
Le chapitre 14, rapporté par Sūta, propose un récit d’enseignement sur la grandeur de la pradakṣiṇā à Cāmatkārapura. Un vaiśya pauvre et muet gagne sa vie comme gardien de vaches. Au mois de Caitra, le quatorzième jour de la quinzaine sombre (kṛṣṇapakṣa caturdaśī), une bête s’égare sans qu’il s’en aperçoive. Le propriétaire l’accuse et exige un retour immédiat ; saisi de peur, le gardien part dans la forêt sans nourriture, bâton en main, et suit les traces. Au cours de sa recherche, il fait sans le savoir le tour complet du périmètre de Cāmatkārapura : une pradakṣiṇā involontaire. À la fin de la nuit, il retrouve l’animal et le rend. Le texte situe cet instant du calendrier comme un temps où les devas se rassemblent sur les lieux sacrés, amplifiant le mérite des actes accomplis. Plus tard, le gardien (à jeun, silencieux, sans bain) et l’animal meurent en leur temps ; lui renaît comme fils du souverain de Daśārṇa, gardant mémoire de sa vie précédente. Devenu roi, il revient chaque année avec un ministre pour accomplir la circumambulation volontairement : à pied, en jeûne et en observant le mauna. Des sages arrivent à un tīrtha « qui ôte les fautes » (pāpa-haraṇa) lié à Viśvāmitra et s’étonnent de cette dévotion particulière malgré la présence de nombreux tīrthas et temples. Le roi révèle son histoire antérieure ; les sages le louent, accomplissent eux aussi la pradakṣiṇā et obtiennent une siddhi exceptionnelle, dite difficile même par le japa, le yajña, le dāna et d’autres services de tīrtha. Finalement, le roi et son ministre deviennent des êtres célestes, visibles comme des formes étoilées dans le ciel, scellant le phala de la pratique.
Verse 1
। सूत उवाच । यदन्यत्तत्र सञ्जातमाश्चर्यं द्विजसत्तमाः । तदहं कीर्तयिष्यामि रहस्यं हृदि संस्थितम्
Sūta dit : Ô meilleurs des deux-fois-nés, tout autre prodige survenu en ce lieu—je vais à présent le proclamer, secret longtemps demeuré au fond de mon cœur.
Verse 2
चमत्कारपुरे कश्चिद्वैश्यजातिसमुद्भवः । बभूव पुरुषो मूको दरिद्रेण समन्वितः
À Camatkārapura vivait un homme, né dans la communauté vaiśya ; il était muet et accablé par la pauvreté.
Verse 3
यो दौःस्थ्यात्सर्वलोकानां करोति पशुरक्षणम् । कुटुम्बभरणार्थाय संतुष्टो येनकेनचित्
Par indigence, il servait les gens en gardant leurs troupeaux ; et pour nourrir sa famille, il se contentait de ce que le destin lui apportait, si peu fût-ce.
Verse 4
कदाचिद्रक्षतस्तस्य पशूंस्तान्वनभूमिषु । पशुरेको विनिष्क्रांतः स्वयूथात्तृणलोभतः
Un jour, tandis qu’il gardait ces bêtes dans les étendues forestières, l’une d’elles s’écarta de son troupeau, attirée par la convoitise de l’herbe.
Verse 5
कृष्ण पक्षे चतुर्दश्यां चैत्रमासे द्विजोत्तमाः । न तदा लक्षितस्तेन गच्छमानो यदृच्छया
Ô meilleurs des deux-fois-nés, le quatorzième jour de la quinzaine sombre du mois de Caitra, cette bête, errant par hasard, ne fut pas remarquée par lui alors.
Verse 6
अथ यावद्गृहं प्राप्तः स मूकः पशुपालकः । तावत्तस्य च गोः स्वामी भर्त्सयन्समुपागतः
Alors, dès que le vacher muet fut parvenu à la maison, le maître de la vache s’approcha de lui en le réprimandant.
Verse 7
किं पाप न समायातः पशुरेकोऽद्य नो यथा । नूनं त्वया हतः सोऽपि विक्रीतोऽपिहितोऽथवा । तस्मा दानय मे क्षिप्रं निराहारोऽपि गां त्वरात्
«Pourquoi donc, pécheur, pas une seule de mes bêtes n’est-elle revenue aujourd’hui ? Assurément tu l’as tuée, ou vendue, ou cachée. Donne-moi donc sur-le-champ une vache—que tu sois à jeun ou non, hâte-toi !»
