Adhyaya 17
Brahma KhandaBrahmottara KhandaAdhyaya 17

Adhyaya 17

Les sages demandent quelle guidance est la plus efficace : l’enseignement de brahmavādin hautement érudits ou les conseils de maîtres plus « ordinaires » mais habiles dans la pratique. Sūta répond que la śraddhā (foi, confiance fervente) est la condition qui rend tout dharma opérant, assurant la réussite dans les deux « mondes » : prospérité ici-bas et accomplissement spirituel. Avec la bhāvanā (intention et orientation intérieure) juste, même des objets simples, telle une pierre, deviennent porteurs de fruits ; mantra et culte divin donnent des résultats selon l’état du cœur. À l’inverse, doute, agitation et absence de śraddhā éloignent du but ultime et enchaînent au saṃsāra. Pour l’illustrer, commence l’histoire de Siṃhaketū, fils du roi de Pañcāla, qui, grâce à un serviteur Śabara, découvre un sanctuaire en ruine et un subtil Śiva-liṅga. Le Śabara souhaite adorer et demande une méthode qui plaise à Maheśvara, pour ceux qui connaissent les mantras comme pour ceux qui ne les connaissent pas. Le prince, sur un ton parodique, expose une Śiva-pūjā « simple » : abhiṣeka d’eau fraîche, installation du siège, offrandes de parfum, fleurs, feuilles, encens, lampes et surtout citā-bhasma (cendre de crémation), puis réception respectueuse du prasāda. Caṇḍaka, le Śabara, reçoit ces paroles comme une autorité et accomplit chaque jour le culte avec dévotion. Quand la cendre vient à manquer, le Śabara désespère, jugeant insupportable d’interrompre l’adoration. Son épouse propose un acte extrême : brûler la maison et entrer dans le feu afin de produire de la cendre pour Śiva. Malgré les objections du mari, pour qui le corps est un moyen vers dharma-artha-kāma-mokṣa, elle affirme que l’accomplissement de la vie est l’offrande de soi au dessein de Śiva. Elle prie en offrant ses sens comme fleurs, son corps comme encens, son cœur comme lampe, ses souffles comme oblations et ses actes comme offrandes, ne demandant qu’une dévotion ininterrompue de naissance en naissance. Elle entre dans le feu sans souffrir ; la maison demeure intacte et elle réapparaît à la fin de la pūjā pour recevoir le prasāda. Un vimāna divin survient ; les serviteurs de Śiva élèvent le couple et, par leur contact, ils obtiennent une forme semblable à Śiva (sārūpya). Le chapitre réaffirme enfin que la śraddhā doit être cultivée dans toute œuvre méritoire : même un Śabara de condition humble atteint une destinée yogique par la foi, tandis que naissance et savoir restent secondaires face à la dévotion stable au Suprême.

Shlokas

Verse 1

ऋषय ऊचुः । वेदवेदांगतत्त्वज्ञैर्गुरुभिर्ब्रह्मवादिभिः । नृणां कृतोपदेशानां सद्यः सिद्धिर्हि जायते

Les sages dirent : Lorsque des gurus, connaissant la véritable portée des Veda et des Vedāṅga, maîtres établis en Brahman, instruisent les hommes, l’accomplissement naît aussitôt.

Verse 2

अथान्यजनसामान्यैर्गुरुभिर्नीतिकोविदैः । नृणां कृतोपदेशानां सिद्धिर्भवति कीदृशी

Mais lorsque l’enseignement est donné aux hommes par des gurus qui ne sont que des gens ordinaires, bien qu’habiles dans la conduite du monde, quel genre d’accomplissement en résulte alors ?

Verse 3

सूत उवाच । श्रद्धैव सर्वधर्मस्य चातीव हितकारिणी । श्रद्धयैव नृणां सिद्धिर्जायते लोकयोर्द्वयोः

Sūta dit : La foi seule est souverainement bienfaisante pour tout dharma ; et par la foi seule les hommes obtiennent l’accomplissement dans les deux mondes.

Verse 4

श्रद्धया भजतः पुंसः शिलापि फलदायिनी । मूर्खोऽपि पूजितो भक्त्या गुरुर्भवति सिद्धिदः

Pour celui qui adore avec foi, même une pierre devient dispensatrice de fruits ; et même un sot, honoré avec dévotion, devient un guru qui accorde la siddhi.

