Adhyaya 165
Nagara KhandaTirtha MahatmyaAdhyaya 165

Adhyaya 165

Le chapitre s’ouvre sur le récit de Sūta : la rive bénie de la Sarasvatī devient, pour un temps, un lieu socialement important pour des groupes venus d’ailleurs et pour les citadins. Puis survient un renversement funeste : le sage Viśvāmitra maudit la Sarasvatī, qui devient raktavāhinī, « rivière au flot de sang ». Dès lors, le cours d’eau est fréquenté par des rākṣasas et d’autres êtres liminaires—bhūtas, pretas, piśācas—si bien que les communautés humaines désertent la région et se réfugient vers une géographie sacrée plus sûre, notamment la rive de la Narmadā près de l’āśrama de Mārkaṇḍa. Les ṛṣis demandent la cause de cette malédiction, et Sūta la replace dans la rivalité plus vaste entre Viśvāmitra et Vasiṣṭha, avec le thème de la métamorphose de statut : l’aspiration d’un kṣatriya à atteindre la condition de brāhmaṇa. Le récit se tourne ensuite vers une légende d’origine : le ṛṣi Ṛcīka, descendant de Bhṛgu, arrive à Bhojakaṭa près de la rivière Kauśikī, aperçoit la fille de Gādhi (associée au culte de Gaurī) et la demande en mariage selon la forme brāhma. Gādhi fixe un prix nuptial : sept cents chevaux rapides, chacun portant une oreille sombre. Ṛcīka se rend à Kānyakubja et, sur la rive du Gaṅgā, accomplit un japa-mantra spécialisé—la formule « aśvo voḍhā », avec l’indication de son chandas/ṛṣi/devatā et de son viniyoga. Du fleuve surgissent les chevaux requis, établissant la renommée d’Aśvatīrtha. Il est dit que s’y baigner procure le fruit d’un Aśvamedha, rendant accessible par le tīrtha le prestige des sacrifices védiques.

Shlokas

Verse 1

सूत उवाच । ततःप्रभृतिपुण्ये च सरस्वत्यास्तटेशुभे । बाह्यानां नागराणां च स्थानं जातं महत्तरम्

Sūta dit : Dès lors, sur la rive heureuse et méritoire de la Sarasvatī, l’établissement des Nāgara extérieurs devint très vaste et illustre.

Verse 2

पुत्रपौत्रप्रवृद्धानां दौहित्राणां द्विजोत्तमाः । चमत्कारपुरस्याग्रे यज्ज्ञातं विद्यया धनैः

Ô meilleurs des deux-fois-nés, lorsque leurs fils et petits-fils se multiplièrent, ainsi que les fils de leurs filles, là—devant (le lieu nommé) Camatkārapura—ce qui avait été acquis devint renommé par le savoir et la richesse.

Verse 3

कस्यचित्त्वथ कालस्य विश्वामित्रेण धीमता । शप्ता सरस्वती कोपात्कृता रुधिरवाहिनी

Puis, en un certain temps, le sage Viśvāmitra, saisi de colère, maudit Sarasvatī, et elle fut contrainte de couler comme un flot de sang.

Verse 4

ततः संसेव्यते हृष्टै राक्षसैः सा दिवानिशम् । गीतनृत्यपरैश्चान्यैर्भूतैः प्रेतैः पिशाचकैः

Dès lors, ce lieu fut hanté jour et nuit par des rākṣasas réjouis, ainsi que par d’autres êtres voués au chant et à la danse : bhūtas, pretas et piśācas.

Verse 5

ततस्ते नागरा बाह्यास्तां त्यक्त्वा दूरतः स्थिताः । कांदिशीकास्ततो याता भक्ष्यमाणास्तु राक्षसैः । नर्मदायास्तटे पुण्ये मार्कण्डाश्रमसंनिधौ

Alors ces Nāgaras de l’extérieur quittèrent ce lieu et demeurèrent au loin. De là, ils gagnèrent Kāṃdiśī, tout en étant la proie des rākṣasas, jusqu’à atteindre la rive sacrée de la Narmadā, près de l’ermitage de Mārkaṇḍeya.

Verse 6

ऋषय ऊचुः । कस्मात्सरस्वती शप्ता विश्वामित्रेण धीमता । महानद्या कोऽपराधस्तया तस्य विनिर्मितः

Les sages dirent : Pourquoi Sarasvatī fut-elle maudite par le sage Viśvāmitra ? Quelle offense ce grand fleuve commit-il envers lui ?

