Adhyaya 44
Kashi KhandaPurva ArdhaAdhyaya 44

Adhyaya 44

L’Adhyāya 44 déploie un récit théologique en trois temps. (1) Skanda décrit Śiva dans une demeure étincelante de joyaux, et pourtant atteint d’une « fièvre née de la séparation d’avec Kāśī » (Kāśī-viyoga-ja jvara). L’image est paradoxale : le Seigneur n’est pas meurtri par le poison (motif de Nīlakaṇṭha), mais se trouve « échauffé » par les rayons de la lune, signe qu’il ne s’agit pas d’un mal physique, mais d’un procédé narratif exaltant la centralité salvatrice de Kāśī. (2) Pārvatī répond par une assurance doctrinale, puis par une longue louange de Kāśī, surtout de Maṇikarṇikā : nul domaine ne l’égale ; la peur et la renaissance y sont abolies ; et la délivrance devient singulièrement accessible par la mort/le renoncement à Kāśī, plutôt que par l’ascèse, le rite ou le savoir seuls. (3) Śiva consent à revenir, mais se heurte à une contrainte éthico-politique : le roi Divodāsa gouverne Kāśī selon le dharma, sur mandat de Brahmā, et Śiva refuse d’écarter par la force un souverain juste. Il mandate donc des Yoginīs pour user de yogamāyā afin que Divodāsa se détourne de l’idée de rester, permettant à Śiva de « renouveler » Vārāṇasī sans transgresser le dharma.

Shlokas

Verse 1

स्कंद उवाच । अथ मंदरकंदरोदरोल्लसद समद्युति रत्नमंदिरे । परितः समधिष्ठितामरे निजशिखरैर्वसनीकृतांबरे

Skanda dit : Alors, dans un palais de joyaux resplendissant d’une clarté égale, telle celle qui luit au sein des cavernes de Mandara—entouré de toutes parts par les dieux, et dont les propres sommets semblaient vêtir le ciel—

Verse 2

निवसञ्जगदीश्वरो हरः कृशरजनीश कलामनोहरः । लभते स्म न शर्म शंकरः प्रसरत्काशिवियोगज ज्वरः

Bien qu’il y demeurât, Hara—Seigneur de l’univers, charmant avec le pâle croissant du seigneur de la nuit (la lune)—Śaṅkara ne trouvait point de paix, car la fièvre née de la séparation d’avec Kāśī se répandait en lui.

Verse 3

विरहानलशांतये तदा समलेपि त्रिपुरारिणापि यः । मलयोद्भव पंक एष स प्रतिपेदेह्यधुना पिपांसुताम्

Pour apaiser le feu de la séparation, cette pâte de santal née de Malaya—jadis appliquée même par l’ennemi de Tripura (Śiva)—en est venue maintenant à se dessécher, comme si elle aspirait de nouveau à l’humidité.

Verse 4

परितापहराणि पद्मिनीनां मृदुलान्यपि कंकणीकृतानि । गदितानि यदीश्वरेण सर्पास्तदभूत्सत्यमहोमहेश्वरेच्छा

Même les tendres fibres du lotus—faites pour apaiser la brûlure des jeunes filles du lotus—lorsque le Seigneur en parla, furent façonnées en bracelets, devenant des serpents. Ainsi la parole devint vraie : merveilleuse, en vérité, est la volonté de Maheśvara !

Verse 5

यदु दुग्धनिधिं निमथ्यदेवैर्मृदुसारः समकर्षि पूर्णचंद्रः । स बभूव कृशो वियोगतप्तेश्वरमूर्धोष्मपरिक्षरच्छरीरः

Lorsque les dieux barattèrent l’Océan de Lait et en tirèrent l’essence douce—la pleine Lune—elle aussi devint amaigrie ; son corps semblait se fondre sous la chaleur montant du sommet du Seigneur, brûlé par la douleur de la séparation (d’avec Kāśī).

