Adhyaya 6
Brahma KhandaBrahmottara KhandaAdhyaya 6

Adhyaya 6

Le chapitre 6 s’ouvre sur la demande des ṛṣi à Sūta d’éclaircir l’efficacité spirituelle du culte de Śiva au moment du pradōṣa (le crépuscule du treizième jour lunaire). Sūta affirme que le pradōṣa est un temps privilégié où Mahādeva doit être adoré tout particulièrement par ceux qui recherchent les quatre buts de l’existence (caturvarga : dharma, artha, kāma, mokṣa). Il recommande donc la pūjā, le japa, le homa et la récitation des qualités de Śiva comme disciplines à la fois éthiques et rituelles. Le texte déploie ensuite une cosmographie dévotionnelle : au pradōṣa, Śiva danse au Kailāsa, dans sa demeure d’argent, entouré des devas et des êtres célestes ; l’adoration à cette heure est ainsi tenue pour hautement méritoire. Vient alors un récit exemplaire de la lignée royale du Vidarbha : le roi Satyratha est vaincu et tué ; la reine s’enfuit, enfante, puis est emportée par un crocodile, laissant le nourrisson abandonné. Une femme brāhmane nommée Umā découvre l’enfant et l’élève avec son propre fils. Le sage Śāṇḍilya révèle l’origine royale de l’enfant et explique la causalité karmique des malheurs : l’interruption ou la négligence du culte de Śiva au pradōṣa, jointe à des manquements éthiques, engendre pauvreté et calamités au fil des naissances ; le remède est de revenir, avec bhakti, prendre refuge (śaraṇa) en Śaṅkara.

Shlokas

Verse 1

ऋषय ऊचुः । यदुक्तं भवता सूत महदाख्यानमद्भुतम् । शम्भोर्माहात्म्यकथनमशेषाघहरं परम्

Les Ṛṣi dirent : Ô Sūta, le grand et merveilleux récit que tu as exposé—l’évocation de la grandeur de Śambhu—est suprême, car il efface tout péché sans reste.

Verse 2

भूयोपि श्रोतुमिच्छामस्तदेव सुसमाहिताः । प्रदोषे भगवाञ्छंभुः पूजितस्तु महात्मभिः

Nous désirons entendre encore ce même récit, l’esprit parfaitement recueilli : comment, au temps de Pradoṣa, le Bienheureux Śambhu est vénéré par des dévots magnanimes.

Verse 3

संप्रयच्छति कां सिद्धिमेतन्नो ब्रूहि सुव्रत । श्रुतमप्यसकृत्सूत भूयस्तृष्णा प्रवर्धते

Dis-nous, ô toi de vœu vertueux, quel accomplissement cela confère. Bien que nous l’ayons entendu maintes fois, ô Sūta, notre soif de l’entendre encore ne fait que croître.

Verse 4

सूत उवाच । साधु पृष्टं महाप्राज्ञा भवद्भिर्लोकविश्रुतैः । अतोऽहं संप्रवक्ष्यामि शिवपूजाफलं महत्

Sūta dit : Vous avez bien questionné, ô grands sages renommés dans le monde. Aussi vais-je maintenant exposer le grand fruit de l’adoration de Śiva.

Verse 5

त्रयोदश्यां तिथौ सायं प्रदोषः परिकीर्त्तितः । तत्र पूज्यो महादेवो नान्यो देवः फलार्थिभिः

Au treizième tithi, le soir venu, on appelle ce moment Pradoṣa. Alors, ceux qui désirent un fruit doivent adorer Mahādeva seul, et nul autre dieu.

Verse 6

प्रदोषपूजामाहात्म्यं को नु वर्णयितुं क्षमः । यत्र सर्वेऽपि विबुधास्तिष्ठंति गिरिशांतिके

Qui donc serait capable de dire la grandeur du culte de Pradoṣa, là où tous les dieux eux-mêmes se tiennent en présence de Girīśa (Śiva) ?

Verse 7

प्रदोषसमये देवः कैलासे रजतालये । करोति नृत्यं विबुधैरभिष्टुतगुणोदयः

Au temps de Pradoṣa, le Seigneur, sur le Kailāsa—sa demeure d’argent—accomplit la danse cosmique, tandis que les dieux chantent l’essor glorieux de Ses vertus.