Verse 6

श्रद्धया पठितो मन्त्रस्त्वबद्धोपि फलप्रदः । श्रद्धया पूजितो देवो नीचस्यापि फलप्रदः

Un mantra récité avec foi porte du fruit, même s’il est mal lié ou imparfait ; et une divinité honorée avec foi accorde des fruits même à celui de basse condition.

Verse 7

सर्वत्र संशयाविष्टः श्रद्धाहीनोऽतिचंचलः । परमार्थात्परिभ्रष्टः संसृतेर्न हि मुच्यते

Celui qui, partout, est saisi par le doute, sans foi et d’une agitation excessive—déchu de la vérité suprême—ne se délivre pas, en vérité, du saṃsāra.

Verse 8

मन्त्रे तीर्थे द्विजे देवे दैवज्ञे भेषजे गुरौ । यादृशी भावना यत्र सिद्धिर्भवति तादृशी

Dans le mantra, dans le tīrtha, dans le brāhmaṇa, dans la divinité, dans l’astrologue, dans le remède et dans le guru : telle est la disposition de foi que l’on y porte, tel est l’accomplissement qui en surgit.

Verse 9

अतो भावमयं विश्वं पुण्यं पापं च भावतः । ते उभे भावहीनस्य न भवेतां कदाचन

Ainsi, l’univers tout entier est façonné par le bhāva intérieur ; du bhāva naissent aussi le mérite et le péché. Pour celui qui est dépourvu de vrai bhāva, ni l’un ni l’autre ne s’établit jamais réellement.

Verse 10

अत्रेदं परमाश्चर्यमाख्यानमनुवर्ण्यते । अश्रद्धा सर्वमर्त्यानां येन सद्यो निवर्तते

Ici est rapporté un récit d’une merveille extrême : comment l’absence de foi chez les mortels fait aussitôt reculer le fruit sacré et l’avancée spirituelle.

Verse 11

आसीत्पांचालराजस्य सिंहकेतुरिति श्रुतः । पुत्रः सर्वगुणोपेतः क्षात्रधर्मरतः सदा

Il y eut un fils du roi de Pāñcāla, connu sous le nom de Siṃhaketu, pourvu de toutes les vertus et toujours voué au dharma du kṣatriya.

Verse 12

स एकदा कतिपयैर्भृत्यैर्युक्तो महाबलः । जगाम मृगयाहेतोर्बहु सत्त्वान्वितं वनम्

Un jour, ce puissant héros, accompagné de quelques serviteurs, se rendit dans une forêt foisonnante d’êtres vivants, dans le but de chasser.

Verse 13

तद्भृत्यः शबरः कश्चिद्विचरन्मृगयां वने । ददर्श जीर्णं स्फुटितं पतितं देवतालयम्

Alors qu’il errait dans la forêt durant la chasse, un de ses serviteurs, un Śabara, aperçut un sanctuaire des dieux, délabré, fissuré et effondré.

Verse 14

तत्रापश्यद्भिन्नपीठं पतितं स्थंडिलोपरि । शिवलिंङ्गमृजुं सूक्ष्मं मूर्तं भाग्यमिवात्मनः

Là, il vit un piédestal brisé, tombé sur la terre nue; et un Śiva-liṅga, lisse et subtil, comme si sa propre bonne fortune avait pris une forme visible.

Verse 15

स समादाय वेगेन पूर्वकर्मप्रचोदितः । तस्मै संदर्शयामास राज पुत्राय धीमते

Poussé par l’élan de ses actes passés, il le prit promptement et le montra au prince sage, fils du roi.

Verse 16

पश्येदं रुचिरं लिंगं मया दृष्टमिह प्रभो । तदेतत्पूजयिष्यामि यथाविभवमादरात्

« Vois, ô seigneur, ce liṅga gracieux que j’ai aperçu ici. Je le vénérerai avec respect, selon mes moyens. »

Verse 17

अस्य पूजाविधिं ब्रूहि यथा देवो महेश्वरः । अमंत्रज्ञैश्च मन्त्रज्ञैः प्रीतो भवति पूजितः

« Dis-moi le rite de culte pour ceci, afin que le Seigneur Maheśvara soit satisfait lorsqu’on l’honore, qu’on soit ignorant des mantras ou connaisseur des mantras. »

Verse 18

इति तेन निषादेन पृष्टः पार्थिवनंदनः । प्रत्युवाच प्रहस्यैनं परिहास विचक्षणः

Ainsi interrogé par ce Niṣāda, le fils du roi répondit en riant de lui, habile en plaisanteries et en railleries.

