Adhyaya 17
Brahma KhandaDharmaranya MahatmyaAdhyaya 17

Adhyaya 17

Dans cet adhyāya, Vyāsa adresse à un roi un exposé théologique à la fois descriptif et prescriptif au sujet d’une Déesse puissante installée au sud, śakti protectrice de la lignée et du lieu d’habitation. Elle est honorée sous plusieurs noms—Śāntā Devī, Śrīmātā, Kulamātā et Sthānamātā—et l’on en donne les marques iconographiques : formes à plusieurs bras, tenant la cloche (ghaṇṭā), le trident (triśūla), le rosaire (akṣamālā) et le kamaṇḍalu ; présence d’une monture animale, vêtements noirs et rouges. Le texte précise aussi ses identifications : lien avec la disposition de Viṣṇu, pouvoir de détruire les daitya, et affirmation explicite de sa nature de Sarasvatī-rūpa. Vient ensuite le protocole de culte (pūjāvidhi) : offrandes de fleurs, de parfums (camphre, agaru, santal), de lampes et d’encens ; offrandes alimentaires comprenant grains, douceurs, payasa et modaka. Il est recommandé de nourrir des brāhmaṇas et des kumārīs, et l’on insiste sur la nécessité d’un nivedana correct avant toute entreprise de bon augure. Le cadre des fruits (phala) annonce victoire dans les conflits et les compétitions, suppression des troubles, réussite des rites (mariage, upanayana, sīmanta), prospérité, savoir et descendance, puis, en dernier lieu, un état posthume élevé par la grâce de Sarasvatī. Ainsi, l’adhyāya unit iconographie, technique rituelle et règles éthiques pour commencer toute action sous la protection divine.

Shlokas

Verse 1

व्यास उवाच । दक्षिणे स्थापिता राजञ्छांता देवी महाबला । सा विविधाम्बरधरा वनमालाविभूषिता

Vyāsa dit : Ô Roi, au sud fut installée la puissante Déesse Śāntā. Elle portait des vêtements de diverses sortes et était parée d’une guirlande de fleurs de la forêt.

Verse 2

तामसी सा महाराज मधुकैटभनाशिनी । विष्णुना तत्र वै न्यस्ता शिवपत्नी नृपोत्तम

Ô grand roi, elle est Tāmasī, la destructrice de Madhu et de Kaiṭabha. En ce lieu même, elle fut placée par Viṣṇu — l’épouse de Śiva, ô le meilleur des rois.

Verse 3

सा चैवाष्टभुजा रम्या मेघश्यामा मनोरमा । कृष्णांबरधरा देवी व्याघ्रवाहनसंस्थिता

Elle est vraiment ravissante, pourvue de huit bras, sombre comme un nuage de pluie et enchanteresse ; la Déesse porte des vêtements noirs et siège sur un tigre pour monture.

Verse 4

द्वीपिचर्मपरीधाना दिव्याभरणभूषिता । घंटात्रिशूलाक्षमालाकमंडलुधरा शुभा

Elle porte un vêtement de peau de léopard et se pare d’ornements divins. De bon augure, elle tient une cloche, un trident, un rosaire et un kamaṇḍalu (vase d’eau).

Verse 5

अलंकृतभुजा देवी सर्वदेवनमस्कृता । धनं धान्यं सुतान्भोगान्स्वभक्तेभ्यः प्रयच्छति

La Déesse, dont les bras sont parés d’ornements et que tous les devas saluent, accorde à ses dévots richesse, grains, enfants et les jouissances de l’existence.

Verse 6

पूजयेत्कमलै र्दिव्यैः कर्पूरागरुचंदनैः । तदुद्देशेन तत्रैव पूजयेद्द्विजसत्तमान्

Qu’on l’adore avec des lotus divins, du camphre, de l’agaru et du santal ; et, dans cette même intention, qu’on honore sur place les plus excellents des dvija, les « deux-fois-nés ».

