
Le chapitre 33 s’ouvre sur Nārada décrivant le corps abattu de Tāraka et l’étonnement des devas. Skanda (Guha), bien que vainqueur, est saisi d’un trouble moral : il retient les louanges de célébration, exprime son remords et demande un enseignement sur le prāyaścitta (expiation), d’autant que l’adversaire tué est dit lié à la bhakti envers Rudra. Vāsudeva répond par un argument normatif, appuyé sur śruti, smṛti, itihāsa et purāṇa : il n’y a pas de faute à abattre un malfaiteur nuisible ; l’ordre du monde dépend de la maîtrise des violents. Il oriente ensuite vers une voie expiatoire et salvifique plus haute : l’adoration de Rudra—surtout le culte du liṅga—surpasse les autres expiations. La suprématie de Śiva est louée par des exemples : le halāhala, la Gaṅgā portée sur la tête, l’imagerie de la guerre de Tripura, et le sacrifice de Dakṣa comme avertissement. Viennent des prescriptions rituelles détaillées : ablutions du liṅga avec l’eau et le pañcāmṛta, offrande de fleurs, naivedya, et le mérite extraordinaire de l’établissement d’un liṅga, qui élève la lignée et mène à Rudraloka. Śiva affirme la non-différence (abheda) entre Lui et Hari, faisant de l’harmonie des voies une doctrine. Skanda fait vœu d’installer trois liṅga liés à divers moments du récit ; Viśvakarmā les façonne, et l’installation est décrite avec les noms (notamment Pratijñeśvara et Kapāleśvara), les observances d’aṣṭamī et de kṛṣṇa-caturdaśī, le culte voisin de la Śakti, le lieu dit ‘śakticchidra’, et un tīrtha particulièrement célébré dont le bain sacré et le japa purifient et accordent l’élévation après la mort.
Verse 1
नारद उवाच । ततस्तं गिरिवर्ष्माणं पतितं वसुधोपरि । आलिंगितमिव पृथ्व्या गुणिन्या गुणिनं यथा
Nārada dit : Alors celui dont le corps était tel une montagne gisait tombé sur la terre, comme si la Terre vertueuse elle-même avait enlacé un homme vertueux.
Verse 2
दृष्ट्वा देवा विस्मितास्ते जयं जगुस्तथा मुहुः । केचित्समीपमागंतुं बिभ्यति त्रिदिवौकसः
À cette vue, les dieux furent saisis d’étonnement et chantèrent sans cesse : « Victoire ! » Pourtant, certains habitants du ciel craignaient de s’approcher.
Verse 3
उत्थाय तारको दैत्यः कदा चिन्नो निहंति चेत् । तं तथा पतितं दृष्ट्वा वसुधामण्डले गुहः
« Si Tāraka, l’asura, se relevait, ne pourrait-il pas nous tuer ? »—ainsi, le voyant gisant sur le cercle de la terre, Guha (Skanda) réagit.
Verse 4
आसीद्दीनमनाः पार्थ शुशोच च महामतिः । स्तवनं चापि देवानां वारयित्वा वचोऽब्रवीत्
Ô Pārtha, le grand d’âme devint accablé et se lamenta. Retenant même les louanges des dieux, il prononça ces paroles.
Verse 5
शोच्यं पातकिनं मां च संस्तुवध्वं कथं सुराः । पंचानामपि यो भर्ता प्राकृतोऽसौ न कीर्त्यते
« Comment, ô dieux, pouvez-vous me louer, moi, pécheur digne de lamentation ? Même celui qui est le maître des cinq (sens), s’il devient simplement mondain, ne mérite pas d’être célébré. »
Verse 6
स तु रुद्रांशजः प्रोक्तस्तस्य द्रुह्यन्न रुद्रंवत् । स्वायंभुवेन गीतश्च श्लोकः संश्रूयते तथा
On dit qu’il est né d’une parcelle de Rudra ; et quiconque lui fait du tort, c’est comme s’il faisait du tort à Rudra lui-même. Ainsi, l’on entend aussi un śloka chanté par Svāyambhuva (Manu).
Verse 7
वीरं हि पुरुषं हत्वा गोसहस्रेण मुच्यते । यथाकथंचित्पुरुषो न हंतव्यस्ततो बुधैः
Celui qui tue un homme vaillant est délivré (du péché) par l’expiation de mille vaches. C’est pourquoi les sages ne doivent tuer un homme d’aucune manière.