Verse 8
तच्छ्रुत्वा भयसंत्रस्तः स मूकः पशुपालकः । निष्क्रांतो यष्टिमादाय निराहारोऽपि मन्दिरात्
À ces mots, le vacher muet, saisi d’effroi, sortit de la demeure en prenant son bâton, sans même avoir mangé.
Verse 9
ततोऽरण्यं समासाद्य वीक्षांचक्रे समंततः । सूक्ष्मदृष्ट्या स दुर्गाणि गहनानि वनानि च
Puis, parvenu à la forêt, il scruta de tous côtés avec une attention aiguë, examinant les passages escarpés et les bois épais.
Verse 10
अथ तेन क्वचिद्दृष्टं पदं तस्य पशोः स्फुटम् । अटव्यां भ्रममाणेन परिज्ञातं च कृत्स्नशः
Alors, en quelque endroit, il aperçut nettement l’empreinte de cet animal; et, errant dans le bois, il en reconnut entièrement la piste.
Verse 11
ततश्च तत्पदान्वेषी स जगाम वनाद्वनम् । चमत्कारपुरस्यास्य समंताद्द्विजसत्त माः
Puis, en quête de ces empreintes, il alla de forêt en forêt, tout autour du lieu nommé Cāmatkārapura, ô meilleur des deux-fois-nés.
Verse 12
एवं प्रदक्षिणा तस्य जाता पशुदिदृक्षया । स्थानस्य चैव निर्वेशे पशोश्चापिद्विजोत्तमाः
Ainsi, par le désir de voir (et de recouvrer) l’animal, il en vint à accomplir une pradakṣiṇā, parcourant et reconnaissant tout le périmètre du lieu, ainsi que la trace de la bête, ô meilleur des deux-fois-nés.
Verse 13
प्रदक्षिणावसाने च पशुर्लब्धो हि तेन सः । निशांतेऽथ गृहं नीत्वा स्वामिने विनिवेदितः
Et lorsque la circumambulation fut achevée, il trouva bel et bien l’animal. Puis, à la fin de la nuit, il le ramena chez lui et le remit à son maître.
Verse 14
चैत्रे पुण्यतमे मासि कृष्णपक्षे चतुर्दशीम् । क्षेत्रे पुण्यतमे देवास्तीर्थान्या यांति सर्वशः
Au mois de Caitra, le plus méritoire, le quatorzième jour de la quinzaine sombre (kṛṣṇa-pakṣa), dans ce kṣetra très saint, les dieux de toutes les directions viennent aux tīrtha.
Verse 15
एवमज्ञानभावेन कृता ताभ्यां प्रदक्षिणा । पशुपालपशुभ्यां वै सुपुण्ये तत्र वासरे
Ainsi, même sans en avoir conscience, le berger et l’animal accomplirent réellement cette pradakṣiṇā, en ce jour d’un mérite suprême, en ce lieu.
Verse 16
निराहारस्य मूकस्य साहारस्य पशोस्तथा
—au sujet du muet qui jeûnait, et de même de l’animal qui avait été nourri—
Verse 17
विना स्नानेन भक्षाच्च दैवाद्द्विजवरोत्तमाः । ततः काले व्यतिक्रांते कियन्मात्रे स्वकर्मतः । उभौ पंचत्वमापन्नौ पृथक्त्वेनायुषः क्षये
Ô les plus éminents des deux-fois-nés, sans bain ni nourriture—par décret du destin—lorsqu’un certain temps se fut écoulé, selon leur propre karma, tous deux atteignirent le «terme quintuple», la mort, séparément, quand leur durée de vie fut épuisée.
Verse 18
ततश्च पशुपालस्तु दशार्णाधिपतेः सुतः । संजातस्तत्प्रभावेन पूर्वजातिमनुस्मरन्
Alors ce berger, par la puissance de ce tīrtha/rite, naquit comme fils du souverain de Daśārṇa, se souvenant de sa naissance antérieure.
