, avec dévotion, vénère le Seigneur des dieux tandis qu’Il demeure en profond sommeil yogique durant les quatre mois de la saison des pluies, ne renaît plus en ce monde.

Verse 4

तत्र पूर्वं महाभागा मुनयः सेव्य तं प्रभुम् । मृत्तिकाग्रहणं कृत्वा तस्य चायतने शुभे

Là, jadis, les sages fortunés servirent ce Seigneur ; et, dans Son sanctuaire de bon augure, ils prirent l’argile sacrée et accomplirent l’acte prescrit.

Verse 5

संप्राप्ताः परमं स्थानं तद्रिष्णोः परमं पदम् । यत्फलं सर्वतीर्थेषु सर्वयज्ञेषु यत्फलम् । तत्फलं तस्य पूजायां चातुर्मास्यां प्रजायते

Ils atteignirent la demeure suprême, la plus haute station de Viṣṇu. Quel que soit le fruit obtenu en tous les tīrthas et quel que soit le fruit obtenu en tous les sacrifices, ce même fruit naît du culte rendu à Lui durant le Cāturmāsya.

Verse 6

यत्फलं गोग्रहे मृत्युं संप्राप्ता यांति मानवाः । तत्फलं चतुरो मासान्पूजया जलशायिनः

Le fruit spirituel que les hommes obtiennent en rencontrant la mort à Gograha, ce même fruit s’acquiert en adorant durant quatre mois le Seigneur Jalaśāyī, Celui qui repose sur les eaux.

Verse 7

अपि पापसमाचारः परदाररतोऽपिच । ब्रह्मघ्नोऽपि सुरापोऽपि स्त्रीहन्ताऽपि विगर्हितः । पूजया चतुरो मासांस्तस्य देवस्य मुच्यते

Même celui qui vit dans une conduite pécheresse—même s’il s’attache à l’épouse d’autrui; même s’il a tué un brāhmaṇa; même s’il boit des enivrants; même s’il est un meurtrier de femme voué au blâme—par l’adoration de cette Divinité durant quatre mois, il est délivré des liens du péché.

Verse 8

ऋषय ऊचुः । यदेतद्भवता प्रोक्तं तत्रस्थं जलशायिनम् । बिलद्वारे कथं सूत तत्र नः संशयो महान्

Les sages dirent : «Ce que tu as déclaré—que Jalaśāyī demeure là, à l’entrée de la caverne—comment cela peut-il être, ô Sūta ? Sur ce point, notre doute est immense.»

Verse 9

स किल श्रूयते देवः क्षीराब्धौ मधुसूदनः । सदैव भगवाञ्छेते योगनिद्रां समाश्रितः

Car l’on entend dire que le divin Madhusūdana repose sur l’Océan de Lait, et que le Seigneur Bienheureux demeure toujours étendu, entré dans le sommeil yogique.

Verse 10

कथं स भगवाञ्छेते बिलद्वारे व्यवस्थितः । एतत्कीर्तय कार्त्स्न्येन परं कौतूहलं हि नः

Comment donc ce Seigneur repose-t-il là, établi à l’entrée de la caverne ? Dis-nous cela en entier, car notre curiosité est grande.

Verse 11

सूत उवाच । सत्यमेतन्महाभागाः क्षीराब्धौ मधुसूदनः । योगनिद्रां गतः शेते शेषपर्यंकशा यकः

Sūta dit : «Ceci est vrai, ô nobles : Madhusūdana (Viṣṇu) repose sur l’Océan de Lait, entré dans le sommeil yogique, étendu sur la couche qu’est Śeṣa.»

Verse 12

स यथा तत्र क्षेत्रे तु संश्रितो भगवान्स्वयम् । जलशायिस्वरूपेण तच्छृशुध्वं समाहिताः

Écoutez maintenant, l’esprit recueilli, comment le Seigneur lui-même a pris refuge en ce kṣetra sacré, se manifestant sous la forme de Jalaśāyī, Celui qui repose sur les eaux.

