
Le chapitre 195 s’ouvre sur l’interrogation des sages au sujet de deux figures déjà mentionnées—Śūdrī et Brāhmaṇī—ainsi que d’une « paire de tīrtha sans égale » dans le Hāṭakeśvara-kṣetra : leur origine, leur édification, et une tradition d’apparition liée à l’image des pādukā (sandales/empreintes sacrées). Sūta répond en présentant un brāhmaṇa nommé Chāndogya, de la communauté Nāgara, savant du Sāmaveda et établi dans le dharma du maître de maison. Dans ses dernières années naît une fille aux signes auspicieux, nommée Brāhmaṇī ; sa naissance est décrite comme apportant éclat et joie. Une autre jeune fille, Ratnavatī, est également évoquée sous un symbolisme lumineux. Les deux deviennent des compagnes inséparables, partageant nourriture et repos, et leur amitié devient l’axe du récit. Lorsque viennent les projets de mariage, l’angoisse de la séparation déclenche une crise : Brāhmaṇī refuse toute union sans sa compagne et menace de s’en prendre à elle-même si on la contraint, transformant le mariage en question éthique d’autonomie et d’obligation relationnelle. La mère propose une conciliation—faire entrer l’amie par mariage dans le même réseau domestique—mais Chāndogya s’y oppose au nom des normes communautaires, jugeant un tel transfert socialement blâmable. Le chapitre met ainsi en tension règle sociale, autorité parentale, vœu personnel et sauvegarde des liens intimes, préparant l’arrière-plan du discours sur les tīrtha demandé par les sages.
Verse 1
ऋषय ऊचुः । शूद्री च ब्राह्मणी चापि ये त्वया परिकीर्तिते । हाटकेश्वरजे क्षेत्रे तीर्थद्वयमनुत्तमम्
Les sages dirent : «Le tīrtha Śūdrī et le tīrtha Brāhmaṇī que tu as mentionnés — ces deux gués sacrés sans égal dans le saint domaine de Hāṭakeśvara…»
Verse 2
तत्कथं तत्र संजातं केन वा तद्विनिर्मितम् । एतच्च सर्वमाचक्ष्व विस्तरेण महामते
«Comment cela est-il né en ce lieu, et par qui cela fut-il établi ? Expose-nous tout cela en détail, ô grand d’esprit.»
Verse 3
पादुकाभ्यां समुत्पत्तिः श्रुताऽस्माभिः पुरा तव । वद तच्चापि माहात्म्यं ताभ्यां चैव समुद्भवम्
«Nous t’avons jadis entendu dire qu’une origine était liée aux deux Pādukās. Dis-nous aussi leur grandeur, et ce qui est né d’elles.»
Verse 4
सूत उवाच । पुरासीन्नागरो विप्रश्छांदोग्य इति विश्रुतः । यस्याऽन्वयेऽपि विप्रेन्द्राश्छान्दोग्या इति विश्रुताः
Sūta dit : « Jadis vivait un brāhmane Nāgara, renommé sous le nom de Chāndogya. Même les plus éminents brāhmanes de sa lignée étaient célèbres sous l’appellation “Chāndogya”. »
Verse 5
सामवेदविदस्तस्य गृहस्थाश्रमधर्मिणः । पश्चिमे वयसि प्राप्ते कन्या जाता सुशोभना
« Il connaissait le Sāma Veda et demeurait fidèle aux devoirs de l’āśrama du maître de maison. Lorsqu’il parvint à l’âge avancé, une fille d’une beauté éclatante lui naquit. »
Verse 6
सर्वैरपि गुणैर्युक्ता सर्वलक्षण लक्षिता । सप्तरक्ता त्रिगंभीरा पञ्चसूक्ष्माऽबृहत्कटिः
« Elle était pourvue de toutes les vertus et marquée de tous les signes auspicieux d’excellence : elle possédait les sept beautés “rouges”, les trois nobles profondeurs, les cinq traits subtils, et une taille qui n’était point large. »
Verse 7
पद्मपत्रविशालाक्षी लंबकेशी सुशोभना । बिंबोष्ठी ह्रस्वलोमा च पूर्णचन्द्रसमप्रभा
« Ses yeux étaient vastes comme des pétales de lotus ; sa chevelure, longue et déployée ; elle était rayonnante et belle : ses lèvres comme le fruit bimba, son corps au duvet fin et court, et son éclat égal à la pleine lune. »
Verse 8
तस्या नाम पिता चक्रे ब्राह्मणीति द्विजोत्तमाः । यस्मात्सा ब्राह्मणैर्दत्ता मण्डपान्ते सुपूजितैः
Son père lui donna le nom de « Brāhmaṇī », ô meilleurs des deux-fois-nés, car elle avait été accordée par de vénérables brāhmanes—dûment honorés par le culte—à l’intérieur d’un maṇḍapa (pavillon).
