
Le chapitre se déploie sous forme de dialogue entre Vyāsa et Yudhiṣṭhira, introduisant un Śiva-tīrtha « sans égal » où Śaṅkara aurait connu un état extraordinaire d’immobilité et de désorientation. À partir de ce cadre narratif, le texte s’oriente vers un exposé théologique d’allure technique. Pārvatī interroge Śiva sur les formes différenciées des mantras et sur les pouvoirs « en six modes ». Śiva répond avec réserve, exposant les syllabes-semences (bīja) et les combinaisons kūṭa, en mentionnant māyā-bīja, vahni-bīja, brahma-bīja, kāla-bīja et pārthiva-bīja. Ces structures mantriques sont présentées comme puissantes et chargées d’enjeux éthiques : le récit met en garde contre leur mauvais usage, tout en recensant leurs effets allégués, tels l’influence, l’attraction et l’illusion. Le chapitre s’achève sur le tīrtha-māhātmya de Devamajjanaka dans le Dharmāraṇya : s’y baigner (et en boire l’eau), observer la date d’Aśvina kṛṣṇa caturdaśī, adorer en jeûnant et pratiquer le rudra-japa sont dits purifier, protéger des afflictions et procurer le bien-être. La phalaśruti finale affirme que l’écoute et la transmission de ce récit confèrent un mérite comparable à celui des grands sacrifices, et accordent prospérité, santé et continuité de la lignée.
Verse 1
व्यास उवाच । अतः परं प्रवक्ष्यामि शिवतीर्थमनुत्तमम् । यत्रासौ शंकरो देवः पुनर्जन्मधरोऽभवत्
Vyāsa dit : À présent je décrirai l’incomparable Śiva-tīrtha, où le Seigneur Śaṅkara lui-même prit la condition d’une nouvelle naissance.
Verse 2
कीलितो देवदेवेशः शंकरश्च त्रिलोचनः । गिरिजया महाभाग पातितो भूमिमंडले
Le Seigneur des dieux, Śaṅkara aux Trois Yeux, fut « cloué » et maîtrisé ; et par Girijā, ô grand, il fut jeté sur la surface de la terre.
Verse 3
छलितो मुह्यमानस्तु दिवारात्रिं न वेत्ति च । पुंस्त्रीनपुंसकाश्चैव जडीभूतस्त्रिलोचनः
Trompé et égaré, il ne distinguait plus le jour de la nuit ; et le Trois-Yeux, comme hébété, ne discernait ni mâle, ni femelle, ni neutre.
Verse 4
कल्पांतमिव संजातं तदा तस्मिंश्च कीलिते । पार्वत्या सहसा तस्य कृत कीलनकं तदा
Lorsqu’il fut ainsi immobilisé, on eût dit que la fin d’un kalpa était survenue. Alors Pārvatī, soudainement, accomplit sur lui cet acte de « clouage ».
Verse 5
युधिष्ठिर उवाच । एतदाश्चर्यमतुलं वचनं यत्त्वयोदितम् । यो गुरुः सर्वदेवानां योगिनां चैव सर्वदा
Yudhiṣṭhira dit : Merveilleuse et sans égale est la parole que tu as prononcée : que Celui qui est à jamais le Guru de tous les devas et des yogin puisse ainsi être atteint.
Verse 6
पार्वत्या कीलितः कस्मा न्नष्टवृत्तिः शिवः कथम् । कारणं कथ्यतां तत्र परं कौतूहलं हि मे
Pourquoi Śiva fut-il immobilisé par Pārvatī, et comment perdit-il sa conscience ordinaire ? Dis-moi-en la cause, car mon désir de savoir est immense.
Verse 7
व्यास उवाच । मन्त्रौघा विविधा राजञ्छंकरेण प्रकाशिताः । पार्वत्यग्रे महाराज अथर्वणोपवेदजाः
Vyāsa dit : Ô roi, de nombreux courants de mantras variés—issus de l’upaveda d’Atharvaṇa—furent révélés par Śaṅkara devant Pārvatī, ô grand roi.
Verse 9
बीजान्युद्धृत्य वै ताभ्यो माला चैकवृता कृता । शंभुना कथिता चैव पार्वत्यग्रे नृपोत्तम
Ô le meilleur des rois, en en extrayant les syllabes-semences (bīja), on façonna un rosaire d’un seul fil ; et Śambhu l’enseigna devant Pārvatī.
