
Cet adhyāya déploie un récit théologique à plusieurs strates, mêlant chronique mythique de la bataille et enseignement orienté vers la délivrance. Il s’ouvre sur Brahmā décrivant la līlā divine du jeune Skanda/Kārttikeya auprès de Pārvatī et de Śiva, sur les rives du Gaṅgā, soulignant l’intimité de la divinité avec le paysage sacré. Accablés par Tāraka, les devas implorent Śaṅkara; Skanda est établi senāpati, au milieu des acclamations, des instruments célestes et d’un soutien cosmique, telle la śakti d’Agni. À Tāmravatī, le son de la conque de Skanda appelle les forces adverses; devas et asuras s’affrontent dans un combat immense, avec déroute et dévastation. Tāraka est finalement anéanti; rites de victoire et réjouissances s’ensuivent, et Pārvatī enlace Skanda. Le propos bifurque ensuite: Śiva évoque le mariage (pāṇigrahaṇa), et Skanda répond dans l’esprit de jñāna-vairāgya—non-attachement, vision universelle, et rareté d’une connaissance qu’il faut préserver. Il affirme que, lorsque le Brahman omniprésent est réalisé, l’agir cesse pour le yogin; il oppose l’esprit enclin à l’attachement à l’esprit équanime, et présente la connaissance comme l’accomplissement décisif et difficile. Skanda se retire au Krauñcaparvata pour tapas, mantra-japa (bīja de douze syllabes), maîtrise des sens et dépassement des distractions des siddhi. Enfin, Śiva console Pārvatī et expose la grandeur du cāturmāsya, destructrice des péchés; Sūta conclut en invitant l’auditoire à poursuivre l’écoute, selon le cadre dialogué des Purāṇa.
Verse 1
ब्रह्मोवाच । कार्तिकेयश्च पार्वत्याः प्राणेभ्यश्चातिवल्लभः । संक्रीडति समीपस्थो नानाचेष्टाभिरुद्यतः
Brahmā dit : Kārtikeya—plus cher à Pārvatī que ses propres souffles de vie—joue tout près, plein d’entrain, avec maints gestes et activités.
Verse 2
रक्तकांतिर्महातेजाः षण्मुखोऽद्भुत विक्रमः । क्वचिद्गायति चात्यर्थं क्वचिन्नृत्यति स्वेच्छया
D’un éclat rougeoyant et d’une grande splendeur, le Six-Visages, à la vaillance merveilleuse : tantôt il chante avec une joie profonde, tantôt il danse librement selon son bon vouloir.
Verse 3
मातरं पितरं दृष्ट्वा विनयावनतः क्वचित् । क्वचिच्च गंगापुलिने सिकतालेपनाकृतिः
Parfois, voyant sa mère et son père, il s’incline avec humilité et déférence ; parfois, sur la rive de la Jāhnavī (Gaṅgā), il joue en enduisant le sable et en le façonnant.
Verse 4
गणैः सह विचिन्वानो विविधान्वनभूरुहान् । एवं प्रक्रीडितस्तस्य दिवसाः पंच जज्ञिरे
Accompagné de ses gaṇas, il errait en observant les multiples espèces d’arbres et de plantes de la forêt. Ainsi, tandis qu’il se divertissait de la sorte, cinq jours s’écoulèrent.
Verse 5
ततो देवा महेन्द्राद्यास्तारकत्रासविद्रुताः । स्तुवन्तः शंकरं सर्वे तारकस्य जिघृक्षया
Alors les dieux—à commencer par le grand Indra—fuyant, saisis d’effroi devant Tāraka, tous louèrent Śaṅkara, désirant capturer et dompter Tāraka.
Verse 6
चक्रुः कुमारं सेनान्यं जाह्नव्यां स्वगणैः सुराः । सस्वनुर्देववाद्यानि पुष्पवर्षं पपात ह
Sur la Jāhnavī (Gaṅgā), les dieux—avec leurs propres cortèges—établirent Kumāra comme chef des armées. Les instruments divins retentirent, et une pluie de fleurs tomba.
Verse 7
वह्निस्तु स्वां ददौ शक्तिं हिमवान्वाहनं ददौ । सर्वदेवसमुद्भूतगणकोटिसमावृतः
Agni conféra sa propre puissance de lance (śakti), et Himavān donna une monture. Entouré de crores de gaṇas issus de tous les dieux, il se tint rangé en ordre.
