Adhyaya 15
Avanti KhandaReva KhandaAdhyaya 15

Adhyaya 15

Mārkaṇḍeya décrit une vision cataclysmique, semblable à la fin d’un yuga, où Kālarātri, entourée de farouches Mātṛgaṇas, submerge les mondes. Les Mères y sont présentées comme des puissances teintées de Brahmā–Viṣṇu–Śiva et comme des forces accordées aux éléments et aux divinités des directions; elles parcourent les dix régions, armes en main, et leurs cris comme leurs pas embrasent les trois mondes. La dévastation gagne les sept continents-insulaires, avec des images de boisson de sang et de dévoration des êtres, exprimant le motif de la dissolution cosmique. Après ce paroxysme destructeur, le récit se recentre sur un lieu sacré: la présence de Śiva sur la rive de la Narmadā, au site nommé Amarāṅkaṭa, dont l’étymologie est expliquée par “amarā” et “kaṭa”. Śaṅkara, avec Umā et ses troupes (gaṇas, mātṛs), jusqu’à Mṛtyu (la Mort) personnifiée, participe à une danse d’extase—iconographie de Rudra, à la fois effroi et refuge. La Narmadā est louée comme rivière-mère vénérée du monde, aux formes puissantes et tumultueuses. Le chapitre culmine en une théophanie: le vent-tempête Saṃvarta, jailli de la bouche de Rudra, assèche les océans; Śiva, marqué des emblèmes du champ de crémation et d’une radiance cosmique, accomplit la dissolution tout en demeurant l’objet suprême d’adoration pour Kālarātri, les mātṛs et les gaṇas. Les derniers vers offrent une stuti protectrice, glorifiant Hari-Hara/Śiva comme cause universelle et centre d’un souvenir ininterrompu.

Shlokas

Verse 1

श्रीमार्कण्डेय उवाच । ततो मातृसहस्रैश्च रौद्रैश्च परिवारिता । कालरात्रिर्जगत्सर्वं हरते दीप्तलोचना

Śrī Mārkaṇḍeya dit : Alors, entourée de milliers de Mères déesses farouches, Kālarātri—aux yeux flamboyants—se mit à saisir et emporter le monde entier.

Verse 2

ततस्ता मातरो घोरा ब्रह्मविष्णुशिवात्मिकाः । वाय्विन्द्रानलकौबेरा यमतोयेशशक्तयः

Alors parurent ces Mères terribles, incarnant les puissances de Brahmā, Viṣṇu et Śiva, ainsi que les śaktis de Vāyu, Indra, Agni, Kubera, Yama, Varuṇa (seigneur des eaux) et Īśa.

Verse 3

स्कन्दक्रोडनृसिंहानां विचरन्त्यो भयानकाः । चक्रशूलगदाखड्गवज्रशक्त्यृष्टिपट्टिशैः

Effrayantes dans leur course—telles Skanda, le Sanglier (Varāha) et Narasiṃha—elles portaient disque, trident, massue, épée, foudre, lance, pique et haches de guerre.

Verse 4

खट्वाङ्गैरुल्मुकैर्दीप्तैर्व्यचरन्मातरः क्षये । उमासंनोदिता सर्वाः प्रधावन्त्यो दिशो दश

Brandissant des khaṭvāṅgas et des brandons flamboyants, les Mères se déployaient au temps de la destruction ; poussées par Umā, elles s’élancèrent toutes, courant vers les dix directions.

Verse 5

तासां चरणविक्षेपैर्हुङ्कारोद्गारनिस्वनैः । त्रैलोक्यमेतत्सकलं विप्रदग्धं समन्ततः

Sous le martèlement de leurs pas et le rugissement de leurs huṃkāra et de leurs cris, l’ensemble des trois mondes fut brûlé de toutes parts.

Verse 6

हाहारवाक्रन्दितनिस्वनैश्च प्रभिन्नरथ्यागृहगोपुरैश्च । बभूव घोरा धरणी समन्तात्कपालकोशाकुलकर्बुराङ्गी

Dans le fracas des cris «hā hā» et des lamentations, tandis que rues, maisons et tours de portes se brisaient, la terre devint terrible partout, tachetée et jonchée d’amas de crânes.

Verse 7

यदेतच्छतसाहस्रं जम्बूद्वीपं निगद्यते । सर्वमेव तदुच्छन्नं समाधृष्य नृपोत्तम

Ce Jambūdvīpa, dont on dit qu’il s’étend sur cent mille (lieues), fut entièrement envahi et ravagé, ô meilleur des rois, lorsqu’il fut assailli de toutes parts.

