
Ce chapitre se présente comme un mode d’emploi rituel suscité par la question du roi. Après avoir entendu les paroles antérieures du sage, le souverain demande un exposé bref et pratique du pèlerinage : ce qu’il faut accepter ou renoncer, ce qu’il convient d’offrir en dāna, les règles du jeûne, du bain, des rites du crépuscule (sandhyā), du culte, du sommeil et du japa nocturne. Sārasvata répond en situant la yātrā au Saurāṣṭra, près du mont Revataka/Ujjayanta, et en décrivant les protocoles de départ selon un moment favorable—force des planètes, considérations lunaires et bons présages. Vient ensuite un calendrier rituel indiquant les mois et tithis généralement propices, avec une insistance sur Aṣṭamī, Caturdaśī, la fin de mois, Pūrṇimā, la saṅkrānti et les éclipses, moments privilégiés pour le culte de Bhava (Śiva). Une trame étiologique s’ajoute : au quinzième jour de Vaiśākha, Bhava se serait manifesté, accompagné de l’apparition purificatrice de la rivière Suvarṇarekhā et d’eaux sacrées liées à Ujjayanta. Le texte définit ensuite le kṣetra-pramāṇa de Vastrāpatha par des limites selon les directions et des mesures en yojanas, le présentant comme un domaine accordant prospérité terrestre et délivrance. Enfin, il énumère des disciplines ascétiques graduées pour le voyage—marche, régime restreint, austérités et endurance des épreuves—et proclame une phalāśruti vigoureuse : élévation des ancêtres, image d’un véhicule céleste, et libération même pour ceux chargés de fautes graves, grâce à une dévotion réglée et au souvenir de Śiva dans le kṣetra.
Verse 1
ईश्वर उवाच । सारस्वतस्य विप्रस्य श्रुत्वा भोजनृपो वचः । विवर्णवदनो भूत्वा प्रगृह्यांघ्री वचोऽब्रवीत्
Īśvara dit : Ayant entendu les paroles du brāhmane Sārasvata, le roi Bhoja devint livide ; puis, saisissant les pieds (du sage), il prononça ces mots.
Verse 2
मुने नैवं त्वया वाच्यं गंतव्यं निश्चितं मया । नराणां पुण्यदा यात्रा कथयस्व कथं भवेत्
Ô sage, ne parle pas ainsi. J’ai résolu de partir. Dis-moi comment le pèlerinage devient, pour les hommes, dispensateur de mérite.
Verse 3
किं ग्राह्यं किं च मोक्तव्यं किं देयं किं न दीयते । तीर्थोपवासः स्नानं च संध्यास्नानविधिक्रमः । पूजा निद्रा जपो रात्रौ सर्वं संक्षेपतो वद
Que faut-il accepter et que faut-il abandonner ? Que faut-il donner et que ne faut-il pas donner ? Dis-moi brièvement tout : le jeûne au tīrtha, le bain, l’ordre prescrit du bain de sandhyā, le culte, le sommeil et le japa de la nuit.
Verse 4
सारस्वत उवाच । सुराष्ट्रदेशे गन्तव्यं गिरौ रैवतके यदि । नृप यात्राविधिं वक्ष्ये त्वमेकाग्रमनाः शृणु
Sārasvata dit : « Ô roi, si tu veux te rendre au pays de Surāṣṭra, au mont Raivataka, je t’exposerai la juste discipline du pèlerinage. Écoute d’un esprit recueilli. »
Verse 5
बृहस्पतिबलं गृह्य सूर्यं संतर्प्य चोत्तमम् । वामतः पृष्ठतः सर्वं वृत्वा संशोध्य वासरम्
«Après avoir pris en compte la force de Bṛhaspati (Jupiter) et, dûment, avoir adoré et apaisé l’excellent Soleil, on doit accomplir la pradakṣiṇā—en gardant le sacré à sa gauche—puis examiner avec soin le jour convenable.»
Verse 6
चंद्रलग्नं ग्रहाज्ज्ञात्वा बलिष्ठाज्जन्मराशितः । शकुनं च शुभं लब्ध्वा प्रस्थातव्यं नृपैर्नृप
«Après avoir connu l’ascendant lunaire d’après les planètes—surtout en référence au signe natal le plus puissant—et après avoir obtenu des présages favorables, les rois (et les chefs) doivent se mettre en route, ô roi.»
