
Ce chapitre s’ouvre sur la demande de Śrī Kṛṣṇa d’un exposé précis du « Śivasaṃskāra », après l’enseignement précédent sur la grandeur et l’usage du mantra. Upamanyu définit le saṃskāra comme le rite qui habilite une personne à accomplir la pūjā et les disciplines connexes ; il le présente comme une purification du ṣaḍadhvan et comme le moyen par lequel la connaissance est conférée et l’entrave du pāśa diminuée, d’où son nom de dīkṣā. Le discours classe ensuite la dīkṣā, selon l’idiome du Śivāgama, en trois formes : Śāṃbhavī, Śāktī et Māṃtrī. La Śāṃbhavī est décrite comme instantanée et transmise par le guru, pouvant agir par un simple regard, un toucher ou une parole ; elle se subdivise en tīvrā et tīvratarā selon le degré de dissolution du pāśa : la seconde donne aussitôt quiétude/libération, tandis que la première purifie au cours de la vie. La Śāktī dīkṣā est introduite comme une descente de puissance porteuse de connaissance, opérée par le guru par des moyens yogiques et « l’œil de la connaissance », entrant dans le corps du disciple.
Verse 1
श्रीकृष्ण उवाच । भगवान्मंत्रमाहात्म्यं भवता कथितं प्रभो । तत्प्रयोगविधानं च साक्षाच्छ्रुतिसमं यथा
Śrī Kṛṣṇa dit : « Ô Seigneur, tu as exposé la grandeur du mantra divin. À présent, enseigne-moi la juste manière de le mettre en pratique, tel qu’il est, d’une autorité égale à celle des Veda ».
Verse 2
इदानीं श्रोतुमिच्छामि शिवसंस्कारमुत्तमम् । मंत्रसंग्रहणे किंचित्सूचितन्न तु विस्मृतम्
À présent, je désire entendre le Śiva-saṃskāra suprême, la discipline de consécration la plus élevée de Śiva. Dans la compilation des mantras, quelque chose n’a été qu’esquissé et je ne m’en souviens pas clairement.
Verse 3
उपमन्युरुवाच । हन्त ते कथयिष्यामि सर्वपापविशोधनम् । संस्कारं परमं पुण्यं शिवेन पतिभाषितम्
Upamanyu dit : « Viens donc — je te révélerai le saṃskāra qui purifie tous les péchés, observance d’un mérite suprême, enseignée par Śiva lui‑même, le Pati, le Seigneur. »
Verse 4
सम्यक्कृताधिकारः स्यात्पूजादिषु नरो यतः । संस्कारः कथ्यते तेन षडध्वपरिशोधनम्
Parce que, grâce à cela, l’homme devient pleinement qualifié pour le culte et les rites qui l’accompagnent, cette consécration purificatrice est enseignée comme la purification des six voies (ṣaḍ-adhvan) — le moyen, selon le Śaiva Siddhānta, de rendre le pratiquant apte à l’adoration de Śiva.
Verse 5
दीयते येन विज्ञानं क्षीयते पाशबंधनम् । तस्मात्संस्कार एवायं दीक्षेत्यपि च कथ्यते
Ce par quoi est conférée la vraie connaissance spirituelle et s’amenuise l’entrave des liens (pāśa) — c’est pourquoi cette consécration sacrée (saṃskāra) est aussi appelée « dīkṣā », l’initiation.
Verse 6
शांभवी चैव शाक्ती च मांत्री चैव शिवागमे । दीक्षोपदिश्यते त्रेधा शिवेन परमात्मना
Dans les Śiva-āgamas, Śiva, le Soi suprême, enseigne l’initiation (dīkṣā) selon trois voies : la Śāmbhavī, la Śāktī et la Māṃtrī (fondée sur le mantra).
Verse 7
गुरोरालोकमात्रेण स्पर्शात्संभाषणादपि । सद्यस्संज्ञा भवेज्जंतोः पाशोपक्षयकारिणी
Par le seul regard du Guru — voire par son toucher ou sa parole — s’éveille aussitôt, chez l’être incarné, une conscience vraie qui use et dissout les liens (pāśa).
