Adhyaya 142
Nagara KhandaTirtha MahatmyaAdhyaya 142

Adhyaya 142

Ce chapitre se déploie sous forme de dialogue : les ṛṣi interrogent Sūta au sujet d’un « Gaṇapati triple » honoré dans un kṣetra local, dont l’efficacité est décrite par degrés : accorder le svarga, soutenir la pratique tournée vers le mokṣa, et protéger l’existence incarnée contre des issues néfastes. L’ouverture célèbre Gaṇeśa comme le destructeur des obstacles (vighna-hartṛ) et le dispensateur de buts tels que le savoir et la renommée. Les ṛṣi exposent ensuite une typologie des aspirations humaines—uttama (quête du mokṣa), madhyama (quête du svarga et de jouissances raffinées), adhama (absorbé par les objets des sens)—et demandent pourquoi l’on recherche un « martyadā », lié à la condition mortelle. Sūta raconte alors un motif de crise céleste : l’afflux d’humains accomplis par le tapas vers le ciel met les deva sous pression, et Indra implore Śiva. Pārvatī façonne une forme de Gaṇeśa (visage d’éléphant, quatre bras, traits corporels distinctifs) et lui confie la mission de susciter des obstacles à ceux qui poursuivent svarga/mokṣa par des efforts rituels, faisant de l’« obstruction » une fonction de régulation cosmique. Une vaste suite de gaṇa est placée sous son autorité. Les dieux lui confèrent des dons—arme, vase de nourriture inépuisable, monture, ainsi que savoir, intelligence, fortune, splendeur et radiance—scellant une investiture reconnue par plusieurs divinités. Enfin, le texte explique trois installations dans le kṣetra : un Gaṇeśa Mokṣada (associé à Īśāna et aux pratiquants de Brahmavidyā orientés vers la délivrance), un Heramba qui accorde la « porte du svarga » (Svargadvāra-prada) pour les aspirants au ciel, et un Gaṇeśa Martyadā qui garantit que ceux qui chutent du svarga ne tombent pas dans des naissances inférieures. La phalaśruti affirme que le culte à Śukla Māgha Caturthī écarte les obstacles pendant un an, et que l’écoute de ce récit détruit les empêchements.

Shlokas

Verse 1

सूत उवाच । तथान्यदपि तत्रास्ति पुण्यं गणपतित्रयम् । स्वर्गदं मर्त्यदं पुण्यं तथान्यन्नरकापहम्

Sūta dit : «De plus, en ce lieu se trouve aussi une triade sacrée de sanctuaires de Gaṇapati, toute de mérite et de sainteté : elle donne le ciel, accorde la prospérité en la condition humaine et détruit aussi la chute en enfer.»

Verse 2

हंतृ वै सर्वविघ्नानां पूजितं सुरदानवैः । सर्वकामप्रदं चैव विद्याकीर्तिविवर्धनम्

Il est en vérité le destructeur de tous les obstacles, vénéré par les dieux comme par les Dānavas. Il accorde tous les désirs et fait croître le savoir et la renommée.

Verse 3

ऋषय ऊचुः । त्रिविधाः पुरुषाः सूत जायंतेत्र महीतले । उत्तमा मध्यमाश्चान्ये तथा चान्येऽधमाः स्थिताः

Les sages dirent : «Ô Sūta, sur cette terre les hommes naissent de trois sortes : les uns sont excellents, d’autres moyens, et d’autres encore demeurent vils.»

Verse 4

उत्तमाः प्रार्थयंति स्म मोक्षमेव हि केवलम् । गता यत्र निवर्तंते न कथंचिद्धरातले

Les excellents ne prient que pour la délivrance (mokṣa). Parvenus à cet état, ils ne reviennent en aucune manière au domaine de la terre.

Verse 5

मध्यमाः स्वर्गमार्गं च दिव्यान्भोगान्मनोरमान् । अप्सरोभिः समं क्रीडां यज्ञाद्यैः कर्मभिः कृताम्

Les êtres de condition moyenne recherchent la voie du ciel et les délices divins, charmants à l’esprit—se divertissant en compagnie des Apsarās—acquis par des rites tels que les sacrifices et autres actes rituels.

Verse 6

अधमा मर्त्यलोकेत्र रमंते विषयात्मकाः । विषकीटकवत्तत्र रतिं कृत्वा गरीयसीम्

Les êtres vils, absorbés par les objets des sens, se complaisent ici dans le monde des mortels. Tels des insectes attirés par le poison, ils y nouent un attachement d’une grande intensité.