Verse 20
अथागत्य स राजेंद्रस्तेनैव सह मंत्रिणा । कृष्णपक्षे चतुर्दश्यां पुरस्तस्याः प्रदक्षिणाम्
Alors ce seigneur des rois s’y rendit avec ce même ministre, et, le quatorzième jour de la quinzaine sombre (Kṛṣṇa-pakṣa), il accomplit la pradakṣiṇā, la circumambulation sacrée, devant Elle, la Présence sainte.
Verse 21
चक्रे संवत्सरस्यांते श्रद्धया परया युतः । निराहारश्च मौनेन पदातिर्द्विजसत्तमाः
Ô brāhmanes éminents, à la fin de l’année il l’accomplit avec une foi suprême—jeûnant, observant le vœu de silence (mauna) et allant à pied.
Verse 22
एकदा तत्र चाऽयाता मुनयः शंसितव्रताः । तीर्थे पापहरे पुण्ये विश्वामित्रसमुद्भवे
Un jour, des sages aux vœux renommés arrivèrent en ce lieu—au tīrtha sacré qui efface les fautes, plein de mérite, issu de Viśvāmitra.
Verse 23
याज्ञवल्क्यो भरद्वाजः शुनःशेपोऽथ गालवः । देवलो भागुरिर्धौम्यः कश्य पश्च्यवनो भृगुः
Yājñavalkya, Bharadvāja, Śunaḥśepa et Gālava ; Devala, Bhāguri, Dhaumya, Kaśyapa, Cyavana et Bhṛgu — tels furent les sages qui y arrivèrent.
Verse 24
तथान्ये शंसिताऽत्मानो ब्रह्मचर्यपरायणाः । तीर्थयात्राप्रसंगेन तस्मिन्क्षेत्रे समागताः
De même, d’autres hommes maîtres d’eux-mêmes—loués pour leur conduite et voués au brahmacarya—se rassemblèrent dans ce kṣetra sacré, entraînés par le cours de leur pèlerinage aux tīrthas.
Verse 25
तान्दृष्ट्वा स महीपालः प्रणिपत्य कृतांजलिः । यथाज्येष्ठं यथाश्रेष्ठं पूजयामास भक्तितः
Les voyant, le roi se prosterna, les mains jointes ; puis, honorant chacun selon l’ancienneté et l’excellence, il les vénéra avec dévotion.
Verse 26
ततस्तेषां स मध्ये च संनिविष्टो महीपतिः । तथागतः स भूपालः सर्वै स्तैश्चाभिनंदितः
Alors le roi s’assit au milieu d’eux ; et, étant ainsi venu parmi les sages, ce souverain fut accueilli et loué par tous.
Verse 27
ततश्चक्रुः कथा दिव्या मुनयस्ते महीपतेः । पुरतो मुनिमुख्यानां चरितानि महात्मनाम्
Alors ces sages exposèrent au roi des récits divins : les vies et les hauts faits des grandes âmes, les plus éminents parmi les ascètes.
Verse 28
राजर्षीणां पुराणानां धर्मशास्त्रसमुद्भवाः । आनंदं तस्य राजर्षेर्जनयंतो द्विजोत्तमाः
Les meilleurs des deux-fois-nés, s’appuyant sur les Purāṇa et les dharma-śāstra concernant les rois‑rishis, comblèrent ce roi‑sage de joie par leurs enseignements.
Verse 29
अथ क्वाऽपि कथांते स पार्थिवस्तैर्महर्षिभिः । पृष्टः कौतूहलाविष्टैर्दत्त्वा श्रौतीस्तदाशिषः
Puis, à un moment donné, lorsque l’entretien prit fin, le roi—après leur avoir donné des bénédictions selon l’usage védique—fut interrogé par ces grands rishis, tout empreints de curiosité.
Verse 30
ऋषय ऊचुः । वर्षेवर्षे महीपाल त्वमत्राऽगत्य यत्नतः । करोषि मंत्रिणा सार्धं पुरस्याऽस्य प्रदक्षिणाम्
Les sages dirent : «Ô roi, d’année en année tu viens ici avec soin et, avec ton ministre, tu accomplis la pradakṣiṇā, la circumambulation dévotionnelle de cette cité».
Verse 31
अस्मिन्क्षेत्रे सुतीर्थानि संति पार्थिवसत्तम । तथाऽन्यानि प्रसिद्धानि देवतायतनानि च
«Ô le meilleur des rois, en ce kṣetra sacré se trouvent d’excellents tīrtha ; et aussi d’autres sanctuaires renommés, des temples qui sont les demeures des divinités».