Verse 9
पश्चिमे वयसि प्राप्ते अपत्यरहितस्य च । ववृधे सा च तन्वङ्गी चन्द्रलेखा यथा तथा
Lorsqu’il parvint au dernier âge de la vie et demeura sans descendance, elle—aux membres graciles—grandit telle une fine traînée de clarté lunaire.
Verse 10
शुक्लपक्षे तु संप्राप्ते जनलोचनतुष्टिदा । यस्मिन्नहनि संजाता छान्दोग्यस्य महात्मनः । आनर्ताधिपतेस्तस्मिंस्तादृग्रूपा सुताऽभवत्
Quand advint la quinzaine claire, elle—joie des regards de tous—naquit ce jour-là même au grand d’âme Chāndogya; et pour le seigneur d’Ānarta naquit une fille d’une beauté si merveilleuse.
Verse 11
यस्याः कायप्रभौघेण सर्वं तत्सूतिकागृहम् । निशागमेऽपि संजातं रत्नौघैरिव सुप्रभम् । ततस्तस्याः पिता नाम चक्रे रत्नवतीति च
Par le flot de radiance émanant de son propre corps, toute la chambre d’accouchement resplendit—bien que la nuit fût venue—comme éclairée par des monceaux de joyaux. C’est pourquoi son père lui donna aussi le nom de «Ratnavatī».
Verse 12
अथ सख्यं समापन्ना ब्राह्मण्या सह सा शुभा । नैरन्तर्येण ताभ्यां च वियोगो नैव जायते
Alors cette jeune fille de bon augure se lia d’amitié avec Brāhmaṇī; et, parce qu’elles demeuraient ensemble sans relâche, jamais ne naquit de séparation entre elles.
Verse 13
एकाशनं तथा शय्या एकान्नेन च भोजनम् । अष्टमेऽब्दे च संजाते पिता तस्या द्विजोत्तमाः
Elles partageaient un même siège et une même couche, et se nourrissaient d’un même repas. Puis, lorsqu’elle eut atteint sa huitième année, son père—ô le meilleur des deux-fois-nés—se mit à songer à son avenir.
Verse 14
विवाहं चिन्तयामास प्रदानाय वरे तथा । सा ज्ञात्वा चेष्टितं तस्य पितुर्दुःखसमन्विता
Le père se mit à songer à son mariage et à la donner à un époux digne. Ayant compris l’intention de son père, elle fut envahie de chagrin.
Verse 15
सख्या वियोगभीता च प्रोचे रत्नवती तदा । अश्रुपूर्णेक्षणा दीना बाष्पगद्गदया गिरा
Alors Ratnavatī, craignant d’être séparée de son amie, parla : les yeux pleins de larmes, accablée, la voix étranglée par les sanglots.