Verse 8

जम्बुं शाकं कुशं क्रौञ्चं गोमेदं शाल्मलिस्तथा । पुष्करद्वीपसहिता ये च पर्वतवासिनः

Jambu, Śāka, Kuśa, Krauñca, Gomeda et Śālmalī—avec Puṣkara-dvīpa—et même ceux qui demeuraient sur les montagnes, tous furent pris dans ce désastre.

Verse 9

ते ग्रस्ता मृत्युना सर्वे भूतैर्मातृगणैस्तथा । महासुरकपालैश्च मांसमेदोवसोत्कटैः

Tous furent saisis par la Mort—par des hordes de bhūtas et par les troupes des Mères (Mātṛgaṇa)—avec de grands crânes d’asuras, hideux de chair, de graisse et de moelle.

Verse 10

रुधिरोद्गारशोणाङ्गी महामाया सुभीषणा । पिबन्ती रुधिरं तत्र महामांसवसाप्रिया

Là, la très redoutable Mahāmāyā—le corps cramoisi du sang jaillissant—buvait le sang, se complaisant dans d’immenses amas de chair et de graisse.

Verse 11

कपालहस्ता विकटा भक्षयन्ती सुरासुरान् । नृत्यन्ती च हसन्ती च विपरीता महारवा

Tenant un crâne en sa main, d’aspect monstrueux, elle dévorait dieux et asuras sans distinction ; dansant et riant, le corps renversé, elle tonnait d’un rugissement puissant.

Verse 12

त्रैलोक्यसंत्रासकरी विद्युत्संस्फोटहासिनी । सप्तद्वीपसमुद्रान्तां भक्षयित्वा च मेदिनीम्

Elle, qui répandait l’effroi dans les trois mondes et riait comme l’éclat crépitant de l’éclair, même après avoir dévoré la terre bordée des sept continents et des océans qui l’encerclent, demeurait insatiable.

Verse 13

ततः स्वस्थानमगमद्यत्र देवो महेश्वरः । नर्मदातीरमाश्रित्यावसन्मातृगणैः सह

Alors elle gagna sa demeure propre—là où réside le Seigneur Maheśvara—et, prenant refuge sur la rive de la Narmadā, y demeura avec la troupe des Mères.

Verse 14

अमराणां कटे तुङ्गे नृत्यन्ती हसितानना । अमरा देवताः प्रोक्ताः शरीरं कटमुच्यते

Dansant sur le haut « kaṭa » (la hanche) des immortels, le visage souriant ; car l’on nomme « amara » les dieux, et le corps est appelé « kaṭa » : ainsi le lieu est expliqué par l’étymologie.

Verse 15

। अध्याय

Indication de chapitre : « Adhyāya ».

Verse 16

अमरंकट इत्येवं तेन प्रोक्तो मनीषिभिः । महापवित्रो लोकेषु शम्भुना स विनिर्मितः

Ainsi, selon cette raison, les sages l’ont nommé « Amaraṃkaṭa ». Il est, parmi les mondes, d’une pureté souveraine, établi tel par Śambhu lui-même.

Verse 17

नित्यं संनिहितस्तत्र शङ्करो ह्युमया सह । ततोऽहं नियतस्तत्र तस्य पादाग्रसंस्थितः

Śaṅkara y demeure à jamais, certes avec Umā. C’est pourquoi moi aussi j’y reste, immuable, établi tout au devant de ses pieds, en service dévot.

Verse 18

प्रह्वः प्रणतभावेन स्तौमि तं नीललोहितम् । ततस्तालकसम्पातैर्गणैर्मातृगणैः सह

Prosterné, dans un esprit de soumission révérencieuse, je loue ce Nīlalohita. Puis, avec les gaṇas et les cohortes des Mères (Mātṛ), survient un rassemblement tumultueux.

Verse 19

संप्रनृत्यति संहृष्टो मृत्युना सह शङ्करः । खट्वाङ्गैरुल्मुकैश्चैव पट्टिशैः परिघैस्तथा

Śaṅkara, transporté de joie, danse avec Mṛtyu (la Mort). Et là se trouvent aussi des khaṭvāṅga, des brandons enflammés, des haches de guerre et des massues de fer.