Verse 7
तीर्थे सदैव गंतव्यं सर्वे मासाश्च शोभनाः । तिथयश्चोत्तमाः सर्वाः स्नानदानार्चनादिषु
On peut se rendre au tīrtha en tout temps ; tous les mois sont auspices, et toutes les tithi (dates lunaires) sont excellentes pour le bain sacré, l’aumône, le culte et les rites connexes.
Verse 8
अष्टम्यां च चतुर्दश्यां मासांते पूर्णिमादिने । संक्रांतौ ग्रहणे काला एते प्रोक्ता भवार्चने
Le huitième jour et le quatorzième, la fin du mois, le jour de pleine lune, les moments de saṅkrānti (ingression solaire) et les éclipses : tels sont les temps déclarés tout particulièrement pour le culte de Bhava (Śiva).
Verse 9
कैलासं पर्वतं त्यक्त्वा देवीं देवांश्च संगतान् । वैशाखे पंचदश्यां तु भूमिं भित्त्वा भवोऽभवत्
Quittant le mont Kailāsa, avec la Déesse et les dieux assemblés, au mois de Vaiśākha, le quinzième jour, Bhava (Śiva) se manifesta en fendant la terre.
Verse 10
तस्मिन्नेव दिने देवी स्वर्णरेखा नदी तलात् । पंथानं वासुकिं प्राप्य सर्वपापप्रणाशनी
En ce même jour, la Déesse—devenue la rivière Svarṇarekhā—jaillit d’en bas et atteignit le chemin nommé Vāsuki ; elle est celle qui anéantit tous les péchés.
Verse 11
ऐरावतपदाक्रांत उज्जयन्तो महागिरिः । सुस्राव तोयं बहुधा गजपादोद्भवं शुचि
La grande montagne Ujjayanta, pressée par l’empreinte du pied d’Airāvata, fit jaillir une eau pure en de nombreux courants, née de la trace de l’éléphant.
Verse 12
देवा ब्रह्मादयः सर्वे गंगाद्याः सरितस्तथा । वस्त्रापथे महाक्षेत्रे भवभावेन संगताः
Tous les dieux, à commencer par Brahmā, ainsi que les fleuves, à commencer par la Gaṅgā, se rassemblèrent dans le grand champ sacré de Vastrāpatha, unis par la dévotion envers Bhava (Śiva).
Verse 13
वस्त्रापथस्य क्षेत्रस्य प्रमाणं शृणु भूपते । हरस्य त्यजतो भूमौ पतितं वस्त्रभूषणम्
Ô roi, écoute la mesure du champ sacré de Vastrāpatha : lorsque Hara (Śiva) le rejeta, son ornement—son vêtement—tomba sur la terre.
Verse 14
तावन्मात्रं स्मृतं क्षेत्रं देवैर्वस्त्रापथं कृतम् । उत्तरेण नदी भद्रा पूर्वस्यां योजनद्वयम्
C’est seulement cela dont on se souvient comme du champ sacré—Vastrāpatha—établi par les dieux : au nord se trouve la rivière Bhadrā, et du côté oriental il s’étend sur deux yojanas.
Verse 15
दक्षिणेन बलेः स्थानमुज्जयन्तो नदीमनु । अपरस्यां परं नद्यो संगमं वामनात्पुरात्
Au sud se trouve le lieu sacré de Bali, le long de la rivière Ujjayantī ; et du côté occidental se tient la confluence plus lointaine des rivières, connue depuis l’antiquité par (les hauts faits de) Vāmana.
Verse 16
एतद्वस्त्रापथं क्षेत्रं भुक्तिमुक्तिप्रदायकम् । क्षेत्रस्य विस्तरो ज्ञेयो योजनानां चतुष्टयम्
Ce champ sacré de Vastrāpatha accorde à la fois la jouissance du monde et la délivrance; l’étendue du champ doit être connue comme étant de quatre yojanas.