Verse 10
तैश्चैव अष्टा भवति मंत्रोद्धारः कृतस्तु सा । साधयेत्सा महादुष्टा शाकिनी प्रमदानघे
Et par ces (syllabes-semences) fut accomplie une extraction du mantra en huit parties. Alors cette Śākinī, extrêmement perverse, chercherait à l’« accomplir » (le maîtriser), ô dame sans faute.
Verse 11
श्रीपार्वत्युवाच । प्रकाशितास्त्वया नाथ भेदा ह्येते षडेव हि । षड्विधाः शक्तयो नाथ अगम्यायोगमालिनीः । षड्विधोक्तं त्वयैकेन कूटात्कृतं वदस्व माम्
Śrī Pārvatī dit : Ô Seigneur, tu as déjà manifesté ces distinctions ; elles sont bien au nombre de six. Ô Maître, les puissances sont sextuples, difficiles à saisir, et couronnées d’une guirlande de yoga. Puisque toi seul as enseigné cette doctrine en six formes, explique-moi comment elle est façonnée à partir du « kūṭa », ces nœuds et structures ésotériques.
Verse 12
श्रीमहादेव उवाच । अप्रकाशो महादेवि देवासुरैस्तु मानवैः
Śrī Mahādeva dit : Ô grande Déesse, cela ne se divulgue pas aisément ; cela demeure voilé aux dieux, aux asuras et aux humains.
Verse 13
पार्वत्युवाच । नमस्ते सर्वरूपाय नमस्ते वृषभध्वज । जटिलेश नमस्तुभ्यं नीलकण्ठ नमोस्तुते
Pārvatī dit : Salut à toi, qui es de toutes formes ; salut à toi, dont l’étendard est le Taureau. Ô Seigneur aux mèches emmêlées, salut à toi ; ô Nīlakaṇṭha, hommage à toi.
Verse 14
कृपासिंधो नमस्तुभ्यं नमस्ते कालरूपिणे । एतैश्च बहुभिर्वाक्यैः कोमलैः करुणानिधिम्
Salut à toi, océan de compassion ; salut à toi, dont la forme est le Temps. Par ces nombreuses paroles douces, elle loua le trésor de miséricorde.
Verse 15
तोषयित्वाद्रितनया दण्डवत्प्रणिपत्य च । जग्राह पादयुगलं तां प्रोवाच दयापरः
L’ayant ainsi satisfait, la Fille de la Montagne se prosterna de tout son corps ; puis, saisissant ses deux pieds, elle se tint devant lui. Alors le Seigneur, tout de compassion, lui adressa la parole.
Verse 16
किमर्थं स्तूयसे भद्रे याच्यतां मनसीप्सितम्
Pourquoi me loues-tu ainsi, ô douce bien-aimée ? Demande ce que ton cœur désire.
Verse 17
पार्वत्युवाच । समाहारं च सध्यानं कथयस्व सविस्तरम् । असंदेहमशेषं च यद्यहं वल्लभा तव
Pārvatī dit : Expose-moi en détail le compendium entier, avec sa méditation. Explique-le pleinement, sans le moindre doute, si vraiment je suis chère à ton cœur.
Verse 19
मायाबीजं तु सर्वेषां कूटानां हि वरानने । सर्वेषां मध्यमो वर्णो बिंदुना दादिशोभितः
Ô toi au visage gracieux, le māyā-bīja est assurément présent dans tous les kūṭa. Pour chacun d’eux, la lettre médiane, ornée d’un bindu, resplendit.
Verse 20
वह्निबीजं सवातं च कूर्मबीजसमन्वितम् । आदित्यप्रभवं बीजं शक्तिबीजोद्भवं सदा
La semence du feu, avec le principe du vent, est jointe à la semence de la tortue. La semence née du Soleil—jaillissant toujours de la semence de Śakti comme de sa source—est ainsi enseignée.
Verse 21
एतत्कूटं चाद्यबीजं द्वितीयं च विभोर्मतम् । तृतीयं चाग्निबीजं तु संयुक्तं बिंदुनेंदुना
Ce kūṭa est la première semence ; la seconde est tenue pour celle du Seigneur. La troisième est la semence du feu, conjointe au bindu et au signe de la lune.
Verse 22
चतुर्थं युक्तं शेषेण ब्रह्मबीजमृषिस्तथा । पंचमं कालबीजं च षष्ठं पार्थिव बीजकम्
Le quatrième (membre) doit être joint aux lettres restantes ; et le ṛṣi doit pareillement être énoncé avec la Semence de Brahmā. Le cinquième est la Semence du Temps, et le sixième est la semence terrestre.
