
Le chapitre 184 présente un tīrtha-māhātmya consacré à Dhoutapāpa (aussi nommé Vidhoutapāpa), près de Bhṛgu-tīrtha, sur la rive nord de la Narmadā. Mārkaṇḍeya décrit ce lieu comme renommé pour « laver » les péchés et affirme que Śiva y demeure afin d’honorer le Ṛṣi Bhṛgu. Le texte soutient que le bain dans ce tīrtha délivre des fautes même si l’intention est imparfaite; mais que l’observance correcte—bain rituel, culte de Śiva, et offrandes aux devas et aux pitṛs (ancêtres)—apporte une purification totale. Yudhiṣṭhira demande comment la brahmahatyā, l’impureté la plus grave, peut ne pas y pénétrer ou y être détruite. Mārkaṇḍeya répond par une légende cosmogonique: Śiva contracte la brahmahatyā après avoir tranché une tête de Brahmā; cette souillure le poursuit jusqu’à ce qu’elle soit « secouée » par Dharma incarné en taureau (vṛṣa), et que la déesse Dhauteśvarī soit établie comme puissance destructrice de la brahmahatyā. La brahmahatyā est personnifiée comme une présence effrayante, tenue à distance du tīrtha. Le chapitre précise aussi l’observance du calendrier—Āśvayuja śukla navamī et une période de trois jours à partir de saptamī—avec jeûne, récitation védique (Ṛg/Yajus/Sāman) et japa de la Gāyatrī comme disciplines expiatoires. La phalaśruti promet la délivrance de graves transgressions, des bienfaits liés à la descendance et une élévation après la mort; elle rapporte enfin l’affirmation remarquable qu’une mort volontaire en ce lieu conduit à une destinée céleste, selon la théologie du tīrtha propre au texte.
Verse 1
श्रीमार्कण्डेय उवाच । धौतपापं ततो गच्छेद्भृगुतीर्थसमीपतः । वृषेण तु भृगुस्तत्र भूयोभूयो धुतस्ततः
Śrī Mārkaṇḍeya dit : «De là, qu’on se rende à Dhauta-pāpa, près de Bhṛgu-tīrtha. Là, Bhṛgu fut lavé (purifié) maintes et maintes fois par un taureau».
Verse 2
धौतपापं तु तत्तेन नाम्ना लोकेषु विश्रुतम् । तत्र स्थितो महादेवस्तुष्ट्यर्थं भृगुसत्तमे
C’est pourquoi il est renommé dans les mondes sous le nom de «Dhauta-pāpa» (Péché lavé). Là demeure Mahādeva, pour la satisfaction et la grâce du meilleur des Bhṛgu, le sage Bhṛgu.
Verse 3
तत्र तीर्थे तु यः स्नात्वा शाठ्येनापि नरेश्वर । मुच्यते सर्वपापेभ्यो नात्र कार्या विचारणा
Ô seigneur des hommes, quiconque se baigne en ce tīrtha—fût-ce avec duplicité—est délivré de tous les péchés ; ici, nul besoin de réflexion.
Verse 4
यस्तु सम्यग्विधानेन तत्र स्नात्वार्चयेच्छिवम् । देवान्पितॄन्समभ्यर्च्य मुच्यते सर्वपातकैः
Mais celui qui, selon le rite juste, s’y baigne et y vénère Śiva, honorant comme il se doit les Devas et les Ancêtres, est délivré de toutes les fautes graves.
Verse 5
ब्रह्महत्या गवां वध्या तत्र तीर्थे युधिष्ठिर । प्रविशेन्न सदा भीता प्रविष्टापि क्षयं व्रजेत्
Ô Yudhiṣṭhira, le péché du meurtre d’un brāhmane—et de même celui de tuer des vaches—n’entrerait pas dans ce tīrtha, demeurant toujours craintif ; et même s’il y entrait, il serait anéanti.
Verse 6
युधिष्ठिर उवाच । आश्चर्यभूतं लोकेऽस्मिन्कथयस्व द्विजोत्तम । प्रविशेन्न ब्रह्महत्या यथा वै धौतपाप्मनि
Yudhiṣṭhira dit : Ô le meilleur des deux-fois-nés, raconte-moi cette merveille en ce monde : comment le péché du meurtre d’un brāhmane n’entre-t-il pas dans Dhauta-pāpa ?
Verse 7
ब्रह्महत्यासमं पापं भविता नेह किंचन । कथं वा धौतपापे तु प्रविष्टं नश्यते द्विज । एतद्विस्तरतः सर्वं पृच्छामि वद कौतुकात्
Rien en ce monde n’égale le péché du meurtre d’un brāhmane. Ô brāhmane, comment est-il détruit s’il entre dans Dhauta-pāpa ? Je te demande tout cela en détail, par ardent désir de savoir.