Verse 17
वैशाखपंचदश्यां तु भवो भावेन भूपते । पूज्यते शिवलोके तु स्थीयते ब्रह्मवासरम्
Or, le quinzième jour de Vaiśākha, ô roi, Bhava (Śiva) est vénéré avec ferveur; et dans le monde de Śiva, on demeure durant un « jour de Brahmā », immense durée divine.
Verse 18
अतो वसंते संप्राप्ते प्रयाणं कुरु भूपते । निगृह्य नियमान्भूत्वा शुचिः स्नातो जितेन्द्रियः
Ainsi, lorsque le printemps est venu, ô roi, mets-toi en route : observant les disciplines, purifié, baigné, et maître de tes sens.
Verse 19
गजवाजिरथांस्त्यक्ता पदाभ्यां याति यो नरः । पुष्पकेण विमानेन स याति शिवमंदिरम्
L’homme qui, renonçant aux éléphants, aux chevaux et aux chars, marche à pied, celui-là gagne la demeure de Śiva dans le vimāna céleste Puṣpaka.
Verse 20
एकभक्तेन नक्तेन तथैवायाचितेन च । भिक्षाहारेण तोयेन फलाहारेण वा यदि
Si l’on (fait le voyage) en ne prenant qu’un seul repas, ou en ne mangeant que la nuit; de même sans mendier des mets particuliers, vivant d’aumônes, ou d’eau, ou de fruits—
Verse 21
उपवासेन कृच्छ्रेण शाकाहारेण याति यः । स याति सुन्दरीवृन्दैर्वीज्यमानो गणैर्दिवि
Quiconque s’en va en observant le jeûne, le vœu austère (kṛcchra) ou un régime de simples verdures—celui-là chemine au ciel, éventé par des troupes de belles jeunes femmes et escorté par les gaṇas de Śiva.
Verse 22
मलस्नानं विना मार्गे पादाभ्यंगविवर्जितः । मलधारी क्षीणतनुर्यष्टिहस्तो जितेन्द्रियः
Sur la route, sans bain de purification ni onction des pieds; portant poussière et souillure, le corps amaigri, le bâton en main, et les sens maîtrisés—
Verse 23
शीतातपजलक्लिष्टः शिवस्मरणतत्परः । यदि याति नरो याति स भित्त्वा सूर्यमंडलम्
Accablé par le froid, la chaleur et la pluie, mais tout entier voué au souvenir de Śiva—si l’homme marche ainsi, il atteint le but, perçant même la sphère du soleil.
Verse 24
नरकस्थानपि पितॄन्मातृतः पितृतो नृप । अक्षयं सप्त सप्तैव नयेदेवं शिवालये
Ô roi, même les ancêtres tombés en enfer—du côté maternel comme du côté paternel—sont menés hors de là : sept et sept, sans épuisement, lorsque l’on parvient ainsi à la demeure de Śiva en ce lieu saint.
Verse 25
लुण्ठन्भूमौ यदा याति मृगचर्मावगुंठितः । दण्डप्रमाणभूमेर्वा संख्यां कुर्वन्नरो यदि
Si un homme, couvert d’une peau de cerf, progresse en se roulant sur le sol; ou s’il mesure et compte la terre par longueurs de bâton (en austérité ou pèlerinage)…
Verse 26
अरण्ये निर्जले स्थाने जलांतःपरिपीडितः । शरण्यं शंकरं कृत्वा मनो निश्चलमात्मनः
Dans la forêt, en un lieu sans eau, tourmenté au-dedans par la soif; prenant Śaṅkara pour refuge, qu’il affermisse son esprit afin qu’il ne chancelle pas.
Verse 27
सप्तद्वीपवतीं पृथ्वीं समुद्रवसनां नृप । स लब्ध्वा बहुभिर्यज्ञैर्यज्ञे दत्त्वा च मेदिनीम्
Ô roi, ayant obtenu la terre aux sept continents, ceinte par l’océan comme d’un vêtement, et après avoir accompli de nombreux yajña, allant jusqu’à offrir cette même terre en don sacrificiel…
Verse 28
सप्तभौमविमानस्थो दिव्यदेहो हराकृतिः । निरीक्ष्य मेदिनीं मंदं कृत मंगलमण्डनम्
Assis dans un vimāna céleste à sept étages, au corps divin et portant la forme de Hara (Śiva), il contemple doucement la terre, parée d’une splendeur de bon augure.