Verse 20

मांसमेदोवसाहस्ता हृष्टा नृत्यन्ति संघशः । वामना जटिला मुण्डा लम्बग्रीवोष्ठमूर्द्धजाः

Par troupes ils dansent dans l’allégresse, les mains enduites de chair, de graisse et de suif — nains, aux cheveux emmêlés, la tête rasée, au long cou, aux lèvres proéminentes, portant d’étranges touffes sur le sommet.

Verse 21

महाशिश्नोदरभुजा नृत्यन्ति च हसन्ति च । विकृतैराननैर्घोरैरर्भुजोल्बणमुखादिभिः

Avec d’immenses sexes, ventres et bras, ils dansent et rient; leurs visages sont difformes et terribles, certains à la bouche monstrueuse et à d’autres traits effrayants.

Verse 22

अमरं कण्टकं चक्रुः प्राप्ते कालविपर्यये । तेषां मध्ये महाघोरं जगत्सन्त्रासकारणम्

Lorsque l’ordre du temps fut renversé, les Amara eux-mêmes devinrent comme des épines, source de tourment. Au milieu d’eux apparut quelque chose d’excessivement terrible, cause de l’effroi du monde entier.

Verse 23

मृत्युं पश्यामि नृत्यन्तं तडित्पिङ्गलमूर्द्धजम् । तस्य पार्श्वे स्थितां देवीं विमलाम्बरभूषिताम्

Je vois la Mort elle-même danser, les cheveux fauves comme l’éclair. À ses côtés se tient une déesse, parée de vêtements sans tache.

Verse 24

कुण्डलोद्घुष्टगण्डां तां नागयज्ञोपवीतिनीम् । विचित्रैरुपहारैश्च पूजयन्तीं महेश्वरम्

Cette déesse —dont les joues résonnaient sous les boucles d’oreilles, portant un serpent pour cordon sacré— honorait Maheśvara par des offrandes merveilleuses et diverses.

Verse 25

अपश्यं नर्मदां तत्र मातरं विश्ववन्दिताम् । नानातरङ्गां सावर्तां सुवेलार्णवसंनिभाम्

Là, je vis Narmadā, la Mère vénérée par l’univers entier, pleine d’innombrables vagues et tourbillons, semblable à l’océan bordé de hautes rives.

Verse 26

महासरःसरित्पातैरदृश्यां दृश्यरूपिणीम् । वन्द्यमानां सुरैः सिद्धैर्मुनिसङ्घैश्च भारत

Ô Bhārata, tout à la fois elle était invisible—voilée par de vastes lacs, des rivières et des cascades—et pourtant elle se montrait en forme visible, honorée par les dieux, les Siddhas et les assemblées de sages.

Verse 27

एतस्मिन्नन्तरे घोरां सप्तसप्तकसंज्ञिताम् । महावीच्यौघफेनाढ्यां कुर्वन्तीं सजलं जगत्

Entre-temps surgit un état effroyable, nommé «Sept-Sept» ; riche d’écume née des torrents de vagues immenses, il fit du monde entier une seule masse d’eau.

Verse 28

दृष्टवान्नर्मदां देवीं मृगकृष्णाम्बरां पुनः । सधूमाशनिनिर्ह्रादैर्वहन्तीं सप्तधा तदा

Je revis la déesse Narmadā, revêtue d’une sombre peau de daim ; alors elle se rua en sept courants, accompagnée de tonnerres enfumés et du fracas de l’éclair.

Verse 29

इति संहारमतुलं दृष्टवान्राजसत्तम । नष्टचन्द्रार्ककिरणमभूदेतच्चराचरम्

Ainsi, ô meilleur des rois, je fus témoin d’une destruction sans égale ; les rayons de la lune et du soleil s’évanouirent, et tout ce qui bouge et ne bouge pas sombra dans l’obscurité.

Verse 30

महोत्पातसमुद्भूतं नष्टनक्षत्रमण्डलम् । अलातचक्रवत्तूर्णमशेषं भ्रामयंस्ततः

De grands présages surgirent ; le cercle des étoiles s’évanouit. Alors tout, sans rien laisser, tourbillonna rapidement tel un brandon de feu tournoyant.

Verse 31

विमानकोटिसंकीर्णः स किंनरमहोरगः । महावातः सनिर्घातो येनाकम्पच्चराचरम्

Le ciel fut encombré de myriades de vimānas, avec des Kiṃnaras et de grands serpents tout autour. Un vent immense, accompagné de fracas de tonnerre, ébranla tout, mobile et immobile.