Verse 8
सा दीक्षा शांभवी प्रोक्ता सा पुनर्भिद्यते द्विधा । तीव्रा तीव्रतरा चेति पाशो पक्षयभेदतः
Cette initiation est déclarée Śāmbhavī, relevant de Śambhu (Śiva). De plus, elle se divise en deux formes—«intense» et «plus intense»—selon les distinctions de l’état du pāśa (l’entrave) et de son affaiblissement et de sa destruction.
Verse 9
यया स्यान्निर्वृतिः सद्यस्सैव तीव्रतरा मता । तीव्रा तु जीवतोत्यंतं पुंसः पापविशोधिका
La discipline ou la dévotion par laquelle la paix et la délivrance sont obtenues sur-le-champ est tenue pour «la plus intense». Une telle intensité, tant que l’homme est encore vivant, devient un purificateur total de ses péchés.
Verse 10
शक्ती ज्ञानवती दीक्षा शिष्यदेहं प्रविश्य तु । गुरुणा योगमार्गेण क्रियते ज्ञानचक्षुषा
La dīkṣā, investie de puissance et dispensatrice de connaissance, pénètre dans le corps du disciple ; puis, par le Guru, selon la voie du Yoga, elle s’accomplit par l’œil du vrai jñāna.
Verse 11
मांत्री क्रियावती दीक्षा कुंडमंडलपूर्विका । मंदमंदतरोद्देशात्कर्तव्या गुरुणा बहिः
La dīkṣā fondée sur les mantras, avec les actes rituels prescrits, doit d’abord être disposée avec le kuṇḍa (foyer sacrificiel) et le maṇḍala sacré. Pour les disciples lents et plus lents encore, le Guru doit l’accomplir extérieurement, par des rites visibles.
Verse 12
शक्तिपातानुसारेण शिष्यो ऽनुग्रहमर्हति । शैवधर्मानुसारस्य तन्मूलत्वात्समासतः
Selon le śaktipāta, la descente de la Śakti divine, le disciple devient digne de la grâce. En bref, c’est là la racine et le fondement de celui qui suit la discipline du Dharma Śaiva.
Verse 13
यत्र शक्तिर्न पतिता तत्र शुद्धिर्न जायते । न विद्या न शिवाचारो न मुक्तिर्न च सिद्धयः
Là où la Śakti n’est pas descendue, la pureté ne naît pas. Alors il n’y a ni vraie connaissance, ni Śivācāra (la discipline de Śiva), ni libération, ni accomplissements spirituels (siddhis).
Verse 14
तस्माल्लिंगानि संवीक्ष्य शक्तिपातस्य भूयसः । ज्ञानेन क्रियया वाथ गुरुश्शिष्यं विशोधयेत्
Ainsi, après avoir observé avec soin les signes d’une puissante descente de la grâce divine (śaktipāta), le Guru doit purifier le disciple, soit en lui transmettant la connaissance véritable, soit par la pratique spirituelle prescrite et la discipline rituelle.
Verse 15
यो ऽन्यथा कुरुते मोहात्स विनश्यति दुर्मतिः । तस्मात्सर्वप्रकारेण गुरुः शिष्यं परीक्षयेत्
Celui qui, par égarement, agit autrement, à l’encontre de la voie prescrite et de l’instruction du Guru, ce malavisé court à sa perte. C’est pourquoi, de toute manière, le Guru doit éprouver et examiner le disciple (avant de l’admettre).
Verse 16
लक्षणं शक्तिपातस्य प्रबोधानंदसंभवः । सा यस्मात्परमा शक्तिः प्रबोधानंदरूपिणी
Le signe de la descente de la grâce divine (śaktipāta) est la naissance de la béatitude éveillée. Car la Puissance suprême est, par nature, éveil et félicité.
Verse 17
आनंदबोधयोर्लिंगमंतःकरणविक्रियाः । यथा स्यात्कंपरोमांचस्वरनेत्रांगविक्रियाः
Les transformations de l’instrument intérieur (mental, intellect, ego et mémoire) sont les signes de la béatitude et de la connaissance éveillée : tremblements, chair de poule, altération de la voix, larmes aux yeux et autres réactions du corps.