Verse 6

यददीधरदेष जाततापः पृथुले मौलिजटानि कुंजकोणे । परितापहरां हरस्तदानीं द्युनदीं तामधुनापि नोज्जिहीते

Quand, dans cette contrée de montagne, s’éleva la chaleur de la détresse, Hara déploya les épaisses mèches emmêlées de sa couronne en un recoin de la forêt ; et le fleuve céleste qui ôte la brûlure—Gaṅgā—qu’il porta alors, il ne l’abandonne pas même aujourd’hui.

Verse 7

महतो विरहस्य शंकरः प्रसभंतस्यवशी वशंगतः । विविदेन सुरैः सदोगतैरपि संवीतसुतापवेष्टितः

Śaṅkara, bien qu’il soit le Maître, fut de force soumis à l’empire de cette grande séparation ; et, quoique entouré des dieux de mille façons, il demeura enveloppé d’une intense souffrance intérieure.

Verse 8

अतिचित्रमिदं यदात्मना शुचिरप्येष कृपीटयोनिना । स्वपुरीविरहोद्भवेन वै परिताप्येत जगत्त्रयेश्वरः

Quelle merveille que ceci ! Bien que pur en lui-même, ce Seigneur—né du feu (kṛpīṭa)—Maître des trois mondes, est pourtant tourmenté par l’angoisse née de la séparation d’avec sa propre cité (Kāśī).

Verse 9

निजभालतलं कलानिधेः कलया नित्यमलंकरोति यः । स तदीश्वरमप्यतापयद्विधुरेको विपरीत एव तु

Celui qui sans cesse pare son propre front d’une parcelle du Seigneur des kalā, la Lune—cette même Lune, par un renversement étrange, fit brûler d’angoisse jusqu’à son Seigneur.

Verse 10

गरलं गलनालिकातले विलसेदस्य न तेन तापितः । अमृतांशु तुषारदीधिति प्रचयैरेव तु तापितोऽद्भुतम्

Bien que le poison brille à sa gorge, il n’en est point brûlé; c’est plutôt la Lune aux rayons d’amṛta qui, par des amas de lueurs froides et givrées, l’embrase—merveille étrange.

Verse 11

विलसद्धरिचंदनोदकच्छटया तद्विरहापनुत्तये । हृदया हि तयाप्यदूयत प्रसरद्भोगिफटाभवैर्न तु

Pour chasser la peine de cette séparation, on appliqua une étincelante aspersion d’eau mêlée de santal jaune; pourtant son cœur demeura douloureux—non point, certes, à cause des capuchons déployés des serpents.

Verse 12

सकलभ्रममेष नाशयेत्स्रगहित्वाद्यपदेशजं हरः । इदमद्भुतमस्य यद्भ्रमः स्फुटमाल्येपि महाहिसंभवः

Hara dissiperait toute illusion—celle née du prétexte de saisir une guirlande et autres ornements. Mais voici l’étrange merveille: son illusion naît même devant une guirlande nettement visible, comme issue du grand serpent qui le pare.

Verse 13

स्मृतिमात्रपथंगतोपि यस्त्रिविध तापमपाकरोत्यलम् । स हि काशिवियोगतापितः स्वगतं किंचिदजल्पदित्यजः

Celui qui, ne fût-ce qu’en entrant sur le chemin du souvenir, ôte pleinement la triple souffrance—lui, le Seigneur Inengendré, brûlé par la séparation d’avec Kāśī, murmura quelque parole en lui-même.

Verse 14

अपि काशि समागतोऽनिलो यदि गात्राणि परिष्वजेन्मम । दवथुः परिशांतिमेति तन्नहि मानी परिगाहनैरपि

Quand bien même la brise venue de Kāśī enlacerait mes membres, cette brûlure trouverait la paix ; car cette douleur orgueilleuse ne s’apaise pas, même par d’incessantes caresses.

