
L’Adhyāya 81 se déploie en dialogues successifs. Garuḍa présente un ami brāhmaṇa de la lignée de Bhṛgu et sa fille Mādhavī, à qui nul époux convenable ne peut être trouvé; il implore donc Viṣṇu, seul égal en beauté et en vertus. Viṣṇu demande que la jeune fille soit amenée afin qu’Il la voie de Ses propres yeux, tout en évoquant la crainte suscitée par l’éclat divin. Le récit bascule vers une tension domestique et rituelle : Lakṣmī, prenant la proximité de la jeune fille pour une rivalité, profère une malédiction la vouant à devenir « aśvamukhī » (au visage de cheval), semant l’effroi dans la communauté et l’indignation des brāhmaṇas. Une voix brāhmaṇa rappelle alors la différence entre une simple demande verbale et l’état réel d’épouse, redéfinissant la portée de la malédiction et annonçant des liens dans des naissances futures. Garuḍa remarque ensuite une vieille femme extraordinaire près de Viṣṇu; le Seigneur révèle qu’il s’agit de Śāṇḍilī, renommée pour sa connaissance et son brahmacarya (pureté et discipline sacrées). Le scepticisme de Garuḍa, nourri de propos biaisés sur les femmes et le désir de la jeunesse, entraîne aussitôt une conséquence : ses ailes disparaissent et il demeure impuissant—avertissement moral sur la parole, le préjugé et l’irrespect envers la vertu ascétique.
Verse 1
। श्रीगरुड उवाच । ममास्ति दयितं मित्रं ब्राह्मणो भृगुवंशजः । तस्यास्ति माधवीनाम कन्या कमललोचना
Śrī Garuḍa dit : « J’ai un ami bien-aimé, un brāhmaṇa né dans la lignée de Bhṛgu. Il a une fille nommée Mādhavī, aux yeux de lotus. »
Verse 2
न तस्याः सदृशः कांतः प्राप्तस्तेन महात्मना । यतस्ततोऽहमादिष्टः कांतमस्यास्त्वमानय । अनुरूपं द्विजश्रेष्ठ यद्यहं संमतस्तव
Ce grand d’âme ne trouva point d’époux convenable, égal à elle. C’est pourquoi il me donna cet ordre : «Amène un époux pour cette jeune fille—un homme digne d’elle, ô le meilleur des brāhmanes—si tu tiens compte de ma requête.»
Verse 3
ततो मयाऽखिला भूमिस्तद्वरार्थं विलोकिता । न तदर्थं वरो लब्धः सर्वैः समुचितो गुणैः
Alors je parcourus toute la terre à la recherche d’un tel époux ; mais, pour ce dessein, je ne trouvai aucun homme convenable, pourvu de toutes les vertus requises.
Verse 4
ततस्त्वं पुण्डरीकाक्ष मम चित्ते व्यवस्थितः । अनुरूपः पतिस्तस्याः सर्वैरेव गुणैर्युतः
Ainsi, ô Seigneur aux yeux de lotus, tu demeures fermement établi dans mon cœur comme l’époux parfaitement convenable pour cette jeune fille, pourvu de toutes les qualités nobles.
Verse 5
तस्मात्पाणिग्रहं तस्याः स्वीकुरुष्व सुरेश्वर । अत्यन्तरूपयुक्ताया मम वाक्यप्रणोदितः
C’est pourquoi, ô Souverain des dieux, accepte sa main en mariage—elle dont la beauté surpasse toute mesure—touché par ma supplication.
Verse 6
भगवानुवाच । अत्रानय द्विजश्रेष्ठ तां कन्यां कमलेक्षणाम् । येन दृष्ट्वा स्वयं पश्चात्प्रकरोमि यथोदितम्
Le Seigneur Bienheureux dit : «Amène ici cette jeune fille aux yeux de lotus, ô le meilleur des deux-fois-nés. Après l’avoir vue de mes propres yeux, j’agirai selon ce qui a été demandé.»
Verse 7
गरुड उवाच । तव तेजोभयादेव सा कन्या जनकान्विता । मया दूरे विनिर्मुक्ता तत्कथं तामिहानये
Garuḍa dit : «Par la seule crainte de ton éclat, cette jeune fille—avec son père—je l’ai relâchée au loin. Comment donc pourrais-je la ramener ici ?»