Verse 8
मार्कण्डेय उवाच । आदिसर्गे पुरा शम्भुर्ब्रह्मणः परमेष्ठिनः । विकारं पञ्चमं दृष्ट्वा शिरोऽश्वमुखसन्निभम्
Mārkaṇḍeya dit : « Dans la création primordiale, il y a longtemps, Śambhu vit la cinquième manifestation de Brahmā, le Seigneur Suprême : une tête ressemblant à la face d'un cheval. »
Verse 9
अङ्गुष्ठाङ्गुलियोगेन तच्छिरस्तेन कृन्तितम् । कृत्तमात्रे तु शिरसि ब्रह्महत्याऽभवत्तदा
Par la jonction du pouce et du doigt, cette tête fut tranchée. Mais au moment où la tête fut coupée, le péché du brahma-hatyā (le meurtre d'un brahmane) surgit alors.
Verse 10
ब्रह्महत्यायुतश्चासीदुत्तरे नर्मदातटे । धुनितं तु यतो राजन्वृषेण धर्ममूर्तिना
Ô Roi, sur la rive nord de la Narmadā, il y eut autrefois un grand fardeau de brahma-hatyā ; mais là, il fut secoué et chassé par le Taureau, l'incarnation même du Dharma.
Verse 11
तत्र धौतेश्वरीं देवीं स्थापितां वृषभेण तु । ददर्श भगवाञ्छम्भुः सर्वदैवतपूजिताम्
Là, le Seigneur Śambhu vit la Déesse Dhauteśvarī, établie par Vṛṣabha et vénérée par tous les dieux.
Verse 12
दृष्ट्वा धौतेश्वरीं दुर्गां ब्रह्महत्याविनाशिनीम् । तत्र विश्रममाणश्च शङ्करस्त्रिपुरान्तकः
Ayant vu Dhauteśvarī Durgā, la destructrice du brahma-hatyā, Śaṅkara — le tueur de Tripura — se reposa là.
Verse 13
स शङ्करो ब्रह्महत्याविहीनं मेने त्मानं तस्य तीर्थस्य भावात् । सुविस्मितो देवदेवो वरेण्यो दृष्ट्वा दूरे ब्रह्महत्यां च तीर्थात्
Śaṅkara se jugea délivré de la brahma-hatyā par la seule vertu de ce tīrtha. Le Seigneur des dieux, le plus excellent, saisi d’émerveillement, vit la brahma-hatyā se tenir au loin du gué sacré.
Verse 14
विधौतपापं महितं धर्मशक्त्या विशेन्न हत्या देवीभयात्प्रभीता । रक्ताम्बरा रक्तमाल्योपयुक्ता कृष्णा नारी रक्तदामप्रसक्ता
Dans le vénérable Vidhautapāpa, soutenu par la puissance du Dharma, le péché nommé « Hatyā » n’osa pénétrer, effrayé par la Déesse. Elle apparut comme une femme sombre, vêtue de rouge, parée de guirlandes rouges et attachée à un lien ou diadème rouge.
Verse 15
मां वाञ्छन्ती स्कन्धदेशं रहस्ये दूरे स्थिता तीर्थवर्यप्रभावात् । संचिन्त्य देवो मनसा स्मरारिर्वासाय बुद्धिं तत्र तीर्थे चकार
Bien qu’elle me désirât, elle demeura au loin, en secret, dans la contrée de Skanda, par la puissance de ce tīrtha suprême. Y le Dieu—ennemi de Smara—ayant médité cela, décida en son cœur d’habiter ce gué sacré.
Verse 16
विमृश्य देवो बहुशः स्थितः स्वयं विधौतपापः प्रथितः पृथिव्याम् । बभूव तत्रैव निवासकारी विधूतपापनिकटप्रदेशे
Après avoir longuement réfléchi, le Dieu lui-même demeura en ce lieu; et cet endroit devint célèbre sur la terre sous le nom de Vidhautapāpa. Il y établit sa demeure, tout près de la contrée où le péché est rejeté.
Verse 17
तदाप्रभृति राजेन्द्र ब्रह्महत्याविनाशनम् । विधौतपापं तत्तीर्थं नर्मदायां व्यवस्थितम्
Dès lors, ô meilleur des rois, ce tīrtha sur la Narmadā fut établi comme Vidhautapāpa, le destructeur de la brahma-hatyā.
Verse 18
आश्वयुक्शुक्लनवमी तत्र तीर्थे विशिष्यते । दिनत्रयं तु राजेन्द्र सप्तम्यादिविशेषतः
En ce tīrtha, le neuvième jour de la quinzaine claire d’Āśvayuja est tout particulièrement éminent ; en vérité, ô roi, une observance de trois jours—à partir du septième—y est tenue pour très distinguée.