Verse 18
शिष्योपि लक्षणैरेभिः कुर्याद्गुरुपरीक्षणम् । तत्संपर्कैः शिवार्चादौ संगतैर्वाथ तद्गतैः
Même le disciple doit, par ces mêmes signes, éprouver le guru, en observant ses fréquentations : ceux qui le côtoient, ceux qui lui sont liés, et ceux qui, sous son influence, s’adonnent au culte de Śiva et aux disciplines qui s’y rattachent.
Verse 19
शिष्यस्तु शिक्षणीयत्वाद्गुरोर्गौरवकारणात् । तस्मात्सर्वप्रयत्नेन गुरोर्गौरवमाचरेत्
Puisque le disciple est celui qui doit être formé, et puisque le Guru est la cause même de la vénération, qu’ainsi, de tout effort, on pratique et maintienne la révérence envers son propre guru.
Verse 20
यो गुरुस्स शिवः प्रोक्तो यः शिवः स गुरुः स्मृतः । गुरुर्वा शिव एवाथ विद्याकारेण संस्थितः
Celui qui est proclamé Guru est, en vérité, Śiva ; et celui qui est Śiva est rappelé comme le Guru. En vérité, le Guru est Śiva Lui-même, demeurant sous la forme de la connaissance sacrée (vidyā).
Verse 21
यथा शिवस्तथा विद्या यथा विद्या तथा गुरुः । शिवविद्या गुरूणां च पूजया सदृशं फलम्
Tel est Śiva, telle est la connaissance sacrée ; telle est cette connaissance, tel est le Guru. Le fruit obtenu en honorant la connaissance de Śiva et en vénérant les Gurus est égal dans son résultat.
Verse 22
सर्वदेवात्मकश्चासौ सर्वमंत्रमयो गुरुः । तस्मात्सर्वप्रयत्नेन यस्याज्ञां शिरसा वहेत्
Ce Guru est en vérité l’essence de tous les dieux et l’incarnation de tous les mantras. C’est pourquoi, avec tous ses efforts, on doit porter son ordre sur sa tête, le tenant pour l’autorité suprême.
Verse 23
श्रेयो ऽर्थी यदि गुर्वाज्ञां मनसापि न लंघयेत् । गुर्वाज्ञापालको यस्माज्ज्ञानसंपत्तिमश्नुते
Si l’on recherche le bien suprême, qu’on ne transgresse pas l’ordre du Guru, fût-ce en pensée. Car celui qui observe l’injonction du Guru obtient la richesse de la vraie connaissance.
Verse 24
गच्छंस्तिष्ठन्स्वपन्भुंजन्नान्यत्कर्म समाचरेत् । समक्षं यदि कुर्वीत सर्वं चानुज्ञया गुरोः
Qu’on marche, qu’on se tienne debout, qu’on dorme ou qu’on mange, qu’on n’entreprenne aucune autre action de son propre chef. Même si l’on doit agir en présence même du Guru, que tout soit fait uniquement avec sa permission.
Verse 25
गुरोर्गृहे समक्षं वा न यथेष्टासनो भवेत् । गुरुर्देवो यतः साक्षात्तद्गृहं देवमन्दिरम्
Dans la maison du guru, ou même en sa présence, nul ne doit s’asseoir à sa guise. Car le guru est une divinité manifestée; ainsi sa demeure est un temple du Divin.
Verse 26
पापिनां च यथा संगात्तत्पापात्पतितो भवेत् । यथेह वह्निसंपर्कान्मलं त्यजति कांचनम्
De même que, par la fréquentation des pécheurs, on tombe dans le péché même de leur compagnie, ainsi l’or, au contact du feu, rejette ici toute impureté.
Verse 27
तथैव गुरुसंपर्कात्पापं त्यजति मानवः । यथा वह्निसमीपस्थो घृतकुम्भो विलीयते
De même, par le contact avec le Guru, l’homme abandonne le péché; comme un vase de ghee placé près du feu se liquéfie.
