Adhyaya 111
Nagara KhandaTirtha MahatmyaAdhyaya 111

Adhyaya 111

Dans ce chapitre, des sages prient Sūta d’énumérer les lignées (gotras) des brāhmaṇa liés aux Śiva-kṣetra et d’en préciser le nombre et les détails. Sūta répond en rapportant un enseignement ancien : un roi d’Ānarta, atteint de lèpre, est soulagé sur-le-champ après s’être baigné au Śaṅkha-tīrtha, signe de l’efficacité du tīrtha et de la grâce de Śiva. Le roi veut récompenser les ascètes, mais ceux-ci refusent les dons matériels en raison de leur discipline de non-possession. Le propos se tourne alors vers un principe éthique : l’ingratitude est tenue pour une faute singulièrement grave, difficile à expier. Pendant l’absence des sages (pèlerinage de Kārttika à Puṣkara), le roi demande à Damayantī d’offrir des parures aux épouses des sages, pensant rendre service sans enfreindre les vœux ascétiques. L’épisode s’envenime : certaines femmes ascètes acceptent les bijoux dans un esprit de rivalité, tandis que quatre les refusent. Au retour des sages, l’āśrama paraît « défiguré » par l’ornementation ; la colère éclate et une malédiction est prononcée. Damayantī est aussitôt pétrifiée, puis viennent la douleur du roi et ses tentatives d’apaisement. La leçon souligne la frontière entre l’offrande dévotionnelle et l’intégrité de l’ascèse : une intention pieuse peut devenir adharma si elle engendre attachement, compétition ou rupture des vœux établis.

Shlokas

Verse 1

ऋषय ऊचुः । शिवक्षेत्राणि यैर्विप्रैः समानीतानि तत्र च । तेषां सर्वाणि गोत्राणि वद सूतज विस्तरात्

Les sages dirent : « Ô fils de Sūta, expose en détail les lignées (gotra) de tous ces brāhmaṇa par lesquels les lieux sacrés de Śiva furent amenés là et établis ».

Verse 2

कस्य गोत्रोद्भवैर्विप्रैः किं क्षेत्रं समुपार्जितम् । शंकरस्य प्रसादेन तस्मिन्काल उपस्थिते

« De quels gotra provenaient ces brāhmaṇa, et quel lieu sacré fut obtenu et établi—par la grâce de Śaṅkara—en ce temps-là ? »

Verse 3

कियत्यपि च गोत्राणि चमत्कारपुरोत्तमे । स्थापितानि सुभक्तेन तेनानर्तेन सूतज

«Combien de gotra furent établis dans l’excellente cité de Camatkāra, ô fils de Sūta, mis en place par ce souverain d’Ānarta, si dévot ?»

Verse 4

त्वया प्रोक्तं पुरा दत्तं पुरं कृत्वा द्विजन्मनाम् । न च तेषां कृता संख्या तस्मात्तां परिकीर्तय

Tu as dit jadis qu’une cité fut accordée après avoir été établie comme demeure des deux-fois-nés ; pourtant leur nombre ne fut pas compté. C’est pourquoi, rappelle-le et énonce ce nombre.

Verse 5

सूत उवाच । उपदेशः पुरा दत्तो द्विसप्ततिमुनीश्वरैः । आनर्ताधिपतिः पूर्वं कुष्ठरोग प्रपीडितः । शंखतीर्थं समागत्य स्नानं चक्रे त्वरान्वितः

Sūta dit : « Jadis, l’instruction fut donnée par soixante-douze grands sages. Autrefois, le seigneur d’Ānarta, accablé par la lèpre, vint à Śaṃkha-tīrtha et, dans l’urgence, accomplit le bain purificateur ».

Verse 6

तेन नाशं गतः कुष्ठो भूपतेस्तस्य तत्क्षणात् । तस्य तीर्थस्य माहात्म्यान्निर्वि ण्णस्य तनुं प्रति

Par cet acte, la lèpre de ce roi fut détruite à l’instant—par la grandeur de ce tīrtha—et il en demeura profondément contrit à l’égard de son propre corps.

Verse 7

ततः स नीरुजो भूत्वा तोषेण महतान्वितः । तानुवाच मुनिश्रेष्ठान् प्रणिपत्य मुहुर्मुहुः

Alors, délivré de la maladie et rempli d’une grande joie, il s’adressa à ces sages éminents, se prosternant devant eux maintes et maintes fois.

