
L’Adhyāya 15 se déploie en un dialogue à plusieurs niveaux. Agastya s’adresse à Lopāmudrā et rappelle un récit transmis à Śivaśarman par les gaṇas de Śiva. Ceux-ci donnent d’abord l’étiologie des filles de Dakṣa liées aux nakṣatras : après de sévères tapas à Kāśī, elles installent un liṅga nommé Nakṣatreśvara sur la rive du fleuve Vārāṇasī, près de Saṅgameśvara. Śiva accorde des bienfaits : prééminence dans le jyotiṣ-cakra, association aux rāśis, un « nakṣatra-loka » distinct, et protection pour ceux qui vénèrent et observent des vœux liés aux nakṣatras à Kāśī. Le propos se tourne ensuite vers une seconde origine de sanctuaire, centrée sur Budha (Mercure), issu de l’épisode Tārā–Soma–Bṛhaspati. Budha accomplit une austérité intense à Kāśī, établit le Budheśvara-liṅga, puis reçoit l’épiphanie de Śiva et sa grâce : un loka supérieur au domaine des nakṣatras, un honneur exceptionnel parmi les grahas, et la promesse que le culte de Budheśvara confère buddhi (l’intelligence) et dissipe durbuddhi (la confusion). Le chapitre s’achève par un phala concis : le darśana de Budheśvara (à l’est de Candreśvara) empêche le déclin de l’intellect, et le récit se poursuit vers l’exposé du Śukra-loka.
Verse 1
अगस्तिरुवाच । शृणु पत्नि महाभागे लोपामुद्रे सधर्मिणि । कथा विष्णुगणाभ्यां च कथितां शिवशर्मणे
Agastya dit : Écoute, ô épouse très fortunée, Lopāmudrā, compagne de mon dharma, le récit que deux serviteurs de Viṣṇu ont raconté à Śivaśarman.
Verse 2
शिवशर्मोवाच । अहो गणौ विचित्रेयं श्रुता चांद्रमसी कथा । उडुलोककथां ख्यातं विष्वगाख्यानकोविदौ
Śivaśarman dit : « Ah, ô deux Gaṇa, combien est merveilleuse cette histoire lunaire que j’ai entendue ! Vous êtes renommés comme maîtres du récit, habiles à dire la célèbre histoire du monde des étoiles. »
Verse 4
गणावूचतुः । पुरा सिसृक्षतः सृष्टिं स्रष्टुरंगुष्ठपृष्ठतः । दक्षः प्रजाविनिर्माणे दक्षो जातः प्रजापतिः । षष्टिर्दुहितरस्तस्य तपोलावण्यभूषणाः । सर्वलावण्यरोहिण्यो रोहिणीप्रमुखाः शुभाः
Les Gaṇa dirent : « Jadis, lorsque le Créateur voulut faire surgir la création, Dakṣa—le compétent Prajāpati—naquit du dos du pouce du Créateur, expert en la génération des êtres. Il eut soixante filles de bon augure, parées d’austérité (tapas) et de beauté, rayonnantes de toute grâce, Rohiṇī étant la première d’entre elles. »
Verse 5
ताभिस्तप्त्वा तपस्तीव्रं प्राप्य वैश्वेश्वरीं पुरीम् । आराधितो महादेवः सोमः सोमविभूपणः
Après avoir accompli de rudes austérités, elles atteignirent la cité de Vaiśveśvarī (Kāśī). Là, Mahādeva fut honoré; et Soma aussi—l’ornement de Soma, seigneur de la Lune et des nakṣatra—fut apaisé.