Verse 7

स्वर्गमोक्षौ परित्यज्य तत्कस्मान्मर्त्य इष्यते । येनासौ प्रार्थ्यते मर्त्यैर्मर्त्यदो गणनायकः

Délaissant le ciel et la délivrance, pourquoi désire-t-on la condition mortelle ? Car c’est par cette condition même que les mortels implorent Gaṇanāyaka—chef des gaṇa—dispensateur de bienfaits dans le monde des hommes.

Verse 8

केन संस्थापितास्ते च तस्मिन्क्षेत्रे गजाननाः । कस्मिन्काले च द्रष्टव्याः सर्वं विस्तरतो वद

Par qui ces divinités au visage d’éléphant furent-elles établies dans ce kṣetra sacré ? Et à quel moment doit-on les contempler pour le darśana ? Dis tout en détail.

Verse 9

सूत उवाच । पूर्वं तप्त्वा तपस्तीव्रं मर्त्यलोके द्विजोत्तमाः । ततो गच्छंति संहृष्टाः स्वेच्छया त्रिदिवं प्रति । मोक्षमार्गं तथैवान्ये ध्यानाविष्कृतमानसाः

Sūta dit : «D’abord, après avoir pratiqué une austérité ardente dans le monde des mortels, les meilleurs parmi les deux-fois-nés s’en vont joyeux—selon leur propre choix—vers Tridiva, le ciel. D’autres, de même, l’esprit éclairci et rendu manifeste par la méditation (dhyāna), s’avancent sur la voie de la délivrance (mokṣa).»

Verse 10

ततः स्वर्गे समाकीर्णे कदाचिन्मनुजोत्तमैः । देवेषु क्षिप्यमाणेषु समंतात्तत्प्रभावतः

Alors, un jour, le ciel se trouva encombré des meilleurs des hommes, et, sous la puissance de ces arrivants, les dieux étaient repoussés de toutes parts.

Verse 11

गत्वा स्वयं सहस्राक्षः सर्वैर्देवगणैः सह । प्रोवाच शंकरं गौर्या सार्धमेकासनस्थितम्

Alors Sahasrākṣa (Indra) lui-même s’y rendit, accompagné de toutes les cohortes divines, et s’adressa à Śaṅkara, assis sur un même siège avec Gaurī.

Verse 12

इन्द्र उवाच । तपःप्रभावसंसिद्धैर्मानवैः परमेश्वर । अस्माकं व्याप्यते सर्वं महिमानं गृहादिकम्

Indra dit : Ô Seigneur Suprême, par des hommes accomplis grâce à la puissance de l’ascèse, toute notre gloire — nos demeures et le reste — est envahie et supplantée.

Verse 13

तस्मात्कृत्वा प्रसादं नः कंचिच्चिंतय सांप्रतम् । उपायं येन तिष्ठामः सौख्येनात्र शिवालये

C’est pourquoi, accorde-nous ta grâce et imagine sur-le-champ un moyen par lequel nous pourrons demeurer ici, dans ce sanctuaire de Śiva, en paix et en aisance.

Verse 14

अथ श्रुत्वा विरूपाक्षस्तेषां तद्वचनं द्विजाः । पार्वत्याः पार्श्वसंस्थाया मुखचन्द्रं समैक्षयत्

Ayant entendu leurs paroles, ô brāhmanes, Virūpākṣa (Śiva) posa longuement son regard sur le visage lunaire de Pārvatī, assise à ses côtés.

Verse 15

निजगात्रं ततो देवी सुसंमर्द्य मुहुर्मुहुः । मलमाहृत्य तं कृत्स्नं चक्रे नागमुखं ततः

Alors la Déesse, se frottant maintes fois le corps, rassembla toute l’impureté (les raclures) et, de cela, façonna un être au visage de serpent.

Verse 16

चतुर्हस्तं महाकायं लंबोदरसमन्वितम् । सुकौतुककरं तेषां सर्वेषां च दिवौकसाम्

Il avait quatre bras, un corps puissant, un ventre pendant, et il suscita une grande stupeur chez tous, les habitants du ciel.

Verse 17

ततः स विनयादाह देवीं शिखरवासिनीम् । यदर्थमंब सृष्टोऽहं तत्कार्यं वद मा चिरम्

Alors, avec humilité, il s’adressa à la Déesse qui demeure au sommet : « Mère, dans quel but ai-je été créé ? Dis-moi ma tâche, sans tarder. »

Verse 18

त्रैलोक्ये त्वत्प्रसादेन नासाध्यं विद्यते मम

Dans les trois mondes, par ta grâce, rien ne m’est impossible.