Verse 8

सुवर्णं वा गजाश्वं वा राज्यं सकलमेव वा । भवद्भ्यः संप्रदास्यामि तस्मादब्रूत द्विजोत्तमाः

« Qu’il s’agisse d’or, d’éléphants et de chevaux, ou même de tout mon royaume, je vous l’offrirai. Ainsi, ô meilleurs des deux-fois-nés, parlez (dites-moi ce qu’il convient de faire). »

Verse 9

यद्यस्य रोचते यावन्मात्रमन्यदपि द्विजाः । प्रसादः क्रियतां मह्यं दीनस्य प्रणतस्य च

« Tout ce que chacun de vous désire—autant qu’il en faut, et même quelque chose en plus—accordez-moi votre grâce ; car je suis misérable et prosterné devant vous. »

Verse 10

ब्राह्मणा ऊचुः । निष्परिग्रहधर्माणो वानप्रस्था वयं द्विजाः । सद्यःप्रक्षालकाः किं नो राज्येन विभवेन च

Les brāhmaṇas dirent : « Nous sommes des deux-fois-nés, des vānaprasthas, voués au dharma du non-attachement et de la non-possession. Nous nous purifions sur-le-champ : que ferions-nous d’un royaume et des fastes du monde ? »

Verse 11

राजोवाच उपकारं समासाद्य यः करोति न पापकृत् । उपकारं पुनस्तस्य स कृतघ्न उदाहृतः

Le Roi dit : « Celui qui, après avoir reçu un bienfait, n’agit pas avec péché (c’est-à-dire ne le rend pas par le mal) n’est pas un fauteur de faute. Mais celui qui, en retour de ce bienfait, ne rend pas de bienfait, celui-là est déclaré “ingrat” (kṛtaghna). »

Verse 12

ब्रह्मघ्नं च सुरापे च चौरे भग्नव ते शठे । निष्कृतिर्विहिता सद्भिः कृतघ्ने नास्ति निष्कृतिः

« Pour le meurtrier d’un brāhmaṇa, pour le buveur d’alcool, pour le voleur, pour celui qui brise ses vœux et pour le fourbe—les justes ont établi des expiations. Mais pour l’ingrat, il n’est point d’expiation. »

Verse 16

तस्मात्त्वं गच्छ राज्यं स्वं स्वधर्मेण प्रपालय । इह लोके परे चैव येन सौख्यं प्रजायते

« Va donc vers ton propre royaume et protège-le selon ton devoir juste (svadharma). Par une telle conduite, le bonheur naît ici-bas comme dans l’au-delà. »

Verse 18

तत्र गत्वा प्रहृष्टा त्माकृत्वा रम्यं महेश्वरम् । गीतनृत्यसवाद्यैश्च रात्रिजागरणादिभिः । चकार पूर्ववद्राज्यं समंताद्धतकंटकम्

S’y étant rendu, le cœur empli d’allégresse, il établit et vénéra un beau sanctuaire de Maheśvara (Śiva). Par le chant, la danse, la musique instrumentale et des observances telles que la veille nocturne, il rendit son royaume tel qu’autrefois—délivré de toute épine (tourment) de toutes parts.

Verse 19

चिंतयानो दिवानक्तं ब्राह्मणान्प्रति तत्सदा । कथं तेषां द्विजेंद्राणामुपकारो भविष्यति । मदीयो मम यैर्दत्तं गात्रमेतत्पुनर्नवम्

Jour et nuit, il ne cessait de penser à ces brāhmaṇas : « Comment pourrai-je rendre service à ces dvijas éminents, par qui ce corps mien m’a été accordé de nouveau, comme renouvelé ? »

Verse 20

तेऽपि सर्वे मुनिश्रेष्ठाः खेचरत्व समन्विताः । तपःशक्त्या यांति नानातीर्थेषु भक्तितः

Ces sages éminents aussi—doués du pouvoir de se mouvoir dans le ciel—par la force de leurs austérités, voyagent avec dévotion vers de nombreux tīrthas, lieux saints d’ablution.

Verse 21

तेषु स्नानं जपं कृत्वा तथैव पितृतर्पणम् । प्राणयात्रां पुनश्चक्रुस्तत्रागत्य स्व आश्रमे

Là, après avoir accompli l’ablution, la récitation des mantras (japa) et les offrandes de tarpaṇa aux ancêtres, ils reprirent le cours de leur vie, revenant à leur propre āśrama.