Verse 7

कुमारीर्भोजयेदन्नैर्विविधैर्भक्तिभावतः । धूपैर्दीपैः फलैः रम्यैः पूजयेच्च सुरादिभिः

Avec un cœur de dévotion, qu’on nourrisse les jeunes vierges de mets variés ; et qu’on rende le culte avec encens, lampes, fruits délicieux et des offrandes telles que la surā et autres, selon la règle.

Verse 8

मांसैस्तु विविधैर्दिव्यैरथवा धान्यपिष्टजैः । अन्यैश्च विविधैर्धान्यैः पायसैर्वटकैस्तथा

On peut offrir diverses viandes d’excellence, ou bien des mets faits de farine de céréales ; ainsi que d’autres grains variés, du riz au lait sucré (pāyasa) et aussi des beignets (vaṭaka).

Verse 9

ओदनैः कृशरापूपैः पूजयेत्सुसमाहितः । स्तुतिपाठेन तत्रैव शक्तिस्तोत्रैर्मनोहरैः

L’esprit parfaitement recueilli, qu’on adore avec l’odana (riz cuit), la kṛśarā et des gâteaux (pūpa) ; et, sur place, qu’on récite des hymnes de louange, de ravissants stotra dédiés à la Śakti.

Verse 10

रिपवस्तस्य नश्यंति सर्वत्र विजयी भवेत् । रणे राजकुले द्यूते लभते जयमंगलम्

Ses ennemis sont anéantis, et il devient victorieux en tout lieu ; au combat, dans les cours royales, et même dans les jeux de hasard, il obtient une victoire de bon augure.

Verse 11

सौम्या शांता महाराज स्थापिता कुलमातृका । श्रीमाता सा प्रसिद्धा च माहात्म्यं शृणु भूपते

Ô grand roi, douce et paisible, elle a été établie comme la Mère de la lignée ; elle est renommée sous le nom de Śrīmātā. Écoute, ô souverain, sa grandeur sacrée (māhātmya).

Verse 12

कुलमाता महाशक्तिस्तत्रास्ते नृपसत्तम । कुमारी ब्रह्मपुत्री सा रक्षार्थं विधिना कृता

Ô le meilleur des rois, là demeure la Kulamātā, la Grande Puissance. Elle est une Kumārī, fille de Brahmā, établie par ordonnance sacrée pour la protection.

Verse 13

स्थानमाता च सा देवी श्रीमाता साभिधानतः । त्रिरूपा सा द्विजातीनां निर्मिता रक्षणाय च

Cette Déesse est aussi la Mère du Lieu (Sthānamātā) ; de nom, elle est Śrīmātā. Elle est de triple forme, façonnée pour la protection des deux-fois-nés également.

Verse 14

कमण्डलुधरा देवी घण्टाभरणभूषिता । अक्षमालायुता राजञ्छुभा सा शुभरूपिणी

Ô roi, la Déesse tient le kamaṇḍalu (vase d’eau), elle est parée d’ornements de clochettes et porte un rosaire ; elle est de bon augure, de forme toute bénigne.

Verse 15

कुमारी चादिमाता च स्थानत्राणकरापि च । दैत्यघ्नी कामदा चैव महामोहविनाशिनी

Elle est Kumārī, la Mère primordiale ; la Protectrice qui sauvegarde le lieu sacré ; la Tueuse des démons ; la Donatrice des désirs légitimes ; et Celle qui détruit la grande illusion.

Verse 16

भक्तिगम्या च सा देवी कुमारी ब्रह्मणः सुता । रक्तांबरधरा साधुरक्तचंदनचर्चिता

La Déesse Kumārī s’atteint par la bhakti ; elle est la fille de Brahmā. Vêtue de rouge, elle est de bon augure et ointe de santal rouge.

Verse 17

रक्तमाल्या दशभुजा पंचवक्त्रा सुरेश्वरी । चंद्रावतंसिका माता सुरा सुरनमस्कृता

Parée d’une guirlande rouge, aux dix bras et aux cinq visages, elle est la Souveraine des dieux. La lune pour ornement, elle est la Mère, honorée des devas comme des asuras.