Verse 8
पापशीलस्य हनने दोषो यद्यपि नास्ति च । तथापि रुद्रभक्तोऽयं संस्मरन्निति शोचिमि
Même s’il n’y a pas de faute à tuer un homme de conduite pécheresse, je m’afflige pourtant, me souvenant que celui-ci était un dévot de Rudra.
Verse 9
तदहं श्रोतुमिच्छामि प्रायाश्चित्तं च किंचन । प्रायश्चित्तैरपैत्येनो यतोपि महदर्जितम्
C’est pourquoi je souhaite entendre quelque expiation, par laquelle, au moyen d’actes de pénitence, le grand péché encouru puisse être effacé.
Verse 10
इति संशोचतस्तस्य शिवपुत्रस्य धीमतः । वासुदेवो गुरुः पुंसां देवमध्ये वचोऽब्रवीत्
Tandis que le sage fils de Śiva se désolait ainsi, Vāsudeva—vénérable maître des hommes—prononça ces paroles au milieu des dieux.
Verse 11
श्रुतिः स्मृतिश्चेतिहासाः पुराणं च शिवात्मज । प्रमाणं चेत्ततो दुष्टवधे दोषो न विद्यते
Ô fils de Shiva, si la Śruti, la Smṛti, les Itihāsas et les Purāṇas sont acceptés comme autorité valide, alors il n'y a pas de faute à tuer les méchants.
Verse 12
स्वप्राणान्यः परप्राणैः प्रपुष्णात्यघृणः पुमान् । तद्वधस्तस्य हि श्रेयो यद्दोषाद्यात्यधः पुमान्
Cet homme impitoyable qui soutient sa propre vie en prenant la vie des autres, sa mise à mort est en effet la meilleure voie ; car à cause de ses méfaits, il entraîne les gens vers la ruine.
Verse 13
अन्नादे भ्रूणहा मार्ष्टि पत्यौ भार्या पचारिणी । गुरौ शिष्यश्च याज्यश्च स्तेनो राजनि किल्बिषम्
Le tueur d'un embryon transfère son péché sur celui qui lui donne de la nourriture ; une épouse infidèle le transfère à son mari ; un disciple à son gourou, et un prêtre officiant au patron ; et un voleur place sa culpabilité sur le roi.
Verse 14
पापिनं पुरुषं यो हि समर्थो न निहंति च । तस्य तावंति पापानि तदर्धं सोऽप्यवाश्रुते
Quiconque est capable et pourtant n'abat pas un homme pécheur, autant de péchés de ce délinquant s'accumulent aussi sur lui, et il prend sur lui la moitié d'entre eux.
Verse 15
पापिनो यदि वध्यंते नैव पालनसंस्थितैः । ततोऽयमक्षमो लोकः कं याति शरणं गुह
Ô Guha, si ceux qui sont établis dans la protection ne répriment pas les pécheurs, alors ce monde impuissant, vers qui ira-t-il chercher refuge ?
Verse 16
कथं यज्ञाश्च वेदाश्च वर्तते विश्वधारकाः । तस्मात्त्वया पुण्यमाप्तं न च पापं कथंचन
Comment les sacrifices et les Veda—soutiens du monde—pourraient-ils se maintenir (si les méchants n’étaient pas contenus) ? Ainsi, tu as acquis du mérite, et tu n’as encouru aucun péché.
Verse 17
अथ चेद्रुद्रभक्तेषु बहुमानस्तव प्रभो । तत्र ते कीर्तयिष्यामि प्रायश्चित्तं महोत्तमम्
Et si, ô Seigneur, tu portes une grande vénération aux dévots de Rudra, alors, à ce sujet, je te proclamerai une expiation souverainement suprême.
Verse 18
आजन्मसंभवैः पापैः पुमान्येन विमुच्यते । आकल्पांत च वा येन रुद्रलोके प्रमोदते
Par cela, l’homme est délivré des péchés amassés depuis la naissance ; et par cela, il se réjouit dans le monde de Rudra jusqu’à la fin de l’éon.
Verse 19
कृते पापेऽनुतापो वै यस्य स्कन्द प्रजायते । रुद्राराधनतोऽन्यच्च प्रायश्तित्तं परं न हि
Ô Skanda, pour celui en qui naît un vrai repentir après avoir commis le péché, il n’est point d’expiation plus haute que l’adoration de Rudra.
