
Ce chapitre prend la forme d’un enseignement théologique en questions-réponses : Mārkaṇḍeya enjoint à Yudhiṣṭhira de se rendre au sanctuaire renommé de Prabhāseśvara, qualifié de « svarga-sopāna » (escalier vers le ciel) et célébré dans les trois mondes. Yudhiṣṭhira demande un exposé concis de son origine et des fruits spirituels qu’il procure. L’origine du tīrtha est rattachée à Prabhā, l’épouse (malheureuse) de Ravi, le Soleil, qui entreprend une austérité extrême—ne se nourrissant que d’air et demeurant en méditation durant une année—jusqu’à recevoir une grâce de Śiva. Prabhā énonce une norme éthique : pour la femme, le « dieu » est le mari, quelles que soient ses qualités, puis confesse sa détresse née d’un destin jugé funeste. Śiva promet, par sa faveur, de rétablir l’harmonie conjugale ; Umā (Pārvatī) s’inquiète de la mise en œuvre, et Bhānu (Sūrya) apparaît sur la rive nord de la Narmadā. Śiva ordonne au Soleil de protéger et de contenter Prabhā ; à la demande d’Umā, Sūrya consent à faire de Prabhā la première parmi les épouses. Prabhā sollicite qu’une part (aṃśa) de Sūrya demeure sur le lieu afin « d’ouvrir » le tīrtha ; un liṅga, dit « porteur de tous les dieux », y est établi et reçoit le nom de Prabhāseśa. Le chapitre se tourne ensuite vers l’éthique du pèlerinage : Prabhāseśvara accorde des résultats immédiats, surtout au jour de Māgha śukla saptamī, par des rites comprenant le contact/l’association avec un cheval sous la conduite correcte des brahmanes, le bain dévotionnel et les dons aux dvijas. Des modèles de dāna sont détaillés, notamment le go-dāna avec des caractéristiques précises ; la phalaśruti affirme que le bain et surtout le kanya-dāna en ce tīrtha effacent même de graves fautes, mènent aux mondes solaire et de Rudra et donnent un fruit comparable aux grands sacrifices ; le mérite du go-dāna est loué comme intemporel, avec un accent particulier sur caturdaśī.
Verse 1
श्रीमार्कण्डेय उवाच । ततो गच्छेत्तु राजेन्द्र प्रभासेश्वरमुत्तमम् । विख्यातं त्रिषु लोकेषु स्वर्गसोपानमुत्तमम्
Śrī Mārkaṇḍeya dit : Alors, ô seigneur des rois, il faut se rendre au sublime Prabhāseśvara, renommé dans les trois mondes comme l’escalier suprême vers le ciel.
Verse 2
युधिष्ठिर उवाच । प्रभासं तात मे ब्रूहि कथं जातं महाफलम् । स्वर्गसोपानदं दृश्यं संक्षेपात्कथयस्व मे
Yudhiṣṭhira dit : Père, parle-moi de Prabhāsa : comment en est-il venu à porter un si grand fruit ? Ce « donateur de l’escalier vers le ciel », visible ici, explique-le-moi brièvement.
Verse 3
श्रीमार्कण्डेय उवाच । दुर्भगा रविपत्नी च प्रभानामेति विश्रुता । तया चाराधितः शम्भुरुग्रेण तपसा पुरा
Le vénérable Mārkaṇḍeya dit : Il y eut une femme nommée Prabhā, épouse de Ravi (le Soleil), réputée « infortunée ». Jadis, elle adora Śambhu par une austérité sévère.
Verse 4
वायुभक्षा स्थिता वर्षं वर्षं ध्यानपरायणा । ततस्तुष्टो महादेवः प्रभायाः पाण्डुनन्दन
Ne se nourrissant que d’air et vouée à la méditation année après année, Prabhā persévéra ; alors Mahādeva fut satisfait d’elle, ô fils de Pāṇḍu.