Verse 8
श्रीभगवानुवाच । अत्र तां मम तत्तेजो जनकेन समन्विताम् । न हि धक्ष्यति तस्मात्त्वं शीघ्रं द्विजवराऽनय
Le Seigneur Bienheureux dit : «Amène-la ici sans tarder, ô excellent deux-fois-né, avec son père. Mon rayonnement ne la brûlera pas ; ne crains donc rien.»
Verse 9
एवमुक्तस्ततस्तेन विष्णुना प्रभविष्णुना । तां कन्या मानयामास तं च विप्रभृगूद्वहम्
Ainsi interpellé par Viṣṇu, le Seigneur tout-puissant, il rendit honneur à la jeune fille comme au plus éminent des brāhmaṇas, le meilleur de la lignée de Bhṛgu parmi les deux-fois-nés.
Verse 10
अथासौ प्रणिपत्योच्चैर्ब्राह्मणो मधुसूदनम् । लक्ष्मीवन्न्यविशत्पार्श्वे गरुडस्य समीपतः
Alors ce brāhmaṇa se prosterna profondément devant Madhusūdana et, telle Lakṣmī elle-même, prit place à ses côtés, près de Garuḍa.
Verse 11
सापि कन्या वरारोहा बाल्यभावादनिन्दिता । शय्यैकांते समाविष्टा दक्षिणे मुरविद्विषः
La jeune fille aussi—aux membres gracieux et sans reproche grâce à l’innocence de son jeune âge—s’assit au bord de la couche, à la droite de l’ennemi de Mura (Viṣṇu).
Verse 12
अथ कोपपरीतांगी महिष्याधर्ममाश्रिता । लक्ष्मीः शशाप तां कन्यां सपत्नीति विचिन्त्य च
Alors Lakṣmī—les membres saisis par la colère, délaissant le dharma telle une reine jalouse—maudit cette jeune fille, songeant : «Elle est une épouse rivale.»
Verse 13
यस्मान्मे पुरतः पापे कांतस्य मम हर्षिता । शय्यायां त्वं समाविष्टा लज्जां त्यक्त्वा सुदूरतः । तस्मादश्वमुखी नूनं विकृता त्वं भविष्यसि
«Car, ô fille pécheresse, devant moi-même, te réjouissant de mon bien-aimé, tu t’es assise sur sa couche en rejetant au loin toute pudeur ; dès lors, à coup sûr, tu deviendras difforme, avec un visage de cheval.»
Verse 14
एवं शापे श्रिया दत्ते हाहाकारो महानभूत् । सर्वेषां तत्र संस्थानां कोपश्चापि द्विजन्मनः
Lorsque Śrī (Lakṣmī) eut ainsi proféré la malédiction, un grand cri de détresse s’éleva. Tous ceux qui étaient assemblés là en furent bouleversés, et le deux-fois-né (brāhmane) s’emporta lui aussi.
Verse 16
यावन्नाग्निद्विजातीनां प्रत्यक्षं गुरुसंनिधौ । ससंकल्पं स्वयं दत्ता गृह्योक्तविधिना जनैः
Tant que le feu sacré et les deux-fois-nés (dvija) étaient présents comme témoins, et en la présence même du guru, les gens offrirent eux-mêmes le don avec un saṅkalpa solennel, selon la procédure enseignée par les rites Gṛhya.
Verse 18
एवमुक्त्वा स विप्रेंद्रस्ततः प्रोवाच केशवम् । आतिथ्यं विहितं ह्येतत्तव पत्न्या यथोचितम् । तस्मात्तत्र प्रयास्यामि यत्र स्यात्तादृशी सुता
Après avoir parlé ainsi, ce brāhmane éminent s’adressa à Keśava : «Cette hospitalité a bien été offerte comme il se doit par ton épouse. C’est pourquoi j’irai là où l’on pourra trouver une fille d’une telle nature.»
