Adhyaya 11
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Vāmana’s Advent, Aditi’s Hymn, Bali’s Gift, and the Mahatmya of Bhū-dāna

Nārada demande comment l’incendie de la forêt a épargné Aditi; Sanaka explique que la bhakti envers Hari sanctifie l’être et le lieu, en faisant un refuge où calamités, maladies, voleurs et êtres malfaisants ne peuvent prévaloir. Viṣṇu apparaît à Aditi, accorde des grâces et reçoit son long stotra proclamant sa suprématie nirguṇa/saguṇa, son Corps cosmique, son incarnation des Veda et son unité avec Śiva. Le Seigneur promet de naître comme son fils et enseigne les marques intérieures de ceux qui « le portent » : non-violence, véracité, fidélité, service du guru, attrait pour les tīrtha, culte de Tulasi, nāma-saṅkīrtana et protection des vaches. Aditi enfante Vāmana; Kaśyapa le loue. Au sacrifice de Soma de Bali, Śukra met en garde contre le don, mais Bali affirme le dharma du dāna offert à Viṣṇu. Vāmana demande trois pas de terre, enseigne le détachement et la doctrine de l’antaryāmin, puis expose le Mahatmya du bhū-dāna avec l’exemple de Bhadramati–Sughoṣa et des mérites gradués. Viṣṇu s’agrandit, mesure les mondes, perce l’œuf cosmique; de l’eau de son pied naît Gaṅgā. Bali est lié, mais reçoit Rasātala, Viṣṇu devenant gardien de sa porte. Le chapitre s’achève en louant Gaṅgā et le mérite d’entendre ce récit.

Shlokas

Verse 1

नारद उवाच । अहो ह्यत्यद्भुतं प्रोक्तं त्वया भ्रातरिदं मम । स वह्निरदितिं मुक्त्वा कथं तानदहत्क्षणात् ॥ १ ॥

Nārada dit : «Ah ! Ce que tu m’as rapporté, ô frère, est vraiment prodigieux. Comment ce feu, après avoir épargné Aditi, les a-t-il consumés en un instant ?»

Verse 2

वदादितेर्महासत्त्वं विशेषाश्चर्यकारणम् । परोपदेशनिरताः सज्जना हि मुनीश्वराः ॥ २ ॥

Parle de la grande noblesse d’Aditi — cause singulière d’émerveillement ; car les justes et les grands munis se consacrent sans cesse à instruire autrui pour son bien.

Verse 3

सनक उवाच । श्रृणु नारद माहात्म्यं हरिभक्तिरतात्मनाम् । हरिध्यानपरान्साधून्कः समर्थः प्रबाधितुम् ॥ ३ ॥

Sanaka dit : «Écoute, ô Nārada, la grandeur de ceux dont l’être est absorbé dans la bhakti envers Hari. Qui donc pourrait tourmenter les sâdhus voués à la méditation sur Hari ?»

Verse 4

हरिभक्तिपरो यत्र तत्र ब्रह्मा हरिः शिवः । देवाः सिद्धा मुनीश्वाश्च नित्यं तिष्टंति सत्तमाः ॥ ४ ॥

Là où se trouve un être voué à Hari, là se tiennent Brahmā, Hari et Śiva ; et là demeurent sans cesse les Devas, les Siddhas et les meilleurs des munis.

Verse 5

हरिरास्ते महाभाग हृदये शान्तचेतसाम् । हरिनामपराणां च किमु ध्यानरतात्मनाम् ॥ ५ ॥

Ô noble être, Hari demeure dans le cœur de ceux dont l’esprit est paisible. Et si cela est vrai pour ceux qui se vouent au Nom de Hari, combien plus pour ceux dont l’être est absorbé dans la méditation !

Verse 6

शिवपूजारतो वाऽपि विष्णुपूजापरोऽपि वा । यत्र तिष्टति तत्रैव लक्ष्मीः सर्वाश्च देवताः ॥ ६ ॥

Qu’il soit voué au culte de Śiva ou entièrement consacré au culte de Viṣṇu—là où demeure un tel dévot, là résident assurément Lakṣmī et tous les dieux.

Verse 7

यत्र पूजापरो विष्णोर्वह्निस्तत्र न बाधते । राजा वा तस्करो वापि व्याधयश्च न सन्ति हि ॥ ७ ॥

Là où l’on est voué au culte de Viṣṇu, le feu ne fait point de mal; ni le roi ni les voleurs n’y causent de trouble, et les maladies n’y sont pas présentes.

Verse 8

प्रेताः पिशाचाः कूष्माण्डग्रहा बालग्रहास्तथा । डाकिन्यो राक्षसाश्चैव न बाधन्तेऽच्युतार्चकम् ॥ ८ ॥

Prêtas, piśācas, esprits Kūṣmāṇḍa, grahas qui tourmentent les enfants, ḍākinīs et même rākṣasas—tous ne peuvent troubler l’adorateur d’Acyuta (Viṣṇu).

Verse 9

परपीडारता ये तु भूतवेतालकादयः । नश्यन्ति यत्र सद्भक्तो हरिलक्ष्म्यर्चने रतः ॥ ९ ॥

Mais les êtres qui se délectent à tourmenter autrui—tels les bhūtas et les vetālas—sont anéantis là où un vrai dévot s’adonne au culte de Hari avec Lakṣmī.

Verse 10

जितेन्द्रियः सर्वहितो धर्मकर्मपरायणः । यत्र तिष्टति तत्रैव सर्वतीर्थानि देवताः ॥ १० ॥

Celui qui a dompté les sens, qui œuvre au bien de tous et demeure ferme dans les devoirs du dharma—là où il réside, là même se trouvent tous les tīrthas sacrés et les dieux.

Verse 11

निमिषं निमिषार्द्धं वा यत्र तिष्टन्ति योगिनः । तत्रैव सर्वश्रेयांसि तत्तीर्थं तत्तपोवनम् ॥ ११ ॥

Là où les yogins demeurent—ne fût-ce qu’un instant ou un demi-instant—là même se trouvent toutes les bénédictions; ce lieu devient un tīrtha, gué sacré, et un tapovana, bois d’austérité.

Verse 12

यन्नामोच्चारणादेव सर्वे नश्यन्त्युपद्रवाः । स्तोत्रैर्वाप्यर्हणाभिर्वा किमु ध्यानेन कथ्यते ॥ १२ ॥

Par la seule profération de Son Nom, toutes les détresses et calamités s’évanouissent. Si tel est l’effet des hymnes de louange ou des actes d’adoration, que dire encore de la puissance de la méditation ?

Verse 13

एवं तेनाग्निना विप्र दग्धं सासुरकाननम् । सादितिर्नैव दग्धाभूद्विष्णुचक्राभिरक्षिता ॥ १३ ॥

Ainsi, ô brāhmane, ce feu brûla la forêt avec les asuras; mais Aditi ne fut nullement consumée, car elle était protégée par le disque de Viṣṇu.

Verse 14

ततः प्रसन्नवदनः पह्मपत्रायतेक्षणः । प्रादुरासीत्समीपेऽस्याः शङ्खचक्रगदाधरः ॥ १४ ॥

Alors, le visage apaisé et les yeux semblables à des pétales de lotus, le Seigneur—porteur de la conque, du disque et de la massue—se manifesta tout près d’elle.

Verse 15

ईषद्वास्यस्फुरद्दन्तप्रभाभाषितदिङ्मुखः । स्पृशन्करेण पुण्येन प्राह कश्यपवल्लभाम् ॥ १५ ॥

La bouche à peine entrouverte, l’éclat de ses dents illumina les directions; puis, de sa main sainte, il toucha la bien-aimée de Kaśyapa et parla.

Verse 16

श्रीभगवाननवाच । देवमातः प्रसन्नोऽस्मि तपसाराधितस्त्वया । चिरं श्रान्तासि भद्रं ते भविष्यति न संशयः ॥ १६ ॥

Le Seigneur Bienheureux dit : «Ô Mère des dieux, Je suis satisfait, car tu M’as adoré par l’austérité. Longtemps tu as enduré la peine ; l’auspice et le bien viendront à toi, sans aucun doute.»

Verse 17

वरं वरय दास्यामि यत्ते मनसि रोचते । मा भैर्भद्रे महाभागे ध्रुवं श्रेयो भविष्यति ॥ १७ ॥

«Choisis une grâce : Je t’accorderai ce qui plaît à ton cœur. Ne crains point, ô dame auspicious et fortunée ; assurément ton bien suprême s’accomplira.»

Verse 18

इत्युक्तादेवमाता सा देवदेवेन चक्रिणा । तुष्टाव प्रणिपत्यैनं सर्वलोकसुखावहम् ॥ १८ ॥

Ainsi, interpellée par le Dieu des dieux—le Suprême porteur du disque—la Mère Devī se prosterna devant Lui et Le loua, Lui qui dispense la félicité à tous les mondes.

Verse 19

अदितिरुवाच । नमस्ते देवदेवेश सर्वव्यापिञ्जनार्दना । सत्त्वादिगुणभेदेन लोकव्यापारकारण ॥ १९ ॥

Aditi dit : «Hommage à Toi, ô Seigneur des seigneurs, ô Janārdana qui pénètres tout. Par les distinctions des guṇa, à commencer par sattva, Tu deviens la cause même des innombrables activités du monde.»

Verse 20

नमस्ते बहुपरुपायारुपाय च महात्मने । सर्वैकरुपरुपाय निर्गुणाय गुणात्मने ॥ २० ॥

«Hommage à Toi, ô Grand-Âme : Toi qui possèdes de multiples formes suprêmes et qui pourtant transcendes toute forme ; Toi, l’Unique Forme qui devient toutes les formes ; sans attributs, et cependant l’essence de tous les attributs.»

Verse 21

नमस्ते लोकनाथाय परमज्ञानरुपिणे । सद्भक्तजनवात्सल्यशालिने मङ्गलात्मने ॥ २१ ॥

Hommage à Toi, Seigneur des mondes, dont la nature est la connaissance suprême; plein d’une tendre bienveillance envers les vrais dévots, et dont l’essence est l’auspiciosité même.

Verse 22

यस्यावताररुपाणि ह्यर्चयन्ति मुनीश्वराः । तमादिपुरुषं देवं नमामि ह्यर्थसिद्धये ॥ २२ ॥

Je me prosterne devant le Dieu, l’Ādi-Puruṣa, la Personne primordiale, dont les formes d’avatāra sont adorées par les grands sages, afin que mon dessein s’accomplisse.

