
Mārkaṇḍeya conduit Yudhiṣṭhira vers un tīrtha « d’une splendeur suprême », où l’on se souvient de Varāha (Viṣṇu) comme du Soutien et Releveur de la Terre (dharaṇīdhara). Dans un récit cosmogonique enchâssé, Hari repose en yoganidrā sur la couche du Serpent dans l’Océan de Lait ; lorsque la Terre s’enfonce sous le poids de son fardeau, les Deva, accablés, le supplient de rétablir la stabilité du cosmos. Viṣṇu prend alors la forme de Varāha, redoutable et pourvu de défenses, et soulève la Terre sur sa défense. Le chapitre énumère ensuite une manifestation quintuple de Varāha liée à la rive nord de la Narmadā et à des lieux précis (désignés comme sièges des première à cinquième formes), culminant dans la « cinquième » appelée Udīrṇa-Varāha, associée à Bhṛgukaccha. Le discours devient prescriptif : au mois de Jyeṣṭha, en quinzaine claire, surtout à Ekādaśī, le pèlerin observe une sobriété alimentaire (haviṣya), une veille nocturne (jāgaraṇa), le bain dans la rivière, des offrandes aux ancêtres et aux dieux avec sésame et orge, et des dons gradués (vache, cheval, or, terre) à des brāhmaṇa qualifiés, tout en rendant un culte à chaque étape de Varāha. La phalaśruti affirme que la vision simultanée des cinq Varāha, jointe aux rites de la Narmadā et au souvenir de Nārāyaṇa, détruit même les fautes majeures et promet la délivrance ; une attestation d’autorité attribuée à Śaṅkara ajoute que le darśana accompli en temps voulu au sanctuaire de Loṭaṇeśvara libère de la condition incarnée.
Verse 1
श्रीमार्कण्डेय उवाच । ततो गच्छेत्तु राजेन्द्र तीर्थं परमशोभनम् । उदीर्णो यत्र वाराहो ह्यभवद्धरणीधरः
Śrī Mārkaṇḍeya dit : « Ensuite, ô roi, il faut se rendre à un tīrtha d’une splendeur suprême, où le Sanglier divin, Varāha, se manifesta en une forme puissante et devint le soutien de la Terre ».
Verse 2
धन्वदंष्ट्रां करालाग्रां बिभ्रच्च पृथिवीमिमाम् । स एव पञ्चमः प्रोक्तो वाराहो मुक्तिदायकः
Portant des défenses terribles aux pointes acérées et soulevant cette Terre même, ce Varāha est proclamé le « cinquième » : la Forme du Sanglier qui accorde la délivrance (mokṣa).
Verse 3
युधिष्ठिर उवाच । कथमुदीर्णरूपोऽभूद्वाराहो धरणीधरः । वाराहत्वं गतः केन पञ्चमः केन संज्ञितः
Yudhiṣṭhira dit : « Comment Varāha, le soutien de la Terre, surgit-il sous une forme si puissante ? Par qui prit-il l’état de sanglier, et pourquoi est-il désigné comme le “cinquième” ? »
Verse 4
मार्कण्डेय उवाच । आदिकल्पे पुरा राजन्क्षीरोदे भगवान् हरिः । शेते स भोगिशयने योगनिद्राविमोहितः
Mārkaṇḍeya dit : « Dans le kalpa primordial, ô roi, le Seigneur bienheureux Hari reposait sur l’Océan de Lait (Kṣīroda), étendu sur la couche du Serpent, absorbé dans le sommeil yogique. »
Verse 5
बभूव नृपतिश्रेष्ठ गत्वा वै देवसंनिधौ । अवोचद्भारखिन्नाहं गमिष्यामि रसातलम्
Ô le meilleur des rois, (la Terre) se rendit auprès des dieux et dit : « Je suis accablée par le fardeau ; je descendrai à Rasātala, le monde d’en bas. »
Verse 6
दृष्ट्वा देवाः समुद्विग्ना गता यत्र जनार्दनः । तुष्टुवुर्वाग्भिरिष्टाभिः केशवं जगत्पतिम्
Voyant cela, les dieux, profondément troublés, allèrent là où se trouvait Janārdana ; et, par des hymnes chéris de louange, ils exaltèrent Keśava, le Seigneur du monde.
Verse 7
देवा ऊचुः । नमो नमस्ते देवेश सुरार्तिहर सर्वग । विश्वमूर्ते नमस्तुभ्यं त्राहि सर्वान्महद्भयात्
Les dieux dirent : «Hommage, hommage à Toi, ô Seigneur des dieux, ô destructeur de la détresse des devas, Toi qui pénètres tout ! Ô Forme incarnée de l’univers, hommage à Toi. Sauve-nous tous de cette grande frayeur.»