Verse 8

अतः पूजा जपो होमस्तत्कथास्तद्गुणस्तवः । कर्त्तव्यो नियतं मर्त्यैश्चतुर्वर्गफला र्थिभिः

Ainsi, l’adoration, le japa, le homa, les récits à Son sujet et les hymnes à Ses qualités doivent assurément être accomplis par les mortels qui désirent les fruits des quatre buts de l’existence : dharma, artha, kāma et mokṣa.

Verse 9

दारिद्यतिमिरांधानां मर्त्यानां भवभीरुणाम् । भवसागरमग्नानां प्लवोऽयं पारदर्शनः

Pour les mortels aveuglés par la nuit de la pauvreté et tremblant devant l’existence mondaine, ceci (la dévotion de Pradoṣa) est un radeau qui révèle l’autre rive à ceux qui sombrent dans l’océan du saṃsāra.

Verse 10

दुःखशोकभयार्त्तानां क्लेशनिर्वाणमिच्छताम् । प्रदोषे पार्वतीशस्य पूजनं मंगलायनम्

Pour ceux que tourmentent la souffrance, le chagrin et la peur, et pour ceux qui aspirent à l’extinction des afflictions, l’adoration de Pārvatīśa (Śiva) au Pradoṣa est une source et un séjour d’auspice.

Verse 11

दुर्बुद्धिरपि नीचोपि मन्दभाग्यः शठोऽपि वा । प्रदोषे पूज्य देवेशं विपद्भ्यः स प्रमुच्यते

Même celui dont l’intelligence est faible, même l’humble—malchanceux ou même trompeur—s’il vénère le Seigneur des dieux au pradoṣa, il est délivré des calamités.

Verse 12

शत्रुभिर्हन्यमानोऽपि दश्यमानोपि पन्नगैः । शैलैराक्रम्यमाणोऽपि पतितोऽपि महांबुधौ

Même s’il est frappé par des ennemis, même s’il est mordu par des serpents; même s’il est écrasé par des rochers, même s’il est tombé dans le grand océan—

Verse 13

आविद्धकालदण्डोऽपि नानारोगहतोऽपि वा । न विनश्यति मर्त्योऽसौ प्रदोषे गिरिशार्चनात्

Même s’il est saisi par le bâton du Temps, ou frappé de maintes maladies, ce mortel ne périt pas—par le culte de Girīśa au pradoṣa.

Verse 14

दारिद्र्यं मरणं दुःखमृणभारं नगोपमम् । सद्यो विधूय संपद्भिः पूज्यते शिवपूजनात्

Pauvreté, péril de mort, chagrin, et le fardeau des dettes pareil à une montagne : les secouant aussitôt, on est honoré dans la prospérité par l’adoration de Śiva.

Verse 15

अत्र वक्ष्ये महापुण्यमितिहासं पुरातनम् । यं श्रुत्वा मनुजाः सर्वे प्रयांति कृतकृत्यताम्

Ici je vais raconter une antique légende sacrée, d’un grand mérite; en l’entendant, tous les hommes atteignent l’état d’avoir accompli le but de la vie.

Verse 16

आसीद्विदर्भविषये नाम्ना सत्यरथो नृपः । सर्वधर्मरतो धीरः सुशीलः सत्यसंगरः

Dans le pays de Vidarbha régna jadis un roi nommé Satyaratha, ferme en tout devoir de dharma, courageux, d’une conduite noble, et inébranlable dans son attachement à la vérité.

Verse 17

तस्य पालयतो भूमिं धर्मेण मुनिपुंगवाः । व्यतीयाय महान्कालः सुखेनैव महामतेः

Ô le meilleur des sages, tandis qu’il gouvernait la terre selon le dharma, un long temps s’écoula pour ce roi à la grande âme, dans la paix et l’aisance.

Verse 18

अथ तस्य महीभर्तुर्बभूवुः शाल्वभूभुजः । शत्रवश्चोद्धतबला दुर्मर्षणपुरोगमाः

Alors les rois Śālva devinrent les ennemis de ce seigneur de la terre : enflés d’orgueil par leur puissance, conduits par l’insupportable Durmarṣaṇa.

Verse 19

कदाचिदथ ते शाल्वाः संनद्धबहुसैनिकाः । विदर्भनगरीं प्राप्य रुरुधुर्विजिगीषवः

Un jour, les Śālvas, munis de nombreuses troupes en armes, atteignirent la cité de Vidarbha et l’assiégèrent, avides de conquête.

