Adhyaya 106
Nagara KhandaTirtha MahatmyaAdhyaya 106

Adhyaya 106

Les ṛṣi interrogent sur les tīrtha et les liṅga devenus « lupta » (dissimulés ou perdus), la terre ayant été envahie par la poussière et par les preta. Sūta répond qu’innombrables sont les lieux saints ainsi voilés, puis il met en avant des exemples majeurs : Cakratīrtha, où Viṣṇu déposa le disque, et Mātṛtīrtha, où Kārttikeya établit les Mères divines. Il évoque aussi des lignées illustres de rois et de sages, dont les āśrama ou les liṅga seraient tombés dans l’occultation. Le récit se tourne ensuite vers une crise du paysage : les preta tentent de combler la contrée par une « pluie de poussière », mais un vent puissant—associé à la présence protectrice des Mères—disperse la poussière, empêchant le sol d’être rempli. Les preta en appellent au roi Kuśa, qui se concilie Rudra. Rudra explique que le lieu est gardé par les Mères, et que certains liṅga, établis par des mantras de rākṣasa, sont dangereux à toucher, voire même à regarder, comme s’il s’agissait de zones interdites. Il rappelle aussi que l’on ne doit pas déraciner les images, en raison des prescriptions des śāstra et du caractère immuable des liṅga. Pour préserver ascètes et brahmanes de tout péril, Rudra ordonne aux Mères de quitter leur station. Elles consentent, mais demandent une demeure sacrée équivalente au sein du même kṣetra, puisqu’elles y furent installées par Skanda. Rudra leur accorde des résidences distinctes, les répartissant sur soixante-huit (aṣṭaṣaṣṭi) champs de Rudra, où elles recevront un culte plus élevé. Une fois les Mères déplacées, les preta parviennent à combler la terre de poussière sans relâche, et Rudra se retire de la vue. Le colophon précise : Nāgarakhaṇḍa, Hāṭakeśvara-kṣetra-māhātmya, adhyāya 106, consacré aux tīrtha « lupta ».

Shlokas

Verse 1

ऋषय ऊचुः । भूपृष्ठे पांसुभिस्तस्मिन्प्रेतैस्तैः परिपूरिते । यानि तीर्थानि लुप्तानि लिङ्गानि च वदस्व नः

Les sages dirent : «Lorsque la face de la terre, en ce lieu, fut remplie de poussière et encombrée de ces esprits (preta), dis-nous quels tīrtha, lieux sacrés d’ablution, et quels liṅga furent perdus.»

Verse 2

सूत उवाच । असंख्यातानि तीर्थानि तथा लिंगानि च द्विजाः । लोपं गतानि वक्ष्यामि प्राधान्येन प्रबोधत

Sūta dit : «Ô deux-fois-nés, les tīrtha et les liṅga sont innombrables. Je dirai ceux qui sont tombés dans l’ombre de l’oubli—surtout les plus importants ; écoutez avec vigilance.»

Verse 3

तत्र लोपं गतं तीर्थं चक्रतीर्थमिति स्मृतम् । यत्र चक्रं पुरा न्यस्तं विष्णुना प्रभविष्णुना

Parmi eux, un tīrtha tombé dans l’oubli est connu sous le nom de Cakra-tīrtha : là où, jadis, Viṣṇu le Tout-Puissant déposa son disque (cakra).

Verse 4

मातृतीर्थं तथैवान्यत्सर्वकामप्रदं नृणाम् । यत्र ता मातरो दिव्याः कार्तिकेयप्रतिष्ठिताः

Il est aussi Mātṛ-tīrtha, dispensateur de tous les vœux des hommes : là, les Mères divines furent établies par Kārtikeya.

Verse 5

मुचुकुन्दस्य राजर्षेस्तथान्यल्लिंग मुत्तमम् । तत्र लोपं गतं विप्राः सगरस्य तु भूपतेः

Il y avait aussi l’excellent liṅga du roi-sage Mucukunda, ainsi que celui du roi Sagara : là, ô brāhmanes, ils passèrent dans le voile de la dissimulation.

Verse 6

इक्ष्वाकोर्वसुषेणस्य ककुत्स्थस्य महात्मनः । ऐलस्य चन्द्रदेवस्य काशिराजस्य सन्मतेः

De même, les fondations sacrées d’Ikṣvāku, de Vasuṣeṇa, du magnanime Kakutstha; d’Aila; de Candradeva; et du sage roi de Kāśī—tout cela fut aussi obscurci en ce lieu.

Verse 7

अग्निवेशस्य रैभ्यस्य च्यवनस्य भृगोस्तथा । आश्रमो याज्ञवल्क्यस्य तत्र लोपं समाययौ

De même, les lieux sacrés d’Agniveśa, de Raibhya, de Cyavana et de Bhṛgu; ainsi que l’āśrama de Yājñavalkya—là, tout cela disparut aux regards.

