Adhyaya 184
Nagara KhandaTirtha MahatmyaAdhyaya 184

Adhyaya 184

Au troisième jour du Brahmayajña (avec mention du contexte de trayodaśī), les prêtres ṛtvij accomplissent leurs offices dans un cadre sacrificiel d’une grande abondance : mets cuits en profusion, ghee et lait comme s’ils coulaient à flots, richesses prêtes pour les dons. Cette prospérité rituelle devient aussi le lieu d’une quête de connaissance supérieure. Un hôte sage (jñānī atithi), présenté comme discernant passé, présent et avenir, arrive et reçoit les honneurs. Aux questions étonnées des prêtres sur l’origine d’une telle clairvoyance, il raconte sa vie et désigne six « gurus » tirés de l’observation : Piṅgalā (une courtisane), l’oiseau kurara, le serpent, le cerf (sāraṅga), le fabricant de flèches (iṣu-kāra) et une jeune fille. Il affirme que l’apprentissage contemplatif peut naître d’une attention vigilante aux conduites, et non d’un seul maître humain. Le récit met ensuite en lumière l’enseignement de Piṅgalā : la peine vient du désir lié à l’espérance, tandis que la paix naît du renoncement à l’attente. Piṅgalā abandonne l’angoisse de l’attente, cesse de se montrer par rivalité et s’endort satisfaite ; le narrateur adopte la même disposition, reliant la sérénité intérieure au bien-être du corps—repos, digestion, vigueur. La conclusion offre une règle éthique : le désir s’accroît avec l’acquisition ; qu’on agisse donc le jour de manière à dormir la nuit sans trouble, faisant de la discipline du désir une pratique spirituelle au cœur même du rituel.

Shlokas

Verse 1

। सूत उवाच । तृतीये च दिने प्राप्ते त्रयोदश्यां द्विजोत्तमाः । प्रातःसवनमादाय ऋत्विजः सर्व एव ते । स्वेस्वे कर्मणि संलग्ना यज्ञकृत्यसमुद्भवे

Sūta dit : Lorsque advint le troisième jour—au treizième tithi—ô meilleurs des deux-fois-nés, tous ces ṛtvij, ayant accompli le rite du matin (prātaḥ-savana), s’absorbèrent chacun dans sa fonction, née des actes du yajña.

Verse 2

ततः प्रवर्तते यज्ञस्तदा पैतामहो महान् । सर्वकामसमृद्धस्तु सर्वैः समुदितो गुणैः

Alors commença le grand sacrifice ancestral (paitāmaha), abondant en tout bien désiré et doté de toutes les excellences.

Verse 3

दीयतां दीयतां तत्र भुज्यतां भुज्यतामिति । एकः संश्रूयते शब्दो द्वितीयो द्विजसंभवः

Là, l’on entendit une voix : « Qu’on donne, qu’on donne ! », et une seconde : « Qu’on mange, qu’on mange ! »—un tumulte né parmi les deux-fois-nés.

Verse 4

नान्यस्तत्र तृतीयस्तु यज्ञे पैतामहे शुभे । यो यं कामयते कामं हेमरत्नसमुद्भवम्

Dans ce sacrifice ancestral de bon augure, il n’y eut pas de troisième cri. Quel que fût le désir que l’on désirât—né de l’or et des joyaux (prospérité mondaine)—

Verse 5

स तत्प्राप्नोत्यसंदिग्धं वांछिताच्च चतुर्गुणम् । पक्वान्नस्य कृतास्तत्र दृश्यंते पर्वताः शुभाः

Il l’obtient sans nul doute—au quadruple de ce qu’il désirait. Là, l’on voyait des amas de mets cuits, de bon augure, tels des montagnes.

Verse 6

घृतक्षीर महानद्यो दानार्थं वित्तराशयः । एतस्मिन्नंतरे प्राप्तः कश्चिज्ज्ञानी द्विजोत्तमाः

On eût dit que coulaient de grands fleuves de ghee et de lait, et des monceaux de richesses se tenaient prêts pour l’aumône. En cet intervalle, ô meilleur des deux-fois-nés, arriva un sage.

Verse 7

अतीतानागतान्वेत्ति वर्तमानं च यः सदा । स ब्रह्माणं नमस्कृत्य निविष्टश्च तदग्रतः

Celui qui connaît sans cesse le passé et l’avenir, et aussi le présent—après s’être prosterné devant Brahmā, il s’assit en face de Lui.