Verse 28
तथा पापं विलीयेत ह्याचार्यस्य समीपतः । यथा प्रज्वलितो वह्निः शुष्कमार्द्रं च निर्दहेत्
Ainsi, le péché se dissout lorsqu’on demeure tout près du véritable ācārya; tel un feu ardent qui brûle aussi bien le sec que l’humide.
Verse 29
तथायमपि संतुष्टो गुरुः पापं क्षणाद्दहेत् । मनसा कर्मणा वाचा गुरोः क्रोधं न कारयेत्
Ainsi, lorsque le Guru est véritablement satisfait, il peut consumer le péché en un instant. C’est pourquoi, par la pensée, l’acte et la parole, qu’on ne provoque jamais la colère du Guru.
Verse 30
तस्य क्रोधेन दह्यंते ह्यायुःश्रीज्ञानसत्क्रियाः । तत्क्रोधकारिणो ये स्युस्तेषां यज्ञाश्च निष्फलाः
Par sa colère, la longévité, la prospérité, la vraie connaissance et la conduite juste sont consumées. Et pour ceux qui causent cette colère, leurs sacrifices (yajñas) deviennent eux aussi sans fruit.
Verse 31
यमश्च नियमाश्चैव नात्र कार्या विचारणा । गुरोर्विरुद्धं यद्वाक्यं न वदेज्जातुचिन्नरः
Quant aux yamas et aux niyamas, il n’y a ici rien à délibérer : il faut les observer. Mais qu’aucun homme ne prononce jamais une parole contraire au Guru, car l’ordre du Guru est la règle qui guide la voie vers Śiva.
Verse 32
वदेद्यदि महामोहाद्रौरवं नरकं व्रजेत् । मनसा कर्मणा वाचा गुरुमुद्दिश्य यत्नतः
Si, par grande illusion, quelqu’un parlait contre le Guru, il irait en l’enfer de Raurava. C’est pourquoi, avec un effort fervent, qu’il dirige son esprit, ses actes et sa parole vers le Guru, dans un service respectueux.
Verse 33
श्रेयोर्थी चेन्नरो धीमान्न मिथ्याचारमाचरेत् । गुरोर्हितं प्रियं कुर्यादादिष्टो वा न वा सदा
Si un homme sage recherche le bien suprême, qu’il ne s’adonne pas à une conduite mensongère ou hypocrite. Qu’il fasse toujours ce qui est utile et cher au Guru, qu’il en ait reçu l’ordre explicite ou non.
Verse 34
असमक्षं समक्षं वा तस्य कार्यं समाचरेत् । इत्थमाचारवान्भक्तो नित्यमुद्युक्तमानसः
Qu’il soit en sa présence ou en son absence, on doit accomplir comme il convient ce qui doit être fait pour Lui. Ainsi, le dévot établi dans la juste conduite garde l’esprit toujours ardent : ferme dans le service et discipliné dans la dévotion.
Verse 35
गुरुप्रियकरः शिष्यः शैवधर्मांस्ततो ऽर्हति । गुरुश्चेद्गुणवान्प्राज्ञः परमानंदभासकः
Le disciple qui agit d’une manière chère au Guru devient apte à recevoir les disciplines du Dharma śaiva. Et lorsque le Guru est vertueux et sage—celui qui illumine la béatitude suprême—alors cette transmission porte réellement son fruit.
Verse 36
तत्त्वविच्छिवसंसक्तो मुक्तिदो न तु चापरः । संवित्संजननं तत्त्वं परमानंदसंभवम्
Seul le connaisseur de la Réalité, entièrement voué à Śiva, accorde la délivrance—nul autre. Cette Réalité est l’éveilleuse de la saṃvit, la conscience pure, et elle surgit comme la source de la béatitude suprême.
Verse 37
तत्तत्त्वं विदितं येन स एवानंददर्शकः । न पुनर्नाममात्रेण संविदारहितस्तु यः
Celui-là seul est vraiment voyant de la béatitude, qui a connu Cette Réalité dans son essence même. Mais celui qui est dépourvu de conscience intérieure ne l’est pas, fût-il seulement nommé ou réputé connaisseur.