Verse 15

अगमिष्यदहोकथं सतापो ननु दक्षांगजयाय एधितः । ममजीवातुलता झटित्यलं ह्यभविष्यन्न हिमाद्रिजा यदि

Hélas ! comment pourrais-je vivre dans une telle brûlure ? Oui, ce tourment s’est accru à cause de la fille de Dakṣa. Si la Fille de l’Himālaya n’était pas ici, ma vie s’éteindrait sur-le-champ.

Verse 16

न तथोज्झितदेहयातया मम दक्षोद्भवयामनोऽदुनोत् । अविमुक्तवियोगजन्मनापरि दूयेत यथा महोष्मणा

Mon esprit ne fut pas autant tourmenté par la souffrance née lorsque la fille de Dakṣa quitta son corps, qu’il l’est à présent, brûlé—né de la séparation d’Avimukta—comme une chose roussie de toutes parts par une chaleur farouche.

Verse 17

अयि काशि मुदा कदा पुनस्तव लप्स्ये सुखमंगसंगजम् । अतिशीतलितानि येन मेऽद्भुतगात्राणि भवंति तत्क्षणात्

Ô Kāśī ! Quand retrouverai-je, dans la joie, le bonheur né de mon union avec toi, par lequel mes membres merveilleux sont aussitôt rafraîchis et apaisés ?

Verse 18

अयि काशि विनाशिताघसंघे तवविश्लेषजआशुशुक्षणिः । अमृतांशुकलामृदुद्रवैरतिचित्रंहविषेव वर्धते

Ô Kāśī, toi qui détruis les amas de péchés ! La douleur, prompte à se dessécher, née de la séparation d’avec toi, grandit—étrangement—comme le feu sacrificiel qui s’enflamme lorsqu’on le nourrit de ghee adouci par les rayons d’ambroisie de la lune.

Verse 19

अगमन्मम दक्षजा वियोगजो दवथुः प्राग्घिमवत्सुतौषधेन । अधुना खलु नैव शांतिमीयां यदि काशीं न विलोकयेहमाशु

Autrefois, la fièvre née de la séparation d’avec la fille de Dakṣa fut apaisée par le remède qu’est la fille de l’Himālaya. Mais à présent, vraiment, je ne trouverai point la paix si je ne contemple vite Kāśī.

Verse 20

मनसेति गृणंस्तदा शिवः सुतरां संवृततापवैकृतः । जगदंबिकया धियां जनन्या कथमप्येष वियुक्त इत्यमानि

Ainsi Śiva, louant (Kāśī) en son esprit, dissimula les altérations nées de sa brûlante douleur. Mais Jagadambikā, la Mère de toute intelligence, se demandait : «Comment s’est-il ainsi trouvé séparé et tourmenté ?»

Verse 21

प्रियया वपुषोर्धयानयाप्यपरिज्ञात वियोगकारणः । वचनैरुपचर्यते स्म सप्रणतप्राणिनिदाघदारणः

Bien que son aimée—moitié même de son corps—ignorât la cause de cette séparation, elle s’efforça de l’apaiser par de douces paroles : lui qui consume la brûlure accablante de l’existence pour tous les êtres prosternés en dévotion.

Verse 22

श्रीपार्वत्युवाच । तव सर्वग सर्वमस्ति हस्ते विलसद्योग वियोग एव कस्ते । तव भूतिरहो विभूतिदात्री सकलापत्कलिकापि भूतधात्री

Śrī Pārvatī dit : «Ô Toi qui pénètres tout, tout est dans ta main : l’union comme la séparation. Qui donc pourrait te causer la “séparation” ? Ta puissance accorde les accomplissements divins ; elle soutient même l’âge sombre des calamités et porte tous les êtres.»

Verse 23

त्वदनीक्षणतः क्षणाद्विभो प्रलयं यांति जगंति शोच्यवत् । च्यवते भवतः कृपालवादितरोपीशनयस्त्वयोंकृतः

«Ô Seigneur, si tu ne daignes pas même un regard, les mondes tombent en dissolution en un instant, pitoyablement. En dehors d’une goutte de ta compassion, nul autre “souverain” ne peut subsister : toute seigneurie n’est établie que par toi.»

