Adhyaya 131
Avanti KhandaReva KhandaAdhyaya 131

Adhyaya 131

Ce chapitre prend la forme d’un dialogue entre le sage Mārkaṇḍeya et le roi Yudhiṣṭhira. Il s’ouvre en situant un Nāgatīrtha « sans égal » sur la rive méridionale de la Narmadā, et en demandant pourquoi de grands Nāgas, saisis d’une peur extrême, entreprirent des austérités. Mārkaṇḍeya rapporte un itihāsa traditionnel : Kaśyapa eut deux épouses, Vinatā (liée à Garuḍa) et Kadrū (liée aux serpents). Après avoir vu le cheval céleste Uccaiḥśravas, elles font un pari ; la contrainte exercée par Kadrū pousse ses fils-serpents à tenter la tromperie. Certains obéissent par crainte de la malédiction maternelle, tandis que d’autres cherchent d’autres refuges. Après un long tapas, Mahādeva (Śiva) accorde sa faveur : Vāsuki est établi comme protecteur permanent dans la proximité de Śiva, et les Nāgas reçoivent l’assurance de la sécurité, surtout par l’immersion dans les eaux de la Narmadā. La conclusion donne une prescription rituelle et le phala : adorer Śiva au tīrtha le cinquième jour lunaire (pañcamī) garantit que huit lignées de Nāga ne nuiront pas au dévot, et que le défunt obtient le rang d’assistant de Śiva pour la durée souhaitée.

Shlokas

Verse 1

श्रीमार्कण्डेय उवाच । नर्मदादक्षिणे कूले नागतीर्थमनुत्तमम् । यत्र सिद्धा महानागा भये जाते ततो नृप

Śrī Mārkaṇḍeya dit : Sur la rive méridionale de la Narmadā se trouve l’incomparable Nāgatīrtha, ô roi, où les grands Nāgas accomplis—lorsque la crainte surgit—vinrent y chercher refuge.

Verse 2

युधिष्ठिर उवाच । महाभयानां लोकस्य नागानां द्विजसत्तम । कथं जातं भयं तीव्रं येन ते तपसि स्थिताः

Yudhiṣṭhira dit : Ô le meilleur des deux-fois-nés, comment naquit cette terrible crainte chez les Nāgas—terreur du monde—à cause de laquelle ils demeurèrent fermes dans l’austérité ?

Verse 3

भूतं भव्यं भविष्यच्च यत्सुरासुरमानवे । तात ते विदितं सर्वं तेन मे कौतुकं महत्

Passé, présent et futur—tout ce qui concerne dieux, asuras et humains—vénérable seigneur, tout t’est connu ; c’est pourquoi mon désir de savoir est immense.

Verse 4

मम संतापजं दुःखं दुर्योधनसमुद्भवम् । तव वक्त्राम्बुजौघेन प्लावितं निर्वृतिं गतम्

La douleur née de mon brûlant tourment—suscitée par Duryodhana—fut submergée par le flot issu de ta bouche pareille au lotus, et s’est changée en paix et en apaisement.

Verse 5

श्रुत्वा तव मुखोद्गीतां कथां पापप्रणाशनीम् । भूयो भूयः स्मृतिर्जाता श्रवणे मम सुव्रत

Ayant entendu le récit chanté de ta propre bouche—destructeur des péchés—ma mémoire s’éveille encore et encore à l’écoute, ô toi au vœu noble.

Verse 6

न क्लेशत्वं द्विजे युक्तं न चान्यो जानते फलम् । विद्यादानस्य महतः श्रावितस्य सुतस्य च

Ô deux-fois-né, il ne convient ni hésitation ni peine (à répondre) ; car nul autre ne connaît vraiment le fruit du grand don de la connaissance et d’un fils bien instruit par l’écoute.

Verse 7

एवं ज्ञात्वा यथान्यायं यः प्रश्नः पृच्छितो मया । कथा तु कथ्यतां विप्र दयां कृत्वा ममोपरि

Sachant cela et selon ce qui convient, la question que je t’ai posée—daigne, ô brahmane, raconter ce récit sacré, par compassion pour moi.

Verse 8

मार्कण्डेय उवाच । यथा यथा त्वं नृप भाषसे च तथा तथा मे सुखमेति भारती । शैथिल्यभावाज्जरयान्वितस्य त्वत्सौहृदं नश्यति नैव तात

Mārkaṇḍeya dit : À mesure que tu parles, ô roi, ma parole se remplit de joie. Bien que je sois âgé et que la vieillesse m’ait assoupli, ton amitié ne s’éteint nullement, cher enfant.

Verse 9

कथयामि यथावृत्तमितिहासं पुरातनम् । कथितं पूर्वतो वृद्धैः पारम्पर्येण भारत

Je raconterai, tel que cela advint, un antique itihāsa, jadis dit par les anciens et transmis par une tradition ininterrompue, ô Bhārata.