Verse 19

श्रीदेव्युवाच । मर्त्यलोके नरा ये च स्वर्गमोक्षपराः सदा । तेषां विघ्नं त्वया कार्यं शुभकृत्येषु चैव हि

La Déesse bienheureuse dit : « Dans le monde des mortels, les hommes qui aspirent sans cesse au ciel et à la délivrance — dans leurs œuvres auspiciouses, c’est bien toi qui devras susciter des obstacles. »

Verse 20

सरितां पतयस्त्रिंशच्छंकवः सप्तसप्ततिः । महासरोजषष्टिश्च निखर्वाणां च विंशतिः

Il y avait trente seigneurs des rivières ; soixante-dix-sept Śaṅkava ; soixante Mahāsaroja ; et vingt Nikharva.

Verse 21

अर्बुदायुतसंयुक्ताः कोट्यो नवतिपञ्च च । लक्षाश्च पंचपंचाशत्सहस्राः पंचविंशतिः । शतानि नवषष्टिश्च गणाश्चान्येऽत्र संस्थिताः

Il y avait quatre-vingt-quinze koṭis, avec arbuda et ayuta ; cinquante-cinq lakṣas ; vingt-cinq mille ; et soixante-neuf centaines—ainsi que d’autres gaṇas établis en ce lieu.

Verse 22

येषां नदी स्मृतः पूर्वो महाकालस्तथा परः । ते सर्वे वशगास्तुभ्यं प्रभवंतु गणोत्तमाः

Que tous ces Gaṇas éminents, pour qui la rivière sacrée est tenue pour le premier refuge et Mahākāla pour l’ultime terme, paraissent et demeurent sous ton commandement, ô le meilleur des Gaṇas.

Verse 23

आधिपत्यं मया दत्तं तव वत्स कुरुष्व तत् । सर्वेषां गणवृंदानामाधिपत्ये व्यवस्थितः

«Je t’ai accordé la seigneurie, mon enfant bien-aimé : prends-la. Sois fermement établi comme maître de toutes les multitudes de Gaṇas.»

Verse 24

एवमुक्त्वाथ सा देवी समानीयौषधीभृतान् । हेमकुंभान्सुतीर्थांभः परिपूर्णान्महोदयान्

Après avoir ainsi parlé, la Déesse convoqua les porteurs d’herbes médicinales et fit apporter des cruches d’or—très auspiciées et resplendissantes—remplies à ras bord de l’eau d’un tīrtha excellent.

Verse 25

तस्याभिषेचनं चक्रे स्वयमेव सुरेश्वरी । गीतवाद्यविनोदेन नृत्यमंगलजैः स्वनैः

Sureśvarī elle-même accomplit sa consécration, au milieu des délices du chant et des instruments, avec les sons de bon augure nés de la danse de célébration.

Verse 26

त्रयस्त्रिंशत्स्मृताः कोटयो देवानां याः स्थिता दिवि । ताः सर्वास्तत्र चागत्य तस्य चक्रुश्च मंगलम्

Les trente-trois crores de dieux, dits demeurer au ciel, vinrent tous en ce lieu et accomplirent pour lui des rites de bon augure et des bénédictions.

Verse 27

अथ तस्य ददौ तुष्टो भगवान्वृषभध्वजः । कुठारं निशितं हस्ते सदा वै श्रेष्ठमायुधम्

Alors le Seigneur Bienheureux Vṛṣabhadhvaja (Śiva), satisfait, lui donna une hache aiguisée à tenir en sa main, arme à jamais des plus excellentes.

Verse 28

पात्रं मोदकसंपूर्णमक्षयं चैव पार्वती । भोजनार्थे महाभागा मातृस्नेहपरायणा

Pārvatī, la très fortunée, toute vouée à la tendresse maternelle, lui donna pour sa nourriture un vase inépuisable rempli de modakas.

Verse 29

मूषकं कार्तिकेयस्तु वाहनार्थं प्रहर्षितः । भ्रातरं मन्यमानस्तु बन्धुस्नेहेन संयुतः

Kārtikeya, tout joyeux et lié par l’affection familiale, le tenant pour son frère, lui donna une souris comme monture (vāhana).

Verse 30

ज्ञानं दिव्यं ददौ ब्रह्मा तस्मै हृष्टेन चेतसा । अतीतानागतं चैव वर्तमानं च यद्भवेत्

Brahmā, l’esprit empli de joie, lui accorda la connaissance divine : ce qui fut, ce qui sera, et tout ce qui advient au présent.

Verse 31

प्रज्ञां विष्णुः सहस्राक्षः सौभाग्यं चोत्तमं महत् । सौभाग्यं कामदेवस्तु कुबेरो विभवादिकम्

Viṣṇu accorda la sagesse du discernement ; Sahasrākṣa (Indra) conféra une fortune immense et suprême. Kāmadeva donna le charme et l’attrait de bon augure, et Kubera octroya prospérité, richesses et autres biens.