Verse 18

साक्षात्सरस्वतीरूपा रक्षार्थं विधिना कृता । ओंकारा सा महापुण्या काजेशेन विनिर्मिता

Elle est Sarasvatī en personne, façonnée par Brahmā selon l’ordonnance sacrée pour la protection. Elle est de la forme de l’Oṃkāra, d’un mérite suprême, et fut produite par Kājeśa.

Verse 19

ऋषिभिः सिद्धयक्षा दिसुरपन्नगमानवैः । प्रणम्यांघ्रियुगा तेभ्यो ददाति मनसेप्सितम्

Rishis, Siddhas, Yakṣas, dieux, nāgas et humains se prosternent aux deux pieds de la Déesse ; à eux elle accorde ce que l’esprit désire.

Verse 20

पालयन्ती च संस्थानं द्विजातीनां हिताय वै । यथौरसान्सुतान्माता पालयन्तीह सद्गुणैः

Elle veille sur l’institution sacrée pour le bien des deux-fois-nés, comme une mère ici protège ses propres fils par une vertu aimante.

Verse 21

अथ पालयती देवी श्रीमाता कुलदेवता । उपद्रवाणि सर्वाणि नाशयेत्सततं स्तुता

Ainsi la Déesse protectrice—Śrīmātā, divinité du clan—lorsqu’elle est louée sans cesse, anéantit toutes les afflictions et les troubles.

Verse 22

सर्वविघ्नोपशमनी श्रीमाता स्मरणेन हि । विवाहे चोपवीते च सीमंते शुभकर्मणि

Par le seul souvenir, Śrīmātā apaise tout obstacle—surtout lors du mariage, de la cérémonie du cordon sacré (upanayana) et du rite de sīmantonnayana, dans toute action propice.

Verse 23

सर्वेषु भक्तकार्येषु श्रीमाता पूज्यते सदा । यथा लंबोदरं देवं पूज यित्वा समारभेत्

Dans toutes les entreprises des dévots, Śrīmātā est toujours à vénérer, comme l’on commence en adorant le dieu Lambodara (Gaṇeśa).

Verse 24

कार्यं शुभं सर्वमपि श्रीमातरं तथा नृप । यत्किंचिद्भोजनं त्वत्र ब्राह्मणेभ्यः प्रयच्छति

Ô Roi, pour toute œuvre propice, il convient d’honorer de même Śrīmātā; et toute nourriture disponible ici, qu’on la donne en offrande aux Brāhmaṇas.

Verse 25

अथवा विनिवेद्यं च क्रियते यत्परस्परम् । अनिवेद्य च तां राजन्कुर्वाणो विघ्नमेष्यति

Ô Roi : tout ce qui se fait dans les échanges réciproques doit être accompli seulement après l’avoir présenté et offert à Elle. Celui qui agit sans d’abord le déposer devant Elle, en poursuivant, rencontrera des obstacles.

Verse 26

तस्मात्तस्यै निवेद्याथ ततः कर्म समारभेत् । तद्वरेणाखिलं कर्म अविघ्नेन हि सिद्धति । हेमंते शिशिरे प्राप्ते पूजयेद्धर्मपुत्रिकाम्

Ainsi, après l’avoir d’abord offert à Elle, qu’on commence ensuite l’action. Par Sa faveur, toute œuvre s’accomplit vraiment sans obstacle. Quand viennent Hemanta et Śiśira, qu’on vénère Dharmaputrikā.

Verse 27

हेमपत्रे समालिख्य राजते वाथ कारयेत् । पादुकां चोत्तमां राजञ्छ्रीमातायै निवेदयेत्

L’ayant gravé sur une feuille d’or — ou l’ayant fait réaliser en argent —, ô Roi, qu’on offre à Śrīmātā une excellente paire de sandales (pādukā).

Verse 28

स्नात्वा चैव शुचिर्भूत्वा तिलामलकमिश्रितैः । वासोभिः सुमनोभिश्च दुकूलैः सुमनोहरैः

Après s’être baigné et être devenu pur, (qu’on l’honore) par des vêtements et des offrandes agréables : des préparations mêlées de sésame et d’āmalaka, avec de fins tissus dukūla, charmants, et des fleurs.