Verse 19

संकल्पेन सदा कुर्यादभिषेकं नवांभसा । उपवेश्यासने शुद्धे शुभैर्गंधाक्षतैर्नवैः । वन्यैः पत्रैश्च कुसुमैर्धूपैर्दीपैश्च पूजयेत

Après avoir d’abord formulé le saṅkalpa solennel, qu’on accomplisse toujours l’abhiṣeka avec de l’eau fraîche. Ayant assis le Seigneur sur un siège pur, qu’on l’honore avec du gandha propice et de l’akṣata neufs, avec feuilles et fleurs de la forêt, ainsi qu’avec encens et lampes.

Verse 20

चिताभस्मोपहारं च प्रथमं परिकल्पयेत् । आत्मोपभोग्येनान्नेन नैवद्यं कल्पयेद्बुधः

Avant tout, qu’on prépare d’abord l’offrande de la cendre du bûcher (citā-bhasma). Ensuite, le dévot avisé composera le naivedya avec une nourriture digne d’être consommée par lui-même.

Verse 21

पुनश्च धूपदीपादीनुपचारान्प्रकल्पेत् । नृत्यवादित्रगीतादीन्यथावत्परिकल्पयेत्

De nouveau, qu’on dispose comme il se doit les upacāra tels que l’encens, les lampes et les autres offrandes. Qu’on prépare aussi correctement, selon la règle, la danse, la musique instrumentale et le chant.

Verse 22

नमस्कृत्वा तु विधिवत्प्रसादं धारयेद्बुधः । एष साधारणः प्रोक्तः शिवपूजाविधिस्तव

Après s’être prosterné selon le rite, le sage doit recevoir et porter le prasāda, la grâce consacrée. Telle est, pour toi, la procédure ordinaire de l’adoration de Śiva.

Verse 23

चिताभस्मोपहारेण सद्यस्तुष्यति शंकरः

Par l’offrande de la cendre du bûcher, Śaṅkara est aussitôt satisfait.

Verse 24

सूत उवाच । परिहासरसेनेत्थं शासितः स्वामिनाऽमुना । स चंडकाख्यः शबरो मूर्ध्ना जग्राह तद्वचः

Sūta dit : Ainsi admonesté par son maître dans une humeur de plaisanterie bienveillante, le Śabara nommé Caṇḍaka reçut l’instruction, portant ces paroles sur sa tête, c’est-à-dire avec la plus haute vénération.

Verse 25

ततः स्वभवनं प्राप्य लिंगमूर्ति महेश्वरम् । प्रत्यहं पूजयामास चिताभस्मोपहारकृत्

Puis, parvenu à sa demeure, il vénéra chaque jour Maheśvara sous la forme du Liṅga, en offrant la cendre du bûcher funéraire.

Verse 26

यच्चात्मनः प्रियं वस्तु गन्धपुष्पाक्षतादिकम् । निवेद्य शंभवे नित्यमुपायुंक्त ततः स्वयम्

Et tout ce qui lui était cher—parfums (santal), fleurs, riz intact et autres—il l’offrait chaque jour à Śambhu, puis seulement ensuite en prenait part lui-même.

Verse 27

एवं महेश्वरं भक्त्या सह पत्न्याभ्यपूजयत् । शबरः सुखमासाद्य निनाय कतिचित्समाः

Ainsi, le Śabara vénéra Maheśvara avec dévotion, en compagnie de son épouse ; et, ayant atteint la sérénité, il passa plusieurs années dans la joie.

Verse 28

एकदा शिवपूजायै प्रवृत्तः शबरोत्तमः । न ददर्श चिताभस्म पात्रे पूरितमण्वपि

Un jour, lorsque le meilleur des Śabaras se mit en devoir d’accomplir le culte de Śiva, il ne vit dans son récipient pas même la moindre parcelle de cendre du bûcher funéraire.