Verse 20

दृष्ट्वा निरुद्ध्यमानां तां विदर्भाधिपतिः पुरीम् । योद्धुमभ्याययौ तूर्णं बलेन महता वृतः

Voyant sa cité ainsi bloquée, le seigneur de Vidarbha s’avança promptement au combat, entouré d’une grande armée.

Verse 21

तस्य तैरभवयुद्धं शाल्वैरपि बलोद्धतैः । पाताले पन्नगेन्द्रस्य गन्धर्वैरिव दुर्मदैः

Alors s’éleva le combat entre lui et ces Śālvas, enflés de puissance, tels les farouches Gandharvas luttant contre le seigneur des serpents dans Pātāla.

Verse 22

विदर्भनृपतिः सोऽथ कृत्वा युद्धं सुदारुणम् । प्रनष्टोरुबलैः शाल्वैर्निहतो रणमूर्धनि

Après avoir livré une bataille des plus terribles, ce roi de Vidarbha fut tué au plus fort de l’affrontement par les Śālvas, dont les grandes forces n’avaient point été brisées.

Verse 23

तस्मिन्महारथे वीरे निहते मंत्रिभिः सह । दुद्रुवुः समरे भग्ना हतशेषाश्च सैनिकाः

Lorsque ce héros, grand combattant de char, fut tué avec ses ministres, les soldats restants, brisés dans la mêlée, s’enfuirent du champ de bataille.

Verse 24

अथ युद्धेभिविरते नदत्सु रिपुमंत्रिषु । नगर्यां युद्ध्यमानायां जाते कोलाहले रवे

Alors, le combat s’étant interrompu, tandis que les ministres ennemis poussaient des clameurs et que la cité était en proie au désordre, un grand tumulte et vacarme s’éleva.

Verse 25

तस्य सत्यरथस्यैका विदर्भाधिपतेः सती । भूरिशोकसमाविष्टा क्वचिद्यत्नाद्विनिर्ययौ

Alors l’épouse vertueuse de Satyaratha, seigneur de Vidarbha, envahie d’une douleur immense, parvint pourtant à sortir, non sans grand effort.

Verse 26

सा निशासमये यत्नादंतर्वत्नी नृपांगना । निर्गता शोक संतप्ता प्रतीचीं प्रययौ दिशम्

À la tombée de la nuit, l’épouse du roi—enceinte—sortit avec grand effort ; consumée de chagrin et de douleur, elle se mit en route vers l’Occident.

Verse 27

अथ प्रभाते मार्गेण गच्छन्ती शनकैः सती । अतीत्य दूरमध्वानं ददर्श विमलं सरः

Puis, à l’aube, cette femme vertueuse marcha lentement sur la route ; après avoir franchi une longue distance, elle aperçut un lac immaculé.

Verse 28

तत्रागत्य वरारोहा तप्ता तापेन भूयसा । विलसंतं सरस्तीरे छायावृक्षं समाश्रयत्

Parvenue en ce lieu, la noble dame—fortement accablée par la chaleur—se réfugia sous un arbre ombrageux, florissant sur la rive du lac.

Verse 29

तत्र दैववशाद्राज्ञी विजने तरुकुट्टिमे । असूत तनयं साध्वी मूहूर्ते सद्गुणान्विते

Là, par la puissance du destin, la reine—seule dans ce bosquet retiré—mit au monde un fils ; elle, la vertueuse, en un instant propice, riche de nobles qualités.

Verse 30

अथ सा राजमहिषी पिपासाभिहता भृशम् । सरोऽवतीर्णा चार्वंगी ग्रस्ता ग्राहेण भूयसा

Alors l’épouse royale, cruellement tourmentée par la soif, descendit dans le lac ; cette dame aux beaux membres fut saisie avec violence par un crocodile.

Verse 31

जातमात्रः कुमारोऽपि विनष्टपितृमातृकः । रुरोदोच्चैः सरस्तीरे क्षुत्पिपासार्दितोऽबलः

À peine né, le garçon—privé de père et de mère—pleura à haute voix sur la rive du lac, faible et tourmenté par la faim et la soif.

Verse 32

तस्मिन्नेवं क्रन्दमाने जातमात्रे कुमारके । काचिदभ्याययौ शीघ्रं दिष्ट्या विप्रवरांगना

Tandis que le nouveau-né pleurait ainsi, par heureuse fortune une noble femme brāhmane accourut vers lui en toute hâte.