Verse 23

श्रुतयो यं न जानन्ति न जानन्ति च सूरयः । तं नमामि जगद्धेतुं समायं चाप्यमायिनम् ॥ २३ ॥

Je me prosterne devant Celui que même les Veda ne connaissent pas pleinement, et que même les sages ne saisissent pas entièrement : la Cause de l’univers, impartial envers tous et libre de toute illusion trompeuse (māyā).

Verse 24

यस्यावलोकनं चित्रं मायोपद्रवकारणम् । जगद्रूपं जगद्धेतुं तं वन्दें सर्ववन्दितम् ॥ २४ ॥

Je me prosterne devant Celui que tous vénèrent : dont le regard merveilleux est la cause de l’agitation de māyā; qui est la forme même de l’univers et aussi la cause de l’univers.

Verse 25

यत्पादाम्बुजकिञ्जल्कसेवारक्षितमस्तकाः । अवापुः परमां सिद्धिं तं वन्दे कमलाधवम् ॥ २५ ॥

Je me prosterne devant Kamalādhava (Viṣṇu) : ses dévots, la tête comme protégée par le service rendu à la poussière de pollen des lotus de Ses pieds, atteignent la perfection suprême.

Verse 26

यस्य ब्रह्मादयो देवा महिमानं न वै विदुः । अत्यासन्नं च भक्तानां तं वन्दे भक्तसंगिनम् ॥ २६ ॥

Je me prosterne devant Celui dont la grandeur n’est pas véritablement connue même de Brahmā et des autres dieux; pourtant Il est infiniment proche de Ses dévots, demeurant toujours en la compagnie des bhakta.

Verse 27

यो देवस्त्यक्तसङ्गानां शान्तानं करुणार्णवः । करोति ह्यात्मनः सङ्गं तं देवं सङ्गवर्जितम् ॥ २७ ॥

Ce Dieu—océan de compassion pour les paisibles qui ont renoncé à l’attachement—les reçoit dans Sa propre et intime communion; et pourtant ce même Dieu demeure libre de tout attachement.

Verse 28

यज्ञेश्वरं यज्ञकर्म यज्ञकर्मसु निष्टितम् । नमामि यज्ञफलदं यज्ञकर्मप्रबोधकम् ॥ २८ ॥

Je m’incline devant le Seigneur du yajña : Il est Lui-même l’acte sacrificiel, fermement établi au cœur de tous les rites; dispensateur des fruits du sacrifice, et Celui qui éveille et illumine l’action du yajña.

Verse 29

अजामिलोऽपि पापात्मा यन्नामोच्चारणादनु । प्राप्तवान्परमं धाम तं वन्दे लोकसाक्षिणम् ॥ २९ ॥

Même Ajāmila—bien qu’âme pécheresse—atteignit la demeure suprême par la seule prononciation de Son Nom. Je me prosterne devant ce Seigneur, Témoin de tous les mondes.

Verse 30

हरिरुपी महादेवः शिवरुपी जनार्दनः । इति लोकस्य नेता यस्तं नमामि जगद्गुरुम् ॥ ३० ॥

Mahādeva est de la forme de Hari, et Janārdana est de la forme de Śiva. Sachant ainsi qu’Il est le guide du monde, je me prosterne devant ce Jagadguru, le Maître de l’univers.

Verse 31

ब्रह्माद्या अपि देवेशा यन्मायापाशयन्त्रिताः । न जानन्ति परं भावं तं वन्दे सर्वनायकम् ॥ ३१ ॥

Même Brahmā et les autres seigneurs des dieux, enchaînés par le lasso de Sa Māyā, ne connaissent pas Sa Réalité suprême. Je me prosterne devant ce Seigneur, le guide de tous.

Verse 32

ह्यत्पह्मस्थोऽपिञ्योग्यानां दूरस्थ इव भासते । प्रमाणातीतसद्भावस्तं वन्दे ज्ञानसाक्षिणम् ॥ ३२ ॥

Bien qu’Il demeure dans le lotus du cœur, pour les êtres inaptes Il paraît comme lointain. Au-delà de toute preuve, établi en Réalité pure, je me prosterne devant le Témoin de la Conscience.

Verse 33

यन्मु खाद्ब्राह्यणो जातो बाहुभ्यां क्षत्रियोऽजनि । ऊर्वोर्वैश्यः समुत्पन्नः पद्यां शूद्रोऽभ्यजायत ॥ ३३ ॥

De Sa bouche naquit le brāhmaṇa ; de Ses bras surgit le kṣatriya. De Ses cuisses apparut le vaiśya, et de Ses pieds fut produit le śūdra.

Verse 34

मनसश्चन्द्रमा जातो जातः सूर्यश्च चक्षुषः । मुखादग्निस्तर्थेन्द्रश्च प्राणाद्वायुरजायत ॥ ३४ ॥

De l’esprit naquit la Lune ; de l’œil surgit le Soleil. De la bouche jaillirent le Feu et aussi Indra ; et du souffle vital (prāṇa) fut produit le Vent.

Verse 35

ऋग्यजुःसामरुपाय सत्यस्वरगतात्मने । षडङ्गरुपिणे तुभ्यं भूयोभूयो नमो नमः ॥ ३५ ॥

Encore et encore, je me prosterne devant Toi : Toi qui es incarné comme les Veda Ṛg, Yajur et Sāma ; dont l’essence demeure dans les accents et les sons véridiques du Veda ; et qui Te manifestes comme les six Vedāṅga. Namo, namah !

Verse 36

त्वमिन्द्रः पवनः सोमस्त्वमीशानस्त्वमन्तकः । त्वमग्निर्निर्ऋतिश्चैव वरुणस्त्वं दिवाकरः ॥ ३६ ॥

Tu es Indra; tu es le Vent; tu es Soma. Tu es Īśāna, et tu es Antaka (la Mort). Tu es Agni, et aussi Nirṛti; tu es Varuṇa, et tu es le Soleil (Divākara).

Verse 37

देवाश्च स्थावराश्चैव पिशाचाश्चैव राक्षसाः । गिरयः सिद्धगंधर्वानद्यो भूमिश्च सागराः ॥ ३७ ॥

Les dieux et les êtres immobiles, les piśācas et les rākṣasas; les montagnes, les siddhas et les gandharvas; les rivières, la terre et les océans — tout est inclus.

Verse 38

त्वमेव जगतामीशो यत्रासि त्वं परात्परः । त्वद्रूपमखिलं देव तस्मान्नित्यं नमोऽस्तु ते ॥ ३८ ॥

Toi seul es le Seigneur de tous les mondes; partout où Tu demeures, Tu es le Suprême au-delà de tout suprême. Ô Deva, l’univers entier est Ta propre forme; ainsi, à Toi soit mon salut incessant.

Verse 39

अनाथानाथ सर्वज्ञ भूतदेवेन्द्रविग्रह । दैतेयैर्बाधितान्पुत्रान्मम पाहि जनार्दन ॥ ३९ ॥

Ô refuge de ceux qui n’ont point de refuge, Ô Omniscient, dont la forme est vénérée par les êtres, les dieux et même Indra : Ô Janārdana, protège mes fils que tourmentent les Daityas.

Verse 40

इति स्तुत्वा देवमाता देवं नत्वा पुनः पुनः । उवाच प्राञ्जलिर्भूत्वा हर्षाश्रुक्षालितस्तनी ॥ ४० ॥

Ainsi, la Mère des dieux loua le Seigneur et se prosterna devant Lui à maintes reprises. Puis, debout les mains jointes—la poitrine baignée de larmes de joie—elle parla.

Verse 41

अनुग्राह्यास्मि देवेंश त्वया सर्वादिकारण । अकण्टकां श्रियां देहि मत्सुतानां दिवौकसाम् ॥ ४१ ॥

Ô Seigneur des dieux, ô cause première de tout, que je sois l’objet de ta grâce. Accorde à mes fils, habitants du ciel, une prospérité sans entrave, exempte de tout obstacle.

Verse 42

अन्तर्य्यामिञ्जगद्रूप सर्वज्ञा परमेश्वर । अज्ञातं किं तव श्रीश किं मामीहयसि प्रभो ॥ ४२ ॥

Ô Antaryāmin, Maître intérieur dont la forme est l’univers, ô Souverain suprême, omniscient ! Ô Śrīśa, Seigneur de Lakṣmī, qu’est-ce qui pourrait t’être inconnu ? Ô Maître, pourquoi m’éprouves-tu ici ?

Verse 43

तथापि तव वक्ष्यामि यन्मे मनसि रोचते । वृथापुत्रास्मि देवेश दैतेयैः परिपीडिता ॥ ४३ ॥

Pourtant, je dirai ce qui plaît à mon cœur. Ô Seigneur des dieux, je suis une femme dont la maternité fut vaine, tourmentée et opprimée par les Daityas.

Verse 44

तान्न हिंसितुमिच्छामि यतस्तेऽपि सुता मम । तानहत्वा श्रियं देहि मत्सुतेभ्यः सुरेश्वर ॥ ४४ ॥

Je ne veux pas leur faire de mal, car eux aussi sont mes fils. Sans les tuer, ô Seigneur des dieux, accorde à mes fils prospérité et bonne fortune.

Verse 45

इत्युक्तो देवेदेवेशः पुनः प्रीतिमुपागतः । उवाच हर्षयन्विप्र देवमातरमादरात् ॥ ४५ ॥

Ainsi interpellé, le Seigneur des dieux fut de nouveau comblé de joie; et, réjouissant le sage, il s’adressa avec respect à la Mère des dieux.

Verse 46

श्रीभगवानुवाच । प्रीतोऽस्मि देवि भद्रं ते भविष्यामि सुतो ह्यहम् । यतः सपत्निपुत्रेषु वात्सल्यं देवि दुर्लभम् ॥ ४६ ॥

Le Seigneur Bienheureux dit : «Je suis satisfait, ô Déesse ; que l’auspice soit sur toi. En vérité, je deviendrai ton fils, car, ô Déesse, la tendresse envers le fils d’une coépouse est chose rare.»

Verse 47

त्वया तु यत्कृतं स्तोत्रं तत्पठान्ति नरास्तु ये । तेषां संपद्वरा पुत्रा न हीयन्ते कदाचन ॥ ४७ ॥

«Quant à l’hymne que tu as composé : ceux qui le récitent, pour eux la prospérité et une noble descendance ne diminuent jamais.»

Verse 48

त्वात्मजे वान्यपुत्रे वा यः समत्वेन वर्तते । न तस्य पुत्रशोकः स्यादेष धर्मः सनातनः ॥ ४८ ॥

Celui qui se comporte avec égalité d’esprit envers son propre fils ou le fils d’autrui ne sera pas accablé par le chagrin d’un fils ; tel est le Dharma éternel.