Verse 8
इत्युक्तो दैवतैर्देवो ह्युवाच किमुपस्थितम् । कार्यं वदध्वं मे देवा यत्कृत्यं मा चिरं कृथाः
Ainsi interpellé par les dieux, le Seigneur dit : «Qu’est-il survenu ? Dites-moi, ô dieux, quelle œuvre doit être accomplie ; ne tardez pas à exposer ce qui doit être fait.»
Verse 9
देवा ऊचुः । धरा धरित्री भूतानां भारोद्विग्ना निमज्जति । तामुद्धर हृषीकेश लोकान्संस्थापय स्थितौ
Les Devas dirent : «La Terre, soutien des êtres, accablée par le fardeau, s’enfonce. Ô Hṛṣīkeśa, relève-la et rétablis les mondes dans leur stabilité et leur ordre légitimes.»
Verse 10
एवमुक्तः सुरैः सर्वैः केशवः परमेश्वरः । वाराहं रूपमास्थाय सर्वयज्ञमयं विभुः
Ainsi sollicité par tous les dieux, Keśava —le Seigneur suprême— prit la forme de Varāha, le Sanglier, Lui l’Omniprésent qui est l’essence de tout sacrifice.
Verse 11
दंष्ट्राकरालं पिङ्गाक्षं समाकुञ्चितमूर्धजम् । कृत्वाऽनन्तं पादपीठं दंष्ट्राग्रेणोद्धरन्भुवम्
Terrible par ses défenses, aux yeux fauves, la toison hérissée et bouclée ; faisant d’Ananta son marchepied, il souleva la Terre à la pointe de sa défense.
Verse 12
सपर्वतवनामुर्वीं समुद्रपरिमेखलाम् । उद्धृत्य भगवान् विष्णुरुदीर्णः समजायत
Ayant soulevé la Terre—avec ses montagnes et ses forêts, ceinte par l’océan—le Seigneur Viṣṇu s’éleva en majesté.
Verse 13
दर्शयन्पञ्चधात्मानमुत्तरे नर्मदातटे । तथाद्यं कोरलायां तु द्वितीयं योधनीपुरे
Se révélant en cinq formes sur la rive nord de la Narmadā : la première (manifestation) est à Koralā, et la seconde à Yodhanīpura.
Verse 14
जयक्षेत्राभिधाने तु जयेति परिकीर्तितम् । असुरान्मोहयल्लिङ्गस्तृतीयः परिकीर्तितः
Au lieu nommé Jayakṣetra, on le célèbre sous le nom de « Jaya ». Là, un liṅga qui égara les Asuras est proclamé comme la troisième (manifestation).
Verse 15
पावनाय जगद्धेतोः स्थितो यस्माच्छशिप्रभः । अतस्तु नृपशार्दूल श्वेत इत्याभिधीयते
Parce que, pour la purification—du Seigneur, cause du monde—il demeure là, rayonnant d’un éclat lunaire ; ainsi, ô tigre parmi les rois, il est nommé « Śveta » (le Blanc).
Verse 16
उद्धृत्य जगतां देवीमुदीर्णो भृगुकच्छके । ततः पञ्चम उदीर्णो वराह इति संज्ञितः
Ayant soulevé la Déesse des mondes (la Terre), il s’éleva en gloire à Bhṛgukacchaka. Dès lors, la cinquième manifestation sublime est connue sous le nom de « Varāha ».
Verse 17
इति पञ्चवराहास्ते कथितः पाण्डुनन्दन । युगपद्दर्शनं चैषां ब्रह्महत्यां व्यपोहति
Ainsi t’ont été décrits ces cinq Varāha, ô fils de Pāṇḍu. Leur darśana accompli d’un seul élan efface même la faute de brahma-hatyā, le meurtre d’un brāhmaṇa.
Verse 18
ज्येष्ठे मासि सिते पक्ष एकादश्यां विशेषतः । गत्वा ह्यादिवराहं तु सम्प्राप्ते दशमीदिने
Au mois de Jyeṣṭha, durant la quinzaine claire—et tout particulièrement à Ekādaśī—qu’on se rende auprès d’Ādi-Varāha, lorsque le jour de Daśamī est advenu, selon l’observance qui mène à Ekādaśī.
Verse 19
हविष्यमन्नं भुञ्जीयाल्लघुसायं गते रवौ । रात्रौ जागरणं कुर्याद्वाराहे ह्यादिसंज्ञके
Quand le soleil est couché, qu’on prenne un repas léger de haviṣya, nourriture rituelle et pure. Puis, durant la nuit, qu’on veille en la demeure sacrée de Varāha, dite Ādi.