Verse 8

कर्मांतरेषु विप्राणां स सर्वेषां द्विजोत्तमाः । कथयामास यद्वृत्तं बाल्यात्प्रभृति कृत्स्नशः

Tandis que les brāhmaṇas s’employaient à leurs rites respectifs, ce meilleur des deux-fois-nés raconta en entier tout ce qui s’était passé, depuis l’enfance.

Verse 9

ततस्त ऋत्विजः सर्वे कौतुकाविष्टचेतसः । पप्रच्छुर्ज्ञानिनं तं च विस्मयोत्फुल्ललोचनाः

Alors tous les prêtres officiants, l’esprit saisi d’émerveillement, interrogèrent ce connaisseur, les yeux écarquillés de stupeur.

Verse 10

विस्मृतानि स्मरंतस्ते निजकृत्यानि वै ततः । प्रोक्तानि गर्हणीयानि ह्यसंख्यातानि सर्वशः

Alors, se remémorant leurs propres actes jadis oubliés, ils énoncèrent de toutes parts d’innombrables actions blâmables, de toute espèce.

Verse 11

ततस्ते पुनरेवाथ पप्रच्छुर्ज्ञानिनं च तम् । लोकोत्तरमिदं ज्ञानं कथं ते संस्थितं द्विज

Puis, de nouveau, ils interrogèrent ce sage : «Ô deux-fois-né, comment cette connaissance d’au-delà du monde s’est-elle établie en toi ?»

Verse 12

को गुरुस्ते समाचक्ष्व परं कौतूहलं हि नः । अहोज्ञानमहो ज्ञानं नैतद्दृष्टं श्रुतं च न

«Dis-nous : qui est ton guru ? Car notre curiosité est immense. Ah, quelle connaissance ! Un tel savoir, nous ne l’avons ni vu ni même entendu.»

Verse 13

यादृशं ते द्विजश्रेष्ठ दृश्यते पार्थसंस्थितम् । किं ब्रह्मणा स्वयं विप्र त्वमेवं प्रतिबोधितः

«Ô le meilleur des deux-fois-nés, la fermeté que l’on voit en toi—comme une montagne bien assise—ô brāhmane, as-tu été instruit ainsi par Brahmā lui-même ?»

Verse 14

किं वा हरेण तुष्टेन किं वा देवेन चक्रिणा । नान्यप्रबोधितस्यैवं ज्ञानं संजायते स्फुटम्

«Ou bien est-ce Hari, satisfait de toi, ou le Seigneur porteur du disque, qui t’a instruit ? Car, sans être éveillé par un autre, une connaissance si limpide ne naît pas.»

Verse 15

अतिथिरुवाच । पिंगला कुररः सर्पः सारंगश्चैव यो वने । इषुकारः कुमारी च षडेते गुरवो मम

L’hôte (sage) dit : «Piṅgalā, l’oiseau kurara, le serpent et le cerf qui demeure en la forêt ; le fabricant de flèches et la jeune fille — ces six-là sont mes maîtres».

Verse 16

एतेषां चेष्टितं दृष्ट्वा ज्ञानं मे समुपस्थितम्

Ayant observé leur conduite, la connaissance s’est levée et s’est rendue présente en moi.

Verse 17

ब्राह्मणा ऊचुः । कथयस्व महाभाग कथं ते गुरवः स्थिताः । कीदृशं च त्वया दृष्टं तेषां चैव विचेष्टितम्

Les brāhmanes dirent : «Ô toi, grandement favorisé, dis‑nous : en quelle condition se tiennent tes maîtres ? Qu’as‑tu toi‑même observé d’eux, et quelle conduite, quelles actions ont‑ils manifestées ?»

Verse 18

कस्मिन्देशे त्वमुत्पन्नः कस्मिन्स्थाने वदस्व नः । किंनामा किं नु गोत्रश्च सर्वं विस्तरतो वद

«Dans quel pays es‑tu né, et en quel lieu ? Dis‑le nous. Quel est ton nom, et quel est, en vérité, ton gotra ? Raconte‑nous tout en détail.»

Verse 19

अतिथिरुवाच । आसन्नव पुरे विप्राश्चत्वारो ये विवासिताः । शुनःशेपोऽथ शाक्रेयो बौद्धो दांतश्चतुर्थकः

L’hôte (Atithi) dit : «Dans la cité d’Āsannava, il y avait quatre brāhmanes bannis : Śunaḥśepa, Śākreya, Bauddha, et le quatrième, Dāṃta.»