Verse 24

भवतः परितापहेतवो न भवंतींदु दिवाकराग्नयः । नयनानियतस्त्रिनेत्र तेऽमी प्रणयिन्यस्तिलसज्जला च मौलौ

Pour toi, la lune, le soleil et le feu ne sont point cause de brûlante souffrance. Ô Trinetra, tes yeux sont au-delà de toute contrainte ; et sur ta cime demeurent, comme ornements bien-aimés, l’huile sombre de sésame (la nuit) et les eaux éclatantes de la grâce rafraîchissante.

Verse 25

भुजगाभुजगाः सदैव तेऽमी न विषं संक्रमते च नीलकंठ । अहमस्मि च वामदेव वामा तव वामंवपुरत्र चित्तयुक्ता

Ô Nīlakaṇṭha, ces serpents demeurent sans cesse sur toi, et pourtant leur venin ne se transmet pas à toi. Et moi—ton aimée, ô Vāmadeva—je suis ici, l’esprit attaché à ton côté gauche, unie à ta forme de bon augure.

Verse 26

इति संसृतिसंबीजजनन्याभिहिते हिते । गिरां निगुंफे गिरिशो वक्तुमप्याददे गिरम्

Quand elle, la Mère qui fait naître la semence du devenir du monde, eut ainsi prononcé des paroles salutaires, tressées en guirlande de langage, alors Giriśa (Śiva) prit la parole pour répondre.

Verse 27

ईश्वर उवाच । अयि काशीत्यष्टमूर्तिर्भवो भावाष्टकोभवत् । सत्वरं शिवयाज्ञायि ध्रुवं काश्याहृतोहरः

Īśvara dit : « Ô Śivayā, lorsque s’élève la seule profération “Kāśī !”, Bhava (Śiva) devient l’Être aux Huit Formes, se manifestant comme l’octuple état de l’être. Ainsi, ô connaisseuse de Śiva, Hara est assurément attiré sur-le-champ vers Kāśī. »

Verse 28

अथबालसखी भूत तत्तत्काननवीरुधम् शिवाप्रस्तावयांचक्रे विमुक्तां मुक्तिदां पुरीम्

Alors, comme devenue une jeune compagne, elle (Pārvatī) se mit à évoquer et décrire cette cité—Kāśī—libre en elle-même et dispensatrice de délivrance, au milieu de forêts et de lianes de mille espèces.

Verse 29

पार्वत्युवाच । गगनतलमिलितसलिले प्रलयेपि भव त्रिशूलपरि विधृताम् । कृतपुंडरीकशोभां स्मरहरकाशीं पुरीं यावः

Pārvatī dit : «Ô Bhava, même lors de la dissolution cosmique, quand les eaux montent jusqu’à la voûte du ciel, allons à Kāśī, la cité portée sur ton trident, rayonnante d’une splendeur de lotus, ô vainqueur de Smara.»

Verse 30

धराधरेंद्रस्य धरातिसुंदरा न मां तथास्यापि धिनोति धूर्जटे । धरागतापीह न या ध्रुवंधरा पुरीधुरीणा तव काशिका यथा

Ô Dhūrjaṭe, même le domaine du seigneur des montagnes, d’une beauté exquise, ne me réjouit pas autant que Kāśikā, ta cité première, ferme et sans égale, bien qu’elle aussi repose sur la terre.

Verse 31

न यत्र काश्यां कलिकालजं भयं न यत्र काश्यां मरणात्पुनर्भवः । न यत्र काश्यां कलुषोद्भवं भयं कथं विभो सा नयनातिथिर्भवेत्

À Kāśī, nulle crainte née de l’âge de Kali ; à Kāśī, point de renaissance après la mort ; à Kāśī, point de peur issue de l’impureté. Ô Seigneur, comment cette cité ne serait-elle pas l’hôte chéri de mes yeux ?