Verse 22

अन्ये तत्रैव कुर्वंति नित्यकृत्यानि ये द्विजाः । तथान्ये दूरमासाद्य तीर्थं दृष्ट्वा मनोहरम्

Certains dvijas accomplissaient là même leurs devoirs quotidiens (nitya-kṛtya) ; d’autres, venus de loin, contemplaient ce tīrtha charmant.

Verse 23

उषित्वा रजनीं तत्र द्विरात्रं वा पुनर्गृहम् । समागच्छंति चान्ये तु त्रिरात्रेण समाययुः

Après y avoir demeuré une nuit —ou deux nuits— certains rentrèrent chez eux ; d’autres, toutefois, revinrent au bout de trois nuits.

Verse 24

वाराणस्यां प्रयागे वा पुष्करे वाथ नैमिषे । प्रभासे वाऽथ केदारे ह्यन्यस्मिन्नहि वांछ्यते

Que ce soit à Vārāṇasī, à Prayāga, à Puṣkara ou à Naimiṣa ; que ce soit à Prabhāsa ou à Kedāra : en vérité, nul autre lieu n’est désiré comme supérieur à ces tīrtha renommés.

Verse 25

कदाचिदथ ते सर्वे कार्तिक्यां पुष्करत्रये । गता विनिश्चयं कृत्वा स्नानार्थं द्विजसत्तमाः

Un jour, au mois de Kārttika, tous ces brahmanes d’élite, les dvija, ayant pris une résolution ferme, se rendirent à Puṣkara-traya pour le bain sacré.

Verse 26

पंचरात्रं वसिष्यामो वयं तत्र समाहिताः । तस्माद्वह्निषु दारेषु रक्षा कार्या स्वशक्तितः

«Nous demeurerons là cinq nuits, l’esprit recueilli et concentré ; aussi, selon tes moyens, veille à la protection des feux sacrés et du foyer (les épouses).»

Verse 27

एवं ते समयं कृत्वा गता यावद्द्विजोत्तमाः । तावद्ध पतिना ज्ञाता न कश्चित्तत्र तिष्ठति

Ainsi, après avoir arrêté leur accord, ces brahmanes d’élite partirent ; alors le mari apprit qu’il ne restait là absolument personne.

Verse 28

तेषां मध्ये मुनींद्राणां सुतीर्थाश्रमवासिनाम् । दमयंतीति विख्याता चंद्रबिंबसमानना

Parmi ces grands sages demeurant à l’āśrama de Sutīrtha se trouvait une femme renommée, Damayantī, dont le visage était beau comme le disque de la lune.

Verse 29

तामुवाच रहस्येवं व्रज त्वं चारुहासिनि । हाटकेश्वरजे क्षेत्रे ममादेशोऽधुना ध्रुवम्

Il lui parla en secret : « Va, ô toi au doux sourire, vers la région sacrée de Hāṭakeśvara ; mon ordre, à présent, est véritablement ferme. »

Verse 30

तत्र तिष्ठंति याः पत्न्यो मुनीनां भावितात्मनाम् । भूषणानि विचित्राणि तासां यच्छ यथेच्छया

« Là demeurent les épouses des sages à l’âme disciplinée ; offre-leur, selon ton gré, des parures diverses. »

Verse 31

न तासां पतयोऽस्माकं प्रकुर्वंति प्रतिग्रहम् । कथंचिदपि सुश्रोणि लोभ्यमानापि भूरिशः

« Leurs époux — nos sages — n’acceptent pas les dons ; même fortement tentés de mille façons, ô toi aux hanches gracieuses, ils ne prennent rien. »

Verse 32

स्त्रीणां भूषणजा चिन्ता सदा चैवाधिका भवेत् । लौल्यं च कौतुकं चैव सदा भूषणजं भवेत्

« Le souci né des parures est souvent, chez les femmes, particulièrement puissant ; et le désir changeant comme la curiosité sont, eux aussi, sans cesse éveillés par les ornements. »

Verse 33

अपि मृन्मयकं किंचित्काष्ठसूत्रमयं च वा । जतुकाचमयं वापि नारी धत्ते विभूषणम्

Fût-ce un petit bijou d’argile, ou fait de bois et de fil, ou même de résine et de verre, la femme le porte pourtant comme parure.

Verse 34

एष एव भवेत्तेषामुपकारस्यसंभवः । उपायः पद्मपत्राक्षि न चान्योऽस्ति कथंचन

Ceci seul deviendra le moyen par lequel leur secours pourra s’accomplir; telle est la voie, ô toi aux yeux comme des pétales de lotus—il n’en est point d’autre.