Verse 8
प्रणम्य मुनिसंघेभ्यः प्रययौ रिपुविग्रहे । ताम्रवत्यां नगर्यां च शंखं दध्मौ प्रतापवान्
Après s’être prosterné devant les assemblées de sages, il partit livrer bataille à l’ennemi. Et dans la cité de Tāmravatī, le vaillant fit retentir sa conque (śaṅkha).
Verse 9
ततस्तारकसैन्यस्य दैत्यदानवकोटयः । समाजग्मुस्तस्य पुराच्छंखनादभयातुराः
Alors, depuis cette cité, des crores de Daityas et de Dānavas de l’armée de Tāraka accoururent et se rassemblèrent, saisis d’effroi au son de la conque.
Verse 10
स्ववाहनसमारूढाः संयता बलदर्पिताः । देवाः सर्वेऽपि युयुधुः स्कन्दतेजोपबृंहिताः
Montés sur leurs propres montures, disciplinés et fiers de leur force, tous les dieux combattirent, affermis par la splendeur de Skanda.
Verse 11
तदा दानवसैन्यानि निजघान च सर्वशः । विष्णुचक्रेण ते छिन्नाः पेतुरुर्व्यां सहस्रशः
Alors les armées des Dānavas furent abattues de toutes parts ; tranchées par le disque de Viṣṇu, elles tombèrent sur la terre par milliers.
Verse 12
ततो भग्नाश्च शतशो दानवा निहतास्तदा । नद्यः शोणितसंभूता जाता बहुविधामुने
Alors, des centaines de Dānavas furent mis en déroute et abattus. Ô sage, des rivières aux formes multiples surgirent, nées du sang.
Verse 13
तद्भग्नं दानवबलं दृष्ट्वा स युयुधे रणे । बभंज सद्यो देवेशो बाणजालैरनेकधा
Voyant l’armée des Dānavas déjà brisée, il continua de combattre dans la mêlée. Aussitôt, le Seigneur des dieux les écrasa de mille façons par des filets de flèches.
Verse 14
शक्तिनायुध्य गंगिन्याश्चिक्षेप कृष्णप्रेरिताः । सरथं च सयंतारं चक्रे तं भस्मसात्क्षणात्
Poussées par Kṛṣṇa, les puissances divines lancèrent leurs śaktis et leurs armes ; et en un instant elles le réduisirent—avec son char et son cocher—en cendres.
Verse 15
शेषाः पातालमगमन्हतं दृष्ट्वाऽथ तारकम् । ततो देवगणाः सर्वे शसंसुस्तस्य विक्रमम्
Voyant Tāraka abattu, les ennemis restants s’enfuirent vers Pātāla. Alors, toutes les cohortes des dieux célébrèrent sa vaillance héroïque.
Verse 16
देवदुन्दुभयो नेदुः पुष्पवृष्टिस्तथाऽभवत् । ते लब्धविजयाः सर्वे महेश्वरपुरोगमाः
Les tambours célestes retentirent, et une pluie de fleurs tomba. Tous—conduits par Maheśvara—se réjouirent, ayant obtenu la victoire.
Verse 17
सिषिचुः सर्वदेवानां सेनापत्ये षडाननम् । ततः स्कंदं समालिंग्य पार्वती हर्षगद्गदा
Ils consacrèrent le Six-Visages comme chef des armées de tous les dieux. Alors Pārvatī, la voix tremblante de joie, étreignit Skanda.
Verse 18
मांगल्यानि तदा चक्रे स्वसखीभिः समावृता । एवं च तारकं हत्वा सप्तमेऽहनि बालकः
Entourée de ses compagnes, elle accomplit alors les rites de bon augure. Ainsi, après avoir terrassé Tāraka, l’Enfant divin acheva l’œuvre au septième jour.
Verse 19
मंदराचलमासाद्य पितरौ संप्रहर्षयन् । उवाच सकलं स्कन्दः परमानंदनिर्भरः
Parvenu au mont Mandara et réjouissant ses parents, Skanda—débordant de félicité suprême—dit tout en entier.
Verse 20
काले दारक्रियां तस्य चिन्तयामास शंकरः । स उवाच प्रसन्नात्मा गांगेयममितद्युतिम्
Le moment venu, Śaṅkara songea au rite de mariage de son fils. L’âme apaisée, il s’adressa à celui né du Gaṅgā, d’une splendeur sans mesure.