Verse 20

तेषां मध्ये तु यो बौद्धः शांतो दांत इति स्मृतः । छन्दोगगोत्रविख्यातो वेदवेदांगपारगः

Parmi eux, celui nommé Bauddha fut rappelé comme « Śānta » et « Dāṃta » — renommé pour appartenir au gotra Chāndoga et parfaitement versé dans les Veda et leurs disciplines auxiliaires (vedāṅga).

Verse 21

नागरेषु समुत्पन्नः पश्चिमेवयसि स्थितः । तस्याहं प्रथमः पुत्रः प्राणेभ्योऽपि सुहृत्प्रियः

Il naquit parmi les Nāgara et demeurait dans l’âge avancé. Je suis son premier fils—plus cher à lui que son propre souffle de vie, aimé comme un compagnon sûr et intime.

Verse 22

ततोऽहं यौवनं प्राप्तो यदा द्विजवरोत्तम तदा मे दयितस्तातः पंचत्वं समुपागतः

Puis, lorsque j’atteignis la jeunesse, ô le meilleur des brāhmaṇa, c’est alors même que mon père bien-aimé parvint au « pañcatva » : il retourna aux cinq éléments, c’est-à-dire qu’il mourut.

Verse 23

एतस्मिन्नंतरे राजा ह्यानर्ताधिपतिर्द्विजाः । सुतपास्तेन निर्दिष्टोऽहं तु कंचुकिकर्मणि

Entre-temps, ô brāhmaṇa, le roi—souverain d’Ānarta—sur l’indication de Sutapās me nomma à la charge de kañcukin, serviteur des appartements intérieurs du palais.

Verse 24

शांतं दांतं समालोक्य विश्वस्तेन महात्मना । तस्य चांतःपुरे ह्यासीत्पिंगलानाम नायिका

Ce roi à la grande âme, voyant (cette maison) paisible et maîtrisée—« Śānta » et « Dāṃta »—lui accorda sa confiance. Et dans ses appartements intérieurs se trouvait une dame principale nommée Piṅgalā.

Verse 25

दौर्भाग्येण समोपेता रूपेणापि समन्विता । अथान्याः शतशस्तस्य भार्याश्चांतःपुरे स्थिताः

Elle était accablée de malchance, et pourtant parée de beauté. Et, outre elle, ce roi avait des centaines d’autres épouses demeurant dans l’appartement intérieur du palais.

Verse 26

ताः सर्वा रजनीवक्त्रे व्याकुलत्वं प्रयांति च । आहरंति परान्गन्धान्धूपांश्च कुसुमानि च

Quand la nuit vint, toutes ces femmes devinrent agitées; et elles apportaient des parfums exquis, de l’encens et des fleurs.

Verse 27

विलेपनानि मुख्यानि सुरभीणि तथा पुरः । पुष्पाणि च विचित्राणि ह्यन्याः सूक्ष्मांबराणि च

Devant, on disposa des onguents choisis, suaves et parfumés; ainsi que des fleurs bigarrées de maintes sortes, et d’autres vêtements fins et légers.

Verse 28

तावद्यावत्स्थितः कालः शयनीयसमुद्भवः । मन्मथोत्साहसं युक्ताः पुलकेन समन्विताः

Tant que dura le temps né de la couche des jeux d’amour, elles sont remplies de l’ardeur de Kāma et saisies de frissons d’exaltation.

Verse 29

एका जानाति मां सुप्तां नूनमाकारयिष्यति । अन्या जानाति मां चैव परस्परममर्षतः

L’une sait que je dors et cherchera sûrement à me réveiller; une autre le sait aussi, et elles se heurtent l’une à l’autre avec amertume.

Verse 30

स्पर्धयन्ति प्रयुध्यन्ति विरूपाणि वदन्ति च । तासां मध्यात्ततश्चैका प्रयाति नृपसंनिधौ

Elles rivalisent et se querellent, proférant des paroles laides ; puis, du milieu d’elles, l’une s’avance vers la présence du roi.

Verse 31

शेषा वै लक्ष्यमासाद्य निःश्वस्य प्रस्वपन्ति च । दुःखार्ता न लभन्ति स्म ताश्च निद्रां पराभवात्

Les autres, ayant atteint leur but, soupirent et s’étendent ; mais, accablées de chagrin, elles n’obtiennent pas vraiment le sommeil, à cause de leur défaite.

Verse 32

कामेन पीडितांगाश्च बाष्पपूर्णेक्षणाः स्थिताः

Leurs corps étaient tourmentés par le désir, et elles demeuraient debout, les yeux emplis de larmes.