Verse 23
सप्तमे चाष्टमे बाह्यं नृसिंहेन समन्वितम् । नवमे द्वितीयमेकं च दशमे चाष्टकूटकम्
Dans le septième et le huitième, on emploie la portion extérieure, conjointe à Narasiṃha. Dans le neuvième, on ne prend que le second élément ; et dans le dixième se trouve le kūṭa octuple (groupement codé).
Verse 24
विपरीतं तयोर्बीजं रुद्राक्षे वर चारिणि । चतुर्दशे चतुर्थ्यर्थं पृथ्वीबीजेन संयुतम्
Leur semence (syllabe) doit être prise en ordre inverse, ô noble ascète portant le rudrākṣa. Dans le quatorzième (membre), pour l’accomplissement du quatrième (acte), elle est jointe à la Semence de la Terre.
Verse 25
कूटाः शेषाक्षराः केचिद्रक्षिता मेनकात्मजे । सा पपात यदोर्व्यां हि शिवपत्नी तदा नृप
Certaines syllabes restantes furent mises à part comme des kūṭa, ô fille de Menakā. Alors, ô Roi, l’épouse de Śiva tomba sur la terre en cet instant.
Verse 26
रामेणाश्वासिता तत्र प्रहसंस्त्रिपुरांतकः । भद्रे यस्मात्त्वया पन्नं जंवशक्तिर्भविष्यति
Là, réconforté par Rāma, Tripurāntaka (Śiva) sourit et dit : «Ô dame de bon augure, puisque tu l’as obtenu, la puissance nommée Jaṃva s’éveillera pour toi».
Verse 27
मारणे मोहने वश्ये आकर्षणे च क्षोभणे । यंयं कामयते नूनं ततत्सिद्धिर्भविष्यति
Dans l’atteinte, l’illusion, l’assujettissement, l’attraction et le trouble—quel que soit le dessein désiré, assurément s’accomplira la réussite qui lui correspond.
Verse 28
इति श्रुत्वा तदा देवी दुष्टचित्ता शुचिस्मिता । कूटशेषास्ततो वीराः प्रोक्तास्तस्यै तु शंभु ना
L’ayant entendu, la Déesse—au dessein mauvais mais au sourire candide—reçut de Śambhu l’énoncé des portions restantes, dites en langage codé (kūṭa).
Verse 29
उवाच च कृपासिंधुः साधयस्व यथाविधि । कैलासात्तु हरस्तत्र धर्मारण्यं गतो भृशम्
Et l’Océan de compassion dit : «Accomplis-le selon la règle prescrite». Alors Hara, quittant Kailāsa, se rendit là, à Dharmāraṇya, avec une grande ardeur.
Verse 30
ज्ञात्वा देवी ययौ तत्र यत्रासौ वृषभध्वजः । तत्क्षणात्पतितो भूमौ धर्मारण्ये नृपोत्तम
L’ayant su, la Déesse se rendit là où se tenait le Seigneur au drapeau du Taureau. À l’instant même, il tomba à terre dans Dharmāraṇya, ô meilleur des rois.
Verse 31
मुंडमाला च कौपीनं कपालं ब्रह्मणस्तु वै
Et il y avait une guirlande de crânes, un pagne, et une coupe-crâne—oui, appartenant à Brahmā.
Verse 32
गता गणाश्च सर्वत्र भूतप्रेता दिशो दश । विसंज्ञं च स्वमात्मानं ज्ञात्वा देवो महेश्वरः
Lorsque les gaṇas se furent dispersés partout, et que des cohortes d’esprits et de trépassés se répandirent dans les dix directions, le Seigneur Mahādeva, comprenant que son propre être était tombé dans l’inconscience, agit en conséquence.
Verse 33
स्वेदजास्तु समुत्पन्ना गणाः कूटादयस्तथा । पंचकूटान्समुत्पाद्य तस्मात्तदाधमूलिने
D’une lignée née de la sueur surgirent des gaṇas tels que Kūṭa et d’autres ; et, faisant naître de cette même source les cinq « Kūṭa », ils s’établirent à partir de cette racine et origine mêmes.
Verse 34
साधकास्ते महाराज जपहोमपरायणाः । प्रेतासनास्तु ते सर्वे कालकूटोपरि स्थिताः
Ces sādhakas, ô grand roi, étaient voués au japa et aux offrandes au feu. Tous, assis sur des preta, se tenaient postés sur le Kālākūṭa.
Verse 35
कथयंति स्वमात्मानं येन मोक्षः पिनाकिनः । ततः कष्टसमाविष्टा गौरी वह्निभयातुरा
Ils exposèrent leur propre état intérieur, par lequel le Seigneur porteur de la Pināka accorde la délivrance. Alors Gaurī, envahie par l’épreuve et troublée par la crainte du feu, réagit.