Verse 16
सखि तातो विवाहं मे प्रकरिष्यति सांप्रतम् । विवाहितायाश्च सख्यं न भविष्यति कर्हिचित्
Elle dit : «Ô mon amie, mon père prépare en ce moment même mon mariage. Et une fois mariée, notre amitié ne sera plus jamais comme auparavant».
Verse 17
वज्रपातोपमं वाक्यं तस्याः श्रुत्वा सखी च सा । रुरोद कण्ठमाश्लिष्य स्नेहव्याकुलितेन्द्रिया
Entendant ces paroles, pareilles à la chute de la foudre, l’amie l’enlaça au cou et pleura, les sens bouleversés par la tendresse.
Verse 18
अथ तद्रुदितं श्रुत्वा माता तस्या मृगावती । ससंभ्रमा समागत्य वाक्यमेतदुवाच ह
Alors, entendant ces pleurs, sa mère Mṛgāvatī accourut en hâte et prononça ces paroles.
Verse 19
किमर्थं रुद्यते पुत्रि केन ते विप्रियं कृतम् । करोमि निग्रहं येन तस्याद्यैव दुरात्मनः
«Ma fille, pourquoi pleures-tu ? Qui t’a fait du tort ? Dis-le-moi, afin qu’aujourd’hui même je châtie ce misérable.»
Verse 21
अनया रहिताहं च न जीवामि कथंचन । एतस्मात्कारणाद्देवि प्ररोदिमि सुदुःखिता
«Sans elle, je ne puis vivre d’aucune manière. C’est pour cela, ô Dame, que je pleure, accablée d’une peine extrême.»
Verse 22
मृगावत्युवाच । यद्येवं पुत्रि यत्र त्वं प्रयास्यसि पतेर्गृहे । तस्य राज्ञस्तु यो विप्रः पौरोहित्ये व्यवस्थितः
Mṛgāvatī dit : «S’il en est ainsi, ma fille—lorsque tu iras dans la demeure de ton époux—il y a, dans ce royaume, un brahmane du roi, établi comme prêtre royal (purohita).»
Verse 23
तस्य पुत्राय दास्यामि सखीमेनां तव प्रियाम् । तत्रापि येन ते संगो भविष्यत्यनया सह
«Je donnerai cette amie qui t’est chère au fils de ce prêtre, afin que, même là-bas, tu puisses demeurer en sa compagnie.»
Verse 24
एवमुक्त्वा ततो राज्ञी छादोग्यं द्विजसत्तमम् । समानीयाब्रवीदेनं विनयावनता स्थिता
Après avoir ainsi parlé, la reine fit venir Chādogya, le plus éminent des brahmanes, et, se tenant debout avec une humble déférence, elle s’adressa à lui.
Verse 26
तथा तव सुतायाश्च सुतेयं मम सुप्रिया । तस्मात्कुरु वचो मह्यं यच्च वक्ष्यामि सुव्रत
De même, cette jeune fille m’est très chère, comme une fille t’est chère à toi. Aussi fais ce que je te demande—ô homme aux vœux excellents—et agis selon ce que je vais proposer.
Verse 27
यस्य मे दीयते कन्या कदाचिन्नृपतेरियम् । पुरोधास्तस्य यो विप्रस्तस्मै देया निजा सुता
À quiconque, un jour, le roi donnera en mariage cette jeune fille qui est mienne—quel que soit le brahmane qui soit son prêtre royal—à celui-là même doit être donnée aussi ma propre fille (en mariage).
Verse 28
येन न स्यान्मिथो भेदस्ताभ्यां द्विजवरोत्तम । एकस्थाने स्थिताभ्यां च प्रसा दात्तव सत्तम
Ô le meilleur des deux-fois-nés, accorde ta faveur afin qu’aucune discorde ne naisse entre ces deux-là; et qu’elles demeurent ensemble en un même lieu, ô noble seigneur.