Verse 20
न यस्यालमपि ब्रह्मामहिमानं विवर्णितुम् । श्रुतिश्च भीता यं वक्ति किं तस्मात्परमं भवेत्
Même Brahmā ne peut décrire pleinement Sa grandeur ; même le Veda (Śruti), saisi de crainte révérencielle, parle de Lui avec retenue. Qu’y aurait-il donc de plus élevé que Lui ?
Verse 21
अकांडे यच्च ब्रह्मांडक्षयोद्युक्तं हलाहलम् । कण्ठे दधार श्रीकण्ठः कस्तस्मात्परमो भवेत्
Quand, dans une crise soudaine, le poison Hālāhala surgit—prêt à anéantir le cosmos—Śrīkaṇṭha le retint dans Sa gorge. Qui pourrait être plus grand que Lui ?
Verse 22
दुःखतांडवदीनोऽभूदण्डसंकीर्णमानसः । मारमारश्च यो देवः कस्तस्मात्परमो भवेत्
Lui, Seigneur du Tāṇḍava de la douleur, dont l’esprit pénètre toute la sphère cosmique, et qui terrasse Māra : quelle divinité pourrait être au-dessus de Lui ?
Verse 23
वियद्व्यापी सुरसरित्प्रवाहो विप्रुषाकृतिः । बभूव यस्य शिरसि कस्तस्मात्परमो भवेत्
Le flot du fleuve divin, qui emplit le ciel, ne fut plus qu’une simple goutte sur Sa tête. Qui pourrait être plus grand que Lui ?
Verse 24
यज्ञादिकाश्च ये धर्मा विना यस्यार्चनं वृथा । दक्षोऽत्र सत्यदृष्टांतः कस्तस्मात्परमो भवेत्
Tous les actes de dharma, à commencer par le yajña, deviennent vains sans Son culte. Dakṣa en est l’exemple véridique. Qui pourrait être plus grand que Lui ?
Verse 25
क्षोणी रथो विधिर्यंता शरोऽहं मन्दरो धनुः । रथांगे चापि चंद्रार्कौ युद्धे यस्य च त्रैपुरे
Dans Son combat contre Tripura : la terre fut Son char, Brahmā le cocher, moi (Viṣṇu) je devins Sa flèche, le mont Mandara Son arc, et la lune et le soleil furent les roues de Son char.
Verse 26
आराधनं तस्य केचिद्योगमार्गेण कुर्वते । दुःखसाध्यं हि तत्तेषां नित्यं शून्यमुपासताम्
Certains L’adorent par la voie du yoga ; mais pour ceux qui méditent sans cesse sur le « vide », cette pratique est réellement difficile à accomplir et pleine d’épreuves.
Verse 27
तस्मात्तस्यार्चयेल्लिंगं भुक्तिमुक्ती य इच्छति । सृष्ट्यादौ लिंगरूपी स विवादो मम ब्रह्मणः
Ainsi, quiconque désire à la fois la jouissance en ce monde et la délivrance doit vénérer Son Liṅga. Au commencement de la création, lorsque s’éleva le différend entre moi et Brahmā, Il se manifesta sous la forme du Liṅga.
Verse 28
अभूद्यस्य परिच्छेदे नालमावां बभूविव । चराचरं जगत्सर्वं यतो लीनं सदात्र च
Lorsque nous cherchâmes à trouver Sa limite, nous en fûmes totalement incapables. De Lui et en Lui, l’univers tout entier—le mobile et l’immobile—demeure à jamais résorbé.
Verse 29
तस्माल्लिंगमिति प्रोक्तं देवै रुद्रस्य धीमतः । तोयेन स्नापयेल्लिंगं श्रद्धया शुचिना च यः
C’est pourquoi on l’appelle « Liṅga », ainsi l’ont proclamé les dieux, du sage Rudra. Quiconque baigne le Liṅga avec de l’eau, avec foi et pureté—
Verse 30
ब्रह्मादितृणपर्यंतं तेनेदं तर्पितं जगत् । पंचामृतेन तल्लिंगं स्नापयेद्यश्च बुद्धिमान्
De Brahmā jusqu’à un brin d’herbe, tout cet univers est rassasié par lui. Le sage qui baigne ce Śiva-liṅga avec le pañcāmṛta (les cinq nectars) devient ainsi la cause de l’apaisement universel.
Verse 31
तर्पितं तेन विश्वं स्यात्सुधया पितृभिः समम् । पुष्पैरभ्यर्चयेल्लिंगं यथाकालोद्भवैश्चयः
Par cette offrande d’ambroisie, l’univers tout entier est apaisé, avec les Pitṛs. Et quiconque vénère le liṅga avec des fleurs nées en leur saison accomplit l’adoration convenable.