Verse 32

किमत्र नो संति पुरः सहस्रशः पदेपदे सर्वसमृद्धिभूमयः । परं न काशी सदृशीदृशोः पदं क्वचिद्गता मे भवता शपे शिव

N’y a-t-il pas ici des milliers de cités, et à chaque pas des terres de toute prospérité ? Pourtant, nulle n’est semblable à Kāśī, but même du regard. Si jamais j’ai dit autrement, ô Śiva, tiens-moi pour responsable.

Verse 33

त्रिविष्टपे संति न किं पुरः शतं समस्तकौतूहलजन्मभूमयः । तृणी भवंतीह च ताः पुरःपुरः पदं पुरारे भवतो भवद्विषः

Dans Triviṣṭapa (le ciel), n’y a-t-il pas des centaines de cités, berceaux de toutes merveilles ? Pourtant, ici, elles deviennent comme de simples brins d’herbe, l’une après l’autre, devant ta demeure, ô Purāri — devant ta Kāśī, ô ennemi des ennemis de Bhava.

Verse 34

न केवलं काशिवियोगजो ज्वरः प्रबाधते त्वां तु तथा यथात्र माम् । उपाय एषोत्र निदाघशांतये पुरी तु सा वा ममजन्मभूरथ

Ce n’est pas seulement la fièvre née de la séparation d’avec Kāśī qui t’accable ; elle me tourmente davantage encore. Voici le remède pour apaiser cette brûlure : allons vers cette cité sacrée, qu’elle soit ou non le lieu de ma naissance.

Verse 35

मया न मेने ममजन्मभूमिका वियोगजन्मा परिदाघईशितः । अवाप्यकाशीं परितः प्रशांतिदां समस्तसंतापविघातहेतुकाम्

Je n’avais pas imaginé que l’angoisse brûlante née de la séparation d’avec ma terre natale fût si impérieuse ; car, en atteignant Kāśī, dispensatrice de paix totale, elle devient la cause même de l’anéantissement de toute souffrance.

Verse 36

न मोक्षलक्ष्म्योत्र समक्षमीक्षितास्तनूभृता केनचिदेव कुत्रचित् । अवैम्यहं शर्मद सर्वशर्मदा सरूपिणी मुक्तिरसौ हि काशिका

Nulle part ailleurs la « fortune de la délivrance » n’est contemplée si directement par les êtres incarnés. J’ai compris que Kāśikā elle-même—dispensatrice de béatitude et source de tout bien—est la libération sous une forme visible.

Verse 37

न मुक्तिरस्तीह तथा समाधिना स्थिरेंद्रियत्वोज्झित तत्समाधिना । क्रतुक्रियाभिर्न न वेदविद्यया यथा हि काश्यां परिहाय विग्रहम्

Une telle délivrance ne s’obtient ailleurs ni par un samādhi dépourvu de la vraie stabilité des sens, ni par les sacrifices, ni par les actes rituels, ni même par la science védique, comme elle s’obtient en abandonnant le corps à Kāśī.

Verse 38

न नाकलोके सुखमस्ति तादृशं कुतस्तु पातालतलेऽतिसुंदरे । वार्तापि मर्त्ये सुखसंश्रया क्व वा काश्यां हि यादृक्तनुमात्रधारिणि

Une telle félicité ne se trouve même pas au ciel ; à plus forte raison pas dans les très belles régions de Pātāla. Dans le monde des mortels, où donc parle-t-on d’une joie pareille à celle de Kāśī, même pour celui qui ne fait que porter un corps ?

Verse 39

क्षेत्रे त्रिशूलिन्भवतोऽविमुक्ते विमुक्तिलक्ष्म्या न कदापि मुक्ते । मनोपि यः प्राणिवरः प्रयुंक्ते षडंगयोगं स सदैव युंक्ते

Dans ton saint domaine d’Avimukta, ô Porteur du Trident, la grâce de la délivrance n’est jamais absente. Même le plus noble des êtres, pour peu qu’il y applique son esprit, demeure en vérité toujours uni au yoga aux six membres.