Verse 13

यथा च चतुरो मासान्पूजितस्तत्र संस्थितः । मुक्तिं ददाति पुंसां स तथा संकीर्तयाम्यहम्

De même que ce Seigneur, demeurant là et honoré durant quatre mois, accorde la délivrance aux hommes, ainsi je proclame à présent sa grandeur.

Verse 14

चत्वारोऽपि यथा मासा गर्हणीया धरातले । सर्वकर्मसु मुख्येषु यज्ञोद्वा हादिषु द्विजाः

Ô deux-fois-nés, de même que ces quatre mois sont tenus sur terre pour particulièrement importants dans tous les rites majeurs—tels les sacrifices et les mariages—ainsi faut-il comprendre que leur observance a un grand poids.

Verse 15

तद्वोऽहं कीर्तयिष्यामि नमस्कृत्य द्विजोतमाः । तस्मै देवाधिदेवाय निर्गुणाय गुणात्मने

Ô les meilleurs des deux-fois-nés, après m’être incliné en hommage, je vais vous le rapporter—rendant louange à ce Dieu des dieux, au-delà des qualités (nirguṇa) et pourtant essence de toutes les qualités.

Verse 16

अव्यक्तायाऽप्रमेयाय सर्वदेवमयाय च । सर्वज्ञाय कवीशाय सर्वभूतात्मने तथा

Hommage à l’Inmanifesté, à l’Incommensurable, à Celui qui est l’essence de tous les dieux; à l’Omniscient, Seigneur des voyants et des poètes, et aussi au Soi demeurant en tous les êtres—à Lui, révérence.

Verse 17

पुरासीद्दानवो रौद्रो हिरण्यकशिपुर्महान् । नारसिंहं वपुः कृत्वा विष्णुना यो निपातितः

Autrefois vécut le grand et terrible Dānava, Hiraṇyakaśipu; c’est lui que Viṣṇu abattit après avoir pris la forme de Narasiṃha.

Verse 19

तस्य पुत्रद्वयं जज्ञे सर्वलक्षणलक्षितम् । प्रह्लादश्चांधकश्चैव वीर्येणाप्रतिमौ युधि

De lui naquirent deux fils, marqués de tous les signes d’excellence : Prahlāda et Andhaka; tous deux, sans pareil en vaillance au combat.

Verse 20

स नैच्छत तदा राज्यं पितृपैतामहं महत् । समागतमपि प्राज्ञो यस्मात्तद्वो वदाम्यहम्

Bien que le grand royaume ancestral, venu du père et des aïeux, lui fût échu, ce sage ne le désira point; c’est pourquoi je vous rapporte ce récit.

Verse 21

दानवानां सदा द्वेषो देवेन सह चक्रिणा । न करोति पुनर्द्वेषं तं समुद्दिश्य सर्वदा

Les Dānavas nourrissent sans cesse la haine envers le Seigneur divin qui porte le disque; mais lui, le gardant toujours en son cœur, ne rend pas la haine pour la haine.

Verse 22

एतस्मात्कारणात्सर्वे तेन त्यक्ता दितेः सुताः । स्वराज्यमपि संत्यज्य विष्णुस्तेन समाश्रितः

Pour cette raison, tous les fils de Diti furent abandonnés par eux ; et, renonçant même à son propre royaume, il prit refuge en Viṣṇu.

Verse 23

ततस्तैर्दानवैः क्षुद्रैर्विष्णुद्वेषपरायणैः । अन्धकः स्थापितो राज्ये पितृपैतामहे तदा

Alors, par ces Dānavas mesquins, voués à la haine de Viṣṇu, Andhaka fut établi sur le royaume et le trône ancestral de ses pères et aïeux.

Verse 24

अन्धकोऽपि समाराध्य देवदेवं चतुर्मुखम् । अमरत्वं ततो लेभे यावच्चन्द्रार्कतारकम्

Même Andhaka, après avoir dûment adoré le Dieu des dieux, le Seigneur aux quatre visages (Brahmā), obtint l’immortalité, durant tant que subsistent la lune, le soleil et les étoiles.