Verse 32
तेन संपूजितं विश्वं सकलं नात्र संशयः । नैवेद्यं तत्र यो दद्याल्लिंगस्याग्रे विचक्षणः
Par cet acte, l’univers tout entier est pleinement honoré, sans aucun doute. Le dévot avisé qui offre le naivedya, l’offrande de nourriture, devant le liṅga accomplit cet hommage universel.
Verse 33
भोजितं तेन विश्वं स्याल्लिंगस्यैवं फलं महत् । किमत्र बहुनोक्तेन स्वल्पं वा यदि व बहु
Par lui, l’univers est comme nourri : tel est le grand fruit du culte du liṅga. À quoi bon en dire davantage, qu’on offre peu ou qu’on offre beaucoup ?
Verse 34
लिंगस्य क्रियते यच्च तत्सर्वं विश्वप्रीतिदम् । तच्च लिगं स्थापयेद्यः शुचौ देशे सुभक्तितः
Tout ce qui est accompli pour le liṅga réjouit l’univers entier. Et celui qui, avec une dévotion pure, établit ce liṅga en un lieu propre et sacré accomplit un acte bénéfique pour tous.
Verse 35
स सर्वपापनिर्मुक्तो रुद्रलोके प्रमोदते । यन्नित्यं यजतो यज्ञैः फलमाहुर्मनीषिणः
Délivré de tous les péchés, il se réjouit dans le monde de Rudra. Les sages déclarent qu’il obtient le même fruit que celui des yajñas accomplis chaque jour.
Verse 36
तच्च स्थापयतो लिंगं शिवस्य शुभलक्षणम् । यथाग्निः सर्वदेवानां मुखं स्कन्द प्रकीर्त्यते
Pour celui qui établit le liṅga—l’emblème auspicieux de Śiva—, de même, ô Skanda, que le Feu est proclamé la « bouche » de tous les dieux, le canal de leurs offrandes.
Verse 37
तथैव सर्वजगतां मुखं लिंगं न संशयः । प्रारंभान्मुच्यते पापैः सर्वजन्मकृतैरपि
Ainsi, sans aucun doute, le liṅga est la « bouche » de tous les mondes. Dès le commencement de cet acte, on est délivré des péchés, même de ceux accumulés au fil de nombreuses naissances.
Verse 38
अतीतं च तथागामि कुलानां तारयेच्छतम् । मृन्मयं काष्ठनिष्पन्नं पक्वेष्टं शैलमेव च
Il délivre cent lignées, celles du passé comme celles à venir. Que le liṅga soit d’argile, façonné de bois, formé de brique cuite ou encore de pierre, son établissement porte une puissance de salut.
Verse 39
कृतमायतनं दद्यात्क्रमाच्छतगुणं फलम् । कलशं तत्र चारोप्य एकविंशत्कुलैर्युतः
Si l’on offre un sanctuaire (āyatana) achevé, le fruit s’accroît, selon l’ordre prescrit, au centuple. Et en y plaçant le kalaśa, le vase de consécration, on se trouve lié à vingt et une lignées et en reçoit le bienfait.
Verse 40
आकल्पांतं रुद्रलोके मोदते रुद्रवत्सुखी । एवंविधफलं लिंगमतो भूयोऽप्यधो न हि
Jusqu’à la fin de l’éon, il se réjouit dans le monde de Rudra, heureux comme Rudra lui-même. Tel est le fruit de ce Liṅga ; dès lors, il ne retombe plus jamais dans un état inférieur.
Verse 41
तस्मादत्र महासेन लिंगं स्थापितुमर्हसि । यदुक्तमेतदश्लीलं यदि किंचन चात्र चेत्
Ainsi donc, ô Mahāsena, il te convient d’établir ici un Liṅga. Et si quelque parole prononcée en ce lieu paraît inconvenante d’une manière quelconque—
Verse 42
तद्ब्रवीतु महा सेन स्वयं साक्षी महेश्वरः । एवं वदति गोविंदे साधुवादो महानभूत्
Que Mahāsena le proclame lui-même : Maheśvara est le témoin direct. Lorsque Govinda parla ainsi, un grand assentiment de « Bien dit ! » s’éleva.
Verse 43
महादेवो ह्यथालिंग्य स्कन्दं वचनब्रवीत् । यद्भवान्मम भक्तेषु प्रकरोति कृपां पराम्
Alors Mahādeva, étreignant Skanda, prononça ces paroles : « Parce que tu manifestes la compassion suprême envers mes dévots— ».