Verse 33

साप्येकहायनं बालमुद्वहन्ती निजात्मजम् । अधना भर्तृरहिता याचमाना गृहेगृहे

Elle portait aussi son propre enfant, un petit d’un an ; pauvre et sans époux, elle mendiait de maison en maison.

Verse 34

एकात्मजा बंधुहीना याञ्चामार्गवशंगता । उमानाम द्विजसतीददर्श नृपनंदनम्

N’ayant qu’un seul enfant et privée de parents, poussée sur la voie de la mendicité, la chaste brâhmane nommée Umā vit le fils du roi.

Verse 35

सा दृष्ट्वा राजतनयं सूर्यबिंवमिव च्युतम् । अनाथमेनं क्रंदंतं चिंतयामास भूरिशः

Voyant le fils du roi, tombé tel le disque du soleil, et l’entendant pleurer, orphelin et sans appui, elle médita longuement et profondément.

Verse 36

अहो सुमहदाश्चर्यमिदं दृष्टं मयाधुना । अच्छिन्ननाभिसूत्रोऽयं शिशुर्माता क्व वा गता

«Ah ! Quel prodige immense ai-je vu à l’instant ! Cet enfant a encore le cordon ombilical intact. Où donc la mère est-elle partie ?»

Verse 37

पिता नास्ति न चान्योस्ति नास्ति बंधुजनोऽपि वा । अनाथः कृपणो बालः शेते केवल भूतले

«Il n’a pas de père, ni personne d’autre ; pas même des parents. Ce pauvre enfant, orphelin, gît sans secours sur la terre nue.»

Verse 38

एष चांडालजो वापि शूद्रजो वैश्यजोपि वा । विप्रात्मजो वा नृपजो ज्ञायते कथमर्भकः

«Ce tout-petit—serait-il né d’un caṇḍāla, d’un śūdra, d’un vaiśya, d’un brāhmaṇa, ou même d’un roi ? Comment connaître la lignée de cet enfant ?»

Verse 39

शिशुमेनं समुद्धृत्य पुष्णाम्यौरसवद्ध्रुवम् । किं त्वविज्ञातकुलजं नोत्सहे स्प्रष्टुमुत्तमम्

«Je vais assurément soulever cet enfant et l’élever comme s’il était mon propre fils. Pourtant, né d’une famille inconnue, je n’ose le toucher en toute assurance.»

Verse 40

इति मीमांसमानायां तस्यां विप्रवरस्त्रियाम्

«Tandis que cette noble dame brāhmaṇa délibérait ainsi…»

Verse 42

रक्षैनं बालकं सुभ्रुर्विसृज्य हृदि संशयम् । अनेन परमं श्रेयः प्राप्स्यसे ह्यचिरादेिह

«Protège cet enfant, ô toi aux beaux sourcils, en rejetant le doute de ton cœur. Par lui, tu obtiendras ici même le Bien suprême, et cela bientôt.»

Verse 43

एतावदुक्त्वा त्वरितो भिक्षुः कारुणिको ययौ । अथ तस्मिन्गते भिक्षौ विश्रब्धा विप्रभामिनी

«Après avoir dit cela seulement, le mendiant plein de compassion s’en alla promptement. Et lorsque ce mendiant fut parti, la dame brāhmane se sentit rassurée.»

Verse 44

तमर्भकं समादाय निजमेव गृहं ययौ । भिक्षुवाक्येन विश्रब्धा सा राज तनयं सती

«Prenant ce tout petit enfant, elle se rendit à sa propre demeure. Rassurée par les paroles du mendiant, cette femme vertueuse —fille d’un roi—…»

Verse 47

ब्राह्मणैः कृतसंस्कारौ ववृधाते सुपूजितौ कृतोपनयनौ काले बालकौ नियमे स्थितौ

«Les saṃskāras ayant été accomplis par les brāhmanes, les deux garçons grandirent, grandement honorés. En temps voulu, leur upanayana fut célébré, et ils demeurèrent établis dans la discipline et la maîtrise de soi.»

Verse 48

भिक्षार्थं चेरतुस्तत्र मात्रा सह दिनेदिने । ताभ्यां कदाचिद्बालाभ्यां सा विप्रवनिता सह

«Jour après jour, ils allaient là quêter l’aumône avec leur mère. Un jour, cette dame brāhmane accompagna ces deux garçons…»

Verse 49

आत्मपुत्रेण सदृशं कृपया पर्यपोषयत् । एकचक्राह्वये रम्ये ग्रामे कृतनिकेतना

Avec compassion, elle l’éleva comme s’il eût été son propre fils, et elle établit sa demeure dans le charmant village nommé Ekacakrā.