Verse 6
यदा तुष्टोयमीशानो दातुं वरमथाययौ । उवाच च प्रसन्नात्मा याचध्वं वरमुत्तमम्
Lorsque ce Seigneur, Īśāna, fut satisfait et s’avança pour accorder une grâce, il parla d’un cœur bienveillant : « Demandez le don le plus élevé. »
Verse 7
शंभोर्वाक्यमथाकर्ण्य ऊचुस्ताश्च कुमारिकाः । यदि देयो वरोऽस्माकं वरयोग्याः स्म शंकर
Entendant les paroles de Śambhu, ces jeunes filles répondirent : « Ô Śaṅkara, si une grâce doit nous être accordée, nous sommes dignes de la recevoir. »
Verse 8
भवतोपि महादेव भवतापहरो हि यः । रूपेण भवता तुल्यः स नो भर्ता भवत्विति
«Ô Mahādeva, que celui qui peut te rivaliser—celui même qui peut ravir ton orgueil—soit notre époux; égal à toi en beauté, qu’il devienne notre Seigneur.»
Verse 9
लिंगं संस्थाप्य सुमहन्नक्षत्रेश्वर संज्ञितम् । वारणायास्तटे रम्ये संगमेश्वरसन्निधौ
Ils établirent un très grand Liṅga nommé Nakṣatreśvara, sur la belle rive de la rivière Vāraṇā, auprès de la sainte présence de Saṅgameśvara.
Verse 10
दिव्यं वर्ष सहस्रं तु पुरुषायितसंज्ञितम् । तपस्तप्तं महत्ताभिः पुरुषैरपि दुष्करम्
Pendant mille années divines—appelées «Puruṣāyita»—ces grands êtres pratiquèrent l’austérité (tapas), une discipline difficile même pour les hommes.
Verse 11
ततस्तुष्टो हि विश्वेशो व्यतरद्वरमुत्तमम् । सर्वासामेकपत्नीनामकत्रे स्थिरचेतसाम्
Alors Viśveśvara, satisfait, accorda le don suprême : que toutes, au mental ferme, auraient un seul époux—ensemble, comme coépouses d’un même Seigneur.
Verse 12
श्री विश्वेश्वर उवाच । न क्षांतं हि तपोत्युग्रमेतदन्याभिरीदृशम् । पुराऽबलाभिस्तस्माद्वो नाम नक्षत्रमत्र वै
Śrī Viśveśvara dit : «Une austérité aussi excessivement ardue que celle-ci n’a jamais été endurée auparavant par d’autres femmes telles que vous. C’est pourquoi, ici même, votre nom sera véritablement “Nakṣatra”.»
Verse 13
पुरुषायितसंज्ञेन तप्तं यत्तपसाधुना । भवतीभिस्ततः पुंस्त्वमिच्छया वो भविष्यति
Parce que vous avez accompli avec droiture l’austérité nommée Puruṣāyita, selon votre propre désir, l’état masculin viendra à vous.
Verse 14
ज्योतिश्चक्रे समस्तेऽस्मिन्नग्रगण्या भविष्यथ । मेषादीनां च राशीनां योनयो यूयमुत्तमाः
Dans toute cette roue de lumière céleste, vous serez comptées au premier rang; et parmi les signes du zodiaque commençant par le Bélier, vous serez les matrices excellentes, les sources d’où ils prennent naissance.
Verse 15
ओषधीनां सुधायाश्च ब्राह्मणानां च यः पतिः । पतिमत्यो भवत्योपि तेन पत्या शुभाननाः
Celui qui est le Seigneur des herbes guérisseuses, de l’amṛta (ambroisie) et des Brāhmaṇas—par ce Seigneur même, si propice, vous aussi, ô visages gracieux, deviendrez « pourvues d’un vrai protecteur », comblées de garde juste et de fortune.
Verse 16
भवतीनामिदं लिंगं नक्षत्रेश्वर संज्ञितम् । पूजयित्वा नरो गंता भवतीलोकमुत्तमम्
Ce liṅga vous appartient et porte le nom de « Nakṣatreśvara ». L’ayant adoré, un homme atteindra votre monde suprême.
Verse 17
उपरिष्टान्मृगांकस्य लोको वस्तु भविष्यति । सर्वासां तारकाणां च मध्ये मान्या भविष्यथ
Au-dessus de la Lune se trouvera, en vérité, votre monde de demeure; et, au milieu de toutes les étoiles, vous serez honorées et vénérées.