Verse 49

अदितिरुवाच । ताह वोढुं क्षमा देव त्वामाद्यपुरुषं परम् । असंख्याताण्डरोमाणं सर्वेशं सर्वकारणम् ॥ ४९ ॥

Aditi dit : «Ô Dieu, daigne les porter sous ta protection. Tu es le Purusha primordial, le Suprême ; dans les pores de ton corps résident d’innombrables œufs cosmiques ; Seigneur de tout et cause de toutes les causes.»

Verse 50

यत्प्रभावं न जानन्ति श्रुतयः सर्वदेवताः । तमहं देवदेवेशं धारयामि कथं प्रभो ॥ ५० ॥

«Ô Seigneur, comment pourrais-je porter en moi le Dieu des dieux, le Seigneur des devas, dont la majesté n’est pleinement connue ni des Veda ni de toutes les divinités ?»

Verse 51

अणोरणीयांसमजं परात्परतरं प्रभुम् । धारयामि कथं देव त्वामहं पुरुषोत्तमम् ॥ ५१ ॥

Ô Dieu—Puruṣottama—comment pourrais-je Te porter dans mon esprit, Toi le Seigneur non-né, plus subtil que le plus subtil et plus élevé que le Très-Haut ?

Verse 52

महापातकयुक्तोऽपि यन्नामस्मृतिमात्रतः । मुच्यते स कथं देवोग्राम्येषु जनिमर्हति ॥ ५२ ॥

Même celui qui porte de grands péchés est délivré par le seul souvenir de Son Nom. Comment donc ce Seigneur divin pourrait-Il convenir à une naissance parmi les êtres ordinaires du monde ?

Verse 53

यथा शूकरमत्स्याद्या अवतारास्तव प्रभो । तथायमपि को वेद तव विश्वेश चेष्टितम् ॥ ५३ ॥

Ô Seigneur, de même que l’on connaît Tes avatāra tels que Varāha (le Sanglier) et Matsya (le Poisson), de même en est-il de cette manifestation—mais qui peut vraiment savoir, ô Maître de l’univers, le mystère de Ta līlā divine ?

Verse 54

त्वत्पादपह्मप्रणतात्वन्नामस्मृतितत्परा । त्वामेव चिंतये देव यथेच्छासि तथा कुरु ॥ ५४ ॥

Prosterné à Tes pieds de lotus et voué au souvenir de Ton Nom, je ne médite que sur Toi, ô Seigneur ; fais selon Ton bon vouloir.

Verse 55

सनक उवाच । तयोक्तं वचनं श्रुत्वा देवदेवो जनार्दनः । दत्त्वाभयं देवमातुरिदं वचनमब्रवीत् ॥ ५५ ॥

Sanaka dit : Ayant entendu leurs paroles, Janārdana—Dieu des dieux—accorda l’intrépidité à la Mère des dieux et prononça ces mots.

Verse 56

श्रीभगवानुवाच । सत्यमुक्तं महाभागे त्वया नास्त्यत्र संशयः । तथापि श्रृणु वक्ष्यामि गुह्याद्गुह्यतरं शुभे ॥ ५६ ॥

Le Seigneur Bienheureux dit : «Ce que tu as dit est vérité, ô très fortuné ; il n’y a ici aucun doute. Pourtant, écoute, ô être de bon augure : je vais te dire un enseignement plus secret que le secret».

Verse 57

रागद्वेषविहीना ये मद्भक्ता मत्परायणाः । वंहति सततं तें मां गतासूया अदाम्भिकाः ॥ ५७ ॥

Ceux qui sont Mes dévots, sans attachement ni aversion, ne prenant refuge qu’en Moi—humblement, sans jalousie ni feinte—Me portent sans cesse dans leur cœur.

Verse 58

परोपतापविमुखाः शिवभक्तिपरायणः । मत्कथाश्रवणासक्ता वहन्ति सततं हि माम् ॥ ५८ ॥

Ceux qui se détournent de faire souffrir autrui, qui s’abandonnent entièrement à la śiva-bhakti et qui s’attachent à l’écoute des récits Me concernant—ceux-là, en vérité, Me portent en eux à tout instant.

Verse 59

पतिव्रताः परिप्राणाः पतिभक्तिपरायणाः । वहन्ति सततं देवि स्त्रियोऽपि त्यक्तप्रत्सराः ॥ ५९ ॥

Ô Déesse, les femmes aussi—fermement établies dans le vœu de fidélité à l’époux, tenant l’époux pour leur souffle de vie, entièrement vouées au service et à l’amour de l’époux, et ayant renoncé aux reproches et aux querelles—soutiennent sans cesse l’ordre du dharma.

Verse 60

मातापित्रोश्च शुश्रूषुर्गुरुभक्तोऽतिथिप्रियः । हितकृद्बाह्यणानां यः स मां वहति सर्वदा ॥ ६० ॥

Celui qui sert sa mère et son père, qui est dévoué à son maître spirituel, qui se réjouit d’honorer les hôtes et qui œuvre au bien des brāhmaṇas—celui-là Me porte en tout temps.

Verse 61

पुण्यतीर्थरता नित्यं सत्सङ्गनिरतास्तथा । लोकानुग्रहशीलाश्च सततं ते वहन्ति माम् ॥ ६१ ॥

Ceux qui demeurent sans cesse attachés aux tīrtha sacrés, toujours établis dans le sat-saṅga des justes, et constamment portés au bien du monde—ceux-là Me portent continuellement en eux-mêmes.

Verse 62

परोपकारविरताः परद्रव्यपराङ्मुखाः । नषुंसकाः परस्त्रीषु ते वहन्ति च मां सदा ॥ ६२ ॥

Ceux qui s’abstiennent de nuire à autrui, se détournent des biens d’autrui et ne convoitent pas l’épouse d’un autre—ceux-là Me soutiennent et Me portent sans cesse.

Verse 63

तुलस्युपासनरताः सदा नामपरायणाः । गोरक्षणपरा ये च सततं मां वहन्ति ते ॥ ६३ ॥

Ceux qui se réjouissent dans le culte de Tulasī, demeurent toujours voués au chant du Saint Nom du Seigneur, et se consacrent à la protection des vaches—ceux-là Me portent sans cesse dans leur vie et leur conduite.

Verse 64

प्रतिग्रहनिवृत्ता ये परान्नविमुखास्तथा । अन्नोदकप्रदातारो वहंति सततं हि माम् ॥ ६४ ॥

Ceux qui se détournent de l’acceptation des dons, ne méprisent pas la nourriture d’autrui (ne rejettent pas l’hospitalité), et offrent nourriture et eau—assurément, ceux-là Me portent toujours en eux.

Verse 65

त्वं तु देवि पतिप्राणा साध्वी भूतहिते रता । संप्राप्य पुत्रभावं ते साधयिष्ये मनोरथम् ॥ ६५ ॥

Mais toi, ô Déesse, tu es celle dont la vie même est vouée à l’époux—une sādvī vertueuse, qui se réjouit du bien de tous les êtres. Ainsi, lorsque tu auras atteint l’état de mère, J’accomplirai ton désir le plus cher.

Verse 66

इत्युक्त्वा देवेदेवशो ह्यदितिं देवमातरम् । दत्त्वा कण्ठगतां मालामभयं च तिरोदधे ॥ ६६ ॥

Ayant ainsi parlé, le Seigneur des dieux s’adressa à Aditi, mère des devas ; puis, déposant sur son cou la guirlande qui avait orné le Sien et lui accordant l’intrépidité sacrée (abhaya), Il disparut aux regards.

Verse 67

सा तु संहृष्टमनसा देवसूर्दक्षनन्दिनी । प्रणम्य कमलाकान्तं पुनः स्वस्थानमाव्रजत् ॥ ६७ ॥

Alors elle—le cœur comblé de joie, fille de Dakṣa et mère des devas—se prosterna devant Kamalākānta (Viṣṇu, le Bien-aimé de Lakṣmī) et retourna à sa demeure.

Verse 68

ततोऽदितिर्महाभागा सुप्रीता लोकवन्दिता । असूत समये पुत्रं सर्वलोकनमस्कृतम् ॥ ६८ ॥

Puis Aditi—la très fortunée, comblée de joie et louée par les mondes—mit au monde, en temps voulu, un fils révéré et salué par tous les mondes.

Verse 69

शङ्गचक्रधरं शान्तं चन्द्रमण्डलमध्यगम् । सुधाकलशदध्यन्नकरं वामनसंज्ञितम् ॥ ६९ ॥

Paisible, Il porte la conque et le disque, demeurant au cœur de l’orbe lunaire ; dans Ses mains, une jarre de nectar et un bol de riz au caillé : cette forme est connue sous le nom de Vāmana.

Verse 70

सहस्त्रादित्यसंकाशं व्याकोशकमलेक्षणम् । सर्वाभरणंसंयुक्तं पीताम्बरधरं हरिम् ॥ ७० ॥

Qu’on médite sur Hari, rayonnant comme mille soleils, aux yeux pareils à des lotus pleinement épanouis, paré de tous les ornements et vêtu de jaune.

Verse 71

स्तुत्यं मुनिगणैर्युक्तं सर्वलोकैकनायकम् । आविर्भूतं हरिं ज्ञात्वा कश्यपो हर्षविह्वलः । प्रणम्य प्रञ्जलिर्भूत्वा स्तोतुं समुपचक्रमे ॥ ७१ ॥

Reconnaissant que Hari—digne d’éloge, entouré des multitudes de sages et unique Seigneur de tous les mondes—s’était manifesté, Kāśyapa, transporté de joie, se prosterna ; puis, les mains jointes avec révérence, il entreprit de chanter des hymnes de louange.

Verse 72

कश्यप उवाच । नमोनमस्तेऽखिलकारणाय नमोनमस्तेऽखइलपालकाय । नमोनमस्तेऽमरनायकाय नमोनमो दैतेयविनाशनाय ॥ ७२ ॥

Kāśyapa dit : Hommage, hommage à Toi, cause de toutes choses. Hommage, hommage à Toi, protecteur de tout. Hommage, hommage à Toi, chef des immortels, les devas. Hommage, hommage à Toi, destructeur des Daityas.