Verse 20
ततः प्रभाते ह्युषसि संस्नात्वा नर्मदाजले । संतर्प्य पितृदेवांश्च तिलैर्यवविमिश्रितैः
Puis, à l’aurore, après s’être baigné dans les eaux de la Narmadā, qu’on apaise les Pitṛs et les Devas par des offrandes de sésame mêlé d’orge.
Verse 21
धेनुं दद्याद्द्विजे योग्ये सर्वाभरणभूषिताम् । निर्ममो निरहङ्कारो दानं दद्याद्द्विजातये
Qu’on offre une vache, parée de tous ses ornements, à un brāhmaṇa digne. Sans attachement ni orgueil, qu’on accomplisse le dāna, la sainte aumône, envers les deux-fois-nés (dvijāti).
Verse 22
गत्वा सम्पूजयेद्देवं वाराहं ह्यादिसंज्ञितम् । अनेन विधिना पूज्य पश्चाद्गच्छेज्जयं त्वरन्
S’y étant rendu, qu’on adore pleinement le Seigneur Varāha, nommé Ādi, selon les rites. Après l’avoir honoré de cette manière, qu’on se hâte ensuite d’aller au lieu appelé Jaya.
Verse 23
त्वरितं तु जयं गत्वा पूर्वकं विधिमाचरेत् । अश्वं दद्याद्द्विजाग्र्याय जयपूर्वाभिनिर्गतम्
Parvenu promptement à Jaya, qu’on accomplisse le rite prescrit auparavant. Qu’on offre un cheval à un brāhmane éminent, un cheval issu du territoire de Jaya.
Verse 24
लिङ्गे चैव तिला देयाः श्वेते हिरण्यमेव च । उदीर्णे च भुवं दद्यात्पूर्वकं विधिमाचरेत्
Au Liṅga aussi, qu’on offre des graines de sésame, ainsi que de l’or blanc. À Udīrṇa, qu’on fasse don de terre, en accomplissant le rite prescrit auparavant.
Verse 25
अनस्तमित आदित्ये वराहान्पञ्च पश्यतः । यत्फलं लभते पार्थ तदिहैकमनाः शृणु
Ô fils de Pṛthā, écoute d’un esprit recueilli le fruit que l’on obtient en contemplant cinq Varāhas tandis que le soleil ne décline pas, en pleine clarté.
Verse 26
ब्रह्महत्या सुरापानं स्तेयं गुर्वङ्गनागमः । एभिस्तु सह संयोगो विश्वस्तानां च वञ्चनम्
Tuer un brāhmane, boire des liqueurs, voler, approcher l’épouse du maître; s’unir à de tels péchés et tromper ceux qui se confient à vous sont de lourdes fautes.
Verse 27
स्वसृदुहितृभगिनीकुलदारोपबृंहणम् । आ जन्ममरणाद्यावत्पापं भरतसत्तम
Les rapports avec sa sœur, sa fille, ses parentes ou les épouses de sa famille — un tel péché, ô meilleur des Bhāratas, persiste jusqu'au cycle de la naissance et de la mort.
Verse 28
तीर्थपञ्चकपूतस्य वैष्णवस्य विशेषतः । युगपच्चविनश्येत तूलराशिरिवानलात्
Pour un Vaiṣṇava en particulier — purifié par les cinq tīrthas — ces péchés sont détruits sur-le-champ, comme un tas de coton par le feu.
Verse 29
नारायणानुस्मरणाज्जपध्यानाद्विशेषतः । विप्रणश्यन्ति पापानि गिरिकूटसमान्यपि
En se souvenant de Nārāyaṇa — surtout par le japa et la méditation — même les péchés amoncelés comme des sommets de montagnes sont complètement détruits.
Verse 30
दृष्ट्वा पञ्च वराहान्वै पौरुषे महति स्थितः । आप्लवन्नर्मदातोये श्राद्धं कृत्वा यथाविधि
Ayant contemplé les Cinq Varāhas et restant inébranlable dans cette grande observance sacrée, on doit se baigner dans les eaux de la Narmadā puis accomplir le śrāddha selon la règle.
Verse 31
उदयास्तमनादर्वाग्यः पश्येल्लोटणेश्वरम् । कलेवरविमुक्तः स इत्येवं शङ्करोऽब्रवीत्
Quiconque contemple Loṭaṇeśvara avant le lever ou après le coucher du soleil est libéré de l'incarnation — ainsi a déclaré Śaṅkara.
Verse 32
मुक्तिं प्रयाति सहसा दुष्प्रापां परमेश्वरीम् । पौरुषे क्रियमाणेऽपि न सिद्धिर्जायते यदि
Il obtient sur-le-champ la délivrance (mokṣa), rare à atteindre et relevant du Seigneur Suprême, lorsque, même si le rite Pauruṣa est accompli, la réussite ne naît pas par les moyens ordinaires.