Verse 18
नक्षत्रपूजका ये च नक्षत्रव्रतचारिणः । ते वो लोके वसिष्यंति नक्षत्र सदृशप्रभाः
Ceux qui vénèrent les nakṣatras et ceux qui observent des vœux dédiés aux nakṣatras—ceux-là demeureront dans votre monde, rayonnant d’un éclat pareil à celui des astres.
Verse 19
नक्षत्रग्रहराशीनां बाधास्तेषां कदाचन । न भविष्यंति ये काश्यां नक्षत्रेश्वरवीक्षकाः
Pour ceux qui, à Kāśī, contemplent et recherchent Nakṣatreśvara, jamais ne naîtront les afflictions causées par les nakṣatras, les planètes ou les signes du zodiaque.
Verse 20
अगस्त्य उवाच । अतिथित्वमवाप नेत्रयोर्बुधलोकः शिवशर्मणस्त्वथ । गणयोर्भगणस्य संकथां कथयित्रो रिति विष्णुचेतसोः
Agastya dit : Alors Śivaśarman—ayant atteint le royaume de Budha—accueillit les deux Gaṇas comme hôtes ; et par ces deux-là, dont l’esprit demeurait fixé sur Viṣṇu, fut contée l’histoire de cette troupe d’étoiles.
Verse 21
शिवशर्मोवाच । कस्य लोकोयमतुलो ब्रूतं श्रीभगवद्गणौ । पीयूषभानोरिव मे मनः प्रीणयतेतराम्
Śivaśarman dit : Ô vénérables Gaṇas du Seigneur Bienheureux, dites-moi : à qui appartient ce monde sans égal ? Mon esprit se réjouit au plus haut point, comme sous la lune d’amṛta.
Verse 22
गणावूचतुः । शिवशर्मञ्छृणु कथामेतां पापापहारिणीम् । स्वर्गमार्गविनोदाय तापत्रयविनाशिनीम्
Les deux Gaṇas dirent : Ô Śivaśarman, écoute ce récit, qui efface les péchés, réjouit sur la voie du ciel et détruit les trois sortes d’affliction.
Verse 23
योसौ पूर्वं महाकांतिरावाभ्यां परिवर्णितः । साम्राज्यपदमापन्नो द्विजराजस्तवाग्रतः
Celui-là, d’une grande splendeur, que nous deux avons décrit auparavant, a atteint le rang de la souveraineté ; le « roi parmi les deux-fois-nés » se tient maintenant devant toi.
Verse 24
दक्षिणा राजसूयस्य येन त्रिभुवनं कृता । तपस्तताप योत्युग्रं पद्मानां दशतीर्दश
Celui par qui la dakṣiṇā du Rājasūya en vint à embrasser les trois mondes ; celui qui accomplit une ascèse d’une âpreté extrême durant dix dizaines de milliers de cycles de lotus, en un temps incommensurable.
Verse 25
अत्रिनेत्रसमुद्भूतः पौत्रो वै द्रुहिणस्य यः । नाथः सर्वौषधीनां च ज्योतिषां पतिरेव च
Lui, né de l’œil d’Atri ; véritable petit-fils de Druhiṇa (Brahmā) ; seigneur de toutes les herbes médicinales, et aussi maître des luminaires.
Verse 26
निर्मलानां कलानां च शेवधिर्यश्च गीयते । उद्यन्परोपतापं यः स्वकरैर्गलहस्तयेत्
On le chante comme le trésor des phases immaculées ; et, lorsqu’il se lève, de ses propres rayons il saisit à la gorge et dissipe l’ardente souffrance d’autrui, la chaleur accablante.
Verse 27
मुदंकुमुदिनीनांयस्तनोति जगता सह । दिग्वधू चारु शृंगारदर्शनादर्शमंडलः
Il répand la joie sur les kumudinī, les lotus qui s’épanouissent la nuit, avec le monde entier ; son disque est un miroir où se contemple la belle parure des épouses des directions.
Verse 28
किमन्यैर्गुणसंभारैरतोपि न समं विधोः । निजोत्तमांगे सर्वज्ञः कलां यस्यावतंसयेत्
À quoi bon d’autres amas de vertus ? Rien n’égale la Lune, car l’Omniscient, Śiva, en fait un ornement : sa propre phase est posée sur son membre le plus élevé, la tête.