Verse 10

द्वे भार्ये कश्यपस्यास्तां सर्वलोकेष्वनुत्तमे । गरुत्मतो वै विनता सर्पाणां कद्रुरेव च

Kaśyapa eut deux épouses, sans égales dans tous les mondes : Vinātā, mère de Garuḍa, et Kadrū, mère des serpents.

Verse 11

अश्वसंदर्शनात्ताभ्यां कलिरूपं व्यवस्थितम् । प्रभातकाले राजेन्द्र भास्कराकारवर्चसम्

À la vue du cheval par ces deux-là, une querelle à la manière de Kali prit forme ; à l’aurore, ô seigneur des rois, rayonnante d’un éclat pareil au soleil.

Verse 12

तं दृष्ट्वा विनता रूपमश्वं सर्वत्र पाण्डुरम् । अथ तां कद्रूमवोचत्सा पश्य पश्य वरानने

Voyant ce cheval, pâle de toutes parts, Vinātā en contempla la forme ; alors Kadrū lui dit : «Regarde, regarde, ô toi au visage gracieux !»

Verse 13

उच्चैःश्रवसः सादृश्यं पश्य सर्वत्र पाण्डुरम् । धावमानमविश्रान्तं जवेन पवनोपमम्

«Vois : sa ressemblance avec Uccaiḥśravas ; pâle de toutes parts, il court sans répit, rapide comme le vent.»

Verse 14

तं दृष्ट्वा सहसा यान्तमीर्ष्याभावेन मोहिता । कृष्णं मत्वा तथाजल्पत्तया सह नृपोत्तम

Le voyant s’approcher soudain, elle, égarée par la puissance de la jalousie, parla en le prenant pour noir ; ainsi cet excellent roi s’entretint avec elle.

Verse 15

विनते त्वं मृषा लोके नृशंसे कुलपांसनि । कृष्णं चैनं वद श्वेतं नरकं यास्यसे परम्

«Vinatā, tu mens devant le monde, ô cruelle, honte de ta lignée ! Dis que celui-ci est noir, non blanc ; sinon tu iras au terrible enfer.»

Verse 16

विनतोवाच । सत्यानृते तु वचने पणोऽयं ते ममैव तु । सहस्रं वत्सरान्दासी भवेयं तव वेश्मनि

Vinatā dit : «Quant à la vérité ou au mensonge des paroles, ce pari demeure entre toi et moi. Si je perds, je serai ta servante dans ta demeure durant mille ans.»

Verse 17

तथेति ते प्रतिज्ञाय रात्रौ गत्वा स्वकं गृहम् । परित्यज्य उभे ते तु क्रोधमूर्छितमूर्छिते

« Qu’il en soit ainsi », dirent-ils; ayant scellé leur promesse, ils regagnèrent de nuit leur demeure, tous deux, accablés et comme évanouis sous l’emportement de la colère.

Verse 18

बन्धुगर्वस्य गत्वा तु कथयामास तं पणम् । कद्रूर्विनतया सार्द्धं यद्वृत्तं प्रमदालये

Alors Kadrū se rendit auprès de Bandhugarva et lui rapporta ce pari—ce qui s’était passé avec Vinatā dans les appartements des femmes.

Verse 19

तच्छ्रुत्वा बान्धवाः सर्वे कद्रूपुत्रास्तथैव च । न मन्यन्ते हितं कार्यं कृतं मात्रा विगर्हितम्

À cette nouvelle, tous les parents—les fils de Kadrū eux-mêmes—n’y virent point une œuvre salutaire, car l’acte de leur mère était blâmable.

Verse 20

अकृष्णः कृष्णतामम्ब कथं गच्छेद्धयोत्तमः । दासत्वं प्राप्स्यसे त्वं हि पणेनानेन सुव्रते

« Mère, comment ce cheval excellent—qui n’est point noir—deviendrait-il noir ? Par ce pari, ô vertueuse, tu tomberas assurément en servitude. »

Verse 21

कद्रूरुवाच । भवेयं न यथादासी तत्कुरुध्वं हि सत्वरम् । विशध्वं रोमकूपेषु तस्याश्वस्य मतिर्मम

Kadrū dit : « Afin que je ne devienne pas servante comme il est décrété, faites vite ceci : glissez-vous dans les pores des poils de ce cheval—tel est mon dessein. »

Verse 22

क्षणमात्रं कृते कार्ये सा दासी च भवेन्मम । ततः स्वस्थोरगाः सर्वे भविष्यथ यथासुखम्

«Quand cet acte sera accompli —ne fût-ce qu’un instant— elle deviendra ma servante; puis, vous tous, serpents, demeurerez en sûreté et vivrez dans la paix.»

Verse 23

सर्पा ऊचुः । यथा त्वं जननी देवि पन्नगानां मता भुवि । तथापि सा विशेषेण वञ्चितव्या न कर्हिचित्

Les serpents dirent : «Bien que sur la terre tu sois tenue pour notre mère, ô Déesse, pourtant elle ne doit jamais être trompée, surtout en aucun temps.»