Verse 38
अन्योन्यं तारयेन्नौका किं शिला तारयेच्छिलाम् । एतस्या नाममात्रेण मुक्तिर्वै नाममात्रिका
Une barque peut faire passer un autre (sur l’autre rive), mais comment une pierre ferait-elle passer une pierre ? Et pourtant, par la seule profération de Son Nom, la délivrance surgit en vérité—une délivrance qui vient du Nom lui-même.
Verse 39
यैः पुनर्विदितं तत्त्वं ते मुक्ता मोचयन्त्यपि । तत्त्वहीने कुतो बोधः कुतो ह्यात्मपरिग्रहः
Ceux qui ont réalisé avec justesse le Tattva, le Principe véritable—ces êtres libérés peuvent même libérer autrui. Mais pour celui qui est dépourvu de Tattva, d’où viendrait la connaissance vraie, et d’où la saisie intérieure du Soi (Ātman) ?
Verse 40
परिग्रहविनिर्मुक्तः पशुरित्यभिधीयते । पशुभिः प्रेरितश्चापि पशुत्वं नातिवर्तते
Celui qui est affranchi de l’esprit de possession et de la convoitise est appelé « paśu » (l’individu lié). Mais s’il est poussé par d’autres paśus (êtres mondains enchaînés), il ne dépasse pas réellement le paśutva : l’état de servitude et de vie conditionnée.
Verse 41
तस्मात्तत्त्वविदेवेह मुक्तो मोचक इष्यते । सर्वलक्षणसंयुक्तः सर्वशास्त्रविदप्ययम्
Ainsi, en ce monde, le connaisseur du Tattva (la Réalité) est tenu pour libéré et pour libérateur d’autrui. Pourvu de tous les signes authentiques de l’accomplissement spirituel, il est aussi connaisseur de tous les śāstras.
Verse 42
सर्वोपायविधिज्ञो ऽपि तत्त्वहीनस्तु निष्फलः । यस्यानुभवपर्यंता बुद्धिस्तत्त्वे प्रवर्तते
Même si l’on connaît tous les moyens et toutes les procédures, celui qui est dépourvu de Tattva (principe véritable) demeure sans fruit. Seul celui dont l’intelligence s’engage dans la Réalité jusqu’à l’expérience directe chemine vraiment dans le Tattva.
Verse 43
तस्यावलोकनाद्यैश्च परानन्दो ऽभिजायते । तस्माद्यस्यैव संपर्कात्प्रबोधानंदसंभवः
Par le seul fait de Le contempler, et par d’autres formes semblables de rencontre sacrée, naît la béatitude suprême. Ainsi, du seul contact avec Lui surgit la joie de l’éveil — la véritable illumination spirituelle.
Verse 44
गुरुं तमेव वृणुयान्नापरं मतिमान्नरः । स शिष्यैर्विनयाचारचतुरैरुचितो गुरुः
L’homme avisé doit choisir ce Guru-là seul, et nul autre. Un tel Guru est justement servi par des disciples exercés à l’humilité et à une conduite disciplinée.
Verse 45
यावद्विज्ञायते तावत्सेवनीयो मुमुक्षुभिः । ज्ञाते तस्मिन्स्थिरा भक्तिर्यावत्तत्त्वं समाश्रयेत्
Tant que la Vérité n’est pas pleinement réalisée, le chercheur de délivrance doit poursuivre le service dévotionnel (envers Śiva). Quand Cela est réalisé, une bhakti inébranlable demeure, jusqu’à ce que l’on soit fermement établi dans la Réalité ultime.
Verse 46
न तु तत्त्वं त्यजेज्जातु नोपेक्षेत कथंचन । यत्रानंदः प्रबोधो वा नाल्पमप्युपलभ्यते
Mais jamais on ne doit abandonner le Tattva, le Principe véritable, ni le négliger d’aucune manière—surtout dans cet état où l’on ne trouve même pas la moindre parcelle d’ānanda (béatitude) ou d’éveil.