Verse 40

षडंगयोगान्नहि तादृशी नृभिः शरीरसिद्धिः सहसात्र लभ्यते । सुखेन काशीं समवाप्य यादृशीदृशौ स्थिरीकृत्य शिव त्वयि क्षणम्

Par le yoga aux six membres, une telle réalisation n’est pas vite acquise par les hommes ici-bas. Mais en parvenant aisément à Kāśī et en fixant les yeux ne fût-ce qu’un instant sur toi, ô Śiva, on obtient cette même perfection.

Verse 41

वरं हि तिर्यक्त्वमबुद्धिवैभवं न मानवत्वं बहुबुद्धिभाजनम् । अकाशिसंदर्शननिष्फलोदयं समंततः पुष्करबुद्बुदोपमम्

Mieux vaut, en vérité, l’existence animale dépourvue du trésor de l’intellect que la naissance humaine —fût-elle riche d’intelligence— si, faute de voir Kāśī, elle ne s’élève à aucun fruit, semblable de toutes parts à une bulle sur l’eau.

Verse 42

दृशौ कृतार्थे कृतकाशिदर्शने तनुःकृतार्था शिवकाशिवासिनी । मनःकृतार्थं धृतकाशिसंश्रयं मुखं कृतार्थं कृतकाशिसंमुखम्

Les yeux s’accomplissent en voyant Kāśī ; le corps s’accomplit en demeurant dans la Kāśī de Śiva. L’esprit s’accomplit en prenant refuge en Kāśī ; le visage s’accomplit en se tournant vers Kāśī.

Verse 43

वरं हि तत्काशिरजोति पावनं रजस्तमोध्वंसि शशिप्रभोज्ज्वलम् । कृतप्रणामैर्मणिकर्णिका भुवे ललाटगंयद्बहुमन्यते सुरैः

Béni, en vérité, est ce poussière de Kāśī : souverainement purifiante, détruisant rajas et tamas, éclatante comme la clarté lunaire. À Maṇikarṇikā sur la terre, cette poussière qui, par les prosternations, monte jusqu’au front est hautement révérée même par les dieux.

Verse 44

न देवलोको न च सत्यलोको न नागलोको मणिकर्णिकायाः । तुलां व्रजेद्यत्र महाप्रयाणकृच्छ्रुतिर्भवेद्ब्रह्मरसायनास्पदम्

Ni le monde des dieux, ni Satyaloka, ni le royaume des Nāgas ne sauraient égaler Maṇikarṇikā ; là même la pénible « grande traversée » devient, pour ainsi dire, une voie attestée par la śruti, car elle est le séjour du nectar de Brahman.

Verse 45

महामहोभूर्मणिकर्णिकास्थली तमस्ततिर्यत्र समेति संक्षयम् । परः शतैर्जन्मभिरेधितापि या दिवाकराग्नींदुकरैरनिग्रहा

Maṇikarṇikā — immensément splendide et rayonnante — est le sol où la masse même des ténèbres s’achève. Quand bien même cette obscurité se serait accrue au fil de centaines de naissances, elle ne peut soutenir la contrainte de l’éclat, solaire, igné et lunaire, qui y règne.

Verse 46

किमु निर्वाणपदस्य भद्रपीठं मृदुलं तल्पमथोनुमोक्षलक्ष्म्याः । अथवा मणिकर्णिकास्थली परमानंदसुकंदजन्मभूमिः

Maṇikarṇikā n’est-elle pas le siège propice de l’état de nirvāṇa, son lit doux de repos ? Ou bien est-elle la terre même où naît la fortune de la délivrance (mokṣa), la source du suprême ānanda et de la joie véritable ?

Verse 47

समतीतविमुक्तजंतुसंख्या क्रियते यत्र जनैः सुखोपविष्टैः । विलसद्द्युति सूक्ष्मशर्कराभिः स्ववपुःपातमहोत्सवाभिलाषैः

Là, tandis que les gens sont assis en paix, on dirait que se dresse le compte des êtres déjà délivrés : ce sont les minuscules grains, étincelants de lumière, tandis qu’ils désirent la grande fête de « déposer leur propre corps » (mourir à Kāśī).

