Adhyaya 43
Kashi KhandaUttara ArdhaAdhyaya 43

Adhyaya 43

Le chapitre prend la forme d’un dialogue : après avoir entendu la grandeur purificatrice de la Narmadā, Agastya demande l’origine de Satiśvara. Skanda répond par un récit lié à la relation Brahmā–Śiva : Brahmā accomplit une tapas intense ; Śiva, satisfait, accorde une grâce. Brahmā sollicite que Śiva devienne son fils et que la Déesse naisse comme fille de Dakṣa. Śiva consent ; du front de Brahmā apparaît l’enfant au croissant de lune, qui se met à pleurer, recevant ainsi le nom de « Rudra », expliqué par l’étymologie issue des pleurs. Agastya s’étonne : pourquoi l’Omniscient pleure-t-il ? Skanda l’explique comme une réponse affective et théologique : l’émerveillement joyeux de Mahādeva devant la « pensée intentionnée » de Brahmā et la perspective d’une intimité relationnelle (apathyatva), méditation sur une création sans descendance et sur la béatitude transformatrice du contact et du darśana. Le récit revient ensuite à Satī : née fille de Dakṣa, elle pratique des austérités à Kāśī pour obtenir une faveur ; Śiva promet le mariage au huitième jour et établit le liṅga qui portera le nom de « Satiśvara ». Le texte insiste sur l’efficacité rituelle : le culte de Satiśvara accomplit rapidement les intentions, procure des fruits conjugaux auspices, et même le simple souvenir élève le sattva. Le lieu est indiqué à l’est de Ratneśa ; le darśana délivre aussitôt des péchés et mène peu à peu à la connaissance.

Shlokas

Verse 1

अगस्त्य उवाच । नर्मदेशस्य माहात्म्यं श्रुतं कल्मषनाशनम् । इदानीं कथय स्कंद सतीश्वर समुद्भवम्

Agastya dit : J’ai entendu la grandeur de Narmadeśa, qui détruit toute souillure. Maintenant, ô Skanda, raconte-moi l’origine de Satīśvara.

Verse 2

स्कंद उवाच । मित्रावरुणसंभूत कथयामि कथां शृणु यथा सतीश्वरं लिंगं काश्यामाविर्बभूव ह

Skanda dit : Ô fils de Mitra et de Varuṇa (Agastya), je vais raconter l’histoire ; écoute : comment le liṅga de Satīśvara se manifesta réellement à Kāśī.

Verse 3

पुरा तताप सुमहत्तपः शतधृतिर्मुने । तपसा तेन देवेशः संतुष्टो वरदोऽभवत्

Autrefois, ô sage, Śatadhṛti accomplit une austérité très grande. Satisfait par cette ascèse, le Seigneur des dieux devint dispensateur de grâces.

Verse 4

उवाच चापि ब्रह्माणं नितरां ब्राह्मणप्रियः । सर्वज्ञनाथो लोकात्मा वरं वरय लोककृत्

Et il parla aussi à Brahmā—lui, si cher aux brāhmaṇas, Seigneur omniscient, Âme du monde, Artisan de l’univers— : «Choisis une grâce».

Verse 5

ब्रह्मोवाच । यदि प्रसन्नो देवेश वरं दास्यसि वांछितम् । तदा त्वं मे भव सुतो देवी दक्षसुताऽस्तु च

Brahmā dit : Si tu es satisfait, ô Seigneur des dieux, et si tu accordes la grâce désirée, alors deviens mon fils, et que la Déesse soit aussi la fille de Dakṣa.

Verse 6

इति श्रुत्वा महादेवः सर्वदो ब्रह्मणो वरम् । स्मित्वा देवीमुखं वीक्ष्य प्रोवाच चतुराननम्

Ayant entendu ce don de Brahmā, Mahādeva—dispensateur de tout—sourit ; puis, posant son regard sur le visage de la Déesse, il s’adressa à Brahmā aux quatre faces.