Verse 44
तेनापि परमा प्रीतिर्मम जाता तवोपरि । किं तु यद्भगवानाह वासुदेवो जगद्गुरुः
Par cet acte même, la plus haute affection est née en moi pour toi. Toutefois, ce qu’a dit le Bienheureux Vāsudeva, le Guru du monde—
Verse 45
तत्त्था नान्यथा किंचिदत्र प्रोक्तं हि विष्णुना । यो ह्यहं स हरिर्ज्ञेयो यो हरिः सोऽहमित्युता
C’est exactement ainsi, et non autrement ; car ce qui a été dit ici par Viṣṇu est vérité. « Celui qui est moi doit être connu comme Hari ; et celui qui est Hari, c’est moi »—tel est bien le fait.
Verse 46
नावयोरंतरं किंचिद्दीपयोरिव सुव्रत । एनं द्वेष्टि स मां द्वेष्टियोन्वेत्येनं स माऽनुगः
Ô homme aux vœux excellents, il n’y a entre nous aucune différence, comme deux flammes de lampes. Qui Le hait Me hait; et qui Le suit est Mon fidèle.
Verse 47
इति स्कन्द विजानाति स मद्भक्तोन्यथा न हि
Ainsi Skanda comprend-il ; il est Mon dévot, assurément et nullement autrement.
Verse 48
स्कन्द उवाच । एवमेवास्मि जानामि त्वां च विष्णुं च शंकर
Skanda dit : « Oui, ainsi Te comprends-je, ô Śaṅkara — et Viṣṇu également. »
Verse 49
यच्च लिंगकृते प्राह हरिर्मां धर्मवत्सलः । खे वाणी तारकवधे एवमेव पुराह माम्
Et ce que Hari, ami du dharma, m’a dit au sujet du Liṅga, de même une voix céleste me l’avait jadis annoncé lors de la mise à mort de Tāraka, en tout point pareillement.
Verse 50
लिंगं संस्थापयिष्यामि सर्वपापा पहं ततः । एकं यत्र प्रतिज्ञा मे गृहीतास्य वधाय च
« Là, j’établirai un Liṅga, ôteur de tous les péchés. Un (Liṅga) sera au lieu où j’ai pris mon vœu — afin d’accomplir sa mise à mort. »
Verse 51
द्वितीयं यत्र निःसत्त्वसत्यक्तः शक्त्याऽसुरोऽभवत् । तृतीयं यत्र निहतो हत्या पापोपशांतिदम्
Le second Liṅga sera là où l’Asura, privé de sa force véritable, fut renversé par la Śakti. Le troisième sera là où il fut mis à mort, accordant l’apaisement des péchés du meurtre et des autres maux.
Verse 52
इत्युक्त्वा विश्वकर्माणमाहूय प्राह पावकिः । त्रीणि लिंगानि शुद्धानि शीघ्रं त्वं कर्तुमर्हसि
Après avoir ainsi parlé, Pāvaki fit venir Viśvakarman et dit : «Tu dois façonner sans tarder trois Liṅgas purs.»
Verse 53
वचनाद्बाहुलेयस्य निर्ममे देववर्द्धकिः । त्रीणि लिंगानि शुद्धानि न्यवेदयत तानि च
Sur la parole de Bāhuleya, l’artisan divin façonna trois Liṅgas purs et les présenta également.
Verse 54
ततो ब्रह्मादिभिः सार्धं विष्णुना शंकरेण च । पूर्वं संस्थापयामास पश्चिमायामदूरतः
Puis, avec Brahmā et les autres dieux—avec Viṣṇu et Śaṅkara—il l’installa d’abord vers l’est, non loin du quartier occidental de cette contrée.
Verse 55
प्रतिज्ञेश्वरमित्येव लिंगं परमशोभनम् । अष्टम्यां बहुले चात्र चैत्रे स्नात्वा उपोष्य च
Ce Liṅga d’une splendeur suprême est nommé «Pratijñeśvara». Ici, au huitième jour lunaire de la quinzaine sombre de Caitra, après s’être baigné et avoir observé le jeûne…
Verse 56
पूजां च जागरं कृत्वा मुच्येत्पारुष्यपापतः । इत्याह स्कंदप्रीत्यर्थं स्वयं तत्र महेश्वरः
Et, après avoir accompli le culte et la veille nocturne, on est délivré du péché de rudesse et de cruauté. Ainsi parla Maheśvara lui-même en ce lieu, afin de réjouir Skanda.