Verse 73

नमोनमो भक्तजनप्रियाय नमोनमः सज्जनरंजिताय । नमोनमो दुर्जननाशनाय नमोऽस्तु तस्मै जगदीश्वराय ॥ ७३ ॥

Hommage, hommage à Celui qui est cher aux dévots. Hommage à Celui qui réjouit les vertueux. Hommage, hommage à Celui qui anéantit les méchants. Hommage à ce Seigneur de l’univers.

Verse 74

नमोनमः कारणवामनाय नारायणायामितविक्रमाय । सशार्ङ्गचक्रासिगदाधाराय नमोऽस्तु तस्मै पुरुषोत्तमाय ॥ ७४ ॥

Hommage, hommage à Nārāyaṇa—le Vāmana, cause de l’univers, aux pas incommensurables—qui porte l’arc Śārṅga, le disque, l’épée et la massue. Hommage à ce Puruṣottama, la Personne suprême.

Verse 75

नमः पयोराशिनिवासनाय नमोऽस्तु सद्धृत्कमलस्थिताय । नमोऽस्तु सूर्याद्यमितप्रभाय नमोनमः पुण्यकथागताय ॥ ७५ ॥

Hommage à Celui qui demeure dans l’Océan de Lait. Hommage à Celui qui siège dans le lotus du cœur pur. Hommage à Celui dont l’éclat sans limite surpasse le soleil et toute chose. Hommage, hommage à Celui qu’on atteint par les récits sacrés et méritoires de Ses actes.

Verse 76

नमोनमोऽर्केन्दुविलोचनाय नमोऽस्तु ते यज्ञफलप्रदाय । नमोऽस्तु यज्ञाङ्गविराजिताय नमोऽस्तु ते सज्जनवल्लभाय ॥ ७६ ॥

Encore et encore, prosternations devant Toi dont les yeux sont comme le soleil et la lune. Hommage à Toi, dispensateur des fruits du yajña. Hommage à Toi, resplendissant, paré des membres mêmes du yajña. Hommage à Toi, bien-aimé des justes.

Verse 77

नमो जगत्कारणकारणाय नमोऽस्तु शब्दादिविवर्जिताय । नमोऽस्तु ते दिव्यसुखप्रदाय नमो नमो भक्तमनोगताय ॥ ७७ ॥

Hommage à Toi, cause des causes de l’univers. Hommage à Toi, au-delà du son et de toutes les catégories des sens. Hommage à Toi, dispensateur de la félicité divine. Encore et encore, hommage à Toi qui demeures dans l’esprit de Tes dévots.

Verse 78

नमोऽस्तु ते ध्वान्तविनाशकाय नमोऽस्तु शब्दादिविवर्जिताय । नमोऽस्तु ते ध्वान्तविनाशकाय मन्दरधारकाय । नमोऽस्तु ते यज्ञवराहनाम्ने नमो हिरण्याक्षविदारकाय ॥ ७८ ॥

Hommage à Toi, destructeur des ténèbres ; hommage à Toi, au-delà du son et de tout le reste. Hommage à Toi, destructeur des ténèbres, porteur du Mandara. Hommage à Toi, nommé Yajña-Varāha, le Sanglier du sacrifice ; hommage à Toi, qui as fendu Hiraṇyākṣa.

Verse 79

नमोऽस्तु ते वामनरुपभाजे नमोऽस्तु ते क्षत्र्रकुलान्तकाय । नमोऽस्तु ते रावणमर्दनाय नमोऽस्तु ते नन्दसुताग्रजाय ॥ ७९ ॥

Hommage à Toi, porteur de la forme de Vāmana. Hommage à Toi, destructeur des lignées kṣatriya. Hommage à Toi, vainqueur de Rāvaṇa. Hommage à Toi, frère aîné du fils de Nanda (Kṛṣṇa).

Verse 80

नमस्ते कमलाकान्त नमस्ते सुखदायिने । स्मृतार्तिनाशिने तुभ्यं भूयो भूयो नमोनमः ॥ ८० ॥

Salut à Toi, ô Bien-aimé de Kamalā (Lakṣmī). Salut à Toi, dispensateur de bonheur. À Toi qui dissipes la détresse de ceux qui se souviennent de Toi — encore et encore, prosternations, prosternations.

Verse 81

यज्ञेश यज्ञविन्यास यज्ञविन्घविनाशन । यज्ञरुप यजद्रूप यज्ञाङ्गं त्वां यजाम्यहम् ॥ ८१ ॥

Ô Seigneur du yajña, ordonnateur de l’ordre sacrificiel, destructeur des obstacles au sacrifice—ô Toi qui es la forme même du yajña, la forme de l’adorant et les membres du sacrifice—je T’adore.

Verse 82

इति स्तुतः स देवेशो वामनो लोकपावनः । उवाच प्रहसन्हर्षं वर्ध्दयन्कश्यपस्य सः ॥ ८२ ॥

Ainsi loué, ce Seigneur des dieux—Vāmana, purificateur des mondes—parla en souriant, accroissant la joie de Kaśyapa.

Verse 83

श्रीभगवानुवाच । तात तुष्टोऽस्मि भद्रं ते भविष्यति सुरार्चिता । अचिरात्साधयिष्यामि निखिलं त्वन्मनोरथम् ॥ ८३ ॥

Le Seigneur Bienheureux dit : « Mon enfant, Je suis satisfait. Que l’auspice soit tien, ô toi que même les dieux honorent. Bientôt J’accomplirai pleinement tous les désirs demeurant dans ton cœur. »

Verse 84

अहं जन्मद्वये त्वेवं युवयोः पुत्रतां गतः । अस्मिञ्जन्मन्यपि तथा सादयाम्युत्तमं सुखम् ॥ ८४ ॥

En deux naissances, Je suis ainsi devenu votre fils à tous deux ; et en cette naissance aussi, de même, J’atteins la félicité suprême.

Verse 85

अत्रान्तरे बलिर्दैत्यो दीर्घसत्रं महामखम् । आरेभे गुरुणा युक्तः काव्येन च मुनीश्वरैः ॥ ८५ ॥

Cependant, Bali, le Daitya, entreprit un long Soma-yajña, un grand mahāmakha, soutenu par son précepteur Kāvya (Śukrācārya) et accompagné des sages les plus éminents.

Verse 86

तस्मिन्मखे समाहूतो विष्णुर्लक्ष्मीसमन्वितः । हविः स्वीकरणार्थाय ऋषिभिर्ब्रह्यवादिभिः ॥ ८६ ॥

Dans ce rite sacrificiel, Viṣṇu—accompagné de Lakṣmī—fut invoqué par les ṛṣis, interprètes du Brahman, afin qu’Il daigne accepter l’oblation (havi).

Verse 87

प्रवृद्धैश्वर्यर्दैत्यस्य वर्त्तमाने महाक्रतौ । आमंत्र्य मातापितरौ स बटुर्वामनो ययौ ॥ ८७ ॥

Alors que se déroulait le grand sacrifice du Daitya, dont la souveraineté enflait sans cesse, Vāmana, le jeune ascète, prit congé de sa mère et de son père et se mit en route.

Verse 88

स्मितेन मोहयँल्लोकं वामनो भक्तवत्सलः । हविर्भोक्तुमिवायातो बलेः प्रत्यक्षतो हरिः ॥ ८८ ॥

D’un doux sourire, Vāmana—plein de tendresse pour les dévots—envoûta le monde ; Hari apparut en personne devant Bali, comme s’Il était venu prendre part à l’oblation (havi).

Verse 89

दुर्वृत्तो वा सुवृत्तो वा जडो वायं हितोऽपि वा । यो भक्तियुक्तस्तस्यान्तः सदा संनिहितो हरिः ॥ ८९ ॥

Qu’on soit de mauvaise conduite ou de bonne conduite, obtus ou même bien disposé : quiconque est pourvu de bhakti, en lui Hari demeure à jamais présent.

Verse 90

आयान्तं वामनं दृष्ट्वा ऋषयो ज्ञानचक्षुषः । ज्ञात्वा नारायणं देवमुद्ययुः सभ्यसंयुताः ॥ ९० ॥

Voyant Vāmana s’approcher, les ṛṣis, pourvus de l’œil de la connaissance spirituelle, le reconnurent comme le Seigneur Nārāyaṇa ; et, accompagnés des anciens assemblés, ils se levèrent pour l’accueillir avec honneur.

Verse 91

एतज्ज्ञात्वा दैत्यगुरुरेकांते बलिमब्रवीत् । स्वसारमविचार्यैव खलाः कार्याणि कुर्वते ॥ ९१ ॥

L’ayant compris, le précepteur des Daityas parla en secret à Bali : «Sans réfléchir à ce qui est vraiment salutaire, les méchants agissent selon leur bon plaisir.»

Verse 92

शुक्र उवाच । भो भो दैत्यपते सौम्य ह्यपहर्ता तव श्रियम् । विष्णुर्वामनरुपेण ह्यदितेः पुत्रातां गतः ॥ ९२ ॥

Śukra dit : «Ô doux seigneur des Daityas ! Celui qui t’enlèvera ta prospérité est arrivé : Vishnu, ayant pris la forme de Vāmana et né comme fils d’Aditi.»

Verse 93

तवाध्वरं स आयाति त्वया तस्यासुरेश्वर । न किंचिदपि दातव्यं मन्मतं श्रृणु पण्डित ॥ ९३ ॥

Il vient à ton rite sacrificiel ; aussi, ô seigneur des Asuras, ne lui donne absolument rien. Écoute, ô sage, ce que je tiens pour le meilleur.

Verse 94

आत्मबुद्धिः सुखकरी गुरुबुद्धिर्विशेषतः । परबुद्धिर्विनाशाय स्त्रीबुध्दिः प्रलयंकरी ॥ ९४ ॥

Le discernement fondé sur soi apporte le bonheur ; et le discernement empreint de révérence envers le Guru l’apporte davantage encore. Mais vivre selon l’esprit d’autrui mène à la ruine, et être gouverné par l’attachement aux femmes est dit destructeur de la vie.

Verse 95

शत्रूणां हितकृतद्यस्तु स हन्तव्यो विशेषतः ॥ ९५ ॥

Mais celui qui se fait le bienfaiteur de ses ennemis, celui-là doit être réprimé ou châtié, tout particulièrement.

Verse 96

बलिरुवाच । एवं गुरो न वक्तव्यं धर्ममार्गविरोधतः । यदादत्ते स्वयं विष्णुः किमस्मादधिकं वरम् ॥ ९६ ॥

Bali dit : «Ô Guru, une telle parole ne doit pas être prononcée, car elle contredit la voie du dharma. Lorsque Vishnou Lui-même accepte le don, quelle grâce pourrait être plus grande que celle-ci ?»