Verse 50

तौ दृष्ट्वा बालकौ धीमाञ्छांडिल्यो मुनिरब्रवीत् । अहो दैवबलं चित्रमहो कर्म दुरत्ययम्

Voyant les deux garçons, le sage ṛṣi Śāṇḍilya déclara : «Ah ! merveilleuse est la puissance du destin ; ah ! combien le karma est inexorable !»

Verse 51

एष बालोऽन्यजननीं श्रितो भैक्ष्येण जीवति । इमामेव द्विजवधूं प्राप्य मातरमुत्तमाम्

«Cet enfant, ayant pris refuge auprès d’une autre mère, vit d’aumônes ; et, ayant obtenu cette même dame brāhmane pour mère excellente…»

Verse 52

सहैव द्विजपुत्रेण द्विजभावं समाश्रितः । इति श्रुत्वा मुनेर्वाक्यं शांडिल्यस्य द्विजांगना

«…il a, avec le fils du brāhmane, adopté l’état et la conduite d’un deux-fois-né.» Entendant ces paroles du sage Śāṇḍilya, la dame brāhmane…

Verse 53

सा प्रणम्य सभामध्ये पर्यपृच्छत्सविस्मया । ब्रह्मन्नेषोर्भको नीतो मया भिक्षोर्गिरा गृहम्

S’inclinant au milieu de l’assemblée, elle demanda avec étonnement : «Ô Brāhmane, c’est sur la parole d’un mendiant que j’ai conduit cet enfant à la maison.»

Verse 54

अविज्ञातकुलोद्यापि सुतवत्परिपोष्यते । कस्मिन्कुले प्रसूतोऽयं का माता जनकोस्य कः

Bien que sa lignée demeure encore inconnue, on le nourrit et le protège comme un fils. Dans quelle famille est-il né ? Qui est sa mère, et qui est son père ?

Verse 55

सर्वं विज्ञातुमिच्छामि भवतो ज्ञानचक्षुषः

Je désire tout apprendre de toi, ô toi dont les yeux sont faits de connaissance.

Verse 56

इति पृष्टो मुनिः सोथ ज्ञानदृष्टिर्द्विजस्त्रियां । आचख्यौ तस्य बालस्य जन्म कर्म च पौर्विकम्

Ainsi questionné, le sage—doué de la vision de la connaissance—raconta à la femme brāhmane, en entier, la naissance de l’enfant et ses actes d’autrefois.

Verse 57

विदर्भराजपुत्रस्तु तत्पितुः समरे मृतिम् । तन्मातुर्नक्रहरणं साकल्येन न्यवेदयत्

Il rapporta en entier que l’enfant était le fils du roi de Vidarbha : comment son père trouva la mort au combat, et comment sa mère fut emportée par un crocodile.

Verse 58

अथ सा विस्मिता नारी पुनः प्रपच्छ तं मुनिम् । स राजा सकलान्भोगान्हित्वा युद्धे कथं मृतः

Alors la femme, stupéfaite, interrogea de nouveau le sage : «Comment ce roi, renonçant à toutes les jouissances, est-il mort au combat ?»

Verse 59

दारिद्र्यमस्य बालस्य कथं प्राप्तं महामुने । दारिद्र्यं पुनरुद्धूय कथं राज्यमवाप्स्यति

Ô grand sage, comment cet enfant en est-il venu à souffrir la pauvreté ? Et, après avoir rejeté cette misère, comment recouvrera-t-il la souveraineté et la fortune royale ?

Verse 60

अस्यापि मम पुत्रस्य भिक्षान्नेनैव जीवतः । दारिद्र्यशमनोपायमुपदेष्टुं त्वमर्हसि

Ce fils qui est le mien aussi ne vit que de la nourriture obtenue par l’aumône. Il te sied de nous enseigner le moyen d’apaiser et d’écarter la pauvreté.

Verse 61

शांडिल्य उवाच । अमुष्य बालस्य पिता स विदर्भमहीपतिः । पूर्वजन्मनि पांड्येशो बभूव नृपसत्तमः

Śāṇḍilya dit : Le père de cet enfant est le seigneur du pays de Vidarbha. Dans une naissance antérieure, il fut le souverain du royaume Pāṇḍya, un roi éminent parmi les hommes.