Verse 7

ब्रह्मंस्त्वद्वांछितं भूयात्किमदेयं पितामह । इत्युक्त्वा ब्रह्मणो भालादाविरासीच्छशांकभृत्

«Ô Brahmā, que ton désir s’accomplisse ; qu’est-ce donc qui ne pourrait t’être accordé, ô Pitāmaha ?» Ayant ainsi parlé, le Porteur de la Lune se manifesta du front de Brahmā.

Verse 8

रुदन्स उत्तानशयो ब्रह्मणो मुखमैक्षत । ततो ब्रह्मापि तं बालं रुदंतं प्रविलोक्य च

En pleurs, l’enfant était couché sur le dos et regardait le visage de Brahmā. Alors Brahmā aussi, voyant ce petit pleurer, le contempla longuement.

Verse 9

किं मां जनकमाप्यापि त्वं रोदिषि मुहुर्मुहुः । श्रुत्वेति पृथुकः प्राह यथोक्तं परमेष्ठिना

«Même après m’avoir obtenu pour père, pourquoi pleures-tu encore et encore ?» À ces mots, celui qu’on nommait Pṛthuka répondit, conformément à ce que le Parameṣṭhin (Brahmā) lui avait dit.

Verse 10

नाम्ने रोदिमि मे स्रष्टुर्नाम देहि पितामह । रोदनाद्रुद्र इत्याख्यां समाया डिंभको लभत्

«Je pleure pour un nom—ô Créateur, ô Pitāmaha, accorde-moi un nom.» À cause de ces pleurs, l’enfant reçut l’appellation «Rudra».

Verse 11

अगस्त्य उवाच । अर्भकत्वं गतोपीशः किं रुरोद षडानन । यदि वेत्सि तदाचक्ष्व महत्कौतूहलं हि मे

Agastya dit : «Bien que le Seigneur soit devenu un nourrisson, pourquoi a-t-il pleuré, ô Toi aux Six Visages ? Si tu le sais, dis-le-moi : grande est, en vérité, ma curiosité.»

Verse 12

स्कंद उवाच । सर्वज्ञस्य कुमारत्वात्किंचित्किंचिदवैम्यहम् । रोदने कारणं वच्मि शृणु कुंभसमुद्भव

Skanda dit : «Parce que l’Omniscient a pris l’état d’enfant, je ne comprends qu’un peu, peu à peu. Pourtant, je dirai la cause de ces pleurs : écoute, ô Né du Vase.»

Verse 13

मनसीति विचारोभूद्देवस्य परमात्मनः । बुद्धिवैभवमस्याहो वीक्षितुं परमेष्ठिनः

Dans l’esprit de ce Dieu, le Soi suprême, naquit une pensée : «Ah ! Que je contemple la splendeur de l’intellect de Brahmā.»

Verse 14

सत्यलोकाधिनाथस्य चतुरास्यस्य वेधसः । इत्यानंदात्समुद्भूतो वाष्पपूरो महेशितुः

Ainsi, de joie, un flot de larmes jaillit du Grand Seigneur—à la vue du Créateur aux quatre visages, maître de Satyaloka.

Verse 15

अगस्त्य उवाच । किं बुद्धिवैभवं धातुः शंभुना मनसीक्षितम् । येनानंदाश्रु संभारो बाल्येप्यभवदीशितुः

Agastya dit : «Quel était donc ce “splendeur de l’intellect” du Créateur (Dhātṛ, Brahmā) que Śambhu voulut contempler en son esprit, et par lequel, même dans l’enfance, un trésor de larmes de béatitude surgit chez le Seigneur ?»

Verse 16

एतत्कथय मे प्राज्ञ सर्वज्ञानंदवर्धन । श्रुत्वागस्त्युदितं वाक्यं तारकारिरुवाच ह

«Dis-moi cela, ô sage, toi qui fais croître toute connaissance et toute béatitude.» Ayant entendu les paroles d’Agastya, le Tueur de Tāraka (Skanda) prit alors la parole.