Verse 97

कुर्वन्ति विदुषो यज्ञान्विष्णुप्रीणनकारणात् । स चेत्साक्षाद्धविर्भोगी मत्तः कोऽभ्यधिको भुवी ॥ ९७ ॥

Les sages accomplissent des sacrifices afin de réjouir Vishnou. S’Il est réellement Celui qui goûte directement les oblations, qui donc sur terre pourrait Lui être supérieur ?

Verse 98

दरिद्रेणापि यत्किंचिद्दीयते विष्णवे गुरो । तदेव परमं दानं दत्तं भवति चाक्षयम् ॥ ९८ ॥

Ô Guru, même si un pauvre offre quelque chose—si infime soit-il—à Vishnou ou à son propre maître spirituel, cela seul est le don suprême ; une fois donné, il devient impérissable, au mérite inépuisable.

Verse 99

स्मृतोऽपि परया भक्त्या पुनाति पुरुषोत्तमः । येन केनाप्यर्चितश्वेद्ददाति परमां गतिम् ॥ ९९ ॥

Même lorsqu’on ne fait que se souvenir de Lui avec une dévotion suprême, le Puruṣottama purifie. Et s’Il est adoré de quelque manière que ce soit, Il accorde assurément la destination suprême, la délivrance.

Verse 100

हरिर्हरति पापानिदुष्टचित्तैरपि स्मृतः । अनिच्छयापि संस्पृष्टो दहत्येव हि पावकः ॥ १०० ॥

Hari enlève les péchés même lorsqu’Il est rappelé par des esprits impurs ; de même que le feu brûle à coup sûr lorsqu’on le touche, même sans le vouloir.

Verse 101

जिह्वाग्रे वसते यस्य हरिरित्यक्षरद्वयम् । स विष्णुलोकमाप्नोति पुनरावृत्तिदुर्लभम् ॥ १ ॥

Cel sur le bout de la langue duquel demeure le Nom à deux syllabes « Hari » atteint le monde de Viṣṇu, d’où il est très rare de revenir à la renaissance.

Verse 102

गोविंदेति सदा ध्यायेद्यस्तु रागादिवर्जितः । स याति विष्णुभवनमिति प्राहुर्मनीषिणः ॥ २ ॥

Celui qui médite sans cesse en disant « Govinda », libre de l’attachement et de tout ce qui s’y apparente, va à la demeure de Viṣṇu ; ainsi l’affirment les sages.

Verse 103

अग्नौ वा ब्राह्मणे वापिहूयते यद्वविर्गुरो । हरिभक्त्या महाभाग तेन विष्णुः प्रसीदति ॥ ३ ॥

Ô vénérable, que l’oblation soit versée dans le feu ou donnée à un brāhmaṇa, lorsqu’elle est offerte avec bhakti envers Hari, par cela même Viṣṇu est satisfait.

Verse 104

अहं तु हरितुष्यद्यर्थं करोम्यध्वरमुत्तमम् । स्वयमायाति चेद्विष्णुः कृतार्थोऽस्मि न संशयः ॥ ४ ॥

Quant à moi, j’accomplis ce sacrifice excellent uniquement pour réjouir Hari. Si Viṣṇu vient ici de Lui-même, alors je serai pleinement comblé, sans aucun doute.

Verse 105

एवं वदति दैत्यन्द्रे विष्णुर्वामनरुपधृक् । प्रविवेशाध्वरस्थानं हुतवह्निमनोरमम् ॥ ५ ॥

Alors que le seigneur des Daityas parlait ainsi, Viṣṇu, ayant pris la forme de Vāmana, entra dans l’enceinte du sacrifice, charmante par son feu sacré.

Verse 106

तं दृष्ट्वा कोटिसूर्याभं योग्यावयवसुन्दरम् । वामनं सहसोत्थाय प्रत्यगृह्णात्कृताञ्जलिः ॥ ६ ॥

À la vue de Vāmana, rayonnant comme dix millions de soleils et beau en chacun de ses membres harmonieusement formés, il se leva aussitôt et l’accueillit, les mains jointes en añjali, avec vénération.

Verse 107

दत्त्वासनं च प्रक्षाल्य पादौ वामनरुपिणम् । सकुटुंबो वहन्मूर्ध्ना परमां मुदमाप्तवान् ॥ ७ ॥

Après lui avoir offert un siège et avoir lavé les pieds du Seigneur ayant pris la forme de Vāmana, lui—avec toute sa famille—Le porta sur sa tête et atteignit la joie suprême.

Verse 108

विष्णवेऽस्मै जगद्धान्मे दत्त्वार्घ्यं विधिवद्कलिः । रोमाञ्चिततनुर्भूत्वा हर्षाश्रुनयनोऽब्रवीत् । बलिरुवाच ॥ ८ ॥

Après avoir offert selon le rite l’arghya à ce Viṣṇu—demeure et soutien de l’univers—Kali, le corps frémissant de chair de poule et les yeux baignés de larmes de joie, prit la parole. Alors Bali dit :

Verse 109

अद्य मे सफलं जन्म अद्य मे सफलो मरवः । जीवितं सफलं मेऽद्य कृतार्थोऽस्मि न संशयः ॥ ९ ॥

Aujourd’hui ma naissance devient féconde; aujourd’hui ma vie même devient féconde. Aujourd’hui mon existence est accomplie : sans nul doute, j’ai atteint mon but.

Verse 110

अमोघामृतवृष्टिर्मे समायातातिदुर्लभा । त्वदागमनमात्रेण ह्यनायासो महोत्सवः ॥ ११० ॥

Pour moi est venue une pluie infaillible d’amṛta, si extrêmement rare. Par ta seule venue, un grand mahotsava, une fête sacrée, s’est levé sans effort.

Verse 111

एते च ऋषयः सर्वे कृतार्थां नात्र संशयः । यैः पूर्वं हि तपस्तप्तं तदद्य सफलं प्रभो ॥ ११ ॥

Ô Seigneur, tous ces sages sont véritablement comblés, sans aucun doute ; car les austérités qu’ils accomplirent jadis ont aujourd’hui porté leurs fruits.

Verse 112

कृतार्थोऽस्मि कृतार्थोऽस्मि कृतार्थोऽस्मि न संशयः । तस्मात्तुभ्यं नमस्तुभ्यं नमस्तुभ्यं नमस्तुभ्यं नमोनमः ॥ १२ ॥

J’ai atteint mon but—oui, je l’ai atteint ; je l’ai atteint, sans aucun doute. C’est pourquoi je me prosterne devant Toi ; devant Toi ; devant Toi ; devant Toi—encore et encore, mes salutations.

Verse 113

त्वदाज्ञया त्वन्नियोगं साधयामीति मन्मनः । अत्युत्साहसमायुक्तं समाज्ञापय मां प्रभो ॥ १३ ॥

«Par Ton ordre j’accomplirai la tâche que Tu m’as assignée» ; avec cette résolution en mon cœur, rempli d’un grand élan, instruis-moi pleinement, ô Seigneur.

Verse 114

एवमुर्को दीक्षितेन प्रहसन्वामनोऽब्रवीत् । देहि मे तपसि स्थातुं भूमिं त्रिपदसंमिताम् ॥ १४ ॥

Ainsi, interpellé par le sacrifiant consacré, Vāmana, le brahmane nain, souriant, répondit : «Accorde-moi une terre mesurée à trois pas, afin que je puisse m’y tenir pour mon austérité».

Verse 115

एतच्छॄत्वा बलिः प्राह राज्यं याचितवान्नहि । ग्रामं वा नगरं चापि धनं वा किं कृतं त्वया ॥ १५ ॥

En entendant cela, Bali dit : «Tu n’as demandé ni royaume, ni village, ni même cité, ni richesse. Qu’as-tu donc fait—quelle est ton intention ?».

Verse 116

तन्निशम्य बलिं प्राह विष्णुः सर्वशरीरभृत् । आसन्नभ्रष्टराज्यस्य वैराग्यं जनयन्निवा ॥ १६ ॥

L’ayant entendu, Viṣṇu—le Soutien de tous les êtres incarnés—s’adressa à Bali, comme pour éveiller en lui le vairāgya, alors que son royaume allait être perdu.

Verse 117

श्रीभगवानुवाचा । श्रृणु दैत्यन्द्र वक्ष्यामि गुह्याद्गुह्यतमं परम् । सर्वसंगविहीनानां किमर्थैः साध्यतेवद ॥ १७ ॥

Le Seigneur Bienheureux dit : «Écoute, ô roi des Daityas. Je vais te révéler l’enseignement suprême, plus secret que le secret. Pour ceux qui sont sans attache aucune, que peuvent donc accomplir les buts et les biens du monde ?»

Verse 118

अहं तु सर्वभूतानामन्तर्यामीति भावय । मयि सर्वमिदं दैत्य किमन्यैः साध्यते वद ॥ १८ ॥

Médite ainsi : «Je suis l’Antaryāmin, le Gouverneur intérieur en tous les êtres». Ô Daitya, puisque tout ceci repose en Moi, dis-moi : que peut-on accomplir par autre chose ?

Verse 119

रागद्वेषविहीनानां शान्तानां त्यक्तमायिनाम् । नित्यानंदस्वरुपाणां किमन्यैः साध्यते धनैः ॥ १९ ॥

Pour ceux qui sont sans attachement ni aversion, paisibles, ayant renoncé aux prestiges trompeurs de māyā, et dont la nature est la béatitude éternelle, quel but pourrait-on atteindre par d’autres richesses ?

Verse 120

आत्मवत्सर्वभूतानि पश्यतां शान्तचेतसाम् । अभिन्नमात्मनः सर्वं को दाता दीयते च किम् ॥ १२० ॥

Pour ceux dont l’esprit est paisible et qui voient tous les êtres comme leur propre Soi, tout est non différent du Soi. Dès lors, qui est le donateur, et que peut-on vraiment donner ?

Verse 121

पृथ्वीयं क्षत्रियवशा इति शास्त्रेषु निश्चितम् । तदाज्ञायां स्थिताः सर्वे लभन्ते परमं सुखम् ॥ २१ ॥

Il est établi dans les śāstra que cette terre est sous l’autorité des Kṣatriya. Tous ceux qui demeurent dans leur commandement légitime obtiennent la félicité suprême.

Verse 122

दातव्यो मुनिभिश्चापि षष्टांशो भूभुजे बले । महीयं ब्राह्मणानां तु दातव्या सर्व यत्नतः ॥ २२ ॥

Même les munis doivent offrir au roi un sixième lorsque celui-ci est puissant, c’est-à-dire apte à protéger et à gouverner. Mais la terre doit être donnée en dāna aux brāhmaṇas avec tous les efforts et le plus grand soin.