Verse 7

सूत उवाच । आसीत्पुरा महद्वैरं विश्वामित्रवसिष्ठयोः । ब्राह्मण्यस्य कृते विप्राः प्राणान्तकरणं महत् । स सर्वैर्ब्राह्मणैः प्रोक्तो विश्वामित्रो महामुनिः

Sūta dit : Jadis s’éleva une grande inimitié entre Viśvāmitra et Vasiṣṭha. Pour obtenir l’état de brāhmaṇa, ô brāhmaṇas, il entreprit une austère ascèse, périlleuse jusqu’à la vie ; et Viśvāmitra, le grand muni, fut ainsi reconnu par tous les brāhmaṇas.

Verse 8

क्षत्रियोऽपि पुरस्कृत्य देवदेवं पितामहम् । न चैकेन वसिष्ठेन तेनैतद्वैरमाहितम्

Bien qu’il fût kṣatriya, il plaça devant lui Pitāmaha Brahmā, le Dieu des dieux ; et cette inimitié ne fut pas établie par Vasiṣṭha seul, mais eut des causes plus vastes.

Verse 9

ऋषय ऊचुः । क्षत्रियोऽपि कथं विप्रो विश्वा मित्रो महामते । वसिष्ठेन कथं नोक्तो यः प्रोक्तो ब्रह्मणा स्वयम्

Les sages dirent : Ô noble d’esprit, bien qu’il fût kṣatriya, comment Viśvāmitra devint-il brāhmaṇa ? Et pourquoi Vasiṣṭha ne le reconnut-il pas, alors que Brahmā lui-même l’avait proclamé ?

Verse 10

एतन्नः सर्वमाचक्ष्व परं कौतूहलं स्थितम्

Raconte-nous tout cela en entier ; une grande curiosité s’est éveillée en nous.

Verse 11

सूत उवाच । आसीत्पुरा ऋचीकाख्यो भृगुपुत्रो महामुनिः । व्रताध्ययनसंपन्नः सुतपस्वी महायशाः

Sūta dit : Jadis vivait le grand sage nommé Ṛcīka, fils de Bhṛgu, accompli dans les vœux et l’étude sacrée, riche en austérités et d’une grande renommée.

Verse 12

तीर्थयात्राप्रसंगेन स कदाचिन्मुनीश्वरः । स्थानं भोजकटं नाम प्राप्तो गाधिमहीपतेः । यत्र सा कौशिकीनाम नदी त्रैलोक्यविश्रुता

Un jour, au cours d’un pèlerinage vers les tīrtha sacrés, ce seigneur parmi les sages parvint au lieu nommé Bhojakaṭa, relevant du roi Gādhi, où coule la rivière Kauśikī, renommée dans les trois mondes.

Verse 13

तस्यां स्नात्वा द्विजश्रेष्ठो यावत्तिष्ठति तीरगः । समाधिस्थो जपं कुर्वन्संतर्प्य पितृदेवताः

Après s’être baigné dans cette rivière, le meilleur des deux-fois-nés demeura au gué; établi en samādhi, il accomplit le japa et offrit la tarpaṇa, apaisant les Pitṛs et les divinités.

Verse 14

तावत्तत्र समायाता राजकन्या सुशोभना । सर्वलक्षणसम्पूर्णा सर्वैरेव गुणैर्युता

À cet instant même, une princesse d’une grande beauté arriva en ce lieu, parfaite en tous signes de bon augure et dotée de toutes les vertus.

Verse 15

स तां संवीक्षते यावत्सर्वावयवशोभनाम् । तावत्कामशरैर्व्याप्तः कर्तव्यं नाभ्यविंदत

Tandis qu’il la contemplait—rayonnante en chacun de ses membres—il fut aussitôt transpercé par les flèches de Kāma, et ne sut plus ce qu’il convenait de faire.

Verse 16

ततः पप्रच्छ लोकान्स लब्ध्वा कृच्छ्रेण चेतनाम् । कस्येयं कन्यका साध्वी किमर्थमिह चागता

Alors, retrouvant avec peine son calme, il demanda aux gens : «À qui appartient cette jeune fille vertueuse, et dans quel dessein est-elle venue ici ?»