Verse 35

सा तथेति प्रतिज्ञाय विचित्राभरणानि च । गृहीत्वा हर्षसंयुका ततस्तत्क्षेत्रमाययौ

Elle acquiesça en disant : « Qu’il en soit ainsi », puis, prenant ces parures merveilleuses, le cœur empli de joie, elle se mit en route vers ce kṣetra sacré.

Verse 36

मणिमुक्तामयान्येव कुण्डलानि शुभानि च । तथा चन्द्रोज्ज्वलाहारान्नूपुराणि बृहंति च

Des boucles d’oreilles de gemmes et de perles—de bon augure—ainsi que des colliers brillants comme la lune, et de larges anneaux de cheville.

Verse 37

इन्द्रनीलमहानीलवैडूर्यखचितानि च । पद्मरागैस्तथा वज्रैर्माणिक्यैश्च मनोरमैः

Incrustés de saphirs indranīla et mahānīla, et de vaiḍūrya (pierre œil-de-chat) ; ornés aussi de rubis, de diamants, et de cristaux et gemmes ravissants.

Verse 38

केशैः कंकणैर्दिव्यैः शक्रचापनिभैः शुभैः । हेमसूत्रैश्च जात्यैश्च मेखलाभिस्तथैव च

Avec des bracelets divins, fastes et resplendissants tels l’arc d’Indra; avec des fils d’or, des parures d’élite, et des ceintures également.

Verse 39

अथ सा बोधने विष्णोः संप्राप्ते दिवसे शुभे । उपवासपरा स्नाता एकस्मिन्सलिलाशये

Puis, lorsque advint le jour faste du Bodhana, l’éveil de Viṣṇu, elle—vouée au jeûne—se baigna dans un réservoir d’eau.

Verse 40

तीरदेशे निवेश्यैव महाभूषणपर्वतम् । यस्य प्रभाभिरुग्राभिर्व्याप्तं गगनमंडलम्

Et, ayant déposé sur la rive une grande « montagne de parures », dont l’éclat puissant se répandait et emplissait la voûte du ciel,

Verse 41

एतस्मिन्नंतरे प्राप्तास्तापस्यः कौतुकान्विताः । कीदृशा राजपत्नी सा किंरूपा किंविभूषणा

Entre-temps arrivèrent des femmes ascètes, pleines de curiosité : « Quelle sorte de reine est-elle—quelle est sa forme, et de quels ornements est-elle parée ? »

Verse 42

अथ तास्तां समालोक्य दिव्यभूषणभूषिताम् । सुरूपांगीं समाधिस्थां चित्ते चिन्तां प्रचक्रिरे

Alors, la voyant parée d’ornements divins—aux membres gracieux et établie en méditation—elles se mirent à réfléchir en leur cœur.

Verse 43

धन्येयं भूपतेर्भार्या यैवं भूषणभूषिता । दमयंती सुरूपाढ्या सर्वलक्षणलक्षिता

Vraiment bénie est l’épouse de ce roi, ainsi parée d’ornements : Damayantī, riche de beauté, portant tous les signes de bon augure.

Verse 44

समाध्यंतं समासाद्य तापसीर्वीक्ष्य साऽपि च । दमयंती नमश्चक्रे ताः सर्वा विधिपूर्वकम्

Sortant de sa méditation et voyant devant elle les femmes ascètes, Damayantī leur rendit à toutes un salut révérencieux, dûment et selon le rite.

Verse 45

ताः कृतांजलिना प्राह वल्गुवाक्यं मनोहरम् । मयायं भूषणस्तोम उद्दिश्य गरुडध्वजम् । कल्पितोऽद्य दिने स्नात्वा समुपोष्य दिने हरेः

Les mains jointes, elle leur adressa des paroles douces et charmantes : « Cet ensemble de parures, je l’ai préparé comme offrande consacrée à Hari, au drapeau de Garuḍa. Aujourd’hui, après le bain rituel, j’ai observé le jeûne au jour sacré de Hari… »

Verse 46

तस्माद्गृह्णंतु तापस्यो मया दत्तानि वांछया । भूषणानि विचित्राणि प्रसादः क्रियतां मम

« C’est pourquoi, ô dames ascètes, veuillez accepter ces parures merveilleuses que je vous offre de tout cœur ; accordez-moi votre faveur en les recevant avec grâce. »

Verse 47

ततश्चैकाऽब्रवीत्तासामेषा मुक्तावली मम । इमां देहि न मे वांछा विद्यतेऽन्या नृपप्रिये