Verse 29
बृहस्पतेस्स वै भार्यामैश्वर्यमदमोहितः । पुरोहितस्यापिगुरोर्भ्रातुरांगिरसस्य वै
Aveuglé par l’ivresse de la puissance, il prit l’épouse de Bṛhaspati, le prêtre et guru, oui, le maître même de son frère, l’Āṅgirasa.
Verse 30
जहार तरसा तारां रूपवान्रूपशालिनीम् । वार्यमाणोपि गीर्वाणैर्बहुदेवर्षिभिः पुनः
Avec violence il l’enleva : le beau ravit de force Tārā, si riche de beauté, bien que les devas et maints rishis divins l’en empêchassent sans cesse.
Verse 31
नायं कलानिधेर्दोषो द्विजराजस्य तस्य वै । हित्वा त्रिनेत्रं कामेन कस्य नो खडितं मनः
Ce n’est pas vraiment la faute de ce seigneur des phases, roi parmi les deux-fois-nés. Car, sous l’emprise du désir, délaissant même le Trois-Yeux (Śiva), quel esprit n’a pas été brisé et détourné ?
Verse 32
ध्वांतमेतदभितः प्रसारियत्तच्छमाय विधिनाविनिर्मितम् । दीपभास्करकरामहौषधं नाधिपत्य तमसस्तुकिंचन
Cette obscurité s’étend de toutes parts ; pour l’apaiser, le Créateur, selon l’Ordre, a façonné des remèdes : la lampe, le soleil, les rayons de lune et de grandes herbes guérisseuses. Pourtant, la ténèbre n’a nulle souveraineté.
Verse 33
आधिपत्यमदमोहितं हितं शंसितं स्पृशति नो हरेर्हितम् । दुर्जनविहिततीर्थमज्जनैः शुद्धधीरिव विरुद्धमानसम्
Le bon conseil, fût-il bien formulé, n’atteint pas celui que l’orgueil de la domination a égaré; de même, il ne saisit pas ce qui est salutaire et cher à Hari. Tel un homme à l’intelligence pure dont l’esprit se renverse en se baignant dans un tīrtha fabriqué par les méchants (un faux lieu sacré), ainsi son cœur devient pervers.
Verse 34
धिग्धिगेतदधिकर्द्धि चेष्टितं चंक्रमेक्षणविलक्षितं यतः । वीक्षते क्षणमचारुचक्षुषा घातितेन विपदःपदेन च
Honte, honte à cette quête fébrile d’une richesse démesurée, à cette conduite singulière qui erre en tous sens et jette des regards çà et là ! Car ne fût-ce qu’un instant, un regard aux yeux sans grâce et sans discipline, joint à un pas posé sur un chemin périlleux, abat l’homme dans le malheur.
Verse 35
कः कामेन न निर्जितस्त्रिजगतां पुष्पायुधेनाप्यहो कः क्रोधस्यवशंगतो ननच को लोभेन संमोहितः । योषिल्लोचनभल्लभिन्नहृदयः को नाप्तवानापदं को राज्यश्रियमाप्यनांधपदवीं यातोपि सल्लोचनः
Qui n’a pas été vaincu par le désir, par cette puissance aux armes de fleurs qui subjugue les trois mondes ? Qui n’est pas tombé sous l’empire de la colère, et qui donc n’a pas été égaré par l’avidité ? Le cœur transpercé par les flèches des yeux d’une femme, qui n’a pas rencontré le malheur ? Et qui, même parvenu à la splendeur royale, n’a pas suivi la voie de l’aveuglement, tout en ayant des yeux ?
Verse 36
आधिपत्यकमलातिचंचला प्राप्यतां च यदिहार्जितं किल । निश्चलं सदसदुच्चकैर्हितं कार्यमार्यचरितैः सदैव तत्
La souveraineté — telle Lakṣmī sur le lotus — est d’une extrême inconstance, même si l’on l’acquiert ici par ses propres efforts. Aussi les nobles doivent-ils toujours cultiver ce qui est stable et réellement salutaire : la conduite droite, ferme au milieu du haut et du bas, du bien et du mal.