Verse 62

स राजा सर्वधर्मज्ञः पालयन्सकलां महीम् । प्रदोषसमये शंभुं कदा चित्प्रत्यपूजयत्

Ce roi, connaisseur de tout dharma, tout en gouvernant la terre entière, rendit un jour un culte à Śambhu à l’heure de Pradoṣa.

Verse 63

तस्य पूजयतो भक्त्या देवं त्रिभुवनेश्वरम् । आसीत्कलकलारावः सर्वत्र नगरे महान्

Tandis qu’il adorait avec dévotion le Dieu, Seigneur des trois mondes, un grand tumulte retentissant s’éleva dans toute la cité.

Verse 64

श्रुत्वा तमुत्कटं शब्दं राजा त्यक्तशिवार्चनः । निर्ययौ राजभवनान्नगरक्षोभशंकया

Entendant ce fracas terrible, le roi délaissa l’adoration de Śiva et sortit du palais royal, craignant un trouble dans la cité.

Verse 65

एतस्मिन्नेव समये तस्यामात्यो महाबलः । शत्रुं गृहीत्वा सामंतं राजांतिकमुपागमत्

En cet instant même, son ministre d’une grande puissance, ayant saisi un chef féodal ennemi, s’approcha de la présence du roi.

Verse 66

अमात्येन समानीतं शत्रुं सामंतमुद्धतम् । दृष्ट्वा क्रोधेन नृपतिः शिरच्छेदमकारयत्

Voyant l’orgueilleux feudataire ennemi amené par le ministre, le roi, saisi de colère, ordonna qu’on lui tranchât la tête.

Verse 67

स तथैव महीपालो विसृज्य शिवपूजनम् । असमाप्तात्मनियमश्चकार निशि भोजनम्

Ainsi ce souverain, ayant mis de côté l’adoration de Śiva et sans achever sa règle d’ascèse personnelle, prit nourriture dans la nuit.

Verse 68

तत्पुत्रोपि तथा चक्रे प्रदोषसमये शिवम् । अनर्चयित्वा मूढात्मा भुक्त्वा सुष्वाप दुर्मदः

Son fils fit de même : au temps de Pradoṣa, sans adorer Śiva, cet être égaré et arrogant mangea puis s’endormit.

Verse 69

जन्मांतरे स नृपतिर्विदर्भक्षितिपोऽभवत् । शिवार्चनांतरायेण परैर्भोगांतरे हतः

Dans une autre naissance, il devint roi, souverain du Vidarbha. Mais pour avoir fait obstacle au culte de Śiva, il fut tué par d’autres au milieu de ses plaisirs.

Verse 70

तत्पुत्रो यः पूर्वभवे सोस्मिञ्जन्मनि तत्सुतः । भूत्वा दारिद्र्यमापन्नः शिवपूजाव्यतिक्रमात्

Celui qui fut son fils dans la vie précédente est de nouveau son fils en cette naissance ; et, pour avoir négligé l’adoration de Śiva, il est tombé dans la pauvreté.

Verse 71

अस्य माता पूर्वभवे सपत्नीं छद्मनाहनत् । तेन पापेन महता ग्राहेणास्मिन्भवे हता

Sa mère, dans une vie antérieure, tua par ruse sa coépouse. Par ce grand péché, en cette vie elle a été tuée par un crocodile.

Verse 72

एषा प्रवृत्तिरेतेषां भवत्यै समुदाहृता । अनर्चितशिवा मर्त्याः प्राप्नुवंति दरिद्रताम्

Ainsi, ô dame, le cours des événements en leur cas a été exposé. Les mortels qui ne rendent pas culte à Śiva parviennent à la pauvreté.

Verse 73

सत्यं ब्रवीमि परलोकहितं ब्रवीमि सारं ब्रवीम्युपनिषद्धृदयं ब्रवीमि । संसारमुल्बणमसारमवाप्य जंतोः सारो यमीश्वरपदांबुरुहस्य सेवा

Je dis la vérité ; je dis ce qui procure le bien dans l’au-delà ; je dis l’essence ; je dis le cœur même des Upaniṣads : pour l’être entré dans ce cycle âpre et creux du saṃsāra, l’essence véritable est le service aux pieds de lotus du Seigneur de Yama, Śiva.