Alors l’une d’entre elles dit : « Ce collier de perles est à moi ; donne-le-moi. Je ne désire rien d’autre, ô bien-aimée du roi. »

Verse 48

ततस्तया विहस्योच्चैः प्रक्षाल्य चरणौ स्वयम् । दत्ता मुक्तावली तस्या वस्त्रैर्दिव्यैः समन्विता । यस्याः षण्माषतुल्यानि मौक्तिकान्यमलानि च

Alors elle éclata de rire, se lava elle-même les pieds et lui donna ce collier de perles, accompagné de vêtements divins ; ses perles, sans la moindre tache, pesaient chacune six māṣas.

Verse 49

शरत्काले यथा व्योम्नि नक्षत्राणि द्विजोत्तमाः । तथान्या स्पर्द्धया युक्ता ययाचेऽमलवर्चसम् । हारं निर्मूल्यतायुक्तं चित्ताह्लादकरं परम्

Ô le meilleur des deux-fois-nés, comme les étoiles brillent dans le ciel d’automne, ainsi une autre, poussée par la rivalité, demanda un collier éclatant et sans tache, d’un prix inestimable et souverainement réjouissant pour le cœur.

Verse 50

अथ सा तं करे कृत्वा तस्या हारं प्रयच्छति । तावदन्या प्रजग्राह हारं शृंगारलालसा

Alors elle le plaça dans sa main et lui offrit le collier ; mais à cet instant même, une autre femme, avide de parure, s’empara du collier.

Verse 51

ततः शेषाश्च तापस्यो भूषणार्थं समुत्सुकाः । सस्पर्द्धा जगृहुस्तानि भूषणानि स्वयं द्विजाः

Alors les autres femmes ascètes, avides d’ornements, prirent pour elles-mêmes ces parures, pleines de rivalité, ô deux-fois-né.

Verse 52

अन्याश्चान्याकरे कृत्वा भूषणं सुमनोहरम् । बलादाकृष्य जग्राह धर्षयित्वा ततः परम्

Et une autre, ayant placé dans la main d’une autre une parure des plus ravissantes, l’arracha ensuite de force et s’en empara, commettant après cela un affront plus grand encore.

Verse 53

यथायथा प्रगृह्णंति तापस्यो भूषणार्चिताः । तथातथास्याः संजज्ञे दमयंत्या मुदा हृदि

À mesure que les femmes ascètes—désormais parées d’ornements—les prenaient, de même, encore et encore, la joie naissait dans le cœur de Damayantī.

Verse 54

अन्यानि च प्रचिक्षेप शतशोऽथ सहस्रशः । न तृप्तिर्जायते तासां तथापि द्विजसत्तमाः

Elle lança encore d’autres présents—par centaines, voire par milliers—; pourtant, ô meilleur des deux-fois-nés, la satisfaction ne naissait pas en elles.

Verse 55

भूषणाभावमासाद्य ततः सा पार्थिवप्रिया । हृष्टा प्रोवाच ताः सर्वाः संतोषः क्रियतामिति

S’étant trouvée sans ornements, la reine bien-aimée du roi, toute réjouie, dit à toutes : «Que le contentement soit cultivé».

Verse 56

पुनश्चैवानयिष्यामि प्रभाते नात्र संशयः । अन्यानि च विचित्राणि यस्या रोचंति यानि च

«Et je les apporterai de nouveau au matin—sans aucun doute—avec d’autres merveilles, tout ce qui vous plaira».

Verse 57

ततस्ताः सकलाः प्रोचुर्गच्छ त्वं पार्थिवप्रिये । आगंतव्यं च भूयोऽपि प्रगृह्याभरणानि च

Alors toutes dirent : «Va, ô bien-aimée du roi ; et tu devras revenir encore, en apportant aussi des ornements».

Verse 58

एवमुक्ता ततस्ताभिः प्रणिपत्य नृपप्रिया । प्रहृष्टा प्रययौ तूर्णं स्वपुरं प्रति सद्द्विजाः

Ainsi interpellée par elles, la reine bien-aimée du roi se prosterna avec respect et, le cœur empli de joie, partit promptement vers sa propre cité, ô nobles brāhmaṇas.

Verse 59

तापस्योपि गृहं गत्वा वस्त्राणि विविधानि च । भूषणानि च गात्रेषु सस्पर्द्धा निदधुस्तदा

Puis, s’étant rendues à la demeure de l’ascète, elles revêtirent des vêtements variés et parèrent leurs corps d’ornements, comme si elles rivalisaient entre elles.