Verse 123

भूमिदानस्य माहात्म्यं न भूतं न भविष्यति । परं निर्वाणमाप्नोति भूमिदो नात्र संशयः ॥ २३ ॥

La grandeur du don de la terre n’a eu d’égal ni dans le passé ni n’en aura dans l’avenir. Celui qui offre la terre atteint la délivrance suprême ; il n’y a là aucun doute.

Verse 124

स्वल्पामपि महीं दत्त्वा श्रोत्रियायाहिताग्नये । ब्रह्मलोकमवाप्नोति पुनरावृत्तिदुर्लभम् ॥ २४ ॥

Même en offrant un tout petit lopin de terre à un brāhmaṇa śrotriya, instruit des Veda et gardien des feux sacrés, on atteint Brahmaloka, un état d’où il est difficile de revenir aux renaissances répétées.

Verse 125

भूमिदः सर्वदः प्रोक्तो भूमिदो मोक्षभाग्भवेत् । अतिदानं तु तज्ज्ञेयं सर्वपापप्राणाशनम् ॥ २५ ॥

On proclame que celui qui donne la terre donne tout ; le donateur de terre devient participant de la mokṣa. Sache que c’est le don le plus élevé : il détruit le souffle même de tous les péchés.

Verse 126

महापातकयुक्तो वा युक्तो वा सर्वपातकैः । दशहस्तां महीं दत्त्वा सर्वपापैः प्रमुच्यते ॥ २६ ॥

Qu’on soit entaché d’un grand péché ou accablé de toutes sortes de fautes, en offrant une parcelle de terre mesurant dix hastas, on est délivré de tous les péchés.

Verse 127

सत्पात्रे भूमिदाता यः सर्वदानफलं लभेत् । भूमिदानसमं नान्यत्त्रिषु लोकेषु विद्यते ॥ २७ ॥

Celui qui donne la terre à un récipiendaire digne obtient le mérite de toutes les aumônes; dans les trois mondes, rien n’égale le don de la terre.

Verse 128

द्विजाय वृत्तिहीनाय यः प्रदद्यान्महीं बले । तस्य पुण्यफलं वक्तुं न क्षमोऽब्दशतैरहम् ॥ २८ ॥

Quiconque, selon sa force et ses moyens, donne de la terre à un deux-fois-né (brāhmane) privé de subsistance—le mérite issu de ce don, je ne puis l’exprimer pleinement même en des centaines d’années.

Verse 129

सक्ताय देवपूजासु वृत्तिहीनाय दैत्यप । स्वल्पामपि महीं दद्याद्यः स विष्णुर्न संशयः ॥ २९ ॥

Ô seigneur des Daityas ! Celui qui donne ne fût-ce qu’un peu de terre à un homme voué au culte des dieux mais privé de subsistance, celui-là est Viṣṇu Lui-même, sans aucun doute.

Verse 130

इक्षुगोधूम तुवरीपूगवृक्षादिसंयुता । पृथ्वी प्रदीयते येन स विष्णुर्नात्र संशयः ॥ १३० ॥

Celui par qui l’on offre la terre, pourvue de canne à sucre, de blé, de légumineuses, de palmiers d’arec et d’autres arbres, celui-là est assurément Viṣṇu ; il n’y a là aucun doute.

Verse 131

वृत्तिहीनाय विप्राय दरिद्राय कुटुम्बिने । स्वल्पामपि महींदत्त्वा विष्णुसायुज्यमान्पुयात् ॥ ३१ ॥

Celui qui donne ne fût-ce qu’un petit lopin de terre à un brāhmane sans moyens d’existence, pauvre et chargé de famille, obtient le sāyujya, l’union avec Viṣṇu.

Verse 132

सक्ताय देवपूजासु विप्रायाढकिकां महीम् । दत्त्वा लभेत गङ्गायां त्रिरात्रस्नानजं फलम् ॥ ३२ ॥

En offrant à un brāhmane dévoué au culte des dieux une parcelle de terre d’une āḍhaka, on obtient le mérite issu de trois nuits de bains dans la Gaṅgā.

Verse 133

विप्राय वृत्तिहीनाय सदाचाररताय च । द्रोणिकां पृथिवीं दत्त्वा यत्फलं लभते श्रृणु ॥ ३३ ॥

Écoute : le fruit que l’on obtient en donnant une mesure de terre appelée droṇikā à un brāhmane sans moyens d’existence et voué à la bonne conduite.

Verse 134

गङ्गातीर्थाश्वमेधानां शतानि विधिवन्नरः । कृत्वा यत्फलमाप्वोति तदाप्नोति स पुष्कलम् ॥ ३४ ॥

Quel que soit le fruit qu’un homme obtient en accomplissant selon le rite des centaines de pèlerinages à la Gaṅgā et de sacrifices Aśvamedha, ce même mérite, abondant, il l’atteint (par la pratique louée ici).

Verse 135

ददाति खारिकां भूमिं दरिद्राय द्विजाय यः । तस्य पुण्यं प्रवक्ष्यामि वदतो मे निशामय ॥ ३५ ॥

Quiconque donne à un brāhmane pauvre une mesure de terre appelée khārikā — écoute, tandis que j’énonce le mérite spirituel qui s’amasse pour lui.

Verse 136

अश्वमेधसहस्त्राणि वाजपेयशतानि च । विधाय जाह्नवीतीरे यत्फलं तल्लभेद्धुवम् ॥ ३६ ॥

Quiconque accomplit culte et observances sur la rive de la Jāhnavī (Gaṅgā) obtient assurément le mérite qui, autrement, naîtrait de mille sacrifices Aśvamedha et de cent rites Vājapeya.

Verse 137

भूमिदानं महादानमतिदानं प्रकीर्त्तितम् । सर्वपापप्रशमनमपवर्गफलप्रदम् ॥ ३७ ॥

Le don de la terre est proclamé comme un grand don—mieux encore, un don extraordinaire. Il apaise tous les péchés et confère le fruit de la délivrance.

Verse 138

अत्रोतिहासं वक्ष्यामि श्रृणु दैत्यकुलेश्वर । यच्छुत्वा श्रद्धया युक्तो भूमिदानफलं लभेत् ॥ ३८ ॥

Ici je vais rapporter un récit ancien—écoute, ô seigneur de la lignée des Daitya. Quiconque l’entend avec foi obtiendra le mérite issu du don de la terre.

Verse 139

आसीत्पुरा द्विजवरो ब्राह्मकल्पे महामतिः । दरिद्रो वृत्तिहीनश्च नाम्ना भद्रमतिर्बले ॥ ३९ ॥

Dans les temps anciens, durant le Brahmā-kalpa, vivait un éminent brāhmaṇa deux-fois-né, d’esprit élevé et de grande sagesse; pourtant pauvre et sans moyens de subsistance, nommé Bhadramati, au pays de Bala.

Verse 140

श्रुतानि सर्वशास्त्राणि तेन वेददिवानिशम् । श्रुतानि च पुराणानि धर्मशास्त्राणि सर्वशः ॥ १४० ॥

Il avait entendu tous les śāstra ; il étudiait le Veda jour et nuit. Il avait aussi entendu les Purāṇa et, de toutes manières, les Dharmaśāstra.

Verse 141

अभवंस्तस्य षट्पत्न्यः श्रुतिः सिन्धुर्यशोवती । कामिनी मालिनी चैव शोभा चेति प्रकीर्तिताः ॥ ४१ ॥

Il eut six épouses—Śruti, Sindhu, Yaśovatī, Kāminī, Mālinī et Śobhā—ainsi les énumère la tradition.

Verse 142

आसु पत्नीषु तस्यासञ्चत्वरिंशच्छतद्वयम् । पुत्राणामसुरश्रेष्ट सर्वे नित्यं बुभुक्षिताः ॥ ४२ ॥

De ces épouses, ô le meilleur des Asura, il eut deux cent quarante-deux fils, et tous demeuraient sans cesse affamés.

Verse 143

अकिञ्चनो भद्रमतिः क्षुधार्त्तानात्मजान्प्रियाः । पश्यन्स्वयं क्षुधार्त्तश्च विललापाकुलेन्द्रियः ॥ ४३ ॥

Bhadramati, dénué de tout, voyant ses chers enfants tourmentés par la faim, et lui-même accablé par la faim, se mit à gémir, les sens bouleversés et vacillants.

Verse 144

धिग्जन्म भाग्यरहितं धिग्जन्म धनवर्जितम् । धिग्जन्म धर्मरहितं धिग्जन्म ख्यातिवर्जितम् ॥ ४४ ॥

Maudite soit la naissance sans bonne fortune; maudite soit la naissance privée de richesse. Maudite soit la naissance sans dharma; maudite soit la naissance sans bonne renommée.

Verse 145

नरस्य बह्वपत्यस्य धिग्जन्मैश्वर्यवार्जितम् । अहो गुणाः सौम्यता च विद्वत्ता जन्म सत्कुले ॥ ४५ ॥

Honte à la naissance d’un homme qui, bien qu’ayant de nombreux enfants, est privé de noble lignée et de prospérité. Ah, que les vertus sont admirables : douceur, savoir, et naissance dans une bonne famille.

Verse 146

दारिद्याम्बुधिमग्नस्य सर्वमेतन्न शोभते । प्रियाः पुत्राश्चपौत्राश्च बान्धवा भ्रातरस्तथा ॥ ४६ ॥

Pour celui qui a sombré dans l’océan de la pauvreté, rien de tout cela ne paraît convenable : ni les êtres chers, ni les fils et petits-fils, ni les parents, ni même les frères.

Verse 147

शिष्याश्च सर्वमनुजास्त्यजन्त्यैश्वर्यवार्जितम् । चाण्डालो वा द्विजो वापि भाग्यवानेव पूज्यते ॥ ४७ ॥

Les disciples—et, en vérité, tous les hommes—délaissent celui qui est privé de prospérité. Qu’il soit caṇḍāla ou deux-fois-né, seul l’homme fortuné est honoré.

Verse 148

दरिद्रः पुरुषो लोके शववल्लोकनिन्दितः । अहो संपत्संमायुक्तो निष्टुरो वाप्यनिष्ठुरः ॥ ४८ ॥

En ce monde, l’homme pauvre est méprisé par les gens comme s’il était un cadavre. Hélas ! Mais lorsqu’il est pourvu de richesses, même s’il est dur, on le tient pour non dur : ses fautes sont excusées.