Verse 37
न यदांगिरसे तारां स व्यसर्जयदुल्बणः । रुद्रोथ पार्ष्णिं जग्राह गृहीत्वाजगवं धनुः
Lorsque ce farouche refusa de rendre Tārā à Āṅgirasa (Bṛhaspati), Rudra alors lui saisit le talon, ayant pris en main l’arc Ajagava.
Verse 38
तेन ब्रह्मशिरोनाम परमास्त्रं महात्मना । उत्सृष्टं देवदेवायतेन तन्नाशितं ततः
Par lui fut lancée contre le Dieu des dieux l’arme suprême nommée Brahmaśiras ; mais par ce même Seigneur elle fut aussitôt anéantie.
Verse 39
तयोस्तद्युद्धमभवद्घोरं वै तारकामयम् । ततस्त्वकांड ब्रह्मांड भंगाद्भीतोभवद्विधिः
Entre eux deux, le combat devint vraiment terrible, tout empreint de l’affaire de Tārā. Alors, craignant la soudaine rupture de l’Œuf cosmique, l’Ordonnateur (Brahmā) fut saisi d’effroi.
Verse 40
निवार्य रुद्रं समरात्संवर्तानलवर्चसम् । ददावांगिरसे तारां स्वयमेव पितामहः
Retenant Rudra hors du combat—Rudra flamboyant tel le feu de la dissolution—Pitāmaha (Brahmā) rendit lui-même Tārā à Āṅgirasa.
Verse 41
अथांतर्गर्भमालोक्य तारां प्राह बृहस्पतिः । मदीयायां न ते योनौ गर्भो धार्यः कथंचन
Alors, voyant que Tārā était enceinte, Bṛhaspati lui dit : «Dans mon lit nuptial, en ton sein, cette grossesse ne doit être portée, en aucune manière».
Verse 42
इषीकास्तंबमासाद्य गर्भं सा चोत्ससर्ज ह । जातमात्रः स भगवान्देवानामाक्षिपद्वपुः
Parvenue à une touffe de roseaux, elle y rejeta l’embryon. À peine né, ce Seigneur rayonnant ravit l’attention des dieux par sa seule apparence.
Verse 43
ततः संशयमापन्नास्तारामूचुः सुरोत्तमाः । सत्यं बूहि सुतः कस्य सोमस्याथ बृहस्पतेः
Alors les dieux les plus éminents, saisis de doute, dirent à Tārā : «Dis la vérité : de qui est-il le fils, de Soma ou de Bṛhaspati ?»
Verse 44
पृच्छमाना यदा देवै र्नाह ताराऽतिसत्रपा । तदा सा शप्तुमारब्धा कुमारेणातितेजसा
Lorsque les dieux l’interrogeaient, Tārā, accablée d’une honte extrême, ne put répondre. Alors le très rayonnant Kumāra (Skanda) se mit à la maudire.
Verse 45
तं निवार्य तदा ब्रह्मा तारां पप्रच्छ संशयम् । प्रोवाच प्रांजलिः सा तं सोमस्येति पितामहम्
L’arrêtant, Brahmā interrogea alors Tārā afin de lever le doute. Les mains jointes, elle répondit au Grand-Père (Brahmā) : «(L’enfant est) de Soma.»
Verse 46
तदा स मूर्ध्न्युपाघ्राय राजा गर्भं प्रजापतिः । बुध इत्यकरोन्नाम तस्य बालस्य धीमतः
Alors Prajāpati, le seigneur royal, humant l’enfant au sommet de la tête, donna à ce garçon sage le nom de «Budha».
Verse 47
ततश्च सर्वदेवेभ्यस्तेजोरूपबलाधिकः । बुधः सोमं समापृच्छय तपसे कृतनिश्चयः
Ensuite Budha—dépassant tous les dieux en éclat, en beauté et en force—s’approcha de Soma et l’interrogea, résolu à pratiquer l’ascèse (tapas).