Verse 5
ईश्वर उवाच । कस्मात्संक्लिश्यसे बाले कथ्यतां यद्विवक्षितम् । अहं हि भास्करोऽप्येको नानात्वं नैव विद्यते
Īśvara dit : Enfant, pourquoi t’infliges-tu tant de peine ? Dis ce que tu veux demander. Car je suis véritablement l’Unique ; je suis aussi Bhāskara (le Soleil). En vérité, il n’y a pas de multiplicité.
Verse 6
प्रभोवाच । नान्यो देवः स्त्रियः शम्भो विना भर्त्रा क्वचित्प्रभो । सगुणो निर्गुणो वापि धनाढ्यो वाप्यकिंचनः
Prabhā dit : Ô Śambhu, pour une femme il n’est nulle part d’autre dieu que son époux, ô Seigneur — qu’il soit vertueux ou sans vertu, riche ou dénué de tout.
Verse 7
प्रियो वा यदि वा द्वेष्यः स्त्रीणां भर्तैव दैवतम् । दुर्भगत्वेन दग्धाहं सखीमध्ये सुरेश्वर । भर्त्तर्यल्लब्धसौख्यास्मि तेन क्लिश्याम्यहं भृशम्
Qu’il soit cher ou haï, pour les femmes l’époux seul est la divinité. Je suis consumée par la « malchance » au milieu de mes compagnes, ô Seigneur des dieux ; n’ayant pas trouvé la joie auprès de mon mari, je souffre cruellement.
Verse 8
ईश्वर उवाच । वल्लभा भास्करस्यैव मत्प्रसादाद्भविष्यसि
Īśvara dit : Par ma grâce, tu deviendras assurément la bien-aimée de Bhāskara, le Soleil.
Verse 9
पार्वत्युवाच । अप्रमाणं भवद्वाक्यं भास्करोऽपि करिष्यति । वृथा क्लेशो भवेदस्याः प्रभायाः परमेश्वर
Pārvatī dit : « Ô Parameśvara, même Bhāskara rendra ta parole sans autorité. Alors toute la souffrance de Prabhā, ô Souverain suprême, deviendrait vaine. »
Verse 10
उमावाक्यान्महेशानध्यातस्तिमिरनाशनः । आगतो गगनाद्भानुर्नर्मदोत्तररोधसि
À la suite des paroles d’Umā, Maheśa médita sur la chose. Alors Bhānu, destructeur des ténèbres, descendit du ciel sur la rive septentrionale de la Narmadā.
Verse 11
भानुरुवाच । आहूतोऽस्मि कथं देव ह्यघासुरनिषूदन
Bhānu, le Soleil, dit : « Comment ai-je été appelé, ô Deva, ô pourfendeur d’Aghāsura ? »
Verse 12
ईश्वर उवाच । प्रभां पालय भो भानो संतोषेण परेण हि
Īśvara dit : «Ô Bhānu, protège Prabhā ; fais-le avec la plus haute sérénité et contentement».
Verse 13
उमोवाच । प्रभाया मन्दिरे नित्यं स्थीयतां हिमनाशन । अग्रपत्नी समस्तानां भार्याणां क्रियतां रवे
Umā dit : «Ô toi qui dissipes le froid, demeure à jamais dans la demeure de Prabhā. Et toi, ô Ravi, fais d’elle l’épouse première parmi toutes tes épouses».
Verse 14
भानुरुवाच । एवं देवि करिष्यामि तव वाक्यं वरानने । एतच्छ्रुत्वा प्रभाहूता प्रत्युवाच महेश्वरम्
Bhānu dit : «Qu’il en soit ainsi, ô Devī ; j’accomplirai ta parole, ô toi au visage gracieux». L’ayant entendu, Prabhā, convoquée, répondit à Maheśvara.
Verse 15
प्रभोवाच । स्वांशेन स्थीयतां देव मन्मथारे उमापते । एकांशः स्थाप्यतामत्र तीर्थस्योन्मीलनाय च
Prabhā dit : «Ô Deva, ô destructeur de Manmatha, ô seigneur d’Umā, demeure ici par une part de ta propre puissance. Et qu’une part soit aussi établie ici pour le dévoilement de ce tīrtha».