Verse 47
गुरोर्भ्रात्ःंस्तथा पुत्रान्बोधकान्प्रेरकानपि । तत्रादावुपसंगम्य ब्राह्मणं वेदपारगम्
D’abord, qu’on aille rencontrer avec les égards dus les frères du Guru, ses fils, ainsi que ceux qui instruisent et inspirent; et là, dès l’abord, qu’on s’approche avec respect d’un Brāhmaṇa qui a atteint l’autre rive des Veda.
Verse 48
गुरुमाराधयेत्प्राज्ञं शुभगं प्रियदर्शनम् । सर्वाभयप्रदातारं करुणाक्रांतमानसम्
Qu’on adore avec dévotion le Guru—sage, de bon augure et agréable à contempler—lui qui accorde toute intrépidité, et dont l’esprit est pénétré et ému de compassion.
Verse 49
तोषयेत्तं प्रयत्नेन मनसा कर्मणा गिरा । तावदाराधयेच्छिष्यः प्रसन्नोसौ भवेद्यथा
Avec un effort fervent, qu’on le contente par la pensée, par l’acte et par la parole. Que le disciple poursuive service et adoration jusqu’à ce que le guru, dans sa grâce, soit pleinement satisfait.
Verse 50
तस्मिन्प्रसन्ने शिष्यस्य सद्यः पापक्षयो भवेत् । तस्माद्धनानि रत्नानि क्षेत्राणि च गृहाणि च
Quand il (le Guru vénérable/le Seigneur) est satisfait, les péchés du disciple sont aussitôt consumés. C’est pourquoi l’on doit offrir avec dévotion richesses, joyaux, terres et même demeures.
Verse 51
भूषणानि च वासांसि यानशय्यासनानि च । एतानि गुरवे दद्याद्भक्त्या वित्तानुसारतः
Parures, vêtements, montures, lits et sièges : tout cela doit être offert au Guru avec dévotion, selon l’étendue de ses moyens.
Verse 52
वित्तशाठ्यं न कुर्वीत यदीच्छेत्परमां गतिम् । स एव जनको माता भर्ता बन्धुर्धनं सुखम्
Si l’on aspire au but suprême (la délivrance), qu’on ne commette jamais de tromperie au sujet des biens. Car Śiva, le Pati suprême, devient à lui seul père, mère, époux, parent, richesse et félicité.
Verse 53
सखा मित्रं च यत्तस्मात्सर्वं तस्मै निवेदयेत् । निवेद्य पश्चात्स्वात्मानं सान्वयं सपरिग्रहम्
Puisqu’Il est le véritable compagnon et l’ami, qu’on Lui offre toute chose. Après avoir tout offert, qu’on se livre ensuite soi-même—avec les liens de la famille et tous les biens—à ce Seigneur, Śiva.
Verse 54
समर्प्य सोदकं तस्मै नित्यं तद्वशगो भवेत् । यदा शिवाय स्वात्मानं दत्तवान् देशिकात्मने
Après avoir offert à ce Guru l’oblation avec l’eau, qu’on demeure chaque jour sous sa direction et sa discipline. Car lorsque l’on a remis son propre être à Śiva—présent dans la personne du précepteur—on devient entièrement voué à cette autorité sacrée.
Verse 55
तदा शैवो भवेद्देही न ततो ऽस्ति पुनर्भवः । गुरुश्च स्वाश्रितं शिष्यं वर्षमेकं परीक्षयेत्
Alors l’âme incarnée devient véritablement śaiva ; dès cet état, il n’y a plus de nouvelle naissance. Et le Guru doit éprouver pendant une année entière le disciple qui a pris refuge en lui.
Verse 56
ब्राह्मणं क्षत्रियं वैश्यं द्विवर्षं च त्रिवर्षकम् । प्राणद्रव्यप्रदानाद्यैरादेशैश्च समासमैः
Il doit appeler un brāhmaṇa, un kṣatriya et un vaiśya—ainsi que celui qui a accompli deux ans et celui qui a accompli trois ans—par de brèves injonctions, telles que l’offrande de dons qui soutiennent la vie et d’autres directives concises.