Verse 24

कद्रूरुवाच । मम वाक्यमकुर्वाणा ये केचिद्भुवि पन्नगाः । हव्यवाहमुखं सर्वे ते यास्यन्त्यविचारिताः

Kadrū dit : «Quels que soient les serpents sur la terre qui n’obéissent pas à ma parole, sans aucune délibération, tous seront jetés dans la bouche de Havyavāha, le Dieu-Feu, la flamme du sacrifice.»

Verse 25

एतच्छ्रुत्वा तु वचनं घोरं मातृमुखोद्भवम् । केचित्प्रविष्टा रोमाणि तथान्ये गिरिसंस्थिताः

Entendant ces paroles terribles sorties de la bouche de leur mère, certains se glissèrent dans les cheveux pour s’y cacher, tandis que d’autres se réfugièrent sur les montagnes.

Verse 26

केचित्प्रविष्टा जाह्नव्यामन्ये च तपसि स्थिताः

Certains entrèrent dans la Jāhnavī (la Gaṅgā sacrée), et d’autres demeurèrent établis dans l’austérité, fermes dans le tapas.

Verse 27

ततो वर्षसहस्रान्ते तुतोष परमेश्वरः । महादेवो जगद्धाता ह्युवाच परया गिरा

Alors, au terme de mille ans, le Seigneur Suprême—Mahādeva, soutien du monde—fut comblé et parla d’une voix sublime.

Verse 28

भो भोः सर्पा निवर्तध्वं तपसोऽस्य महत्फलम् । यमिच्छथ ददाम्यद्य नात्र कार्या विचारणा

«Ho, ho, ô serpents ! Cessez vos austérités. Ce tapas a porté un grand fruit. Ce que vous désirez, je vous l’accorde aujourd’hui ; nul besoin d’hésiter ni de délibérer.»

Verse 29

सर्पा ऊचुः । कद्रूशापभयाद्भीता देवदेव महेश्वर । तव पार्श्वे वसिष्यामो यावदाभूतसम्प्लवम्

Les serpents dirent : «Ô Dieu des dieux, ô Maheśvara ! Terrifiés par la crainte de la malédiction de Kadrū, nous demeurerons à tes côtés jusqu’à la fin de la dissolution cosmique.»

Verse 30

देवदेव उवाच । एकश्चायं महाबाहुर्वासुकिर्भुजगोत्तमः । मम पार्श्वे वसेन्नित्यं सर्वेषां भयरक्षकः

Le Seigneur des dieux dit : «Que Vāsuki, aux bras puissants, le meilleur des serpents, demeure toujours à mes côtés, protecteur de tous contre la peur.»

Verse 31

अन्येषां चैव सर्पाणां भयं नास्ति ममाज्ञया । आप्लुत्य नर्मदातोये भुजगास्ते च रक्षिताः

«Et pour les autres serpents aussi, par mon ordre il n’y a point de crainte. S’étant plongés dans les eaux de la Narmadā, ces serpents sont protégés.»

Verse 32

नास्ति मृत्युभयं तेषां वसध्वं यत्र चेप्सितम् । कद्रूशापभयं नास्ति ह्येष मे विस्तरः परः

Ils n’ont aucune crainte de la mort. Demeurez où bon vous semble. Nulle peur de la malédiction de Kadrū : telle est mon assurance et ma protection suprêmes.

Verse 33

एवं दत्त्वा वरं तेषां देवदेवो महेश्वरः । जगामाकाशमाविश्य कैलासं धरणीधरम्

Ainsi, après leur avoir accordé la grâce, Maheśvara—Dieu des dieux—s’éleva dans le ciel et gagna Kailāsa, la montagne qui soutient la terre.

Verse 34

गते चादर्शनं देवे वासुकिप्रमुखा नृप । स्थापयित्वा तथा जग्मुर्देवदेवं महेश्वरम्

Ô Roi, lorsque le Seigneur eut disparu aux regards, Vāsuki et les autres nāgas, après y avoir dûment établi la sainte présence, partirent vers Mahādeva—Dieu des dieux, Maheśvara.

Verse 35

तत्र तीर्थे तु यः कश्चित्पञ्चम्यामर्चयेच्छिवम् । तस्य नागकुलान्यष्टौ न हिंसन्ति कदाचन

Quiconque, en ce tīrtha, vénère Śiva au cinquième jour lunaire (pañcamī), ne sera jamais, en aucun temps, blessé par les huit lignées de nāgas.

Verse 36

मृतः कालेन महता तत्र तीर्थे नरेश्वर । शिवस्यानुचरो भूत्वा वसते कालमीप्सितम्

Ô seigneur des hommes, lorsqu’il meurt plus tard en son temps, il devient un serviteur de Śiva et demeure (dans le séjour de Śiva) aussi longtemps qu’il le désire.

Verse 131

। अध्याय

Chapitre — colophon marquant la fin ou la transition du chapitre.