Verse 17

क्व यास्यति वरारोहा सर्वं मे कथ्यतां जनाः

«Où se rend cette noble jeune fille ? Dites-moi tout, ô gens», dit-il.

Verse 18

जना ऊचुः । एषा गाधिसुतानाम ख्याता त्रैलोक्यसुन्दरी । अन्तःपुरात्समायाता गौरीपूजनलालसा

Le peuple dit : « Elle est renommée comme la fille de Gādhi, la beauté des trois mondes. Elle est sortie des appartements intérieurs, avide d’adorer Gaurī. »

Verse 19

वांछमाना सुभर्त्तारं सर्वैः समुदितंगुणैः । प्रासादोऽयं स्थितो योऽत्र नदीतीरे बृहत्तरः

« Désirant un époux digne, pourvu de toutes les qualités excellentes, elle vient ici ; et ce vaste palais se dresse ici, sur la rive du fleuve. »

Verse 20

उमा संतिष्ठते चात्र सर्वैः संपूजिता सुरैः । एतां च स्नापयित्वेयं पूजयित्वा यथा क्रमम्

Ici demeure Umā, honorée et vénérée par tous les dieux. Qu’on baigne son (image), puis qu’on l’adore selon l’ordre prescrit, conformément au rite.

Verse 21

नैवेद्यं विविधं दत्त्वा करिष्यति ततः परम् । वीणाविनोदमात्रं च श्रुतिमार्गसुखावहम्

Après avoir offert des naivedya variés, elle se livrera ensuite à un doux jeu de vīṇā : simple divertissement qui apporte la suavité de la voie du son sacré.

Verse 22

ततो यास्यति हर्म्यं स्वं मन्दीभूते च भास्करे । ऋचीकस्तु तदाकर्ण्य लोकानां वचनं च यत्

Puis, lorsque le soleil s’adoucit (vers le soir), elle regagnera son propre palais. Mais Ṛcīka, ayant entendu les paroles du peuple, s’en fit la réflexion.

Verse 23

ययौ गाधिगृहं शीघ्रं कामबाणप्रपीडितः । तं दृष्ट्वा सहसा प्राप्तमृचीकं भृगु सत्तमम् । संमुखः प्रययौ तूर्णं गाधिः पार्थिवसत्तमः

Frappé par les flèches du désir, il se rendit promptement à la demeure de Gādhi. Voyant Ṛcīka—le plus éminent des Bhṛgu—arriver soudain, le roi Gādhi, le meilleur des souverains, se hâta d’aller à sa rencontre, face à face.

Verse 24

गृह्योक्तेन विधानेन कृत्वा चैवार्हणं ततः । कृतांजलिपुटो भूत्वा वाक्यमेतदुवाच ह

Après avoir accompli l’accueil et les honneurs selon le rite de la maison, il joignit les mains avec vénération et prononça ces paroles.

Verse 25

निःस्पृहस्यापि ते विप्र किमागमनकारणम् । तत्सर्वं मे समाचक्ष्व येन यच्छामि तेऽखिलम्

Ô brāhmane, bien que tu sois sans désir, quelle est la raison de ta venue ? Dis-m’en tout, afin que je puisse t’accorder entièrement ce que tu demandes.

Verse 26

ऋचीक उवाच । तव कन्याऽस्ति विप्रेंद्र वरार्हा वरवर्णिनी । ब्राह्मोक्तेन विवाहेन तां मे देहि महीपते

Ṛcīka dit : Tu as une fille, ô le plus éminent des rois, digne d’un époux noble et d’un teint d’excellence. Donne-la-moi en mariage, seigneur de la terre, selon le rite brāhma tel qu’il est prescrit.

Verse 27

एतदर्थमहं प्राप्तो गृहे तव स्मरार्दितः । सा मया वीक्षिता राजन्गौरीपूजार्थमागता

C’est pour cela même que je suis venu dans ta demeure, tourmenté par le dieu de l’Amour. Ô roi, je l’ai vue lorsqu’elle est venue pour le culte de Gaurī.

Verse 28

सूत उवाच । तच्छ्रुत्वा भयसंत्रस्तो गाधिः पार्थिवसत्तमः । असवर्णं च तं मत्वा दरिद्रं वृद्धमेवच । अदाने शापभीतस्तु ततो व्याजमुवाच सः

Sūta dit : À ces paroles, le roi Gādhi, le meilleur des souverains, fut saisi d’effroi. Le tenant pour d’un rang inégal, pauvre et déjà âgé, mais craignant une malédiction s’il refusait de donner, il parla alors sous un prétexte.