Verse 29
छांदोग्य उवाच । नागरो नागरं मुक्त्वा योऽन्यस्मै संप्रयच्छति । कन्यकां यः प्रगृह्णाति विवाहार्थं कथंचन
Chāndogya dit : Si un Nāgara, délaissant une alliance avec un Nāgara, donne (sa fille) à un autre; ou si quelqu’un, d’une manière quelconque, prend une jeune fille en vue du mariage—
Verse 30
स पंक्तिदूषकः पापान्नागरो न भवेदिह । तस्मान्नाहं प्रदास्यामि कथंचिन्निजकन्यकाम् । अन्यस्मै नागरं मुक्त्वा निश्चयोऽयं मया कृतः
Il devient un pécheur, un « souilleur de la rangée du repas », et ici il n’est pas tenu pour un véritable Nāgara. C’est pourquoi je ne donnerai, d’aucune manière, ma propre fille à un autre en abandonnant une alliance Nāgara : telle est la résolution que j’ai prise.
Verse 31
ब्राह्मण्युवाच । नाहं पतिं प्रयास्यामि कुमारी ब्रह्मचारिणी । देया प्रिया सखी यत्र तावद्यास्यामि तत्र च
La jeune brahmane dit : "Je n'irai pas vers un mari ; je suis une vierge vouée à la chasteté. Là où sera ma chère amie, j'irai aussi."
Verse 32
यदि तात बलान्मह्यं विवाहं त्वं करिष्यसि । विषं वा भक्षयिष्यामि साधयिष्यामि पावकम्
"Père, si tu m'imposes un mariage par la force, alors je consommerai du poison ou je me jetterai dans le feu."
Verse 33
शस्त्रेण वा हनिष्यामि स्वदेहं तात निश्चयम् । एवं ज्ञात्वा तु तात त्वं यत्क्षमं तत्समाचर
"Ou bien je mettrai fin à mes jours avec une arme, c'est certain. Sachant cela, père, agis comme il convient."
Verse 34
सूत उवाच । तस्यास्तं निश्चयं ज्ञात्वा स विप्रो दुःखसंयुतः । स्त्रीहत्यापाप भीतस्तु तां त्यक्त्वा स्वगृहं ययौ
Suta dit : "Connaissant sa ferme résolution, ce brahmane, rempli de chagrin et craignant le péché du meurtre d'une femme, la laissa et retourna chez lui."
Verse 35
सापि रेमे तया सार्धं रत्नवत्या द्विजोत्तमाः । संहृष्टहृदया नित्यं संत्यक्तपितृसौहृदा
Elle aussi vécut joyeusement avec Ratnavati, ô meilleurs des deux-fois-nés ; le cœur toujours gai, ayant renoncé à l'attachement pour son père.
Verse 36
यौवनं सा तु संप्राप्ता रूपेणाप्रतिमा भुवि
Avec le temps, elle parvint à la jeunesse, et par sa beauté elle était sans égale sur la terre.
Verse 195
इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहितायां षष्ठे नागरखण्डे हाटकेश्वरक्षेत्रमाहात्म्ये छान्दोग्यब्राह्मणकन्यावृत्तान्तवर्णनंनाम पञ्चनवत्युत्तरशततमोऽध्यायः
Ainsi s’achève, dans le vénérable Skanda Mahāpurāṇa—au sein de la Saṃhitā de quatre-vingt-un mille ślokas—dans le sixième Nāgara-khaṇḍa, dans le Māhātmya du saint domaine de Hāṭakeśvara, le cent quatre-vingt-quinzième chapitre, intitulé «Description du récit de la fille du brāhmane Chāndogya».
Verse 258
इयं तव सुता ब्रह्मन्सुताया मम सुप्रिया । न वियोगं सहत्यस्या मुहूर्तमपि भामिनी
«Ô brāhmane, cette fille qui est la tienne est infiniment chère à ma propre fille. Cette jeune fille rayonnante ne peut supporter d’en être séparée, fût-ce un seul instant.»