Verse 25

वरपुष्टस्ततः सोऽपि चक्रे शक्रेण विग्रहम्

Puis, fortifié par cette grâce, lui aussi engagea le conflit avec Śakra (Indra).

Verse 26

जित्वा शक्रं महासंख्ये यज्ञांशाञ्जगृहे स्वयम् । गत्वाऽमरावतीं दैत्यो निःसार्य च शतक्रतुम् । स्ववर्गेण समोपेतः स्वर्गं समहरत्तदा

Après avoir vaincu Śakra dans une grande bataille, il s’empara lui-même des parts sacrificielles. Puis le Dānava se rendit à Amarāvatī, en chassa Śatakratu (Indra) et—entouré des siens—s’empara du ciel en ce temps-là.

Verse 27

शक्रोऽपि च समाराध्य शंकरं लोकशंकरम् । सर्वदेवसमोपेतो भृत्यवत्परिवर्तते

Śakra lui aussi, après avoir apaisé Śaṅkara—bienfaiteur des mondes—demeura à son service, entouré de tous les dieux, tel un serviteur.

Verse 28

ततः कालेन महता तस्य तुष्टः पिनाकधृक् । तं प्राह वरदोऽस्मीति वद शक्र करोमि किम्

Puis, après un long temps, Pinākadhṛk (Śiva), satisfait de lui, lui dit : «Je suis le dispensateur des grâces. Dis-moi, ô Śakra : que dois-je faire pour toi ?»

Verse 29

इन्द्र उवाच । अंधकेन हृतं राज्यं मम वीर्यात्सुरेश्वर । यज्ञभागैः समोपेतं हत्वाऽशु तत्प्रयच्छ मे

Indra dit : «Ô Seigneur des dieux ! Andhaka a ravi mon royaume par la force. Après l’avoir promptement abattu—lui qui s’est emparé des parts du sacrifice—rends-moi cette souveraineté.»

Verse 30

तच्छ्रुत्वा तस्य दीनस्य भगवाञ्छशिशेखरः । प्रोवाच तव दास्यामि राज्यं त्रैलोक्यसंभवम्

Entendant la prière de cet affligé, le Seigneur Bienheureux—Śiva, couronné de la lune—déclara : «Je t’accorderai la souveraineté qui relève des trois mondes.»

Verse 31

ततः संप्रेषयामास दूतं तस्य विचक्षणम् । गणेशं वीरभद्राख्यं गत्वा तं ब्रूहि चांधकम्

Alors il dépêcha un messager avisé—Gaṇeśa, nommé Vīrabhadra—en disant : «Va et parle à cet Andhaka.»

Verse 32

ममादेशात्परित्यज्य स्वर्गं गच्छ धरातलम् । पितृपैतामहं स्थानं राज्यं तत्र समाचर

«Par mon ordre, quitte le ciel et descends sur la terre. Là, dans le domaine ancestral de tes pères et aïeux, exerce ta royauté.»

Verse 33

परित्यजस्व यज्ञांशान्नो चेद्धंतास्मि सत्वरम् । स गत्वा चांधकं प्राह यथोक्तं शंभुना स्फुटम्

«Abandonne les parts du sacrifice; sinon, je te frapperai sur-le-champ.» Puis, s’en étant allé, il rapporta à Andhaka, avec netteté, exactement ce que Śambhu (Śiva) avait dit.

Verse 34

सविशेषमहाबुद्धिः स्वामिकार्यप्रसिद्धये । अथ तं चाधकः प्राह प्रविहस्य महाबलः

Doué d’une intelligence grande et exceptionnelle, le messager agit pour accomplir l’intention de son maître. Alors le puissant Adhaka, éclatant de rire, lui adressa la parole.