Verse 149

गुणहीनोऽपि गुणवान्मूर्खो वाप्यथ पण्डितः । ऐश्वर्यगुणयुक्तश्चेत्पूज्य एव न संशयः ॥ ४९ ॥

Qu’on soit dépourvu de vertus ou qu’on en soit pourvu, qu’on soit sot ou savant : si l’on possède la prospérité et des qualités reconnues, on est assurément honoré, sans aucun doute.

Verse 150

अहो दरिद्रता दुःखं तत्राप्याशातिदुःखदा । आशाभिभूताः पुरुषा दुःखमश्नुवतेऽक्षयम् ॥ १५० ॥

Hélas, la pauvreté est souffrance ; et même là, l’espérance elle-même devient une douleur plus grande encore. Subjugués par l’espérance, les hommes en viennent à goûter un chagrin sans fin.

Verse 151

आशयादासा ये दासास्ते सर्वलोकस्य । आशा दासी येषां तेषां दासायते लोकः ॥ ५१ ॥

Ceux que l’« espérance » asservit deviennent, en vérité, les serviteurs du monde entier. Mais pour ceux à qui l’espérance elle-même obéit, le monde devient leur serviteur.

Verse 152

मानो हि महतां लोके धनमक्षयमुच्यते । तस्मिन्नाशाख्यरिपुणा माने नष्टे दरिद्रता ॥ ५२ ॥

L’honneur (la bonne renommée) est dit être la richesse impérissable des grands en ce monde. Pourtant, il a un ennemi nommé « espérance/attente » ; quand l’honneur est détruit, la pauvreté s’ensuit.

Verse 153

सर्वशास्त्रार्थवेत्तापि दरिद्रो भाति मूर्खवत् । नैष्किञ्चन्यमहाग्राहग्रस्तानां को विमोचकः ॥ ५३ ॥

Même celui qui connaît le sens de toutes les śāstras paraît sot s’il est pauvre. Qui peut délivrer ceux que saisit le grand crocodile nommé « dénuement total » (naiṣkiñcanya) ?

Verse 154

अहो दुःखमहो दुःखमहो दुःखं दरिद्रता । तत्रापि पुत्रभार्याणां बाहुल्यमतिदुःखदम् ॥ ५४ ॥

Hélas—quelle peine, quelle peine, quelle peine que la pauvreté ! Et même alors, le fardeau d’avoir de nombreux fils et une épouse devient source d’un chagrin plus grand encore.

Verse 155

एवमुक्त्वा भद्रमतिः सर्वशास्त्रार्थपारगः । अन्यमैश्वर्यदं धर्मं मनसाऽचिन्तयत्तदा ॥ ५५ ॥

Ayant ainsi parlé, Bhadramati—qui avait atteint l’autre rive du sens de toutes les śāstras—médita alors en son esprit un autre dharma qui confère l’aiśvarya (souveraineté et prospérité).

Verse 156

भूमिदानं विनिश्चित्य सर्वदानोत्तमोत्तमम् । दानेन योऽनुमंताति स एव कृतवान्पुरा ॥ ५६ ॥

Ayant reconnu avec certitude que le don de la terre est le plus excellent de tous les dons, celui qui l’approuve par son assentiment et s’en réjouit (anu-modanā) doit être tenu pour l’avoir lui-même accompli jadis.

Verse 157

प्रापकं परमं धर्मं सर्वकामफलप्रदम् । दानानामुत्तमं दानं भूदानं परिकीर्तितम् ॥ ५७ ॥

Ce don qui mène au dharma suprême et accorde les fruits de tous les désirs justes—parmi toutes les aumônes, le don suprême est proclamé être le don de la terre (bhū-dāna).

Verse 158

यद्दत्त्वा समवान्पोति यद्यदिष्टतमं नरः । इति निश्चत्य मतिमान्धीरो भद्रमतिर्बले ॥ ५८ ॥

Ayant conclu : «En donnant ceci, l’homme prospère et obtient ce qu’il désire le plus», le sage, ferme et paisible—au discernement propice—agit en conséquence, avec la force de sa résolution.

Verse 159

कौशाम्बींनाम नगरीं कलत्रापत्ययुग्ययौ । सुघोषनामविप्रेन्द्रं सर्वैश्वर्यसमन्एविलितम् ॥ ५९ ॥

Dans la cité nommée Kauśāmbī vivait un brāhmane éminent, Sughoṣa de nom, avec son épouse et ses enfants, comblé de toutes les formes de prospérité.

Verse 160

गत्वा याचितवान्भूमिं पञ्चहस्तायतां बले । सुघोषो धर्मनिरतस्तं निरीक्ष्य कुटुम्बिक्रम् ॥ १६० ॥

S’y étant rendu, il demanda une parcelle de terre de cinq coudées d’étendue. Sughoṣa, voué au dharma, examina cet homme de maison et la situation de sa famille.

Verse 161

मनसा प्रीयमाणेन समभ्यर्च्येदमब्रवीत् । कृतार्थोऽहं भद्रमते सफलं मम जन्म च ॥ ६१ ॥

Le cœur comblé, il l’adora selon le rite puis déclara : «Ô toi à l’esprit noble, je suis accompli ; ma naissance elle-même est devenue féconde.»

Verse 162

मत्कुल पावनं जातं त्वदनुग्रहतो द्विज । इत्युक्त्वा तं समभ्यर्च्य सुघोषो धर्मतत्परः ॥ ६२ ॥

«Ô dvija, par ta grâce, ma lignée familiale est devenue purifiée.» Ayant ainsi parlé, Sughoṣa, voué au dharma, l’adora avec respect.

Verse 163

पञ्चहस्तमितां भूमिं ददौ तस्मै महामतिः । पृथिवी वैष्णवी पुण्या पृथिवीं विष्णुपालिता ॥ ६३ ॥

Cet homme à la grande intelligence lui donna une parcelle de terre de cinq hastas. Car la Terre est sainte et de nature vaiṣṇava : elle est protégée et soutenue par Viṣṇu.

Verse 164

पृथिव्यास्तु प्रदानेन प्रीयतां मे जनार्दनः । मन्त्रेणानेन दैत्येन्द्र सुघोषस्तं द्विजोत्तमम् ॥ ६४ ॥

«Par le don même de cette terre, que Janārdana soit satisfait de moi.» Ô seigneur des Daityas, par ce mantra Sughoṣa s’adressa à ce brāhmane excellent.

Verse 165

विष्णुबुद्ध्या समभ्यर्च्य तावतीं पृथिवीं ददौ । सोऽपि भद्रमतिर्विप्रो धीमता याचितां भुवम् ॥ ६५ ॥

L’ayant adoré avec la pensée que le bénéficiaire était véritablement Viṣṇu, il donna cette portion de terre. Et le brāhmane Bhadramati aussi, à la demande du sage, accorda la terre requise.

Verse 166

दत्तवान्हरिभक्ताय श्रोत्रियाय कुटुम्बिने । सुघोषो भूमिदानेन कोटिवंशसमन्वितः ॥ ६६ ॥

Sughoṣa, ayant fait don de terres à un dévot de Hari—un maître de maison instruit des Veda—fut comblé d’une lignée s’étendant sur dix millions de générations.

Verse 167

प्रपेदे विष्णुभवनं यत्र गत्वा न शोचति । बले भद्रमतिश्चापि यतः प्रार्थितवाञ्छ्रियम् ॥ ६७ ॥

Il atteignit la demeure de Viṣṇu, où, une fois parvenu, on ne s’afflige plus. Et Bhadramati aussi, bien qu’encore enfant, obtint la prospérité (Śrī), car elle l’avait demandée en prière.

Verse 168

स्थितवान्विष्णुभवने सकुटुम्बो युगायुतम् । तथैव ब्रह्मसदने स्थित्वा कोटियुगायुतम् ॥ ६८ ॥

Il demeura dans la demeure de Viṣṇu avec sa famille durant dix mille yuga; et de même, ayant séjourné dans la salle de Brahmā, il y resta dix millions de yuga.

Verse 169

ऐन्द्रं पदं समासाद्य स्थितवान्कल्पपञ्चकम् । ततो भुवं समासाद्य सर्वैश्वर्यसमन्वितः ॥ ६९ ॥

Ayant atteint le rang d’Indra, il y demeura cinq kalpa. Puis, parvenu sur la terre, il fut pourvu de toute souveraineté et de toute prospérité.

Verse 170

जातिस्मरो महाभागो बुभुजे भोगमुत्तमम् । ततो भद्रमतिर्दैत्य निष्कामो विष्णुतत्परः ॥ १७० ॥

Ce grand fortuné, doué du souvenir de ses naissances passées, goûta aux plaisirs mondains les plus excellents; puis le daitya Bhadramati devint sans désir et tout entier voué à Viṣṇu.

Verse 171

पृथिवीं वृत्तिहीनेभ्यो ब्राह्मणेभ्यः प्रदत्तवान् । तस्य विष्णुः प्रसन्नात्मा तत्त्वैश्वर्यमनुत्तमम् ॥ ७१ ॥

Il donna la terre—sol et subsistance—aux brāhmaṇa privés de moyens d’existence. Le Seigneur Viṣṇu, le cœur réjoui, lui accorda une souveraineté sans pareille, fondée sur les principes véritables (tattva).

Verse 172

कोटिवंशसमेतस्य ददौ मोक्षमनुत्तमम् । तस्माद्दैत्यपते मह्यं सर्वधर्मपरायण ॥ ७२ ॥

Il accorda la délivrance suprême (mokṣa) même à un seul, avec sa lignée comptée par crores. Ainsi, ô seigneur des Daitya, toi qui t’attaches à tous les dharma, accorde-moi cette même grâce.

Verse 173

तपश्चरिष्येमोक्षाय देहि मे त्रिपदां महीम् । वैरोचनिस्ततो दृष्टः कलशं जलपूरितम् ॥ ७३ ॥

«J’accomplirai l’ascèse pour la délivrance ; accorde-moi la terre de trois pas.» Alors Bali, fils de Virocana, fut vu tenant un vase rempli d’eau, prêt pour le rite du don.

Verse 174

आददे पृथिवीं दातुं वर्णिने वामनाय । विष्णुः सर्वगतोज्ञात्वा जलधारावरोधिनम् ॥ ७४ ॥

Désireux d’offrir la terre au lumineux Vāmana, Bali entreprit l’acte du don. Mais Viṣṇu, l’Omniprésent, reconnut celui qui entravait l’écoulement de l’eau de libation (dhārā).