Verse 8

हारीतस्य महर्षेश्च हर्यश्वस्य महात्मनः । कुत्सस्य च वसिष्ठस्य नारदस्य त्रितस्य च

Ici se trouvent les liṅgas du grand sage Hārīta, du noble Haryaśva; ainsi que ceux de Kutsa, Vasiṣṭha, Nārada et Trita.

Verse 9

तथैव ऋषिपत्नीनां तत्र लिंगानि भूरिशः । कात्यायन्याश्च शांडिल्या मैत्रेय्याश्च तथा पुरा

De même, il s’y trouve en grand nombre des liṅgas appartenant aux épouses des sages : ceux de Kātyāyanī, de Śāṇḍilyā et, jadis, aussi de Maitreyī.

Verse 10

अन्यासां मुनिपत्नीनां यासां संख्या न विद्यते । तत्राश्चर्यमभूदन्यत्पूर्यमाणे महीतले

Et pour d’autres épouses de munis—dont le nombre ne saurait être compté—un autre prodige advint en ce lieu, tandis que l’on comblait le sol.

Verse 11

दृष्ट्वा पांसुमयीं वृष्टिं मुक्तां प्रेतैः समंततः । मातृवर्गेण तेनाथ प्रमुक्तः प्रचुरोऽनिलः

Voyant une pluie de poussière lâchée de toutes parts par les esprits, la troupe des Mères (Mātṛ) déchaîna alors un vent d’une grande puissance.

Verse 13

तेन पांसुकृता वृष्टिः समंतान्मथिता बहिः । तस्या भूमेः पतत्येव न किंचित्तत्र पूर्यते

Par ce vent, l’averse faite de poussière fut brassée et chassée au dehors de toutes parts. Bien qu’elle tombât sans cesse sur ce sol, rien là ne pouvait se combler.

Verse 14

ततस्ते व्यंतराः खिन्ना निराशास्तस्य पूरणे । भूतास्तस्य पुरो गत्वा चुक्रुशुः कुशभूपतेः

Alors ces Vyaṃtara, las et désespérés de pouvoir le combler, allèrent devant le roi Kuśa et poussèrent des cris de plainte.

Verse 16

स त्वं तासां विघातार्थमुपायं भूप चिंतय । येन तां पांसुभिर्भूमिं पूरयामः समंततः

«Ainsi donc, ô Roi, conçois un moyen de contrecarrer ces Mères, afin que nous puissions combler cette terre de poussière de toutes parts.»

Verse 17

तेषां तद्वचनं श्रुत्वा ततः कुशमहीपतिः । रुद्रमाराधयामास तत्क्षेत्रं प्राप्य सद्द्विजाः

Ayant entendu leurs paroles, le roi Kuśa se rendit en ce kṣetra sacré et se mit à adorer Rudra—ô brāhmaṇas d’élite.

Verse 19

अस्माभिर्विहिता तत्र पांसुवृष्टिर्महीपते । नीयते शतधाऽन्यत्र मातृमुक्तेन वायुना

Ô roi, l’averse de poussière que nous avons déclenchée en ce lieu est emportée ailleurs, en cent directions, par le vent que les Mères divines (Mātṛ) ont relâché.

Verse 20

मया प्रेतगणादेव निर्दिष्टास्तस्य पूरणे । मातृसंरक्ष्यमाणं तच्छक्यं चैतन्न पूरितुम्

En vérité, j’ai moi-même assigné la troupe des preta à la tâche de le combler ; mais, puisque ce lieu est gardé par les Mères (Mātṛ), il est impossible de le remplir.

Verse 21

तत्र राक्षसजैर्मंत्रैः संति लिंगानि च प्रभो । प्रतिष्ठितानि तत्स्पर्शाद्दर्शनात्स्याज्जनक्षयः

Ô Seigneur, en ce lieu se trouvent des liṅga consacrés par des mantras de rākṣasa. Les toucher —voire seulement les voir— ferait naître la ruine parmi les hommes.

Verse 22

अचलत्वात्तथा देव लिंगानां शास्त्रसद्भयात् । अन्यदुत्पाटनाद्यं च नैव कुर्मः कथंचन

Et parce que ces liṅga sont inébranlables, ô Deva, et par crainte juste des śāstra concernant les liṅga, nous n’entreprenons nullement d’autres moyens, tels que les déraciner.

Verse 23

तस्माल्लिंगकृतो नाशो ब्राह्मणानां तपस्विनाम् । यथा न स्यात्सुरश्रेष्ठ तथा नीतिर्विधीयताम्

C’est pourquoi, ô le meilleur des dieux, qu’une conduite juste soit prescrite afin que la ruine causée par ces liṅga ne s’abatte pas sur les brāhmaṇa et les ascètes.

Verse 24

ततश्च भगवान्रुद्रस्ताः समाहूय मातरः । प्रोवाच त्यज्यतां स्थानं भवत्यो यत्र संस्थिताः

Alors le Bienheureux Rudra convoqua ces Mères et dit : «Quittez le lieu où vous êtes établies.»