Verse 19
समुपोष्याष्टमीं भक्त्या साङ्गं वेदं पठेत्तु यः । अहोरात्रेण चैकेन ऋग्यजुःसामसंज्ञकम्
Celui qui, avec dévotion, jeûne au huitième jour et récite le Veda avec ses auxiliaires—nommés Ṛg, Yajus et Sāman—en l’espace d’un seul jour et d’une seule nuit,
Verse 20
अभ्यसन्ब्रह्महत्याया मुच्यते नात्र संशयः । वृषलीगमनं चैव यश्च गुर्वङ्गनागमः
En s’y adonnant, on est délivré du péché de meurtre d’un brāhmaṇa—sans aucun doute. De même sont absoutes les fautes de s’unir à une femme de basse condition et d’approcher l’épouse de son maître.
Verse 21
स्नात्वा ब्रह्मरसोत्कृष्टे कुम्भेनैव प्रमुच्यते । वन्ध्या स्त्रीजननी या तु काकवन्ध्या मृतप्रजा
En s’y baignant—en ce lieu exalté par l’essence de Brahman—avec une seule cruche, on est entièrement délivré. Même une femme stérile, ou celle qui n’enfante que des enfants morts—« stérile comme un corbeau » ou dont la descendance périt—est affranchie de ce malheur.
Verse 22
सापि कुम्भोदकैः स्नाता जीवत्पुत्रा प्रजावती । अपठस्तु नरोपोष्य ऋग्यजुःसामसम्भवाम्
Elle aussi, après s’être baignée avec l’eau de la cruche, devient mère de fils vivants et comblée de descendance. Et même un homme sans étude, par le jeûne et la maîtrise de soi, et en recourant au rite issu du Ṛg, du Yajus et du Sāman—la prière védique—obtient du mérite.
Verse 23
ऋचमेकां जपन्विप्रस्तथा पर्वणि यो नृप । अनृचोपोष्य गायत्रीं जपेद्वै वेदमातरम्
Ô Roi, le brāhmane qui, aux jours sacrés de parvan, récite ne fût-ce qu’un seul ṛc (strophe védique) est comblé de bénédiction. Et celui qui ne peut réciter les ṛcs, après avoir jeûné, doit certes répéter la Gāyatrī, vénérée comme la Mère des Veda.
Verse 24
जपन्नवम्यां विप्रेन्द्रो मुच्यते पापसञ्चयात् । एवं तु कथितं तात पुराणोक्तं महर्षिभिः
Le meilleur des brāhmanes, en récitant au neuvième jour lunaire (navamī), est délivré de l’accumulation des fautes. Ainsi, cher enfant, cela a été proclamé : tel est l’enseignement purānique énoncé par les grands ṛṣi.
Verse 25
धौतपापं महापुण्यं शिवेन कथितं मम । प्राणत्यागं तु यः कुर्याज्जले वाग्नौ स्थलेऽपि वा
Ce Dhautapāpa, d’un mérite immense et qui purifie les fautes, m’a été décrit par Śiva. Et quiconque y abandonne la vie—dans l’eau, dans le feu, ou même sur la terre—(obtient une fin sublime).
Verse 26
स गच्छति विमानेन ज्वलनार्कसमप्रभः । हंसबर्हिप्रयुक्तेन सेव्यमानोऽप्सरोगणैः
Il s’en va dans un vimāna céleste, éclatant comme le feu et le soleil, attelé de cygnes et de paons, servi et honoré par des multitudes d’apsarās.
Verse 27
शिवस्य परमं स्थानं यत्सुरैरपि दुर्लभम् । क्रीडते स्वेच्छया तत्र यावच्चन्द्रार्कतारकम्
Il atteint la demeure suprême de Śiva, difficile à obtenir même pour les dieux. Là, il demeure en liberté et en joie, aussi longtemps que dureront la lune, le soleil et les étoiles.
Verse 28
धौतपापे तु या नारी कुरुते प्राणसंक्षयम् । तत्क्षणादेव सा पार्थ पुरुषत्वमवाप्नुयात्
Mais, ô fils de Pṛthā, si une femme rencontre la mort à Dhautapāpa, à l’instant même on dit qu’elle obtient l’état d’homme.
Verse 29
अथ किं बहुनोक्तेन शुभं वा यदि वाशुभम् । तदक्षयफलं सर्वं धौतपापे कृतं नृप
Mais à quoi bon en dire davantage, ô Roi ? Qu’un acte soit propice ou non, tout ce qui est accompli à Dhautapāpa porte un fruit impérissable.
Verse 30
संन्यसेन्नियमेनान्नं संन्यसेद्विषयादिकम् । फलमूलादिकं चैव जलमेकं न संत्यजेत्
Avec une maîtrise réglée, qu’on renonce à la nourriture cuite et qu’on délaisse les jouissances des sens et le reste ; qu’on vive de fruits, de racines et autres, mais qu’on n’abandonne pas l’unique essentiel : l’eau.
Verse 31
एवं यः कुरुते पार्थ रुद्रलोकं स गच्छति । तत्र भुक्त्वाखिलान्भोगाञ्जायते भुवि भूपतिः
Ô Pārtha, celui qui agit ainsi va au monde de Rudra ; après y avoir goûté toutes les jouissances, il renaît sur la terre en tant que roi.
Verse 184
अध्याय
Chapitre (intitulé).