Verse 21
प्राप्तः कालस्तव विभो पाणिग्रहणसंमतः । कुरु दारान्समासाद्य धर्मस्ते पुंससंमतः
«Ô Seigneur, le temps est venu pour toi d’accepter le rite du mariage. Prends une épouse et établis un foyer : tel est le dharma reconnu pour ton rang.»
Verse 23
क्रीडस्व विविधैर्भोगैर्विमानैः सह कामिकैः । तच्छ्रुत्वा भगवान्स्कन्दः पितरं वाक्यमब्रवीत् । अहमेव हि सर्वत्र दृश्यः सर्वगणेषु च । दृश्यादृश्यपदार्थेषु किं गृह्णामि त्यजामि किम्
«Jouis de plaisirs variés, avec des vimānas célestes et des compagnes bien-aimées.» L’ayant entendu, le Seigneur Skanda répondit à son père : «Moi seul suis présent partout—visible au sein de toutes les cohortes. Dans le visible et l’invisible, qu’aurais-je à prendre, et qu’aurais-je à délaisser ?»
Verse 24
याः स्त्रियः सकला विश्वे पार्वत्या ताः समा हि मे । नराः सर्वेऽपि देवेश भवद्वत्तान्विलोकये
«Toutes les femmes du monde sont pour moi semblables à Pārvatī ; et tous les hommes aussi, ô Seigneur des dieux, je les vois égaux à toi.»
Verse 25
त्वं गुरुर्मां च रक्षस्व पुनर्नरकमज्जनात् । येन ज्ञातमिदं ज्ञानं त्वत्प्रसादादखंडितम्
Tu es mon guru—protège-moi encore de sombrer dans l’enfer. Par ta grâce, cette connaissance intacte a été comprise; qu’elle ne se perde pas.
Verse 26
पुनरेव महाघोरसंसाराब्धौ निमज्जये । दीपहस्तो यथा वस्तु दृष्ट्वा तत्करणं त्यजेत्
Que je ne sombre plus dans l’immense et terrible océan du saṃsāra—comme celui qui, tenant une lampe, après avoir vu l’objet, abandonne la recherche.
Verse 27
तथा ज्ञानमधिप्राप्य योगी त्यजति संसृतिम् । ज्ञात्वा सर्वगतं ब्रह्म सर्वज्ञ परमेश्वर
Ainsi, ayant pleinement atteint la connaissance, le yogin abandonne le cours des renaissances. Ayant réalisé Brahman, qui pénètre tout—ô Seigneur suprême, omniscient—(il est délivré).
Verse 28
निवर्त्तंते क्रियाः सर्वा यस्य तं योगिनं विदुः । विषये लुब्धचित्तानां वनेऽपि जायते रतिः
Celui en qui s’apaisent toutes les actions compulsives, on le reconnaît comme yogin. Mais pour ceux dont l’esprit convoite les objets des sens, l’attachement naît même au cœur de la forêt.
Verse 29
सर्वत्र समदृष्टीनां गेहे मुक्तिर्हि शाश्वती । ज्ञानमेव महेशान मनुष्याणां सुदुर्लभम्
Pour ceux dont le regard est égal partout, la délivrance est vraiment éternelle, même en demeurant au foyer. Ô Maheśāna, c’est la connaissance seule qui est extrêmement rare chez les humains.
Verse 30
लब्धं ज्ञानं कथमपि पंडितो नैव पातयेत् । नाहमस्मि न माता मे न पिता न च बांधवः
Quel que soit le moyen par lequel elle est obtenue, le sage ne doit jamais laisser déchoir la connaissance acquise. «Je ne suis pas (le moi du corps) ; ni “ma mère”, ni “mon père”, ni aucun “parent” ne me définit en vérité.»
Verse 31
ज्ञानं प्राप्य पृथक्भावमापन्नो भुवनेष्वहम् । प्राप्यं भागमिदं दैवात्प्रभावात्तव नार्हसि
Ayant obtenu la connaissance, je suis parvenu à un état de séparation (d’avec l’identité mondaine) au sein de ces mondes. Cette part du destin est venue par le sort ; par ta puissance, ne permets pas qu’il en soit autrement (ne me laisse pas déchoir).
Verse 32
वक्तुमेवंविधं वाक्यं मुमुक्षोर्मे न संशयः । यदाग्रहपरा देवी पुनःपुनरभाषत
Je ne doute pas que de telles paroles conviennent à celui qui cherche la délivrance. Alors la Déesse, ferme dans sa résolution, parla encore et encore.