Verse 29

अथासौ त्वरितो दूरमन्विष्यन्परितो भ्रमन् । न लब्धवांश्चिताभस्म श्रांतो गृहमगात्पुनः

Alors il se hâta au loin, cherchant et errant de tous côtés ; mais, ne trouvant point la cendre du bûcher funéraire, il rentra de nouveau chez lui, accablé de fatigue.

Verse 30

तत आहूय पत्नीं स्वां शबरो वाक्यमब्रवीत् । न लब्धं मे चिताभस्म किं करोमि वद प्रिये

Puis le Śabara appela son épouse et lui dit : «Je n’ai pas obtenu la cendre du bûcher funéraire. Que dois-je faire ? Dis-le-moi, bien-aimée».

Verse 31

शिवपूजांतरायो मे जातोद्य बत पाप्मनः । पूजां विना क्षणमपि नाहं जीवितुमुत्सहे

«Hélas ! Par mon péché, un obstacle s’est levé aujourd’hui contre mon culte à Śiva. Sans accomplir la pūjā, je n’ai pas le cœur de vivre ne fût-ce qu’un instant».

Verse 32

उपायं नात्र पश्यामि पूजोपकरणे हते । न गुरोश्च विहन्येत शासनं सकलार्थदम्

«Je ne vois ici aucun remède, puisque les objets de la pūjā ont été perdus. Et l’ordre du Guru, dispensateur de tout bien, ne doit pas être transgressé».

Verse 33

इति व्याकुलितं दृष्ट्वा भर्त्तारं शबरांगना । प्रत्यभाषत मा भैस्त्वमुपायं प्रवदामि ते

Voyant son époux ainsi bouleversé, la femme Śabara répondit : «Ne crains pas ; je te dirai le moyen».

Verse 34

इदमेव गृहं दग्ध्वा बहुकालोपबृंहितम् । अहमग्निं प्रवेक्ष्यामि चिताभस्म भवेत्ततः

Après avoir brûlé cette maison même, construite au fil du temps, j'entrerai dans le feu ; il y aura alors des cendres funéraires pour le culte.

Verse 35

शबर उवाच । धर्मार्थकाममोक्षाणां देहः परमसाधनम् । कथं त्यजसि तं देहं सुखार्थं नवयौवनम्

Śabara dit : « Le corps est l'instrument suprême pour le dharma, la prospérité, le désir et la libération. Comment peux-tu abandonner ce corps, jeune et fait pour le bonheur ? »

Verse 36

अधुना त्वनपत्या त्वमभुक्तविषयासवा । भोगयोग्यमिमं देहं कथं दग्धुमिहेच्छसि

Même maintenant, tu es sans enfants et tu n'as pas encore goûté aux plaisirs de la vie. Comment peux-tu vouloir brûler ce corps ici, apte à l'expérience et à la jouissance ?

Verse 37

शबर्युवाच । एतावदेव साफल्यं जीवितस्य च जन्मनः । परार्थे यस्त्यजेत्प्राणाञ्छिवार्थे किमुत स्वयम्

La Śabarī dit : « C'est là le seul véritable succès de la vie et de la naissance : si l'on abandonne son souffle vital pour autrui, à plus forte raison pour Śiva Lui-même ! »

Verse 38

किं नु तप्तं तपो घोरं किं वा दत्तं मया पुरा । किं वार्चनं कृतं शंभोः पूर्वजन्मशतांतरे

Quelle austérité féroce ai-je accomplie ? Qu'ai-je donné en charité auparavant ? Quel culte de Śambhu ai-je rendu au cours de centaines de vies passées ?

Verse 39

किं वा पुण्यं मम पितुः का वा मातुः कृतार्थता । यच्छिवार्थे समिद्धेऽग्नौ त्यजाम्येतत्कलेवरम्

Quel mérite y aurait-il pour mon père, et quel accomplissement pour ma mère, si—lorsque le feu est allumé pour Śiva—je n’y abandonne pas ce corps même en offrande ?

Verse 40

इत्थं स्थिरां मतिं दृष्ट्वा तस्या भक्तिं च शंकरे । तथेति दृढसंकल्पः शबरः प्रत्यपूजयत्

Voyant sa résolution inébranlable et sa dévotion envers Śaṅkara, le Śabara—ferme dans son dessein—acquiesça en disant : «Qu’il en soit ainsi», et honora sa décision.