Verse 29
मृगनेत्राभुजस्पर्शलग्नपीनपयोधरः । गीतवाद्यविनोदेन सत्यलोकं व्रजेन्नरः
Accompagné de nymphes célestes aux yeux de biche—dont l’étreinte des bras presse des seins opulents—et réjoui par le chant et la musique, l’homme se rend à Satyaloka.
Verse 30
विधाय भुजवेगं वा पादौ बद्ध्वा शनैः शनैः । मौनेन मानुषो मायां त्यक्त्वा याति शिवालये
Qu’il progresse par la force des bras, ou les pieds liés en avançant très lentement, l’homme—par le silence sacré—rejette la māyā et parvient à Śivālaya, la demeure de Śiva.
Verse 31
ब्रह्मघ्नो वा सुरापो वा स्तेयी वा गुरुतल्पगः । कृतघ्नो मुच्यते पापैर्मृतो मुक्तिमवाप्नुयात्
Qu’il soit meurtrier d’un brāhmaṇa, buveur d’alcool, voleur, profanateur du lit du maître, ou même ingrat, un tel homme est délivré des péchés; et, à la mort, il obtient la libération (mokṣa).
Verse 32
मातरं पितरं देशं भ्रातरं स्वजनबांधवान् । ग्रामं भूमिं गृहं त्यक्त्वा कृत्वा चेंद्रियसंयमम्
Ayant quitté mère et père, la patrie, les frères, ses proches et ses parents—laissant derrière soi village, terres et demeure—et s’exerçant à la maîtrise des sens…
Verse 33
गृहीत्वा शिवसंस्कारं नरो भ्राम्यति भूतले । द्रष्टुं तीर्थान्यनेकानि पुण्यान्यायतनानि च
Ayant reçu la consécration et la discipline de Śiva, l’homme erre sur la terre afin de contempler de nombreux tīrtha et aussi maints sanctuaires saints et méritoires.
Verse 34
कस्मिंस्तीर्थे शुभे स्थाने छित्त्वा संसारबन्धनम् । अभयां दक्षिणां दत्त्वा शिवशिवेति भाषकः
«Dans quel tīrtha de bon augure, en quel lieu saint, l’on tranche les liens du saṃsāra—après avoir offert la dakṣiṇā qui dissipe la crainte et en répétant sans cesse : “Śiva, Śiva” ?»
Verse 35
एकांते निर्जने स्थाने शिवस्मरणतत्परः । यदि तिष्ठति तं यान्ति नमस्कर्तुं नराधिप
«Ô roi, si quelqu’un demeure en un lieu retiré et désert, tout entier voué au souvenir de Śiva, alors d’autres viennent à lui pour lui rendre hommage.»
Verse 36
आयांति देवताः सर्वे चिह्नं तस्य निरीक्षितुम् । विमानवृन्दैर्नेतव्यः कदासौ पुरुषोत्तमः
«Tous les dieux viennent contempler le signe d’un tel homme. “Quand donc cet être excellent sera-t-il emporté vers le séjour divin par des cohortes de chars célestes (vimāna) ?”»
Verse 37
यदा तु पञ्चत्वमुपैति काले कलेवरं स्कन्धकृतं नरैश्च । निरीक्ष्यमाणः सुरसुन्दरीभिः स नीयमानो मदविह्वलाभिः
Et lorsque, en son temps, il parvient à l’état des cinq éléments (la mort), et que son corps est porté sur les épaules des hommes, des nymphes célestes le contemplent ; et ces beautés nées du ciel, enivrées de joie, le mènent plus avant.
Verse 38
सुरेन्द्रसूर्याग्निधनेशरुद्रैः संपूज्यमानः शिवरूपधारी । सुरादिलोकान्प्रविमुच्य वेगाच्छिवालये तिष्ठति रुद्रभक्तः
Honoré pleinement par Indra, le Soleil, Agni, Kubera et Rudra, portant la forme même de Śiva, ce dévot de Rudra franchit promptement les mondes des dieux et demeure dans la demeure de Śiva.