Verse 48

स्कंद उवाच । अपर्णापरिवर्ण्येति पुरीं वाराणसीं मुने । पुनर्विज्ञापयामास काशीप्राप्त्यै पिनाकिनम्

Skanda dit : Ô sage, après avoir ainsi décrit la cité de Vārāṇasī, Aparṇā (Pārvatī) adressa de nouveau une requête à Pinākin (Śiva), désirant parvenir à Kāśī.

Verse 49

श्रीपार्वत्युवाच । प्रमथाधिप सर्वेश नित्यस्वाधीनवर्तन । यथानंदवनं यायां तथा कुरु वरप्रद

Śrī Pārvatī dit : Ô Seigneur des Pramathas, Souverain de tout, dont l’agir demeure à jamais sous ton propre contrôle—ô Donateur de grâces, fais en sorte que je puisse aller à Nandavana.

Verse 50

स्कन्द उवाच । जितपीयूषमाधुर्यां काशीस्तवनसुंदरीम् । अथाकर्ण्याहमुदितो गिरिशो गिरिजां गिरम्

Skanda dit : Entendant les paroles de Girijā—belles de louange pour Kāśī et plus douces que le nectar—Giriśa (Śiva) fut comblé d’une grande joie.

Verse 51

श्रीदेवदेव उवाच । अयि प्रियतमे गौरि त्वद्वा गमृतसीकरैः । आप्यायितोस्मि नितरां काशीप्राप्त्यै यतेधुना

Le Seigneur des dieux dit : Ô très chère Gaurī, par les gouttes de nectar de ta parole, je suis profondément ranimé. Aussi, dès maintenant, je m’emploierai à te faire obtenir Kāśī.

Verse 52

त्वं जानासि महादेवि मम यत्तन्महद्व्रतम् । अभुक्तपूर्वमन्येन वस्तूपाश्नामि नेतरत्

Tu sais, ô grande Déesse, quel est mon grand vœu : je ne prends pour nourriture que ce dont nul autre n’a joui auparavant—jamais autrement.

Verse 53

पितामहस्य वचनाद्दिवोदासे महीपतौ । धर्मेण शासति पुरीं क उपायो विधीयताम्

Puisque, sur l’ordre du Pitāmaha (Brahmā), le roi Divodāsa gouverne la cité selon le dharma, quel moyen convient-il d’imaginer à présent ?

Verse 54

कथं स राजा धर्मिष्ठः प्रजापालनतत्परः । वियोज्यते पुरः काश्या दिवोदासो महीपतिः

Comment ce roi, très juste et tout entier voué à la protection de ses sujets—Divodāsa, seigneur de la terre—pourrait-il être séparé de la sainte Kāśī ?

Verse 55

अधर्मवर्तिनो यस्माद्विघ्नः स्यान्नेतरस्य तु । तस्मात्कं प्रेषयामीशे यस्तं काश्या वियोजयेत्

Puisque les obstacles n’adviennent qu’à celui qui chemine dans l’adharma, et non au juste, c’est pourquoi, ô Seigneur, j’enverrai quelqu’un qui puisse le séparer de Kāśī.

Verse 56

धर्मवर्त्मानुसरतां यो विघ्नं समुपाचरेत् । तस्यैव जायते विघ्नः प्रत्युत प्रेमवर्धिनि

Quiconque cherche à dresser des obstacles à ceux qui suivent la voie du dharma, ces obstacles naissent pour lui seul ; et, en vérité, à la fin ils accroissent l’amour et la constance des dévots.

Verse 57

विनाच्छिद्रेण तं भूपं नोत्सादयितुमुत्सहे । मयैव हि यतो रक्ष्याः प्रिये धर्मधुरंधराः

Sans découvrir la moindre faille, je ne puis renverser ce roi ; car les vaillants porteurs du dharma doivent, en vérité, être protégés par moi-même, ô bien-aimé.