Verse 33

आशा हि परमं दुःखं निराशा परमं सुखम् । आशानिराशां कृत्वा च सुखं स्वपिति पिंगला

L’espérance, en vérité, est la plus grande douleur ; l’absence d’espérance (la liberté de l’attente) est la félicité suprême. Ayant rendu son cœur libre d’espérance et d’attente, Piṅgalā dort heureuse.

Verse 34

न करोति च शृंगारं न स्पर्धां च कदाचन । न व्याकुलत्वमापेदे सुखं स्वपिति पिंगला

Elle ne s’adonne plus à la parure, ni jamais à la rivalité. Elle ne tombe pas dans l’agitation : Piṅgalā dort heureuse.

Verse 35

ततो मयापि तद्दृष्ट्वा तस्याश्चेष्टितमुत्तमम् । आशाः सर्वाः परित्यक्ताः स्वपिमीह ततः सुखी

Alors moi aussi, ayant vu sa conduite excellente, j’abandonnai toutes les espérances ; ainsi je dors ici, et dès lors je demeure content et paisible.

Verse 36

ये स्वपंति सुखं रात्रौ तेषां कायाग्निरिध्यते । आहारं प्रतिगृह्णाति ततः पुष्टिकरं परम्

Ceux qui dorment heureux la nuit, en eux s’allume le feu du corps. Alors le corps reçoit correctement la nourriture, et de là naît la vigueur suprême, le bien-être.

Verse 37

तदेत्कारणं जातं मम तेजो भिवृद्धये । गुरुत्वे पिंगला जाता तेन सा मे द्विजोत्तमाः

C’est pour cette raison même que cela advint : afin d’accroître mon éclat spirituel. Piṅgalā devint grave, chargée du vrai poids de la compréhension ; ainsi, ô meilleur des deux-fois-nés, elle devint mon maître.

Verse 38

आशापाशैः परीतांगा ये भवन्ति नरो र्दिताः । ते रात्रौ शेरते नैव तदप्राप्तिविचिन्तया

Les hommes dont les membres sont de toutes parts liés par les lacets de l’espérance, ainsi tourmentés, ne dorment point la nuit, rongés par la pensée de ne pas obtenir ce qu’ils désirent.

Verse 39

नैवाग्निर्दीप्यते तेषां जाठरश्च ततः परम् । आहारं वांछते नैव तन्न तेजोभिवर्धनम्

En eux, le feu ne flambe pas, pas même le feu digestif. Ils ne désirent même pas la nourriture ; ainsi leur vitalité et leur éclat ne s’accroissent point.

Verse 40

सर्वस्य विद्यते प्रांतो न वांछायाः कथंचन

Toute chose a une fin ; seul le désir, en vérité, n’a absolument pas de fin.

Verse 41

यथायथा भवेल्लाभो वांचितस्य नृणामिह । हविषा कृष्णवर्त्मेव वृद्धिं याति तथातथा

Plus les hommes obtiennent ici ce qu’ils désirent, plus leur convoitise croît d’autant—tel un feu qui s’enfle lorsqu’on le nourrit d’oblations.

Verse 42

यथा शृंगं रुरोः काये वर्धमानस्य वर्धते । एवं तृष्णापि यत्नेन वर्धमानेन वर्धते

De même que la corne du cerf grandit avec sa croissance, ainsi la soif du désir grandit—grandissant par l’effort même qui la poursuit.

Verse 43

एवं ज्ञात्वा महाभागः पुरुषेण विजानता । दिवा तत्कर्म कर्तव्यं येन रात्रौ सुखं स्वपेत्

Sachant cela, l’homme fortuné et lucide doit agir le jour de telle sorte que, la nuit, il puisse dormir en paix.

Verse 184

इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहितायां षष्ठे नागरखण्डे हाटकेश्वरक्षेत्रमाहात्म्ये ब्रह्मयज्ञे तृतीयदिवसे पिंगलोपाख्यानवर्णनंनाम चतुरशीत्युत्तरशततमोऽध्यायः

Ainsi, dans le saint Skanda Mahāpurāṇa—au sein de la compilation de quatre-vingt-un mille vers—dans le sixième livre, le Nāgara-khaṇḍa, dans le Māhātmya du lieu sacré de Hāṭakeśvara, au troisième jour du Brahma-yajña, s’achève le chapitre cent quatre-vingt-quatre, intitulé «Description de l’épisode de Piṅgalā».