Verse 41

सा भर्त्तारमनुप्राप्य स्नात्वा शुचिरलंकृता । गृहमादीप्य तं वह्निं भक्त्या चक्रे प्रदक्षिणम्

Ayant rejoint son époux, elle se baigna, devint pure et s’orna ; elle alluma le feu du foyer et, avec dévotion, fit la pradakṣiṇā autour de ce brasier flamboyant.

Verse 42

नमस्कृत्वात्मगुरवे ध्यात्वा हृदि सदाशिवम् । अग्निप्रवेशाभिमुखी कृतांजलिरिदं जगौ

Après s’être inclinée devant son Guru intérieur et avoir médité Sadāśiva dans son cœur, faisant face à l’entrée dans le feu, elle prononça ces paroles les mains jointes.

Verse 43

शबर्युवाच । पुष्पाणि संतु तव देव ममेंद्रियाणि धूपोऽगुरुर्वपुरिदं हृदयं प्रदीपः । प्राणा हवींषि करणानि तवाक्षताश्च पूजाफलं व्रजतु सांप्रतमेष जीवः

Śabarī dit : «Ô Dieu, que mes sens soient Tes fleurs ; que ce corps soit l’encens parfumé ; que mon cœur soit la lampe. Que mes souffles vitaux soient les oblations, et mes facultés Tes grains intacts. Qu’à présent cette âme même s’en aille, fruit de l’adoration».

Verse 44

वांछामि नाहमपि सर्वधनाधिपत्यं न स्वर्गभूमिमचलां न पदं विधातुः । भूयो भवामि यदि जन्मनिजन्मनि स्यां त्वत्पादपंकजलसन्मकरंदभृंगी

Je ne désire ni la souveraineté sur toutes les richesses, ni le royaume inébranlable du ciel, ni même la dignité du Créateur. Si je dois renaître encore et encore, qu’à chaque naissance je sois l’abeille buvant le vrai nectar du lotus de Tes pieds.

Verse 45

जन्मानि संतु मम देव शताधिकानि माया न मे वि शतु चित्तमबोधहेतुः । किंचित्क्षणार्धमपि ते चरणारविन्दान्नापैतु मे हृदयमीश नमोनमस्ते

Qu’il y ait pour moi des centaines de naissances, ô Seigneur; mais que Māyā, cause de l’égarement, n’entre pas dans mon esprit. Même pour une demi‑seconde, que mon cœur ne s’éloigne jamais de Tes pieds de lotus. Ô Īśa, salutations, salutations à Toi.

Verse 46

इति प्रसाद्य देवेशं शबरी दृढनिश्चया । विवेश ज्वलितं वह्निं भस्मसादभवत्क्षणात्

Ainsi, ayant obtenu la grâce du Seigneur des dieux, Śabarī, ferme dans sa résolution, entra dans le feu flamboyant et, en un instant, fut réduite en cendres.

Verse 48

अथ सस्मार पूजांते प्रसादग्रहणोचिताम् । दयितां नित्यमायांतीं प्रांजलिं विनयान्विताम्

Puis, à la fin du culte, il se souvint de la bien-aimée, habituée à recevoir le prasāda consacré, qui venait chaque jour, les mains jointes, empreinte d’humilité.

Verse 49

स्मृतमात्रां तदापश्यदागतां पृष्ठतः स्थिताम् । पूर्वेणावयवेनैव भक्तिनम्रां शुचिस्मिताम्

À peine l’eut-il évoquée qu’il la vit: elle était venue et se tenait derrière lui, avec le même corps qu’autrefois, inclinée par la dévotion et souriant d’une pureté sereine.

Verse 50

तां वीक्ष्य शबरः पत्नीं पूर्ववत्प्रांजलिं स्थिताम् । भस्मावशेषितगृहं यथापूर्वमवस्थितम्

La voyant, son épouse debout comme auparavant, les mains jointes en prière, le Śabara aperçut aussi la demeure : bien que réduite en cendres, elle semblait demeurer en place comme jadis.