Verse 16
श्रीमार्कण्डेय उवाच । सर्वदेवमयं लिङ्गं स्थापितं तत्र पाण्डव । प्रभासेश इति ख्यातं सर्वलोकेषु दुर्लभम्
Śrī Mārkaṇḍeya dit : «Là, ô Pāṇḍava, fut स्थापित (établi) un liṅga qui renferme tous les dieux. Il est renommé “Prabhāseśa” et demeure rare à obtenir dans tous les mondes».
Verse 17
अन्यानि यानि तीर्थानि काले तानि फलन्ति वै । प्रभासेशस्तु राजेन्द्र सद्यः कामफलप्रदः
Les autres tīrtha portent leurs fruits en leur temps; mais Prabhāseśa, ô meilleur des rois, accorde aussitôt le fruit désiré.
Verse 18
माघमासे सिते पक्षे सप्तम्यां च विशेषतः । अश्वं यः स्पर्शयेत्तत्र यथोक्तब्राह्मणे नृप
Au mois de Māgha, durant la quinzaine claire—et tout particulièrement au septième jour lunaire—ô roi, celui qui, là, touche un cheval selon les prescriptions énoncées par les brāhmaṇas…
Verse 19
इन्द्रत्वं प्राप्यते तेन भास्करस्याथवा पदम् । स्नात्वा परमया भक्त्या दानं दद्याद्द्विजातये
Par ce mérite, on obtient la dignité d’Indra, voire la demeure de Bhāskara, le Soleil. Après s’être baigné avec une dévotion suprême, qu’on fasse un don de charité à un dvija (brāhmaṇa).
Verse 20
गोप्रदाता लभेत्स्वर्गं सत्यलोकं वरेश्वर । सर्वाङ्गसुन्दरीं शुभ्रां क्षीरिणीं तरुणीं शुभाम्
Ô Seigneur excellent, celui qui donne une vache atteint le ciel—jusqu’à Satyaloka—et reçoit (en récompense) une vache jeune, blanche et de bon augure, riche de lait, d’une beauté parfaite en chacun de ses membres.
Verse 21
सवत्सां घण्टासंयुक्तां कांस्यपात्रावदोहिनीम् । ददते ये नृपश्रेष्ठ न ते यान्ति यमालयम्
Ô meilleur des rois, ceux qui offrent une vache avec son veau, ornée d’une cloche et pourvue d’un récipient de bronze pour la traite, de tels donateurs ne vont pas au séjour de Yama.
Verse 22
अथ यः परया भक्त्या स्नानं देवस्य कारयेत् । स प्राप्नोति परं लोकं यावदाभूतसम्प्लवम्
Désormais, quiconque, avec une dévotion suprême, fait accomplir le bain rituel du Seigneur, obtient le monde suprême, qui demeure jusqu’à la dissolution cosmique.
Verse 23
दौर्भाग्यं नाशमायाति स्नानमात्रेण पाण्डव । तत्र तीर्थे तु यो भक्त्या कन्यादानं प्रयच्छति
Ô Pāṇḍava, le malheur est détruit par le seul bain. Et celui qui, avec dévotion, y accomplit le don de la jeune fille (kanyā-dāna) en ce gué sacré—
Verse 24
ब्राह्मणाय विवाहेन दापयेत्पाण्डुनन्दन । समानवयसे देया कुलशीलधनैस्तथा
Ô fils de Pāṇḍu, qu’on la donne en mariage à un Brāhmaṇa. Qu’elle soit donnée à un homme d’âge convenable, et aussi pourvu de bon lignage, de vertu et de biens.
Verse 25
ये ददन्ते महाराज ह्यपि पातकसंयुताः । तेषां पापानि लीयन्ते ह्युदके लवणं यथा
Ô grand roi, même ceux qui sont chargés de fautes—s’ils donnent en aumône—leurs péchés se dissolvent, comme le sel dans l’eau.