Verse 25

तत्र पांसुभिरव्यग्राः करिष्यंति दिवानिशम् । प्रेताः कुशसमादेशाद्वृष्टिं लोकहिताय च

Là, sans se laisser distraire, les esprits œuvreront jour et nuit avec la poussière ; et, selon l’injonction transmise par l’herbe kuśa, ils feront venir la pluie pour le bien du monde.

Verse 26

मातर ऊचुः । त्यक्ष्यामश्च तवादेशात्तत्स्थानं वृषभध्वज । परं दर्शय चास्माकं किंचिदन्यत्तथाविधम्

Les Mères dirent : «Sur ton ordre, nous quitterons ce lieu, ô Toi dont l’étendard porte le Taureau. Mais montre-nous un autre endroit de même nature.»

Verse 27

क्षेत्रेऽत्रैव निवत्स्यामो येन स्कन्दकृते वयम् । तेन संस्थापिताश्चात्र प्रोक्ताः स्थेयं सदा ततः

«Nous demeurerons dans cette même région sacrée, car nous sommes liées à l’œuvre de Skanda. Établies ici par lui, il nous fut dit d’y rester à jamais.»

Verse 28

ततः प्रोवाच भगवांस्तस्मात्स्थानान्महत्तरम् । स्थानं दास्यामि सर्वासां पृथक्त्वेन शुभावहम्

Alors le Seigneur Bienheureux dit : «Plus grand que ce lieu, je vous accorderai à toutes des demeures distinctes, chacune porteuse d’auspice.»

Verse 29

अष्टषष्टिस्तु क्षेत्राणां मदीयानां समंततः । संस्थितास्ति महाभागा येषु मत्संस्थितिः सदा

En vérité, il est soixante-huit régions sacrées qui m’appartiennent, répandues de toutes parts—ô bienheureux—où ma présence demeure à jamais.

Verse 30

अष्टषष्टिविभागेन भूत्वा सर्वाः पृथक्पृथक् । तेषु तिष्ठथ मद्वाक्यात्पूजामग्र्यामवाप्स्यथ

En vous divisant en soixante-huit parts, vous devenez toutes distinctes, chacune en son propre lieu. Demeurez dans ces kṣetra selon ma parole, et vous obtiendrez l’adoration la plus haute.

Verse 31

तस्य देवस्य तच्छ्रुत्वा वाक्यं ता मातरस्तदा । प्रहृष्टास्तत्परित्यज्य स्थानं स्कन्दविनिर्मितम्

Ayant entendu la parole de ce dieu, les Déesses-Mères se réjouirent. Puis, quittant ce lieu façonné par Skanda, elles s’en allèrent.

Verse 32

अष्टषष्टिविभागेन भूत्वा रूपैः पृथग्विधैः । अष्टषष्टिषु क्षेत्रेषु तस्य ताः संस्थिताः सदा

S’étant divisées en soixante-six parts et ayant pris des formes distinctes, ces Mères demeurent à jamais établies dans les soixante-six champs sacrés qui lui appartiennent.

Verse 33

ततस्ताभिर्विनिर्मुक्तं तत्सर्वं भूमिमण्डलम् । पांसुभिः पूरितं प्रेतैर्दिवारात्रमतंद्रितैः

Ensuite, toute l’étendue de la terre qu’elles avaient laissée fut remplie de poussière par des esprits errants et agités (prêta), œuvrant jour et nuit sans relâche.

Verse 34

एवं तस्य वरं दत्त्वा भगवान्वृषवाहनः । जगामादर्शनं पश्चात्सार्धं सवर्गैणैर्द्विजाः

Ainsi, après lui avoir accordé la grâce, le Seigneur Bienheureux—dont la monture est le taureau—disparut ensuite à la vue, accompagné des cohortes des dieux, ô deux-fois-nés.

Verse 35

कुतोऽपि ब्राह्मणैः सर्वेस्तापसैश्च प्रशंसितः । लब्धाशी प्रययौ तस्मादयोध्यानगरीं प्रति

Loué de toutes parts par les brāhmanes et les ascètes, et ayant obtenu sa subsistance, il partit de là vers la cité d’Ayodhyā.

Verse 106

इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहितायां षष्ठे नागरखण्डे हाटकेश्वरक्षेत्रमाहात्म्ये लुप्ततीर्थमाहात्म्यकथनंनाम षडुत्तरशततमोऽध्यायः

Ainsi s’achève le cent-sixième chapitre, intitulé «Récit de la grandeur du Tīrtha caché», dans le Hāṭakeśvara-kṣetra-māhātmya du sixième Nāgara-khaṇḍa, au sein du Skanda Mahāpurāṇa, dans la Saṃhitā Ekāśīti-sāhasrī.

Verse 198

ततस्तस्य गतस्तुष्टिं वर्षांते भगवान्हरः । प्रोवाच प्रार्थयाभीष्टं यत्ते मनसि वांछितम्

Alors, à la fin des pluies, le Seigneur Bienheureux Hara fut satisfait de lui et dit : «Demande la grâce que tu désires, tout ce que ton esprit appelle».