Verse 17

देवे न मनसि ध्यातमिति कुंभजने मुने । विनापत्यं जनेतारं क उद्धर्तुमिह प्रभुः

Ô Agastya, fils de la jarre, ô muni, tu n’as pas médité le Seigneur en ton esprit. Sans fils—celui qui prolonge la lignée—qui donc, en ce monde, peut délivrer celui qui engendre ?

Verse 18

एको मनोरथश्चायं द्वितीयोयं सुनिश्चितम् । अपत्यत्वं गते चास्मिन्स्मर्तुरुत्पत्तिहारिणि

Voici un vœu; et le second, arrêté avec certitude : lorsque Celui qui dissipe jusqu’à la naissance même du devenir mondain deviendra mon fils, le but sera assuré.

Verse 19

क्षणंक्षणं समालोक्यमंगस्पर्शे क्षणंक्षणम् । एकशय्यासनाहारं लप्स्यतेऽनेन क्षणेक्षणे

À chaque instant il le regardera, et à chaque instant il touchera son corps. Un même lit, un même siège, un même repas : tout cela, il l’obtiendra avec Lui, à tout moment.

Verse 20

योयं न गोचरः क्वापि वाणीमनसयोरपि । स मेऽपत्यत्वमासाद्य किं न दास्यति चिंतितम्

Celui que n’atteignent ni la parole ni même la pensée : s’Il devient mon fils, quel désir chéri ne m’accordera-t-Il pas ?

Verse 21

योऽमुं सकृत्स्पृशेज्जंतुर्योमुं पश्येत्सकृन्मुदा । न स भूयोभिजायेत भवेच्चानंदमेदुरः

Tout être qui le touche ne fût-ce qu’une fois, ou qui le contemple une seule fois avec joie, ne renaîtra plus ; il sera comblé et débordant de béatitude.

Verse 22

गृहक्रीडनकं मे सौ यदि भूयात्कथंचन । तदापरस्य सौख्यस्य निधानं स्यामसंशयम्

Si, d’une manière ou d’une autre, il pouvait devenir pour moi un petit compagnon de jeu à la maison, alors, sans doute, je serais un trésor de bonheur sans pareil.

Verse 23

विधेः समीहितं चेति नूनं ज्ञात्वा स सर्ववित् । आनंदवाष्पकलितं चक्षुस्त्रयमदीधरत्

Sachant avec certitude : « Telle est l’intention de Vidhātṛ », l’Omniscient vit ses trois yeux se remplir de larmes de joie.

Verse 24

श्रुत्वैत्यगस्तिः स्कंदस्य भाषितं पर्यमूमुदत् । ननाम चांघ्री प्रोवाच जयसर्वज्ञनंदन

Ayant entendu les paroles de Skanda, Agastya se réjouit grandement. Il se prosterna à ses pieds et dit : « Victoire à toi, ô joie de l’Omniscient ! »

Verse 25

विधेरपि मनोज्ञातं शंभोरपि मनोगतम् । सम्यक्चित्तं त्वया ज्ञातं नमस्तुभ्यं चिदात्मने

Même ce qui n’est connu que dans l’esprit de Vidhātṛ, et ce qui demeure dans l’esprit de Śambhu, tu l’as tout compris avec justesse. Hommage à toi, dont la nature est la pure Conscience.

Verse 26

स्कंदोपि नितरां तुष्टःश्रोतुरानंददर्शनात् । धन्योस्यगस्त्य धन्योसि श्रोतुं जानासि तत्त्वतः

Skanda aussi fut comblé d’une joie profonde en voyant l’allégresse de l’auditeur. «Béni sois-tu, Agastya—béni en vérité—car tu sais écouter selon la Vérité.»

Verse 27

न मे श्रमो वृथा जातो ब्रुवतस्ते पुरः कथाम् । इत्यगस्तिं समाभाष्य पुनः प्राह षडाननः

«Mon effort n’a pas été vain, puisque j’ai dit ce récit en ta présence.» Ainsi s’adressant à Agastya, Ṣaḍānana (Skanda) reprit la parole.