Verse 48
जगाम काशीं निर्वाणराशिं विश्वेशपालिताम् । तत्र लिगं प्रतिष्ठाप्य स स्वनाम्ना बुधेश्वरम्
Il se rendit à Kāśī, trésor même de la délivrance, protégée par Viśveśa. Là, il consacra un liṅga et, le nommant de son propre nom, l’appela Budheśvara.
Verse 49
तपश्चचार चात्युग्रमुग्रं संशीलयन्हृदि । वर्षाणामयुतं बालो बालेंदुतिलकं शिवम्
Ce garçon accomplit des austérités farouches, d’une farouche intensité, méditant en son cœur Śiva, dont le front porte le croissant de lune ; et cela durant dix mille ans.
Verse 50
ततो विश्वपतिः श्रीमान्विश्वेशो विश्वभावनः । बुधेश्वरान्महालिंगादाविरासीन्महोदयः
Alors le glorieux Seigneur de l’univers—Viśveśa, soutien de tout—se manifesta en grande splendeur depuis le grand liṅga de Budheśvara.
Verse 51
उवाच च प्रसन्नात्मा ज्योतीरूपो महेश्वरः । वरं ब्रूहि महाबुद्धे बुधान्य विबुधोत्तमः
Et Maheśvara, de forme de lumière, l’âme réjouie, dit : «Ô Budha au grand discernement, le meilleur des sages, énonce le don que tu choisis».
Verse 52
तवानेनाति तपसा लिंगसंशीलनेन च । प्रसन्नोस्मि महासौम्य नादेयं त्वयि विद्यते
«Par cette austérité extraordinaire qui est la tienne, et par ton service dévot auprès du liṅga, je suis satisfait, ô très doux. Il n’est rien que je ne puisse t’accorder».
Verse 53
इति श्रुत्वा वचः सोथ मेघगंभीर निःस्वनम् । अवग्रहपरिम्लान सस्यसंजीवनोपमम्
Ayant entendu ces paroles, il perçut alors un grondement profond comme les nuées d’orage, pareil à la renaissance des moissons flétries par la sécheresse.
Verse 54
उन्मील्यलोचने यावत्पुरः पश्यति बालकः । तावल्लिंगे ददर्शाथ त्र्यंबकं शशिशेखरम्
Dès que l’enfant ouvrit les yeux et regarda devant lui, à l’instant même il vit dans le liṅga Tryambaka—Śiva, le Seigneur aux trois yeux—couronné du croissant de lune.
Verse 55
बुध उवाच । नमः पूतात्मने तुभ्यं ज्योतीरूप नमोस्तु ते । विश्वरूप नमस्तुभ्यं रूपातीताय ते नमः
Budha dit : Hommage à Toi, le Soi très pur ; hommage à Toi dont la forme est Lumière. Hommage à Toi, Forme de l’univers ; hommage à Toi qui transcendes toute forme.
Verse 56
नमः सर्वार्ति नाशाय प्रणतानां शिवात्मने । सर्वज्ञाय नमस्तुभ्यं सर्वकर्त्रे नमोस्तु ते
Hommage à Toi, destructeur de toute peine, Seigneur à la nature de Śiva pour ceux qui se prosternent en refuge. Hommage à Toi, l’Omniscient ; hommage à Toi, l’Auteur de tout.
Verse 57
कृपालवे नमस्तुभ्यं भक्तिगम्याय ते नमः । फलदात्रे च तपसां तपोरूपाय ते नमः
Hommage à Toi, le compatissant ; hommage à Toi, accessible par la bhakti. Hommage à Toi, dispensateur du fruit des austérités ; hommage à Toi dont la forme même est tapas.
Verse 58
शंभो शिवशिवाकांत शांतश्री कंठशूलभृत् । शशिशेखरशर्वेश शंकरेश्वर धूर्जटे
Ô Śambhu, ô Bienheureux, bien-aimé de Śivā ; ô paisible et resplendissant, toi qui portes le trident à ton cou ; ô Seigneur au croissant de lune, maître de tout ; ô Śaṅkara, Souverain suprême, ô Dhūrjaṭi !