Verse 74

ये नार्चयंति गिरिशं समये प्रदोषे ये नार्चितं शिवमपि प्रणमंति चान्ये । एतत्कथां श्रुतिपुटैर्न पिबंति मूढास्ते जन्मजन्मसु भवंति नरा दरिद्राः

Ceux qui n’adorent pas Giriśa à l’heure de Pradoṣa, et ceux qui ne s’inclinent même pas devant Śiva lorsqu’Il est honoré; et les égarés qui ne boivent pas de leurs oreilles ce récit sacré—de tels hommes deviennent pauvres, naissance après naissance.

Verse 75

ये वै प्रदोषसमये परमेश्वरस्य कुर्वंत्यनन्यमनसोंऽघ्रिसरोजपूजाम् । नित्यं प्रवृद्धधन धान्यकलत्रपुत्रसौभाग्यसंपदधिकास्त इहैव लोके

Ceux qui, à l’heure de Pradoṣa, adorent d’un esprit sans partage les pieds de lotus de Parameśvara—ceux-là, en ce monde même, s’accroissent sans cesse en richesses, grains, épouse, enfants, bonne fortune et prospérité.

Verse 76

कैलासशैलभवने त्रिजगजनित्रीं गौरीं निवेश्य कनकांचितरत्नपीठे । नृत्यं विधातु मभिवाञ्छति शूलपाणौ देवाः प्रदोषसमयेऽनुभजंति सर्वे

Dans le palais du mont Kailāsa, après avoir fait asseoir Gaurī—Mère des trois mondes—sur un trône de joyaux serti d’or, lorsque Śūlapāṇi désire commencer Sa danse, tous les dieux s’assemblent et Le servent à l’heure de Pradoṣa.

Verse 77

वाग्देवी धृतवल्लकी शतमखो वेणुं दधत्पद्मजस्तालोन्निद्रकरो रमा भगवती गेयप्रयोगान्विता । विष्णुः सांद्रमृदंगवादनपटुर्देवाः समंतात्स्थिताः सेवंते तमनु प्रदोषसमये देवं मृडानीपतिम्

Vāgdevī tient la vīṇā; Śatamakha (Indra) porte la flûte; Padmaja (Brahmā) bat la mesure, les mains levées; la bienheureuse déesse Ramā (Lakṣmī) excelle dans le chant. Viṣṇu est habile au mṛdaṅga sonore; et les dieux se tiennent tout autour—ainsi, à l’heure de Pradoṣa, ils servent ce Seigneur, l’époux de Mṛḍānī (Pārvatī).

Verse 78

गंधर्वयक्षपतगोरगसिद्ध साध्या विद्याधरामरवराप्सरसां गणाश्च । येऽन्ये त्रिलोकनिलयाः सह भूतवर्गाः प्राप्ते प्रदोषसमये हरपार्थसंस्थाः

Troupes de Gandharvas, Yakṣas, oiseaux, Nāgas, Siddhas et Sādhyas; cohortes de Vidyādharas, de dieux et des plus éminentes Apsaras; et tous les autres habitants des trois mondes avec leurs multitudes d’êtres—quand vient Pradoṣa, ils prennent place pour servir Hara avec Pārvatī.

Verse 79

अतः प्रदोषे शिव एक एव पूज्योऽथ नान्ये हरिपद्मजाद्याः । तस्मिन्महेशे विधिनेज्यमाने सर्वे प्रसीदंति सुराधिनाथाः

Ainsi, au moment de Pradoṣa, Śiva seul doit être adoré, et non d’autres tels que Hari (Viṣṇu), Padmaja (Brahmā) et le reste. Lorsque ce Maheśa est honoré selon le rite prescrit, tous les seigneurs des dieux deviennent bienveillants.

Verse 80

एष ते तनयः पूर्वजन्मनि ब्राह्मणोत्तमः । प्रतिग्रहैर्वयो निन्ये न यज्ञाद्यैः सुकर्मभिः

Ce fils qui est le tien, dans une existence antérieure, fut un brāhmaṇa éminent. Pourtant il passa sa vie à vivre des dons acceptés, et non par de bonnes œuvres telles que les sacrifices (yajña) et autres actes de droiture.

Verse 81

अतो दारिद्र्यमापन्नः पुत्रस्ते द्विजभामिनि । तद्दोष परिहारार्थं शरणं यातु शंकरम्

Ainsi ton fils est tombé dans la pauvreté, ô noble dame brāhmaṇa. Pour effacer cette faute, qu’il aille chercher refuge auprès de Śaṅkara.