Verse 57
उत्तमांश्चाधमे कृत्वा नीचानुत्तमकर्मणि । आक्रुष्टास्ताडिता वापि ये विषादं न यान्त्यपि
Ceux qui, par une vision déformée, rabaissent les nobles et élèvent les vils comme dignes des actes les plus hauts—et qui, même injuriés et frappés, ne tombent pas dans l’abattement—demeurent inébranlables dans l’esprit.
Verse 58
ते योग्याः संयताः शुद्धाः शिवसंस्कारकर्मणि । अहिंसका दयावंतो नित्यमुद्युक्तचेतसः
Eux seuls sont dignes—maîtres d’eux-mêmes et purs—des rites de consécration et des disciplines de Śiva ; non-violents, pleins de compassion, l’esprit toujours engagé dans l’effort dévotionnel.
Verse 59
अमानिनो बुद्धिमंतस्त्यक्तस्पर्धाः प्रियंवदाः । ऋजवो मृदवः स्वच्छा विनीताः स्थिरचेतसः
Sans vanité, doués de discernement, ayant renoncé à la rivalité et parlant avec douceur—droits, tendres, purs, disciplinés et l’esprit ferme : telles sont les qualités de ceux qui sont dignes de la voie śaiva, menant à la grâce de Pati (le Seigneur Śiva) et à la délivrance des liens.
Verse 60
शौचाचारसमायुक्ताः शिवभक्ता द्विजातयः । एवं वृत्तसमोपेता वाङ्मनःकायकर्मभिः
Les dvija, dévots de Śiva, unis à la pureté et à la juste conduite, doivent s’établir dans une telle vie de discipline—bien réglés dans la parole, l’esprit et les actes du corps.
Verse 61
शोध्या बोध्या यथान्यायमिति शास्त्रेषु निश्चयः । नाधिकारः स्वतो नार्याः शिवसंस्कारकर्मणि
Les śāstra sont arrêtés sur ce point : il faut être purifié et instruit selon la règle juste. De son propre chef, la femme n’a pas de droit autonome pour accomplir les rites de consécration relevant des observances sacramentelles de Śiva.
Verse 62
नियोगाद्भर्तुरस्त्येव भक्तियुक्ता यदीश्वरे । तथैव भर्तृहीनाया पुत्रादेरभ्यनुज्ञया
Par l’injonction du mari, la bhakti envers le Seigneur s’établit assurément ; et de même, pour la femme sans mari, elle s’établit avec la permission de ses fils et des autres aînés de la famille.
Verse 63
अधिकारो भवत्येव कन्यायाः पितुराज्ञया । शूद्राणां मर्त्यजातीनां पतितानां विशेषतः
En vérité, l’aptitude d’une jeune fille (à entreprendre le rite ou l’observance mentionnés) ne naît que par la permission de son père—surtout dans le cas des Śūdra, des êtres nés mortels, et plus particulièrement encore des déchus de la conduite prescrite.
Verse 64
तथा संकरजातीनां नाध्वशुद्धिर्विधीयते । तैप्यकृत्रिमभावश्चेच्छिवे परमकारणे
De même, pour ceux qui naissent de communautés mêlées, aucune restriction n’est prescrite quant à la purification par les voies établies. Même pour eux, s’il existe une dévotion naturelle, sans artifice, envers Śiva—la Cause suprême—la purification s’accomplit véritablement.
Verse 65
पादोदकप्रदानाद्यैः कुर्युः पापविशोधनम् । अत्रानुलोमजाता ये युक्ता एव द्विजातिषु
Par des actes tels que l’offrande du pādodaka (eau sanctifiée des pieds) et des observances connexes, ils doivent accomplir la purification des fautes. Ici, ceux qui naissent selon l’ordre anuloma—dûment intégrés parmi les dvija, les «deux-fois-nés»—sont réellement aptes à ces devoirs.