Verse 32

रुद्रवक्त्रात्समुद्भूतः संवर्तो नाम विश्रुतः । वायुः संशोषयामास विततन् सप्तसागरान्

De la bouche même de Rudra naquit le vent fameux nommé Saṃvarta ; se répandant partout, il se mit à dessécher les sept océans.

Verse 33

उद्धूलिताङ्गः कपिलाक्षमूर्द्धजो जटाकलापैरवबद्धमूर्द्धजः । महारवो दीप्तविशालशूलधृक्स पातु युष्मांश्च दिने दिने हरः

Que Hara vous protège jour après jour : le corps couvert de poussière, la chevelure fauve nouée en épais jata ; poussant un grand rugissement et brandissant un trident vaste et flamboyant.

Verse 34

शूली धनुष्मान्कवची किरीटी श्मशानभस्मोक्षितसर्वगात्रः । कपालमालाकुलकण्ठनालो महाहिसूत्रैरवबद्धमौलिः

Porteur du trident et de l’arc, cuirassé et couronné, tout le corps oint de la cendre du champ de crémation. Son cou est entouré d’un collier de crânes, et sa tête liée par des liens de grands serpents.

Verse 35

स गोनसौघैः परिवेष्टिताङ्गो विषाग्निचन्द्रामरसिन्धुमौलिः । पिनाकखण्टूवाङ्गकरालपाणिः स कृत्तिवासा डमरुप्रणादः

Ses membres sont enlacés par des multitudes de serpents ; sur sa tête se tiennent le poison, le feu, la lune et le fleuve céleste. Dans ses mains terribles sont l’arc Pināka et le khatvāṅga ; il est vêtu d’une peau, et son ḍamaru retentit.

Verse 36

स सप्तलोकान्तरनिःसृतात्मा महभुजावेष्टितसर्वगात्रः । नेत्रेण सूर्योदयसन्निभेन प्रवालकाङ्कूरनिभोदरेण

Son être semblait jaillir à travers les intervalles des sept mondes ; tous ses membres étaient enveloppés de bras puissants. Avec un œil pareil au soleil levant et un ventre tel un jeune rejet de corail, il apparut.

Verse 37

सन्ध्याभ्ररक्तोत्पलपद्मरागसिन्दूरविद्युत्प्रकरारुणेन । ततेन लिङ्गेन च लोचनेन चिक्रीडमानः स युगान्तकाले

À la fin de l’âge, il se livrait au jeu : sa forme était baignée d’une rougeur pareille aux nuées du crépuscule, aux lotus rouges, aux rubis, au vermillon et aux éclairs. Et par son liṅga manifesté et par son œil, il jouait au grand déploiement.

Verse 38

हिरण्मयेनैव समुत्सृजन् स दण्डेन यद्वद्भगवान् समेरुः । पादाग्रविक्षेपविशीर्णशैलः कुर्वञ्जगत्सोऽपि जगाम तत्र

Brandissant un bâton d’or, tel le Meru sublime lui-même, il s’avança ; les montagnes, brisées par le choc de la pointe de ses orteils, tandis qu’il faisait trembler le monde, lui aussi s’en alla là-bas.

Verse 39

संहर्तुकामस्त्रिदिवं त्वशेषं प्रमुञ्चमानो विकृताट्टहासम् । जहार सर्वं त्रिदिवं महात्मा संक्षोभयन्वै जगदीश एकः

Désirant dissoudre entièrement le ciel des dieux, il laissa éclater un rire effroyable. Ce Grand-Âme—l’unique Seigneur de l’univers—saisit et ébranla tout le triple ciel.

Verse 40

तं देवमीशानमजं वरेण्यं दृष्ट्वा जगत्संहरणं महेशम् । सा कालरात्रिः सह मातृभिश्च गणाश्च सर्वे शिवमर्चयन्ति

L’ayant contemplé, ce Dieu—Īśāna, l’Inengendré, le plus digne—, Maheśa, dissolvant de l’univers, Kālarātrī, avec les Mātṛs et toutes les troupes des Gaṇas, adore Śiva.

Verse 41

नन्दी च भृङ्गी च गणादयश्च तं सर्वभूतं प्रणमन्ति देवम् । जागद्वरं सर्वजनस्य कारणं हरं स्मरारातिमहर्निशं ते

Nandī, Bhṛṅgī et les troupes des Gaṇas se prosternent devant ce Dieu qui est tous les êtres : Hara, ennemi de Smara, suprême dans le monde, cause de toutes les créatures, dont tu te souviens nuit et jour.