Verse 36
सभाजितः शिवस्तैश्च गौरी ह्रीणा त्वधोमुखी । तपस्तेपे च तत्रस्था शंकरादेशकारिणी
Śiva fut honoré par eux ; et Gaurī, toute de pudeur, le visage baissé, y accomplit des austérités, demeurant en ce lieu et exécutant l’ordre de Śaṅkara.
Verse 37
पंचाग्निसेवनं कृत्वा धूम्रपानमधोमुखी । कूटाक्षरैः स्तुतस्तैस्तु तोषितो वृषभध्वजः
Après avoir accompli l’observance des cinq feux et bu la fumée, le visage tourné vers le bas, elle le loua par des syllabes énigmatiques ; par ces louanges, le Seigneur à l’étendard du Taureau (Śiva) fut comblé.
Verse 38
धराक्षेत्रमिदं राजन्पापघ्नं सर्वकामदम् । देवमज्जनकं शुभ्रं स्थानकेऽस्मिन्विराजते
Ô roi, ce champ sacré détruit les péchés et accorde tous les désirs. Ici, en ce lieu resplendissant, brille le pur « Deva-majjana », le bain sacré des dieux.
Verse 39
आश्विने कृष्णपक्षे च चतुर्दश्या दिने नृप । तत्र स्नात्वा च पीत्वा च सर्वपापैः प्रमुच्यते
Ô roi, au quatorzième jour lunaire de la quinzaine sombre d’Āśvina, celui qui s’y baigne et en boit aussi (l’eau) est délivré de tous les péchés.
Verse 40
पूजयित्वा च देवेशमुपोष्य च विधानतः । शाकिनी डाकिनी चैव वेतालाः पितरो ग्रहाः
Et après avoir adoré le Seigneur des dieux et jeûné selon la règle, les śākinīs, les ḍākinīs, les vetālas, les ancêtres et les puissances planétaires sont apaisés et cessent de tourmenter.
Verse 41
ग्रहा धिष्ण्या न पीड्यंते सत्यंसत्यं वरानने । सांगं रुद्रजपं तत्र कृत्वा पापैः प्रमुच्यते
Les planètes et leurs demeures n’affligent point — vérité, vérité, ô toi au beau visage. Ayant accompli là le Rudra-japa complet, avec ses aṅgas, on est délivré des péchés.
Verse 42
नश्यंति त्रिविधा रोगाः सत्यंसत्यं च भूपते । एतत्सर्वं मया ख्यातं देवमज्जनकं शृणु
En vérité—oui, en toute vérité, ô Roi—les maladies triples sont détruites. Je t’ai tout exposé; écoute maintenant le récit de Deva-majjānaka, le bain sacré.
Verse 43
अश्वमेधसहस्रैस्तु कृतैस्तु भूरिदक्षिणैः । तत्फलं समवाप्नोति श्रोता श्रावयिता नरः
L’auditeur—et celui qui en fait faire la récitation—obtient ce même fruit, comme si mille sacrifices Aśvamedha avaient été accomplis avec d’abondantes dakṣiṇā aux prêtres.
Verse 44
अपुत्रो लभते पुत्रान्निर्धनो धनमाप्नुयात् । आयुरारोग्यमैश्वर्यं लभते नात्र संशयः
Celui qui est sans enfant obtient des enfants; le pauvre acquiert la richesse. Longue vie, santé et prospérité sont obtenues—sans aucun doute.
Verse 45
मनोवाक्कायजनितं पातकं त्रिविधं च यत् । तत्सर्वं नाशमायाति स्मरणात्कीर्तनान्नृप
Tout péché triple—né de la pensée, de la parole et du corps—s’évanouit entièrement par le souvenir et par la louange (de cette grandeur sacrée), ô Roi.
Verse 46
धन्यं यशस्यमायुष्यं सुखसंतानदायकम् । माहात्म्यं शृणुयाद्वत्स सर्वसौख्यान्वितो भवेत्
Ce māhātmya est de bon augure, donne la renommée, accroît la vie et accorde une lignée heureuse. Mon cher enfant, qui l’entend est comblé de toutes les joies.
Verse 47
सर्वतीर्थेषु यत्पुण्यं सर्वदानेषु यत्फलम् । सर्वयज्ञैश्च यत्पुण्यं जायते श्रवणान्नृप
Tout mérite que l’on trouve en tous les tīrtha, tout fruit de toutes les aumônes, et tout mérite de tous les yajña—tout cela naît de cette écoute, ô Roi.