Verse 33
ब्रुवन्ति स्वर्गगमनमपि पापान्वितस्य च । यत्र तत्र गतस्यैव भवेत्पञ्चवराहकी
Ils disent que même celui qui est chargé de péchés obtient le passage vers le ciel; et pour celui qui y est parvenu—d’où qu’il soit venu—le mérite du Pañca-Varāha (tīrtha/rite) se manifeste assurément.
Verse 34
ज्येष्ठस्यैकादशीतिथौ ध्रुवं तत्र वसेन्नरः । आदिं जयं तथा श्वेतं लिङ्गमुदीर्णमेव च
Au onzième jour lunaire (Ekādaśī) de Jyeṣṭha, l’homme doit assurément demeurer là; et il doit vénérer/visiter les liṅgas nommés Ādi, Jaya, Śveta, ainsi que Udīrṇa.
Verse 35
आश्रित्य तस्या द्रष्टव्या वराहास्तु यतस्ततः । ज्येष्ठस्यैकादशीतिथौ विष्णुना प्रभुविष्णुना
En prenant refuge en ce lieu, les Varāhas doivent être contemplés de toutes parts; à l’Ekādaśī de Jyeṣṭha, par Viṣṇu—par le Seigneur Viṣṇu—ils se rendent tout particulièrement manifestes et accessibles.
Verse 36
वाराहं रूपमास्थाय उद्धृता धरणी विभो । पुण्यात्पुण्यतमा तेन ह्यशेषाघौघनाशिनी
Ô Seigneur tout-puissant, ayant pris la forme de Varāha, tu as relevé la Terre. C’est pourquoi ce (tīrtha/ce mérite) est le plus sanctifiant des sanctifiants, car il détruit sans reste tout déluge de péché.
Verse 37
दृष्ट्वा पञ्चवराहान्वै क्रोडमुदीर्णरूपिणम् । पूजयित्वा विधानेन पश्चाज्जागरणं चरेत्
Après avoir contemplé les Cinq Varāha, à la forme de sanglier sublime, qu’on les vénère selon le rite prescrit, puis qu’on observe une veille durant toute la nuit.
Verse 38
सपञ्चवर्तिकान् दीपान् घृतेनोज्ज्वाल्य भक्तितः । पुराणश्रवणैर्नृत्यैर्गीतवाद्यैः सुमङ्गलैः
Avec dévotion, en allumant des lampes de ghee à cinq mèches, (qu’on veille) par l’écoute des Purāṇa, par des danses, et par des chants et musiques instrumentales de bon augure.
Verse 39
वेदजाप्यैः पवित्रैश्च क्षपयित्वा च शर्वरीम् । यत्पुण्यं लभते मर्त्यो ह्याजमीढ शृणुष्व तत्
Ayant passé la nuit par de saintes récitations védiques et d’autres japa purificateurs, écoute, ô Ājamīḍha : le mérite qu’un mortel en reçoit, je vais te l’énoncer.
Verse 40
रेवाजलं पुण्यतमं पृथिव्यां तथा च देवो जगतां पतिर्हरिः । एकादशी पापहरा नरेन्द्र बह्वायासैर्लभ्यते मानवानाम्
Les eaux de la Revā sont les plus saintes sur la terre ; de même Hari, Seigneur des mondes, est divin. Et Ekādaśī, ô roi, est celle qui détruit les péchés, obtenue par les hommes seulement au prix de grands efforts et d’observances.
Verse 41
एकैकशो ब्रह्महत्यादिकानि शक्तानि हन्तुं पापसङ्घानि राजन् । नैते सर्वे युगपद्वै समेता हन्तुं शक्ताः किं न तद्ब्रूहि राजन्
Ô roi, chaque amas de péchés—à commencer par la brahmahatyā—possède le pouvoir d’abattre. Pourtant, même si tous ces péchés se rassemblaient d’un seul coup, ils ne pourraient détruire (celui que protège ce dharma). Dis-moi, ô roi : comment cela se peut-il ?
Verse 42
यथेदमुक्तं तव धर्मसूनो श्रुतं च यच्छङ्कराच्चन्द्रमौलेः । श्रुत्वेदमिच्छन्मुच्यते सर्वपापैः पठन्पदं याति हि वृत्रशत्रोः
Ô fils du Dharma, ainsi qu’il t’a été dit, et ainsi qu’on l’a entendu de Śaṅkara, le Seigneur au croissant de lune, de même celui qui écoute cet enseignement avec foi est délivré de tous les péchés ; et celui qui le récite atteint l’état (demeure) d’Indra, le vainqueur de Vṛtra.
Verse 189
अध्याय
Chapitre (marque d’en-tête ou de clôture).