Verse 33
तदा तौ पितरौ नत्वा गतोऽसौ क्रौञ्चपर्वतम् । तत्राश्रमे महापुण्ये चचार परमं तपः
Alors, s’étant incliné devant ses deux parents, il se rendit au mont Krauñca. Là, dans cet āśrama d’un mérite souverain, il accomplit l’austérité la plus haute.
Verse 34
जजाप परमं ब्रह्म द्वादशाक्षरबीजकम् । पूर्वं ध्यानेन सर्वाणि वशीकृत्येन्द्रियाणि च
Il récita en japa le Brahman suprême, le mantra-graine de douze syllabes. D’abord, par la méditation, il mit sous sa maîtrise tous les sens.
Verse 35
ममतां संवियुज्याथ ज्ञानयोगमवाप्तवान् । सिद्धयस्तस्य निर्विघ्ना अणिमाद्या यदाऽगताः
Ayant rejeté l’attachement et le sentiment du « mien », il atteignit le Yoga de la Connaissance (Jñāna-yoga). Alors les siddhi—à commencer par aṇimā—vinrent à lui sans obstacle, d’elles-mêmes.
Verse 36
तदा तासां गणा क्रुद्धो वाक्यमेतदुवाच ह । ममापि दु्ष्टभावेन यदि यूयमुपागताः
Alors leur chef, courroucé, prononça ces paroles : «Si vous êtes venues à moi aussi avec une intention mauvaise…».
Verse 37
तदास्मत्समशांतानां नाभिभूतिं करिष्यथ । एवं ज्ञात्वा महेशोऽपि यतो ज्ञानमहोदयम्
«Alors vous ne pourrez dominer ceux qui sont paisibles comme nous.» L’ayant compris, Maheśa lui aussi se tourna vers le grand surgissement de la Connaissance.
Verse 38
मत्तोऽपि ज्ञानयोगेनस्कन्दोऽप्यधिकभावभृत् । विस्मयाविष्टहृदयः पार्वतीमनुशिष्टवान्
Au-delà même de moi, Skanda—porteur d’une ferveur spirituelle plus haute par le Yoga de la Connaissance—le cœur saisi d’émerveillement, instruisit Pārvatī.
Verse 39
पुत्रशोकपरां चोमां शुभैर्वाक्यामृतैर्हरः । चातुर्मासस्य माहात्म्यं सर्वपापप्रणाशनम्
Hari, par des paroles de bon augure semblables au nectar, consola Umā accablée par le chagrin pour son fils, et enseigna la grandeur du Cāturmāsya, qui détruit tous les péchés.
Verse 40
महेश्वरो वा मधुकैटभारिर्हृद्याश्रितो ध्यानमयोऽद्वितीयः । अभेदबुद्ध्या परमार्तिहंता रिपुः स एवातिप्रियो भवेत्ततः
Qu’il soit Maheśvara ou le pourfendeur de Madhu et Kaiṭabha—demeurant dans le cœur, fait de méditation, l’Unique sans second—lorsqu’on le voit avec la pensée de non-différence (abheda-buddhi), il devient le destructeur de la suprême détresse. Ainsi, même un ennemi devient infiniment cher.
Verse 41
सूत उवाच । एतद्वः कथितं विप्राश्चातुर्मास्यसमुद्भवम् । माहात्म्यं विस्तरेणैव किमन्यच्छ्रोतुमिच्छथ
Sūta dit : « Ô brāhmaṇas, je vous ai exposé en détail cette grandeur issue du Cāturmāsya. Que désirez-vous entendre encore ? »
Verse 264
इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहितायां षष्ठे नागरखण्डे हाटकेश्वरक्षेत्रमाहात्म्ये शेषशाय्युपाख्याने ब्रह्मनारदसंवादे चातुर्मास्यमाहात्म्ये तारकासुरवधो नाम चतुःषष्ट्युत्तरद्विशततमोऽध्यायः
Ainsi s’achève le deux-cent-soixante-quatrième chapitre, intitulé « La mise à mort de Tārakāsura », dans le Śrī Skanda Mahāpurāṇa, au sein de l’Ekāśītisāhasrī Saṃhitā—dans le sixième livre, le Nāgara Khaṇḍa, dans le Hāṭakeśvara-kṣetra Māhātmya, dans le Śeṣaśāyī Upākhyāna, dans le dialogue entre Brahmā et Nārada, dans le Cāturmāsya Māhātmya.