Verse 66
तेषामध्वविशुद्ध्यादि कुर्यान्मातृकुलोचितम् । या तु कन्या स्वपित्राद्यैश्शिवधर्मे नियोजिता
Pour eux, on doit accomplir les rites commençant par la purification de l’adhvan (la voie/les degrés de manifestation), d’une manière conforme au lignage maternel. Mais cette jeune fille qui, par son père et d’autres gardiens, a été dûment vouée au Dharma de Śiva—
Verse 67
सा भक्ताय प्रदातव्या नापराय विरोधिने । दत्ता चेत्प्रतिकूलाय प्रमादाद्बोधयेत्पतिम्
Elle ne doit être donnée qu’à un adorateur dévot, non à un autre qui soit hostile. Si, par négligence, elle a été donnée à quelqu’un de contraire, qu’on en informe promptement le Seigneur, Pati (Śiva).
Verse 68
अशक्ता तं परित्यज्य मनसा धर्ममाचरेत् । यथा मुनिवरं त्यक्त्वा पतिमत्रिं पतिव्रता
Si l’on est incapable d’accomplir ce devoir par l’action, qu’on le mette de côté et qu’au moins, dans le cœur, on pratique le dharma ; ainsi l’épouse vouée, délaissant l’attachement au sage éminent, demeura fidèle à son époux, le rishi Atri.
Verse 69
कृतकृत्या ऽभवत्पूर्वं तपसाराध्य शङ्करम् । यथा नारायणं देवं तपसाराध्य पांडवान्
Auparavant, elle accomplit pleinement son dessein en adorant Śaṅkara par l’austérité; de même que le dieu Nārāyaṇa, par l’austérité, fut apaisé et vint en aide aux Pāṇḍava.
Verse 70
पतींल्लब्धवती धर्मे गुरुभिर्न नियोजिता । अस्वातन्त्र्यकृतो दोषो नेहास्ति परमार्थतः
«Ayant obtenu un époux selon le dharma, sans y être contrainte par des aînés ni des maîtres, il n’y a, en vérité, aucune faute réelle ici née de la dépendance ou du manque d’autonomie.»
Verse 71
शिवधर्मे नियुक्तायाश्शिवशासनगौरवात् । बहुनात्र किमुक्तेन यो ऽपि को ऽपि शिवाश्रयः
Par la majesté de l’ordonnance de Śiva, elle/cette personne est établie sur la voie du Śiva-dharma. À quoi bon en dire davantage ? Quiconque—absolument quiconque—prend refuge en Śiva s’affermit dans Sa voie.
Verse 72
संस्कार्यो गुर्वधीनश्चेत्संस्क्रिया न प्रभिद्यते । गुरोरालोकनादेव स्पर्शात्संभाषणादपि
Si le disciple destiné à l’initiation demeure sous la discipline du Guru, le rite sacré n’est point troublé. En vérité, par la seule vision du Guru—par son toucher, et même par l’entretien avec lui—le rite s’affermit et s’accomplit sans entrave.
Verse 73
यस्य संजायते प्रज्ञा तस्य नास्ति पराजयः । मनसा यस्तु संस्कारः क्रियते योगवर्त्मना
Pour celui en qui s’éveille la véritable clairvoyance spirituelle (prajñā), il n’est point de défaite. La purification intérieure accomplie par l’esprit, sur la voie du Yoga, devient le saṃskāra décisif qui façonne la conduite de l’âme.
Verse 74
स वक्ष्यते समासेन तस्य शक्यो न विस्तरः
Cet enseignement sera énoncé brièvement, car son ample déploiement, dans tous ses détails, ne peut véritablement être exposé en entier.
Rather than a single mythic episode, the chapter is framed as an instructional dialogue: Śrī Kṛṣṇa requests teaching, and Upamanyu transmits Śiva’s doctrine on Śivasaṃskāra/dīkṣā and its classifications.
Because the rite both imparts liberating knowledge (vijñāna/jñāna) and erodes pāśa (bondage), functioning as a transformative initiation that changes ontological status and ritual eligibility, not merely a social or ceremonial refinement.
Three modalities are foregrounded: Śāṃbhavī (instant, guru-mediated; even by glance/touch/speech; subdivided into tīvrā/tīvratarā), Śāktī (power/knowledge entering the disciple, enacted by yogic method), and Māṃtrī (named as the third type, with details expected in later verses).