Verse 58

न जरा तमतिक्रामेन्न तं मृत्युर्जिर्घांसति । व्याधयस्तं न बाधंते धर्मवर्त्मभृदत्रयः

La vieillesse ne le rattrape pas ; la mort ne cherche pas à le frapper. Les maladies ne l’affligent point : il porte la voie du dharma, sans crainte.

Verse 59

इति संचिंतयन्देवो योगिनीचक्रमग्रतः । ददर्शातिमहाप्रौढं गाढकार्यस्य साधनम्

Ainsi, le Dieu, méditant, devant le cercle des Yoginīs, aperçut un moyen très puissant et redoutable d’accomplir l’œuvre difficile.

Verse 60

अथ देव्या समालोच्य व्योमकेशो महामुने । योगिनीवृंदमाहूय जगौ वाक्यमिदं हरः

Puis, après s’être concerté avec la Déesse, Vyomakeśa—ô grand sage—convoqua la troupe des Yoginīs, et Hara prononça ces paroles.

Verse 61

सत्वरं यात योगिन्यो मम वाराणसीं पुरीम् । यत्र राजा दिवोदासो राज्यं धर्मेण शास्त्यलम्

Allez sans tarder, ô Yoginīs, vers ma cité de Vārāṇasī, où le roi Divodāsa administre pleinement son royaume selon le dharma.

Verse 62

स्वधर्मविच्युतः काशीं यथा तूर्णं त्यजेन्नृपः । तथोपचरत प्राज्ञा योगमायाबलान्विताः

Agissez ainsi, ô sages, fortifiées par la puissance de la māyā yogique, afin que le roi, déchu de son propre dharma, abandonne promptement Kāśī.

Verse 63

यथा पुनर्नवीकृत्य पुरीं वाराणसीमहम् । इतः प्रयामि योगिन्यस्तथा क्षिप्रं विधीयताम्

Hâtez-vous d’en disposer ainsi, ô Yoginīs, afin qu’après avoir restauré et renouvelé la cité de Vārāṇasī, je puisse partir d’ici.

Verse 64

इति प्रसादमासाद्य शासनं शिरसा वहन् । कृतप्रणामो निर्यातो योगिनीनां गणस्ततः

Ainsi, ayant obtenu Sa grâce et portant Son ordre sur la tête, la troupe des Yoginīs—après une prosternation respectueuse—s’en alla.

Verse 65

ययुराकाशमाविश्य मनसोप्य तिरंहसा । परस्परं भाषमाणा योगिन्यस्ता मुदान्विताः

Ces Yoginīs, pleines de joie, pénétrèrent dans le ciel et s’élancèrent avec une vitesse pareille à celle de la pensée, se parlant l’une à l’autre en chemin.

Verse 66

अद्य धन्यतराः स्मो वै देवदेवेन यत्स्वयम् । कृतप्रसादाः प्रहिताः श्रीमदानंदकाननम्

«Aujourd’hui, certes, nous sommes les plus bénies, car le Dieu des dieux Lui-même—dans Sa grâce—nous a dépêchées vers le glorieux Ānanda-kānana, le Bois de la Béatitude.»

Verse 67

अद्य सद्यो महालाभावभूतां नोतिदुर्लभौ । त्रिनेत्रराजसंमानस्तथा काशी विलोकनम्

«Aujourd’hui, nous avons aussitôt obtenu deux grands fruits, aisés par Sa grâce : l’honneur accordé par le Roi aux Trois Yeux, et la vision bénie de Kāśī.»

Verse 68

इति मुदितमनाः स योगिनीनां निकुरंवस्त्वथमंदराद्रिकुंजात् । नभसि लघुकृतप्रयाणवेगो नयनातिथ्यमलंभयत्पुरीं ताम्

Ainsi, l’esprit réjoui, cette foule de Yoginīs quitta les bosquets de Mandarādri ; allégeant l’élan de leur course dans le ciel, elles obtinrent bientôt le pur «hôte des yeux»—la vision de bon augure—de cette cité sainte, Kāśī.