Verse 51

अग्निर्दहति तेजोभिः सूर्यो दहति रश्मिभिः । राजा दहति दंडेन ब्राह्मणो मनसा दहेत्

Le feu brûle par sa chaleur ; le soleil brûle par ses rayons. Le roi brûle par le châtiment ; mais le brāhmaṇa peut brûler par la puissance de son esprit.

Verse 52

किमयं स्वप्न आहोस्वित्किं वा माया भ्रमात्मिका । इति विस्मयसंभ्रातस्तां भूयः पर्यपृच्छत

«Est-ce un songe, ou bien une māyā trompeuse qui égare l’esprit ?»—ainsi, bouleversé d’étonnement, il l’interrogea de nouveau.

Verse 53

अपि त्वं च कथं प्राप्ता भस्मभूतासि पावके । दग्धं च भवनं भूयः कथं पूर्व वदास्थितम्

«Et comment es-tu revenue ? Comment, dans le feu, es-tu devenue cendre ? Et bien que la maison ait brûlé, comment se tient-elle de nouveau comme auparavant ?»

Verse 54

शबर्युवाच । यदा गृहं समुद्दीप्य प्रविष्टाहं हुताशने । तदात्मानं न जानामि न पश्यामि हुताशनम्

Śabarī dit : «Quand la maison s’embrasa et que j’entrai dans le feu, alors je ne me reconnus plus moi-même, et je ne vis nullement le feu.»

Verse 55

न तापलेशोप्यासीन्मे प्रविष्टाया इवोदकम् । सुषुप्तेव क्षणार्धेन प्रबुद्धास्मि पुनः क्षणात्

Pas même une trace de chaleur ne m’atteignit, comme si j’étais entrée dans l’eau. Telle une dormeuse, en un demi-instant je me réveillai, puis de nouveau l’instant d’après.

Verse 56

तावद्भवनमद्राक्षमदग्धमिव सुस्थितम् । अधुना देवपूजांते प्रसादं लब्धुमागता

Alors je vis la demeure, bien établie, comme si elle n’avait nullement brûlé. Et maintenant, au terme du culte, je suis venue recevoir le prasāda, la grâce bénie de la Divinité.

Verse 57

एवं परस्परं प्रेम्णा दंपत्योर्भाषमाणयोः । प्रादुरासीत्तयोरग्रे विमानं दिव्यमद्भुतम्

Tandis que l’époux et l’épouse se parlaient ainsi avec tendresse, un vimāna, char aérien divin et merveilleux, apparut devant eux.

Verse 58

तस्मिन्विमाने शतचन्द्रभास्वरे चत्वार ईशानुचराः पुरःसराः । हस्ते गृहीत्वाथ निषाददंपती आरोपयामासुरमुक्तविग्रहौ

Dans ce vimāna, éclatant comme cent lunes, quatre serviteurs éminents d’Īśāna (Śiva) marchaient en tête. Prenant par la main le couple Niṣāda, ils les soulevèrent et les firent monter, tandis qu’ils portaient encore leurs corps mortels non délivrés.

Verse 59

तयोर्निषाददंपत्योस्तत्क्षणादेव तद्वपुः । शिवदूतकरस्पर्शात्तत्सारूप्यमवाप ह

À l’instant même, les corps du couple Niṣāda, au toucher des mains des messagers de Śiva, obtinrent le sārūpya : une forme semblable à la leur.

Verse 60

तस्माच्छ्रद्धैव सर्वेषु विधेया पुण्यकर्मसु । नीचोपि शबरः प्राप श्रद्धया योगिनां गतिम्

Ainsi, la foi (śraddhā) seule doit être solidement établie dans toutes les actions méritoires ; car même un Śabara de basse naissance atteignit, par la foi, l’état sublime où parviennent les yogins.

Verse 61

किं जन्मना सकलवर्णजनोत्तमेन किं विद्यया सकलशास्त्रविचारवत्या । यस्यास्ति चेतसि सदा परमेशभक्तिः कोऽन्यस्ततस्त्रिभुवने पुरुषोस्ति धन्यः

À quoi sert de naître parmi les plus éminents de tous les ordres ? À quoi sert un savoir qui scrute toutes les śāstras ? Celui dont le cœur porte sans cesse la dévotion au Seigneur Suprême—qui, dans les trois mondes, est plus béni que lui ?