Verse 28

देवे रुद्रत्वमापन्ने देवी दक्षसुताभवत् । सापि तप्त्वा तपस्तीव्रं सती काश्यां वरार्थिनी

Lorsque le Dieu eut assumé l’état de Rudra, la Déesse devint la fille de Dakṣa. Cette Satī aussi, en quête d’une grâce, accomplit de rudes austérités à Kāśī.

Verse 30

इदं सतीश्वरं लिंगं तव नाम्ना भविष्यति । यथा मनोरथस्तेऽत्र फलितो दक्षकन्यके

«Ce liṅga portera ton nom, Satīśvara, afin que ton vœu ici porte réellement son fruit, ô fille de Dakṣa.»

Verse 31

तथैतल्लिंगमाराध्यान्यस्यापि हि फलिष्यति । कुमारी प्राप्स्यति पतिं मनसोपि समुच्छ्रितम्

De même, quiconque vénère ce liṅga verra son désir s’accomplir à coup sûr ; une jeune fille obtiendra un époux à la mesure même de ses plus hautes espérances.

Verse 32

एतल्लिंगं समाराध्य कुमारोपि वरांगनाम् । यस्य यस्य हि यः कामस्तस्य तस्य हि स ध्रुवम्

En vénérant dûment ce liṅga, même un jeune homme obtient une épouse d’exception. Quel que soit le désir qu’une personne porte en son cœur, pour elle-même, cet accomplissement est assuré avec certitude.

Verse 33

भविष्यति न संदेहः सतीश्वरसमर्चगात् । सतीश्वरं समभ्यर्च्य यो यो यं यं समीहते

Il n’y a nul doute : par l’adoration de Satīśvara, cela s’accomplit. Après avoir vénéré Satīśvara, tout ce que quiconque recherche—

Verse 34

तस्य तस्य स स क्षिप्रं भविष्यति मनोरथः

—pour cette personne, ce vœu même s’accomplira promptement.

Verse 35

इतोष्टमे च दिवसे त्वज्जनेता प्रजापतिः । मह्यं दास्यति कन्यां त्वां सफलस्ते मनोरथः । इत्युक्त्वा देवदेवेशस्तत्रैवांतर्हितोभवत्

«Au huitième jour à partir d’aujourd’hui, ton père —Prajāpati— te donnera à moi en mariage comme sa fille ; ton désir sera accompli.» Ayant ainsi parlé, le Seigneur des seigneurs disparut sur-le-champ.

Verse 36

सापि स्वभवनं याता सती दाक्षायणी मुदा । पितापि तस्मै प्रादात्तां रुद्राय दिवसेष्टमे

Satī Dākṣāyaṇī, elle aussi, retourna joyeuse dans sa demeure ; et, au huitième jour, son père la donna à Rudra.

Verse 37

स्कंद उवाव । इत्थं सतीश्वरं लिंगं काश्यां प्रादुरभून्मुने । स्मरणादपि लिंगं च दद्यात्सत्त्वगुणं परम्

Skanda dit : «Ainsi, ô sage, le liṅga de Satīśvara se manifesta à Kāśī. Rien qu’en s’en souvenant, ce liṅga confère la qualité suprême de sattva (pureté et clarté).»

Verse 38

रत्नेशात्पूर्वतो भागे दृष्ट्वा लिंगं सतीश्वरम् । मुच्यते पातकैः सद्यः क्रमाज्ज्ञानं च विंदति

À l’est de Ratneśa, en contemplant le Liṅga de Satīśvara, on est aussitôt délivré des péchés ; puis, en son temps, on obtient la vraie connaissance spirituelle.

Verse 93

इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहितायां चतुर्थे काशीखंड उत्तरार्धे सतीश्वरप्रादुर्भावो नाम त्रिनवतितमोऽध्यायः

Ainsi s’achève le quatre-vingt-treizième chapitre, intitulé «La Manifestation de Satīśvara», dans l’Uttarārdha du Kāśī Khaṇḍa, au sein de la quatrième section du Śrī Skanda Mahāpurāṇa, recueil de quatre-vingt-un mille versets.