Verse 35

अवध्यो हि यथा दूतस्तेन त्वां न निहन्म्यहम् । क स्याद्वै शंकरोनाम यो मामेवं प्रभाषते

«Un messager ne doit pas être mis à mort; c’est pourquoi je ne te tue pas. Mais qui est donc celui qu’on nomme “Śaṅkara”, pour me parler ainsi ?»

Verse 36

न मां वेत्ति स किं मूढः किं वा मृत्यु मभीप्सते

«Ce sot ne sait-il donc pas qui je suis, ou bien désire-t-il réellement la mort ?»

Verse 37

अथवा सत्यमेवैतान्निर्विण्णो जीविताच्च सः । दरिद्रोपहतो नित्यं सर्वभोगविवर्जितः

Ou peut-être est-ce là la vérité même : il s’est lassé de la vie. Frappé sans cesse par la pauvreté et privé de toute jouissance, il me parle ainsi.

Verse 38

स्मशाने क्रीडनं यस्य भस्म गात्रविलेपनम् । भूषणं चाहयो वस्त्रं दिशो यस्य जटालका

Celui dont le jeu se fait au champ de crémation, dont le corps est enduit de cendre ; pour qui les serpents sont des ornements, dont le vêtement est fait des directions mêmes, et dont les cheveux sont en jata, emmêlés—

Verse 39

कस्तस्य जीवितेनार्थस्तेनेदं मां ब्रवीति सः । तस्माद्गत्वा द्रुतं ब्रूहि मद्वाक्यं दूत सस्फुटम्

À quoi lui sert la vie, pour me parler ainsi ? Va donc promptement et rapporte mes paroles, ô messager, avec clarté et exactitude.

Verse 40

त्यक्त्वा कैलासमेनं त्वं वाराणस्यां तपः कुरु । मया स्थानमिदं दत्तं कैलासं स्वसुतस्य च

Quitte ce Kailāsa et accomplis l’austérité (tapas) à Vārāṇasī. Cette demeure—Kailāsa—je l’ai accordée aussi à mon propre fils.

Verse 41

वृकस्यापि न सन्देहो विभवेन समन्वितम् । नो चेत्प्राणान्हरिष्यामि सेंद्रस्य तव शंकर

Même pour Vṛka, il n’y a point de doute : (je saisirai) la splendeur et la puissance que tu revendiques. Sinon, ô Śaṅkara, je t’ôterai la vie, fût-ce avec Indra lui-même.

Verse 42

तच्छ्रुत्वा वीरभद्रस्तु निर्भर्त्स्य च मुहुर्मुहुः । क्रोधेन महताविष्टः कैलासं समुपाविशत्

À ces mots, Vīrabhadra le réprimanda maintes et maintes fois. Saisi d’une colère immense, il entra et s’avança vers le Kailāsa.

Verse 43

ततः स कथयामास तद्वाक्यं च पिनाकिनः । अतिक्रूरं विशेषेण तत क्रुद्धः पिनाकधृक्

Alors il rapporta ces paroles au Porteur du Pināka (Śiva). En les entendant—d’une cruauté extrême, surtout—celui qui brandit le Pināka s’emporta.

Verse 228

इति श्रीस्कान्दे महा पुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहितायां षष्ठे नागरखण्डे हाटकेश्वरक्षेत्रमाहात्म्ये जलशाय्युपाख्याने ब्रह्मदत्तवरप्रदानोद्धतान्धकासुरकृतशंकराज्ञाव माननवर्णनंनामाष्टाविंशत्युत्तरद्विशततमोऽध्यायः

Ainsi s’achève, dans le vénérable Skanda Mahāpurāṇa—au sein de la Saṃhitā de quatre-vingt-un mille vers—dans la sixième division, le Nāgara Khaṇḍa, dans la glorification des tīrthas du saint domaine de Hāṭakeśvara, dans l’épisode nommé « Jalaśāyī » : le deux-cent-vingt-huitième chapitre, intitulé « L’octroi d’une grâce à Brahmadatta et le récit de la manière dont l’asura Andhaka, enivré d’orgueil, honora l’ordre de Śaṅkara ».