Verse 32

प्रतापं भगवान्सूर्यः कांतिमग्र्यां निशाकरः

Le Soleil, le Bienheureux, conféra splendeur et majesté, et la Lune (Niśākara) accorda la plus haute clarté.

Verse 33

तथान्ये विबुधाः सर्वे ददुरिष्टानि भूरिशः । आत्मीयानि प्रतुष्ट्यर्थं देव्या देवस्य च प्रभोः

Ainsi, tous les autres dieux offrirent en abondance des dons chers, propres à chacun, afin de réjouir la Déesse et le Seigneur, leur souverain.

Verse 34

एवं लब्धवरः सोऽथ गणनाथो द्विजोत्तमाः । देवकृत्यपरो नित्यं चक्रे विघ्नानि भूतले

Ainsi, comblé de faveurs, ce Seigneur des Gaṇa (Gaṇanātha)—ô le meilleur des deux-fois-nés—toujours voué aux affaires des dieux, suscita alors des obstacles sur la terre.

Verse 35

धर्मार्थं यतमानानां मोक्षाय सुकृताय च । ततो भूमितलेऽभ्येत्य गणेशस्तत्र यः स्मृतः

Pour ceux qui s’efforcent pour le dharma, pour la délivrance (mokṣa) et pour le mérite, Gaṇeśa descendit sur la terre ; là, il est commémoré et vénéré.

Verse 36

वैमानिकैः समभ्येत्य स्थापितस्तत्र स द्विजाः । येन स्वर्गार्थिनो लोकाः पूजां तस्य प्रचक्रिरे । प्रथमं सर्वकृत्येषु विघ्ननाशाय तत्पराः

Accompagné des êtres célestes, il fut établi en ce lieu, ô brāhmaṇas. Ainsi, ceux qui aspirent au ciel commencèrent à l’adorer, le plaçant en premier dans toute action, résolus à la destruction des obstacles.

Verse 37

एतस्मिन्नेव काले च चमत्कारपुरोद्भवैः । ब्राह्मणैर्ब्रह्मविज्ञानतत्परैर्मोक्षहेतुभिः । ईशानः स्थापितस्तत्र मोक्षदो य उदाहृतः

En ce même temps, des brāhmaṇas nés à Camatkārapura—dévoués à la connaissance de Brahman et tendus vers la cause de la délivrance—y établirent Īśāna, proclamé dispensateur de mokṣa.

Verse 38

स्वर्गं वाञ्छद्भिरेवान्यैः स्वर्गद्वारप्रदस्तथा । हेरंबः स्थापितस्तत्र सत्यनामा यथोदितः

De même, par d’autres qui désiraient le ciel, Heraṃba fut établi en ce lieu, dispensateur de la porte du ciel ; son nom est véritable, ainsi qu’il a été proclamé.

Verse 39

तथान्यैर्मर्त्यदो नाम गणैशस्तत्र यः स्थितः । येन स्वर्गाच्च्युता यांति न कदा नरकादिकम् । तिर्यक्त्वं वा कृमित्वं वा स्थावरत्वमथापि वा

De même, par d’autres, Gaṇeśa fut établi en ce lieu sous le nom de « Martyada ». Par lui, ceux qui chutent du ciel ne vont jamais en enfer ni en des états semblables : ni naissance animale, ni condition de ver, ni même état d’être immobile.

Verse 40

एतस्मात्कारणात्तत्र क्षेत्रे पुण्ये द्विजोत्तमाः । हेरम्बो मर्त्यदो जातः स्वर्गिणां मर्त्यदः सदा

Pour cette raison, ô meilleurs des brāhmaṇas, dans ce kṣetra sacré, Heraṃba se manifesta sous le nom de « Martyada » — à jamais « Martyada » pour ceux qui ont atteint le ciel.

Verse 41

एतद्वः सर्वमाख्यातं पुण्यं हेरंबसंभवम् । आख्यानं सर्वविघ्नानि यन्निहन्ति श्रुतं नृणाम्

Tout cela vous a été exposé : le récit sacré de la manifestation de Heraṃba. Cette histoire, lorsqu’elle est entendue par les hommes, détruit tous les obstacles.

Verse 42

एतन्माघचतुर्थां यः शुक्लायां पूजयेन्नरः । न तस्य वत्सरं यावद्विघ्नं सञ्जायते क्वचित्

Quiconque adore lors de la Caturthī du mois de Māgha, en la quinzaine claire, ne rencontrera aucun obstacle durant toute une année.