Verse 175

काव्यं हस्तस्थदर्भाग्रं तच्छरे संन्यवेशयत् । दर्भाग्रेऽभून्महाशस्त्रं कोटिसूर्यसमप्रभम् ॥ ७५ ॥

Kāvya posa sur cette flèche la pointe d’un brin d’herbe darbha qu’il tenait en main ; et à la pointe même de la darbha surgit une arme formidable, éclatante comme dix millions de soleils.

Verse 176

अमोघं ब्राह्ममत्युग्रं काव्याक्षिग्रासलोलुपम् । आयाय भार्गवसुरानसुरानेकचक्षुषा ॥ ७६ ॥

Cette arme de Brahmā, infaillible et d’une férocité suprême, avide de dévorer l’œil de Kāvyā (Śukra), s’élança; de son œil unique, elle se rua contre le Bhārgava (Śukra), les dieux et les asuras.

Verse 177

पश्येति वांदिदेशे च दर्भाग्रं शस्त्रसन्निभम् । बलिर्ददौ महाविष्णोर्महीं त्रिपदसंमिताम् ॥ ७७ ॥

En disant : « Regarde ! », il montra la pointe d’un brin de darbha, tranchante comme une arme. Alors Bali accorda à Mahāviṣṇu la terre, mesurée par Ses trois pas.

Verse 178

ववृधे सोऽपि विश्वात्मा आब्रह्यभुवनं तदा । अमिमीत महीं द्वाभ्यां पद्भ्यां विश्वतनुर्हरिः ॥ ७८ ॥

Alors l’Âme universelle s’étendit, pénétrant tous les mondes jusqu’au séjour de Brahmā ; et Hari, dont le corps est l’univers tout entier, mesura la terre de deux pas seulement.

Verse 179

स आब्रह्मकटाहांतपदान्येतानि सप्रभः । पादाङ्गुष्ठाग्रनिर्भिन्नं ब्रह्माण्डं विभिदे द्विधा ॥ ७९ ॥

Ses pas resplendissants s’étendirent jusqu’à la limite même du « chaudron cosmique » de Brahmā. Du bout de Son gros orteil, Il perça le brahmāṇḍa, l’œuf de l’univers, et le fendit en deux.

Verse 180

तद्दारा बाह्यसलिलं बहुधारं समागतम् । धौतविष्णुपदं तोयं निर्मलं लोकपावनम् ॥ १८० ॥

De cette brèche, les eaux extérieures affluèrent en maints courants : l’eau qui a lavé les pieds de Viṣṇu, limpide, pure, et purificatrice des mondes.

Verse 181

अजाण्डबाह्यनिलयं धारारुपमवर्त्तत । तज्जलं पावनं श्रेष्टं ब्रह्मादीन्पावयत्सुरान् ॥ ८१ ॥

Demeurant au-delà de l’« œuf de Brahmā » (la sphère cosmique), elle jaillit sous la forme d’un flot continu. Cette eau—souverainement purificatrice—sanctifia même Brahmā et les autres dieux.

Verse 182

सत्पर्षिसेवितं चैव न्यपतन्मेरुमूर्द्धनि ॥ ८२ ॥

Et elle tomba sur le sommet du mont Meru, lieu fréquenté et honoré par les sages nobles.

Verse 183

एतद्दष्ट्वाद्भुतं कर्म ब्रह्माद्या देवतागणाः । ऋषयो मनवश्चैव ह्यस्तुवन्हर्षविह्वलाः ॥ ८३ ॥

Voyant cet acte prodigieux, Brahmā et les cohortes des dieux—avec les sages et les Manus eux aussi—entonnèrent des louanges, saisis d’une joie débordante.

Verse 184

देव ऊचुः । नमः परेशाय परात्मरुपिणे परात्परायापररुपधारिणे । ब्रह्मात्मने ब्रह्मरतात्मबुद्धये नमोऽस्तु तेऽव्याहतकर्मशीलिने ॥ ८४ ॥

Les Devas dirent : Hommage au Seigneur suprême, dont la nature est le Soi suprême ; hommage à Celui qui est au-delà même de l’au-delà, et qui pourtant revêt des formes manifestes. Hommage à Toi, dont l’essence est Brahman, dont la conscience intime demeure absorbée en Brahman ; hommage à Toi, dont les actes et la conduite ne sont jamais entravés.

Verse 185

परेश परमानन्द परमात्मन्परात्पर । सर्वात्मने जगन्मूर्त्ते प्रमाणातीत ते नमः ॥ ८५ ॥

Hommage à Toi—ô Seigneur suprême, Béatitude suprême, Soi suprême au-delà de l’au-delà ; hommage à Toi, Soi de tous, dont la forme est l’univers, et qui transcendes tout moyen de preuve.

Verse 186

विश्वतश्चक्षुषे तुभ्यं विश्वतो बाहवे नमः । विश्वतः शिरसे चैव विश्वतो गतये नमः ॥ ८६ ॥

Hommage à Toi dont les yeux sont partout; hommage à Toi dont les bras s’étendent en tous lieux. Hommage à Toi dont la tête est partout; hommage à Toi dont la marche et le cours imprègnent l’univers entier.

Verse 187

एवं स्तुतो महाविष्णुर्ब्रह्याद्यैः स्वर्द्दवौकसाम् । दत्त्वाभयं च मुमुदे देवदेवः सनातनः ॥ ८७ ॥

Ainsi loué par Brahmā et les autres habitants du ciel, Mahāviṣṇu —le Dieu des dieux, l’Éternel— leur accorda l’intrépidité et s’en réjouit.

Verse 188

विरोचनात्मजं दैत्यं पदैकार्थं बबन्ध ह । ततः प्रपन्नं तु बलिं ज्ञात्वा चास्मै रसातलम् । ददौ तद्वारपालश्च भक्तवश्यो बभूव ह ॥ ८८ ॥

Il enchaîna le daitya Bali, fils de Virocana, par la puissance d’un seul pas. Puis, reconnaissant en Bali un être entièrement réfugié, Il lui accorda Rasātala; et, se laissant vaincre par la bhakti de son dévot, Il demeura Lui-même là comme gardien de la porte.

Verse 189

नारद उवाच । रसातले महाविष्णुर्विरोचनसुतस्य वै । किं भोज्यं कल्पयामास घोरे सर्पभयाकुले ॥ ८९ ॥

Nārada dit : À Rasātala, en ce lieu terrible, agité par la peur des serpents, quelle nourriture Mahāviṣṇu prépara-t-Il pour le fils de Virocana ?

Verse 190

सनक उवाच । अमन्त्रितं हविर्यत्तु हूयते जातवेदसि । अपात्रे दीयते यच्च तद्धोरं भोगसाधनम् ॥ १९० ॥

Sanaka dit : Toute oblation (havis) versée dans Jātavedas (Agni) sans les mantras requis, et tout don offert à un récipiendaire indigne — l’un comme l’autre deviennent redoutables, ne servant que d’instruments de jouissance mondaine et d’entrave, non de mérite véritable.

Verse 191

हुतं हविरशुचिना दृत्तं सत्कर्म यत्कृतम् । तत्सर्वं तत्र भोगार्हमधः पातफलप्रदम् ॥ ९१ ॥

Toute oblation offerte avec des substances impures, et tout acte dit méritoire accompli dans l’impureté—tout cela n’est bon qu’à être « goûté » dans les régions inférieures et donne pour fruit une chute vers le bas.

Verse 192

एवं रसातलं विष्णुर्बलये सासुराय तु । दत्त्वाभयं च सर्वेषां सुराणां त्रिदिवं ददौ ॥ ९२ ॥

Ainsi, Viṣṇu relégua Bali, avec toute sa troupe d’asuras, à Rasātala ; puis, ayant accordé l’intrépidité à tous les dieux, Il leur rendit Tridiva, le monde céleste.

Verse 193

पूज्यमानोऽमरगणैः स्तूयमानो महर्षिभिः । गंधर्वैर्गीयमानश्च पुनर्वामनतां गतः ॥ ९३ ॥

Honoré par les cohortes des dieux, loué par les grands ṛṣis et chanté par les Gandharvas, Il reprit de nouveau la forme de Vāmana.

Verse 194

एतद्दृष्ट्वा महत्कर्ममुनयो ब्रह्मवादिनः । परस्परं स्मितमुखाः प्रणेभुः पुरुषोत्तमम् ॥ ९४ ॥

Voyant cet acte grandiose, les sages muni, docteurs du Brahman, se sourirent les uns aux autres et s’inclinèrent avec révérence devant Puruṣottama, la Personne Suprême.

Verse 195

सर्वभूतात्मको विष्णुर्वामनत्वमुपागतः । मोहयन्निखिलं लोकं प्रपेदे तपसे वनम् ॥ ९५ ॥

Viṣṇu, l’Âme de tous les êtres, prit l’apparence de Vāmana ; et, fascinant le monde entier, Il gagna la forêt pour y accomplir le tapas, l’austérité sacrée.

Verse 196

एवं प्रभावा सा देवी गङ्गा विष्णुपदोद्भवा । यस्याः स्मरणमात्रेण मुच्यते सर्वपातकैः ॥ ९६ ॥

Telle est la grandeur de la Déesse Gaṅgā, issue du pied de Viṣṇu ; par le seul souvenir d’elle, on est délivré de tous les péchés.

Verse 197

इदं तु गङ्गामाहात्म्यं यः पठेच्छृणुयादपि । देवालये नदीतीरे सोऽश्वमेधफलं लभेत् ॥ ९७ ॥

Quiconque récite—ou même écoute—ce récit de la grandeur de Gaṅgā, dans un temple ou sur la rive d’un fleuve, obtient le mérite du sacrifice Aśvamedha.

Frequently Asked Questions

Sanaka teaches that where a devotee absorbed in Hari abides, Brahmā–Hari–Śiva and the devas are present; such presence transforms ordinary geography into a living sacred ford (tīrtha) and tapovana because the mind settled in Hari becomes the locus of sanctity, overriding external dangers and impurity.

The chapter frames land as the support of beings and sacrifice; therefore giving land is symbolically giving all supports of life and ritual. It is praised as uniquely sin-destroying and liberation-yielding when given to a worthy brāhmaṇa lacking livelihood, with graded fruits illustrating how minimal land-gifts can rival major sacrifices in merit.

When Vāmana expands and pierces the cosmic egg with His toe, the water that washes Viṣṇu’s foot flows outward and descends, becoming Gaṅgā. The avatāra act thus becomes a cosmographic etiology for Gaṅgā’s purifying status, linking bhakti-itihāsa with tīrtha theology.