Verse 19
ब्राह्मण उवाच । सहस्रं याच्यते कन्या करोत्येकः करग्रहम् । वाङ्मात्रेण न तस्याः स्यात्पत्नीभावः कथंचन
Le brāhmane dit : «Mille peuvent demander la jeune fille, mais un seul accomplit la prise de la main (le mariage). Par de simples paroles, elle ne saurait devenir épouse d’aucune manière.»
Verse 20
तस्मान्नाश्वमुखी ह्येषा जन्मन्यस्मिन्भविष्यति । गृहीत्वेमां गृहं गच्छ प्रयच्छ स्वेप्सिताय च
«Ainsi, en cette même existence, elle ne deviendra pas au visage de cheval. Prends-la, retourne chez toi et donne-la en mariage à celui que tu désires.»
Verse 22
सेयं तव सुता विप्र बंधुस्थानं समाश्रिता । भविष्यति ततो जामिः कनिष्ठा मेऽन्यजन्मनि
«Cette fille qui est la tienne, ô brāhmane, s’est réfugiée dans la condition de parenté. Ainsi, dans une autre naissance, elle deviendra ma sœur cadette, proche par le sang.»
Verse 23
अवतीर्णस्य भूपृष्ठे देवकार्येण केनचित् । वाजिवक्त्रधरा प्रोक्ता यद्येषा मम कांतया
«Lorsque je serai descendu sur la terre pour quelque œuvre divine, si l’on la dit “porteuse d’un visage de cheval” à cause de ma bien-aimée…»
Verse 24
ततोऽहं सुमहत्कृत्वा तपश्चैवानया सह । करिष्यामि शुभास्यां च तथा लक्ष्मीमपि द्विज
«Alors j’entreprendrai avec elle une très grande austérité; et, ô brāhmane, je ferai aussi advenir celle au visage de bon augure, ainsi que Lakṣmī.»
Verse 25
एवं स भगवान्विप्रं तं सन्तोष्य तदा गिरा । गरुडेन समं चक्रे कथाश्चित्रा मनोरमाः
Ainsi le Seigneur Bienheureux, après avoir alors satisfait ce brāhmane par ses paroles, s’entretint avec Garuḍa en récits merveilleux et charmants.
Verse 26
अथ तस्मिन्कथांते स गरुडः पुरुषोत्तमम् । प्रोवाच तां स्त्रियं दृष्ट्वा वृद्धां तेजःसमन्विताम्
Puis, lorsque cet entretien prit fin, Garuḍa s’adressa à Puruṣottama. Ayant vu cette femme—âgée, mais pleine d’éclat—il évoqua ce qui la concernait.
Verse 27
अपूर्वेयं सुरश्रेष्ठ स्त्री वृद्धा तव पार्श्वगा । किमर्थं केयमाख्याहि कुतः प्राप्ता जनार्दन
«Ô le meilleur des dieux, cette femme âgée qui se tient à tes côtés est des plus extraordinaires. Pour quelle raison est-elle ici ? Dis-moi : qui est-elle et d’où est-elle venue, ô Janārdana ?»
Verse 28
श्रीभगवानुवाच । एषा ख्याता खगश्रेष्ठ लोकेऽस्मिन्वृद्धकन्यका । शांडिलीनाम सर्वज्ञा ब्रह्मचर्यपरायणा
Le Seigneur Bienheureux dit : «Ô le meilleur des oiseaux, elle est renommée en ce monde sous le nom de “Vṛddhakanyakā”, la jeune fille devenue âgée. Son nom est Śāṇḍilī, omnisciente et entièrement vouée au vœu de brahmacarya, la chasteté sacrée.»
Verse 29
तपोवीर्यसमोपेता सर्वदेवाभिवंदिता । नास्ति वै चेदृशी नारी खगेन्द्रात्र जगत्त्रये
«Dotée de la puissance née de l’austérité et honorée par tous les dieux—ô seigneur des oiseaux—il n’est vraiment nulle femme semblable à elle dans les trois mondes.»