Verse 60

तापसीनां चतुष्कं च परित्यज्य यतव्रतम् । शेषाभिः प्रगृहीतानि मण्डनानि यथेच्छया

Mais un groupe de quatre ascètes, fermes dans leurs vœux, renonça à ces parures ; les autres acceptèrent les ornements selon leur propre désir.

Verse 61

ततः प्रभाते विमले प्रोद्गते रविमण्डले । भूयोपि राजपत्नी सा भूषणान्यंबराणि च

Puis, à l’aube immaculée, lorsque s’éleva le disque du soleil, cette reine apporta de nouveau des ornements et des vêtements.

Verse 62

तथैव प्रददौ तासां जगृहुश्च तथैव ताः । एवं तस्याः प्रयच्छंत्या अहन्यहनि भक्तितः

De même elle leur donnait, et de même elles recevaient. Ainsi, tandis qu’elle offrait jour après jour avec dévotion,

Verse 63

पंचरात्रमतिक्रांतं तृप्तास्तास्तापसप्रियाः । न राज्ञी तृप्तिमायाति प्रयच्छंती प्रभक्तितः

Quand cinq nuits furent passées, ces femmes ascètes furent comblées; mais la reine, elle, n’atteignit point la satiété, car elle continuait à donner avec une bhakti profonde.

Verse 64

ततः शुश्राव तापस्यश्चतस्रोऽत्र सुनिःस्पृहाः । वल्कलाजिनधारिण्यो न तस्याः पार्श्वमागताः । न चान्या भूषिता दृष्ट्वा चक्रुरीर्ष्यां कथंचन

Alors on apprit qu’ici se trouvaient quatre femmes ascètes, entièrement sans désir, vêtues d’écorce et de peaux d’antilope, qui ne s’approchèrent pas d’elle. Et les autres femmes, même en voyant certaines parées, ne ressentirent aucune jalousie.

Verse 65

अथ सा त्वरितं गत्वा तासां पार्श्वमनिंदिता । भूषणानि महार्हाणि गृहीत्वा पंचमीदिने

Alors cette dame irréprochable se hâta d’aller auprès d’elles et, au cinquième jour lunaire (pañcamī), prit des ornements d’un prix très élevé.

Verse 66

ततः प्रोवाच ताः सर्वाः प्रसादः क्रियतामिति । इमानि भूषणार्थाय भूषणानि प्रगृह्यताम्

Alors elle s’adressa à toutes : «Accordez-moi votre grâce. Veuillez accepter ces ornements, faits pour la parure».

Verse 67

तापस्य ऊचुः । नास्माकं भूषणैः कार्यं भूषिता वल्कलैर्वयम् । तस्माद्गच्छ निजं हर्म्यमर्थिभ्यः संप्रदीयताम्

Les ascètes dirent : «Nous n’avons nul besoin d’ornements ; nous sommes parées de vêtements d’écorce. Retourne donc à ton palais, et que cela soit donné comme il convient à ceux qui sont dans le besoin».

Verse 68

वदन्तीनां तया सार्धमेवं तासां द्विजोत्तमाः । चत्वारः पतयः प्राप्ता एकैकस्याः पृथक्पृथक्

Tandis qu’elles s’entretenaient ainsi avec elle, quatre brāhmanes éminents—les époux de ces femmes—arrivèrent, chacun venant séparément vers sa propre épouse.

Verse 69

शुनःशेपोऽथ शाक्रेयो बौद्धो दान्तश्चतुर्थकः । वियन्मार्गं हि चत्वारः स्वाश्रममाययुः

C’étaient Śunaḥśepa, Śākreya, Bauddha, et Dānta comme quatrième; tous quatre regagnèrent leur propre āśrama par la voie du ciel.

Verse 70

शेषाः सर्वे गतिभ्रंशं प्राप्य भूमार्गमाश्रिताः । अथ ते स्वाश्रमं दृष्ट्वा विकृताकारभूषणम् । किमिदंकिमिदं प्रोचुर्यत्तापस्यो विडंबिताः

Mais les autres, ayant perdu leur ancien mode de déplacement, empruntèrent la voie terrestre. Puis, voyant leur āśrama étrangement transformé et « orné » d’une manière défigurée, ils s’écrièrent sans cesse : « Qu’est-ce donc—qu’est-ce donc ? », car les ascètes avaient été tournées en dérision.