Verse 32
आदरस्तेषु वै राजन्नास्ति स्वल्पो ऽपि कर्हिचित् । एतन्नः कौतुकं जातं न चेद्गुह्यं प्रकीर्तय
Ô roi, ta vénération envers eux ne faiblit jamais, fût-ce d’un rien, en aucun temps. Cela a éveillé notre curiosité : si ce n’est pas un secret, expose-le-nous.
Verse 33
सूत उवाच । तेषां तद्वचनं श्रुत्वा विनयाऽवनतः स्थितः । स प्रोवाच वचो भूपः किंचिद्व्रीडासमन्वितः
Sūta dit : Ayant entendu leurs paroles, le roi demeura dans l’humilité, incliné avec modestie ; puis il répondit, parlant avec une légère retenue empreinte de pudeur.
Verse 34
यत्पृष्टोऽस्मि द्विजश्रेष्ठा युष्माभिः सांप्रतं मम । तद्गुह्यं न मयाऽख्यातं कस्यचिद्धरणीतले
«Ô meilleurs des deux-fois-nés, ce que vous venez de me demander—ce secret, je ne l’ai révélé à personne sur la terre.»
Verse 35
तथाऽपि हि प्रकर्तव्यं युष्माकं सत्यमेव हि । अपि गुह्यतमं चेत्स्याच्छृण्वंतु मुनिसत्तमाः
«Pourtant, votre demande doit être accomplie, car elle est vraie et juste. Fût-ce le plus secret des secrets, que les plus éminents des sages l’entendent.»
Verse 36
सूत उवाच । ततः स कथयामास पूर्वजातिसमुद्भवम् । वृत्तांतं तन्मुनींद्राणां तेषां ब्राह्मणसत्तमाः
Sūta dit : Alors il raconta, ô meilleurs des brāhmaṇas, le récit issu d’une naissance antérieure—tout l’épisode concernant ces sages seigneuriaux.
Verse 37
यथा नष्टः पशुस्तस्य कृता यद्वदवेक्षणा । यथा प्रदक्षिणा जाता चमत्कारपुरस्य तु
Comment son animal perdu fut retrouvé et comment la recherche fut menée; et comment eut lieu la pradakṣiṇā, la circumambulation sacrée de Camatkārapura.
Verse 38
जातिस्मृतिर्यथा जाता प्राक्तनी तत्प्रभावतः । राज्यप्राप्तिर्विभूतिश्च तथेष्टाप्तिः पदेपदे
Comment, par sa puissance, s’éveilla le souvenir d’une naissance antérieure (jātismṛti); comment la royauté et la prospérité furent obtenues; et de même, comment les biens désirés survenaient à chaque pas.
Verse 39
तच्छ्रुत्वा मुनयः सर्वे प्रहृष्टाः पृथिवीपतेः । आशीर्वादान्बहून्दत्त्वा साधुसाध्विति चाऽब्रुवन्
En l’entendant, tous les sages se réjouirent pour le seigneur de la terre; accordant de nombreuses bénédictions, ils s’écrièrent : «Sādhu ! Sādhu ! Bien !»
Verse 40
समुत्थाय ततश्चक्रुः पुरस्तस्याः प्रदक्षिणाम् । यथोक्तविधिना सर्वे श्रद्धया परया युताः
Alors ils se levèrent, et tous accomplirent devant Elle la pradakṣiṇā selon le rite énoncé, chacun animé de la foi la plus haute.
Verse 41
गताश्च परमां सिद्धिं तत्प्रभावात्सुदुर्लभाम् । जपयज्ञप्रदानैर्या तीर्थसेवादिकैरपि
Et par sa puissance, ils atteignirent l’accomplissement suprême, si difficile à obtenir même par le japa, le sacrifice, les dons, ou le service des tīrtha et autres œuvres pieuses.
Verse 42
सोऽपि राजा स मन्त्री च जातौ वैमानिकौ सुरौ । अद्याऽपि तौ हि दृश्येते तारारूपौ नभस्तले
Ce roi et son ministre renaquirent comme des dieux célestes voyageant sur des chars aériens ; encore aujourd’hui, on les voit dans le ciel, sous forme d’étoiles.