Verse 29

अस्माकं कन्यकादाने शुल्कमस्ति द्विजोत्तम । तच्चेद्यच्छसि कन्यां तां तुभ्यं दास्याम्यसंशयम्

«Ô meilleur des deux-fois-nés, pour donner notre fille il y a un prix nuptial. Si tu l’apportes, je te donnerai la jeune fille sans aucun doute.»

Verse 30

ऋचीक उवाच । ब्रूहि पार्थिवशार्दूल कन्याशुल्कं मम द्रुतम् । येन यच्छामि ते सर्वं यद्यपि स्यात्सुदुर्लभम्

Ṛcīka dit : «Ô tigre parmi les rois, dis-moi vite le prix nuptial de ta fille, afin que je te donne tout, fût-ce d’une extrême difficulté à obtenir.»

Verse 31

गाधिरुवाच । एकतः श्यामकर्णानामश्वानां वातरंहसाम् । शतानि सप्त विप्रेंद्र श्वेतानां चैव सर्वतः

Gādhi dit : «D’un côté, sept cents chevaux rapides comme le vent, aux oreilles sombres ; et, ô meilleur des brahmanes, pour tout le reste ils devront être entièrement blancs.»

Verse 32

य आनीय प्रदद्यान्मे तस्मै कन्यां ददाम्यहम्

«Quiconque les apportera et me les remettra, à celui-là je donnerai ma fille.»

Verse 33

सूत उवाच । स तथेति प्रतिज्ञाय ऋचीको मुनिसत्तमः । कान्यकुब्जं समासाद्य गंगातीरे विवेश ह

Sūta dit : « Qu’il en soit ainsi. » Ayant fait cette promesse, Ṛcīka, le plus éminent des sages, se mit en route. Parvenu à Kānyakubja, il entra sur la rive de la sainte Gaṅgā.

Verse 34

अश्वो वोढेति यत्सूक्तं चतुःषष्टिसमुद्भवम् । छंदऋषिदेवतायुक्तं जपं चक्रे ततः परम्

Puis il accomplit le japa de l’hymne commençant par « aśvo voḍhā… », issu de la série des soixante-quatre, dûment pourvu de son mètre, de son ṛṣi voyant et de sa divinité présidente.

Verse 35

विनियोगं वाजिकृतं गाधिना यत्प्रकीर्तितम् । ततस्ते वाजिनस्तस्मान्निष्क्रांताः सलिलाद्द्विजाः

Selon le viniyoga qui engendre les chevaux, tel que l’a proclamé Gādhi, ô deux-fois-né, ces chevaux surgirent alors de cette eau.

Verse 36

सर्वश्वेताः सुवेगाश्च श्यामैकश्रवणास्तथा । शतानि सप्तसंख्यानि तावत्संख्यै र्नरैयुताः

Ils étaient tous blancs, d’une vitesse extrême, et portaient une seule oreille sombre. Ils étaient au nombre de sept cents, accompagnés d’hommes en nombre égal.

Verse 37

ततः प्रभृति विख्यातमश्वतीर्थं धरातले । गंगातीरे शुभे पुण्ये कान्यकुब्जसमीपगम् । यस्मिन्स्नाने कृते मर्त्यो वाजिमेधफलं लभेत्

Dès lors, Aśvatīrtha devint célèbre sur la terre : sur la rive bénie et sainte de la Gaṅgā, près de Kānyakubja. Quiconque s’y baigne obtient le fruit du sacrifice de l’Aśvamedha.

Verse 165

इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां सहितायां षष्ठे नागरखण्डे हाटकेश्वरक्षेत्रमाहात्म्येऽश्वतीर्थोत्पत्तिवर्णनंनाम पंचषष्ट्यधिकशततमोऽध्यायः

Ainsi s’achève, dans le vénérable Skanda Mahāpurāṇa—au sein de la compilation de quatre-vingt-un mille stances—le cent soixante-cinquième chapitre du sixième livre, le Nāgara Khaṇḍa, dans le Māhātmya du saint domaine de Hāṭakeśvara, intitulé «Description de l’origine d’Aśvatīrtha».