Verse 71

केनैवं पाप्मनाऽस्माकमाश्रमोऽयं विडंबितः । प्रदत्त्वा तापसीनां च भूषणान्यंबराणि च

«Par quel pécheur notre āśrama a-t-il été ainsi déshonoré—après avoir donné aux ascètes des parures et des vêtements ?»

Verse 72

अनया संप्रदत्तानि सर्वासां भूषणानि वै

En vérité, c’est par elle que les parures de toutes furent données.

Verse 73

अस्माकमपि संप्राप्ता गृहे वै नृपवल्लभा । दातुं विभूषणान्येव निषिद्धाऽस्माभिरद्य सा

L’épouse bien-aimée du roi vint aussi dans notre demeure. Aujourd’hui, nous lui avons interdit de donner précisément ces ornements.

Verse 74

सूत उवाच । तासां तद्वचनं श्रुत्वा ततस्ते कोप मूर्च्छिताः । ऊचुस्तां नृपतेर्भार्यां शापं दातुं मुहुर्मुहुः

Sūta dit : Ayant entendu ces paroles, ils furent saisis de colère et, à maintes reprises, parlèrent de jeter une malédiction sur l’épouse du roi.

Verse 75

द्विसप्ततिर्वयं पापे स्नानार्थं पुष्करे गताः । कार्तिक्यां व्योममार्गेण मनोमारुतरंहसा

«Bien que pécheurs, nous étions soixante-douze à nous rendre à Puṣkara pour le bain sacré. Au mois de Kārttika, nous cheminâmes par la voie du ciel, rapides comme l’esprit et le vent.»

Verse 76

चत्वारस्त इमे प्राप्ता येषां दारैः प्रतिग्रहः । न कृतस्तस्य भूपस्य कुभार्यायाः कथंचन

«Voici les quatre qui sont arrivés : ceux pour qui l’acceptation des dons par l’entremise de leurs épouses ne s’est jamais faite. Et pour l’épouse mauvaise de ce roi, il n’y eut aucune acceptation selon le dharma.»

Verse 78

अथ सा तत्क्षणादेव शिलारूपा बभूव ह । निश्चेष्टा तत्क्षणादेव मुनिवाक्यादनंतरम्

Alors, à l’instant même, elle devint véritablement de pierre ; aussitôt immobile, juste après les paroles du sage.

Verse 79

ततः स परिवारोऽस्यास्तद्दुःखेन समाकुलः । वाष्पपूर्णेक्षणो दीनः प्रस्थितः स्वपुरं प्रति

Alors sa famille, accablée par cette douleur, s’en alla—misérable, les yeux pleins de larmes—vers sa propre cité.

Verse 80

कथयामास तत्सर्वं दमयंत्याः समुद्भवम् । वृत्तांतं ब्राह्मणश्रेष्ठास्तस्याः शापसमुद्भवम्

Les plus éminents brāhmanes rapportèrent toute l’affaire—comment elle était née en lien avec Damayantī—et le récit de la malédiction tombée sur elle.

Verse 81

श्रुत्वा स पार्थिवस्तूर्णं वृत्तांतं शापजं तदा । प्रसादनाय विप्राणां दुःखितः स वनं ययौ

L’ayant entendu aussitôt, ce récit né de la malédiction, le roi, accablé, se rendit en forêt afin d’obtenir l’apaisement des brāhmanes.

Verse 82

ततस्ते मुनयस्तूर्णं चत्वारोऽपि महीपतिम् । ज्ञात्वा प्रसादनार्थाय भार्यार्थं समुपस्थितम्

Alors ces quatre sages, comprenant aussitôt que le roi était venu chercher l’apaisement pour le bien de son épouse, s’avancèrent à sa rencontre.

Verse 83

अग्रिहोत्राणि दारांश्च समादाय ततः परम् । कुरुक्षेत्रं समाजग्मुः खमार्गेण द्रुतं तदा

Ensuite, emportant les feux sacrés de l’agnihotra et leurs épouses, ils se rendirent promptement à Kurukṣetra par la voie du ciel.

Verse 85

ततो जगाम तं देशं यत्र भार्या शिलामयी । सा स्थिता तापसीवृन्दैः सर्वतोऽपि समन्विता

Alors il se rendit en ce lieu où son épouse, devenue de pierre, se tenait debout, entourée de toutes parts par des groupes de femmes ascètes.