Verse 57
ततो द्वितीयं लिंगं तु वह्निकोणाश्रितं तथा । स्थापयामास सरसो यत्र शक्तिर्विनिर्ययौ
Puis il installa aussi le second Liṅga, placé dans l’angle d’Agni (le sud-est). Il le fixa près du lac, à l’endroit où la Śakti jaillit.
Verse 58
कपालेश्वरमित्येव लिंगं पापापहं शुभम् । शक्तिं च तामभिष्टूय स्थापयामास तत्र च
Ce Liṅga, auspicious et destructeur des péchés, est nommé « Kapāleśvara ». Après avoir loué cette Śakti, il établit aussi sa présence en ce lieu.
Verse 59
कपालेश्वरसांनिध्यं देवीं कापालिकेश्वरीम् । तत्र चोत्तरदिग्भागे शक्तिच्छिद्रं प्रचक्षते
Près de Kapāleśvara se trouve la Déesse nommée Kāpālikeśvarī. Là, dans la partie nord de ce lieu, on montre ce qu’on appelle « Śakti-chidra », la fissure ou ouverture de la Śakti.
Verse 60
पातालगंगा यत्रास्तिं सर्वपापहरा शिवा । तत्र स्नात्वा ददौ स्कंदः कृपयाभिपरिप्लुतः
Là où coule la sainte Pātāla-Gaṅgā—Śivā elle-même, qui enlève tous les péchés—Skanda s’y baigna; et, débordant de compassion, il fit des dons sacrés.
Verse 61
तदा तोयं तारकाय सहितः सर्वदैवतैः
Alors, avec tous les dieux, il offrit cette eau en libation sacrée (tarpaṇa) à Tāraka.
Verse 62
काश्यपेयाय वज्रांगतनयाय महात्मने । रुद्रभक्ताय सतिलमक्षय्योदकमस्त्विति
« Pour Kāśyapeya, pour le magnanime fils de Vajrāṅga, pour le dévot de Rudra—que soit établi cet offrande d’eau inépuisable, accompagnée de sésame », déclara-t-il ainsi.
Verse 63
ततो महेश्वरः प्रीतः प्राह स्कंदस्य श्रृण्वतः । चतुर्दश्यां कृष्णपक्षे मधौ चैवात्र यो नरः । स्नात्वोपोष्य समभ्यर्च्य कपालेश्वरमीश्वरीम्
Alors Maheśvara, satisfait, parla tandis que Skanda écoutait : « Au jour de caturdaśī, le quatorzième jour lunaire de la quinzaine sombre, au mois de Madhu, quiconque se baigne ici, observe le jeûne (upavāsa) et vénère comme il se doit Kapāleśvara et la Déesse… »
Verse 64
तेजोवधसमुद्भूतपातकेन स मुच्यते
Il est délivré du péché né du meurtre d’un « tejovat », un être de splendeur spirituelle : une faute grave qui éteint l’éclat.
Verse 65
अस्यामेव तिथौ सोमः शिवयोगश्च तैतिलम् । षड्योगः शक्तिच्छिद्रेयो दिनं रुद्रं जपन्निशि । स्नात्वात्र सशरीरो वै रुद्रलोकं व्रजीष्यति
« En ce même tithi, lorsque Soma (la Lune) et le Śiva‑yoga coïncident—avec l’auspicieux tilam (observance du sésame) et le yoga sextuple à Śakticchidra—quiconque passe le jour en japa de Rudra et la nuit en adoration, puis se baigne ici, ira assurément à Rudra‑loka, même avec son corps. »
Verse 66
कपालेशस्य सांनिध्ये शक्तिच्छिद्रं हि कीर्त्यते । तस्य तुल्यं परं तीर्थं पृथिव्यां नैव विद्यते
Dans la présence même de Kapāleśvara est proclamé le tīrtha nommé Śakticchidra. Sur la terre, nul autre lieu de pèlerinage suprême ne lui est égal.
Verse 67
इति श्रुत्वा रुद्रवाक्यं स्कंदः प्रीतोऽभवद्भृशम् । देवाश्च मुदिताः सर्वे साधुसाध्विति ते जगुः
Ayant entendu ces paroles de Rudra, Skanda fut comblé d’une grande joie. Et tous les dieux, réjouis, s’écrièrent : «Bien dit ! Bien dit !»