Verse 29

लेपयेच्चंदनैः शुभ्रैः कुकुमैः सिंदुरासकैः । कर्पूरागुरुकस्तूरीमिश्रितैः कर्द्दमैस्तथा

Qu’on oigne (la Déesse) de pâte de santal d’un blanc éclatant, de kunkuma (safran) et de sindūra rouge (vermillon) ; et aussi d’onguents parfumés mêlés de camphre, d’agaru et de musc.

Verse 30

कर्णिकारैश्च कह्लारैः करवीरैः सितारुणैः । चंपकैः केतकीभिश्च जपा कुसुमकैस्तथा

Qu’on rende un culte orné avec des fleurs de karṇikāra, des lotus kahlāra, des karavīra blancs et rouges, ainsi que des campaka, des ketakī et des fleurs d’hibiscus.

Verse 31

यक्षकर्द्दमकैश्चैव विल्वपत्रैरखंडितैः । पालाशजातिपुष्पैश्च वटकैर्माषसंभवैः । पूपभक्तादिदालीभिस्तोषयेच्छाकसंचयैः

Et aussi avec des onguents yakṣa, avec des feuilles de bilva sans la moindre déchirure, avec des fleurs de pālāśa et de jasmin, et avec des vada (galettes) faits de gramme noir; avec des pūpa, du riz cuit et d’autres mets, qu’on comble (la Déesse) d’abondantes préparations de légumes.

Verse 32

धूपदीपादिपूर्वं तु पूजयेज्जगदंबिकाम् । तद्धियैव कुमारीर्वै विप्रानपि च भोजयेत् । पायसैर्घृतयुक्तैश्च शर्करामिश्रितैर्नृप

Mais d’abord, avec encens, lampes et autres offrandes, qu’on adore Jagadambikā. Dans cette même intention, qu’on nourrisse aussi de jeunes vierges et même des brāhmaṇas, ô Roi, de riz au lait sucré mêlé de ghee et de sucre.

Verse 33

पक्वान्नैर्मोदकाद्यैश्च तर्पयेद्भक्तिभावतः । तर्प्यमाणे द्विजैकस्मिन्सहस्रफलमश्नुते

Avec des mets cuits, des modaka et autres offrandes, qu’on les rassasie dans un esprit de dévotion. Quand ne fût-ce qu’un seul brāhmaṇa est ainsi comblé, on obtient un fruit mille fois accru.

Verse 34

दैत्यानां घातकं स्तोत्रं वाचयेच्च पुनः पुनः । एकाग्रमानसो भूत्वा श्रीमातरं स्तुवीय यः

Qu’on fasse réciter, encore et encore, l’hymne qui terrasse les Dāitya. Celui qui, l’esprit devenu d’un seul point, loue ainsi Śrīmātā…

Verse 35

तस्य तुष्टा वरं दद्यात्स्नापिता पूजिता स्तुता । अनिष्टानि च सर्वाणि नाशयेद्धर्मपुत्रिका

Lorsqu’elle—satisfaite par le bain rituel, le culte et les louanges—se réjouit, cette Fille du Dharma accorde des grâces et anéantit toute infortune.

Verse 36

अपुत्रो लभते पुत्रान्नि र्धनो धनवान्भवेत् । राज्यार्थी लभते राज्यं विद्यार्थी लभते च ताम्

Celui qui est sans enfant obtient des enfants; le pauvre devient riche. Celui qui désire un royaume obtient la souveraineté; et l’aspirant au savoir reçoit aussi cette connaissance.

Verse 37

श्रियोर्थी लभते लक्ष्मीं भार्यार्थी लभते च ताम् । प्रसादाच्च सरस्वत्या लभते नात्र संशयः

Le chercheur de prospérité obtient Lakṣmī; celui qui désire une épouse l’obtient aussi. Par la grâce de Sarasvatī, on reçoit ces fruits—sans aucun doute.

Verse 38

अन्ते च परमं स्थानं यत्सुरैरपि दुर्लभम् । प्राप्नोति पुरुषो नित्यं सरस्वत्याः प्रसादतः

Et finalement, par la grâce de Sarasvatī, l’être humain atteint assurément la Demeure suprême, difficile à obtenir même pour les dieux.