Verse 87

ततः कृच्छ्रात्समासाद्य संज्ञां तोयसमुक्षितः । प्रलापमकरोत्पश्चात्स्मृत्वास्मृत्वा प्रियान्गुणान्

Puis, recouvrant difficilement connaissance—aspergé d’eau—il se mit ensuite à se lamenter, se rappelant sans cesse les vertus de sa bien-aimée.

Verse 88

हा प्रिये मृगशावाक्षि मम प्राणविनाशिनि । मां मुक्त्वाऽद्य प्रियं कांतं क्व गतासि शुभानने

«Hélas, mon aimée, aux yeux de faon, toi qui anéantis mon souffle vital ! M’ayant quitté aujourd’hui, ton époux bien-aimé, où es-tu partie, ô visage de bon augure ?»

Verse 89

नाभुक्ते मयि भुक्तासि निद्रां नाऽनिद्रिते गता । न सौभाग्यस्य गर्वेण ममाज्ञा लंघिता क्वचित्

«Tu ne mangeais jamais quand je n’avais pas mangé ; tu ne t’endormais jamais tandis que je veillais. Et jamais, par orgueil de ta bonne fortune, tu n’as transgressé mon ordre.»

Verse 90

न स्मरामि त्वया प्रोक्तं कदाचिद्वि कृतं वचः । रहस्यपि विशालाक्षि किमु भोजनसंसदि

«Je ne me souviens pas que tu aies jamais prononcé une parole dure ou inconvenante ; même en secret, ô toi aux grands yeux—à plus forte raison lors d’un repas en assemblée.»

Verse 91

सूत उवाच । एवं प्रलपतस्तस्य भूपतेः करुणं बहु । आयाता मंत्रिणस्तस्य श्रुत्वा भूपं तथाविधम्

Sūta dit : « Tandis que ce roi se lamentait, pitoyablement et de maintes façons, ses ministres arrivèrent, ayant appris que le souverain était en un tel état. »

Verse 92

ततः संबोध्य तं कृच्छाद्दृष्टान्तैर्वहुविस्तरैः । राजर्षीणां पुराणानां महद्व्यसनसंभवैः

Alors, non sans peine, ils le ranimèrent par de nombreux exemples, vastes et variés, tirés des antiques récits des rois-sages et des grands malheurs qui les frappèrent.

Verse 93

निन्युस्तं भूपतिं दीनं वाष्पव्याकुललोचनम् । निश्वसंतं यथानागं तेजसा परिवर्जितम्

Ils emmenèrent ce roi accablé : les yeux troublés de larmes, il soupirait comme un éléphant et se trouvait dépouillé de son éclat d’autrefois.

Verse 94

पार्थिवोऽपि समन्वेष्य यत्नात्तान्सर्वतो मुनीन् । निर्विण्णः श्रमार्तश्च भार्याव्यसनदुःखितः

Le roi, lui aussi, après avoir recherché avec soin ces sages en tous lieux, devint accablé et épuisé, tourmenté par la douleur née du malheur de son épouse.

Verse 96

अथ तां तादृशीं दृष्ट्वा सेवकैः सकलैर्वृतः । हाहेति स मुहुः प्रोच्य मूर्च्छितः प्रापतत्क्षितौ

Alors, la voyant en cet état, entouré de tous ses serviteurs, il s’écria sans cesse : « Hélas ! », puis, défaillant, tomba à terre.

Verse 111

इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहितायां षष्ठे नागरखण्डे श्रीहाटकेश्वरक्षेत्रमाहात्म्ये दमयन्त्युपाख्याने दमयन्त्या विप्रशापेन शिलात्वप्राप्तावानर्ताधिपतिकृतशोककथनंनामैकादशोत्तर शततमोऽध्यायः

Ainsi s’achève le cent-onzième chapitre, intitulé «Récit de la lamentation du roi d’Anarta lorsque Damayantī devint pierre par la malédiction d’un brāhmane», dans l’épisode de Damayantī au sein de la Māhātmya du kṣetra de Śrīhāṭakeśvara, dans le sixième Nāgara-khaṇḍa du vénérable Skanda Mahāpurāṇa aux quatre-vingt-un mille vers.

Verse 707

तस्माद्विडंबितो यस्मादाश्रमोऽयं तपस्विनाम् । शिलारूपा च भवती तस्माद्भवतु कुत्सिता

Ainsi—puisque cet āśrama des ascètes a été tourné en dérision—et puisque tu as pris une forme de pierre—qu’ainsi tu sois tenue pour infâme et réprouvée.