Verse 59
पिनाकपाणे गिरिश शितिकंठ सदाशिव । महादेव नमस्तुभ्यं देवदेव नमोस्तु ते
Ô toi qui tiens l’arc Pināka, ô Girīśa ; ô Śitikaṇṭha, ô Sadāśiva : ô Mahādeva, je te rends hommage. Ô Dieu des dieux, reçois ma prosternation.
Verse 60
स्तुतिकर्तुं न जानामि स्तुतिप्रिय महेश्वर । तव पादांबुजद्वंद्वे निर्द्वंद्वा भक्तिरस्तु मे
Je ne sais comment t’offrir une louange digne, ô Maheśvara qui te plais aux hymnes. Pourtant, qu’en moi demeure une dévotion ferme, sans dualité, aux deux lotus de tes pieds.
Verse 61
अयमेव वरो नाथ प्रसन्नोसि यदीश्वर । नान्यं वरं वृणे त्वत्तः करुणामृतवारिधे
Voici mon unique grâce, ô Seigneur : si tu es satisfait, ô Īśvara, je ne demande de toi aucun autre don—ô océan de compassion, semblable au nectar.
Verse 62
ततः प्राह महेशानस्तत्स्तुत्या परितोषितः । रौहिणेय महाभाग सौम्यसौम्यवचोनिधे
Alors Maheśāna, comblé par cet hymne de louange, parla : «Ô Rauhiṇeya, toi le très fortuné—ô doux entre les doux, trésor des paroles les plus suaves !»
Verse 63
नक्षत्रलोकादुपरि तव लोको भविष्यति । मध्ये सर्वग्रहाणां च सपर्यां लप्स्यसे पराम्
Au-dessus du royaume des astres, ton propre monde adviendra ; et, au milieu de toutes les planètes, tu recevras l’honneur suprême et le culte.
Verse 64
त्वयेदं स्थापितं लिंगं सर्वेषां बुद्धिदायकम् । दुर्बुद्धिहरणं सौम्य त्वल्लोकवसतिप्रदम्
Ce liṅga a été établi par toi ; il dispense la sagesse à tous. Ô doux, il ôte l’intelligence pervertie et accorde demeure dans ton propre loka.
Verse 65
इत्युक्त्वा भगवाञ्छंभुस्तत्रैवांतरधीयत । बुधः स्वर्लोकमगमद्देवदेवप्रसादतः
Ayant ainsi parlé, le Seigneur bienheureux Śaṃbhu disparut sur-le-champ. Et Budha, par la grâce du Dieu des dieux, gagna Svarga-loka.
Verse 66
गणावूचतुः । काश्यां बुधेश्वरसमर्चनलब्धबुद्धिः संसारसिंधुमधिगम्य नरो ह्यगाधम् । मज्जेन्न सज्जनविलोचन चंद्रकांतिः कांताननस्त्वधिवसेच्च बुधेऽत्र लोके
Les Gaṇas dirent : « À Kāśī, l’homme qui, par le culte de Budheśvara, obtient l’intelligence éveillée ne sombre pas dans l’océan insondable du saṃsāra. Rayonnant comme la clarté lunaire aux yeux des justes, au visage gracieux, il demeure ici dans le monde de Budha. »
Verse 67
चंद्रेश्वरात्पूर्वभागे दृष्ट्वा लिंगं बुधेश्वरम् । न बुद्ध्या हीयते जंतुरंतकालेपि जातुचित्
À l’est de Candreśvara, ayant contemplé le liṅga nommé Budheśvara, l’être n’est jamais privé d’intelligence, pas même à l’heure de la mort.
Verse 68
गणौ यावत्कथामित्थं चक्राते बुधलोकगाम् । तावद्विमानं संप्राप्तं शुक्रलोकमनुत्तमम्
Tandis que les deux Gaṇas racontaient ainsi le récit qui mène au royaume de Budha, en ce même temps survint un vimāna céleste, venu du monde sans égal de Śukra.