Verse 30
सूत उवाच । तस्य तद्वचनं श्रुत्वा विहस्य विहगाधिपः । प्रोवाच वासुदेवं च तां विलोक्य चिरं द्विजाः
Sūta dit : « Ayant entendu ces paroles, le seigneur des oiseaux sourit ; puis, l’ayant longuement contemplée, il s’adressa à Vāsudeva — ô sages deux-fois-nés. »
Verse 31
गरुड उवाच । नैतच्चित्रं तपो यच्च क्रियते सुमहत्तरम् । यथा च दीयते दानं यच्च तत्रास्ति चाद्भुतम् । तथा च क्रियते युद्धं संग्रामे युद्धशालिभिः
Garuḍa dit : « Il n’est pas si étonnant que l’on accomplisse de puissantes austérités ; ni que l’on fasse des dons, si merveilleux soient-ils. De même, au combat, ceux qui excellent dans l’art guerrier livrent bataille. »
Verse 32
नाश्चर्यं चित्रमेतच्च ब्रह्मचर्यं तदद्भुतम् । विशेषाद्यौवनावस्थां संप्राप्य पुरुषोत्तम
« Ce n’est pas là le vrai prodige. Le brahmacarya — la maîtrise de soi dans la chasteté — voilà la merveille, surtout lorsqu’on atteint la jeunesse, ô Puruṣottama. »
Verse 33
विशेषेण च नारीभिरत्र न श्रद्दधाम्यहम् । अवश्यं यौवनस्थेन तिर्यग्योनिगतेन च
«Et sur ce point, j’ai d’autant plus de peine à le croire des femmes. Car, inévitablement, celui qui est dans la jeunesse — fût-il né dans une matrice animale — est poussé par le désir. »
Verse 34
विकारः खलु कर्तव्यो नाधि काराय यौवनम् । यदि न प्राप्नुवंत्येताः पुरुषं योषितः क्वचित्
«En vérité, la jeunesse incline au changement et au trouble ; par nature elle n’est pas faite pour la retenue. Si ces femmes ne trouvent pas quelque part un homme… »
Verse 35
अन्योन्यं मैथुनं चक्रुः कामबाणप्रपीडिताः । कुष्ठिनं व्याधितं वापि स्थविरं व्यंगमेव च । अप्येताः पुरुषाभावे मन्यंते पंचसायकम्
Tourmentées par les flèches de Kāma, elles vont jusqu’à s’unir charnellement entre elles; ou bien avec un lépreux, un malade, un vieillard, même un infirme. En vérité, faute d’un homme convenable, elles tiennent encore l’Être aux Cinq Flèches (Kāma) pour irrésistible.
Verse 36
नाग्निस्तृप्यति काष्ठानां नापगानां महोदधिः । नांतकः सर्वभूतानां न पुंसां वामलोचना
Le feu ne se rassasie jamais de bois; le grand océan ne se rassasie jamais des fleuves. La Mort (Antaka) ne se rassasie jamais des êtres—pas plus que la femme aux beaux yeux ne se rassasie des hommes.
Verse 37
न परत्र भयादेता मर्यादां विदधुः स्त्रियः । मुक्त्वा भूपभयं चैकमथवा गुरुजं भयम्
Ces femmes n’établissent pas de bornes à leur conduite par crainte de l’au-delà. C’est seulement—hormis l’unique crainte du châtiment du roi, ou peut-être la crainte née des aînés et des maîtres—qu’elles posent de telles limites.
Verse 38
सूत उवाच । एवं तस्य वचः श्रुत्वा शांडिली ब्रह्मचारिणी । मौनव्रतधराऽप्येवं हृदि कोपं दधार सा
Sūta dit : Entendant ces paroles, Śāṇḍilī—l’ascète vouée au brahmacarya—bien qu’elle observât le vœu de silence, porta néanmoins la colère en son cœur.
Verse 39
एतस्मिन्नंतरे तस्य पक्षिनाथस्य तत्क्षणात् । उभौ पक्षौ गतौ नाशं रुण्डाकारोऽत्र सोऽभवत्
À cet instant même, le seigneur des oiseaux perdit ses deux ailes; toutes deux furent anéanties, et il devint là comme un tronc sans tête—sans ailes et mutilé.
Verse 40
मांसपिंडमयो रौद्रः सर्वरोगविवर्जितः । अशक्तश्च तथा गन्तुं पदमात्रमपि क्वचित्
Il apparut farouche, simple amas de chair, exempt de toute maladie ; et pourtant, sans puissance, il ne pouvait faire ne fût-ce qu’un pas, où que ce soit.