Verse 26
स्वामिद्रोहकृतं पापं निक्षेपस्यापहारिणि । मित्रघ्ने च कृतघ्ने च कूटसाक्ष्यसमुद्भवम्
(Même) le péché né de la trahison envers son maître; celui de qui dérobe un dépôt confié; de qui tue un ami; de l’ingrat; et celui qui provient du faux témoignage—
Verse 27
तद्ग्रामोद्यानभेदोत्थं परदारनिषेवणम् । वार्द्धुषिकस्य यत्पापं यत्पापं स्तेयसम्भवम्
De même, le péché né de la dégradation du parc ou du jardin du village ; celui de s’unir à l’épouse d’autrui ; le péché de l’usurier vivant de l’intérêt ; et le péché issu du vol—
Verse 28
कूपभेदोद्भवं यच्च बैडालव्रतधारिणः । दाम्भिकं वृक्षच्छेदोत्थं विवाहस्य निषेधजम्
De même, le péché né de la rupture d’un puits ; celui de qui porte le « vœu du chat » (ascèse hypocrite) ; le péché de la duplicité ; celui qui vient de l’abattage des arbres ; et celui qui naît de l’entrave au mariage—
Verse 29
आरामस्थतरुच्छेदमगम्यागमनोद्भवम् । स्वभार्यात्यजने यच्च परभार्यासमीहनात्
Le péché né de l’abattage des arbres du verger, le péché né de l’approche d’une femme qu’il ne faut pas approcher, le péché encouru en abandonnant sa propre épouse légitime, et le péché qui vient du désir pour l’épouse d’un autre—(tout cela est dit ici).
Verse 30
ब्रह्मस्वहरणे यच्च गरदे गोविघातिनि । विद्याविक्रयणोत्थं च संसर्गाद्यच्च पातकम्
Et le péché qu’il y a à dérober les biens d’un brāhmane ; le péché d’administrer du poison ; le péché de tuer une vache ; le péché né de la vente du savoir sacré ; et tout péché né d’une fréquentation corrompue—(tout cela est compris).
Verse 31
श्वबिडालवधाद्घोरं सर्पशूद्रोद्भवं तथा । भूमिहर्तुश्च यत्पापं भूमिहारिणि चैव हि
Le terrible péché de tuer chiens et chats ; de même le péché lié au tort fait aux serpents et aux śūdras ; et le péché de celui qui s’empare des terres, et aussi de celui qui les vole et les emporte—(tout cela est compris).
Verse 32
मा ददस्वेति यत्पापं गोवह्निब्राह्मणेषु च । तत्पापं याति विलयं कन्यादानेन पाण्डव
Ô Pāṇḍava, quel que soit le péché encouru en disant « Ne donne pas » au sujet des vaches, du feu sacré et des brāhmaṇas, ce péché est anéanti par le kanyādāna, le don d’une jeune fille.
Verse 33
स गत्वा भास्करं लोकं रुद्रलोके शुभे व्रजेत् । क्रीडते रुद्रलोकस्थो यावदिन्द्राश्चतुर्दश
Ayant atteint le monde de Bhāskara, le Soleil, il se rend ensuite au monde auspiceux de Rudra ; demeurant dans le séjour de Rudra, il s’y ébat aussi longtemps que durent quatorze Indras (cycles).
Verse 34
सर्वपापक्षये जाते शिवे भवति भावना । एतद्व्रजति यस्तीर्थं प्रभासं पाण्डुनन्दन
Lorsque tous les péchés sont consumés, l’esprit se remplit de dévotion envers Śiva. Ô fils de Pāṇḍu, tel est le destin de celui qui se rend au tīrtha sacré nommé Prabhāsa.
Verse 35
सर्वतीर्थफलं प्राप्य सोऽश्वमेधफलं लभेत् । गोप्रदानं महापुण्यं सर्वपापक्षयं परम् । प्रशस्तं सर्वकालं हि चतुर्दश्यां विशेषतः
Ayant obtenu le fruit de tous les pèlerinages, il reçoit aussi le fruit du sacrifice de l’Aśvamedha. Le don d’une vache est un mérite immense et opère la destruction suprême de tous les péchés. Il est propice en tout temps, et tout particulièrement à la caturdaśī, le quatorzième jour lunaire.